‹ Naples, 1130-1857Chapitre 5 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Notice sur Champion ne t. — Les trois commandants de l'armée royale. — Deux émigrés, généraux de Ferdinand. — Seize mille Français contre soixante mille Napolitains. — Le roi de Naples entre triomphalement dans Rome. — Ses illusions. — Plan et tactique de Championnat. — Sa promesse à la garnison du château Saint-Ange. — Excès commis à Rome. — Les restes de Basseville et du général Duphot exhumés et traînés dans les égouts. — Massacre ordonné par le roi de Naples. —Un ordre du jour infâme

— Campagne prodigieuse. — Entrée de Championnet à Naples avant le délai fixé. — Damas et sa colonne. — Conduite d'un Li Trémoille. — Désespoir de Ferdinand. — Tout ce qui Tentour* accusé de trahison ou de lâcheté. — Le roi de Naples quitte subi tementRome. — Son arrivée à Caserte. —Entrée de nuit à Naples

— Rêve déçu. [1798.]

Championnet, nommé dans son enfance Champi gnonnet, soit à cause de la gentillesse de ses manières soit peut-être pour caractériser sa naissance illégitime était né le 24- mai 1762, près de Valence, dans le Dai phiné. Après avoir fait ses études au collège de Cbabeui il s'enrôla dans les gardes wallonnes et passa bientôt a régiment de Bretagne, qui faisait alors le siège de G

br&Har. Là, il devint l'ami et le compagnon d'armes de La Tour d'Auvergne. Le duc de Crillon aimait à l'avoir à ses côtés, et se plaisait à répéter, en voyant ses jeunes exploits : « Les bâtards sont heureux à la guerre. » Ce n'était pas seulement le talent qui faisait admirer Championnet. Tout en lui attirait les sympathies et le dévouement du soldat. Beauté du visage, sentiments généreux, énergie tempérée par la grâce, regard ferme, taille héroïque, voix mâle et pénétrante, la nature ne lui avait rien refusé.

Championnet avait pressenti ce que plus tard exprima si bien le général Lamarque, quand il disait : « La conscience et la pensée sont plus fortes que la tyrannie. » Il s'était associé de cœur au sublime mouvement de 89; et lorsque la patrie eut besoin de ses enfants pour la défendre, Championnet, nommé à l'unanimité, par ses concitoyens, chef du sixième bataillon de la Drôme, fut un des premiers à rejoindre l'armée du Nord.

Obligée de défendre à la fois le sol contre l'étranger, et le gouvernement contre les conspirateurs, la Convention avait besoin à l'intérieur d'hommes énergiques et éprouvés. Championnet fut chargé d'ordres sévères pour réprimer la province girondine du Jura. Il le fit sans verser une goutte de sang, sans priver personne de sa liberté. Que d'autres, à commencer par le roi de Naples, auraient dressé les échafauds !

La sagesse, l'esprit conciliant de Championnet, en cette occasion, lui valurent d'être nommé chef de brigade ; car jamais, quoi qu'on ait dit, la Convention n'eut recours à la rigueur qu'autant qu'elle y fut contrainte et forcée.

Envoyé à l'armée du Rhin, Championnet se distingua à Brumpt, à Bischweiler, à Haguenau. Plus tard, il dé-

bloquait Landau, prenait Spire, Worms, et Flakental. L'amitié de Hoche, et le grade de général de division, furent le prix de ces faits d'armes.

Si rapide que fût son élévation, Championnet ne se montra jamais inférieure lui-même. Ses qualités, au contraire, semblaient grandir avec ses devoirs. Il se couvrit de gloire à Yagné; soutint à Fleurus, pendant quatre heures, tout l'effort de l'ennemi; enleva le plateau d'Aldenhoven, avant de traverser laRoër; investit Juliers, et surprit Cologne, dont la possession assura aux Français la rive gauche du Rhin.

Après avoir, au grand étonnement de Jourdan et de Kléber, pris d'assaut, avec cinq cents grenadiers, Dusseldorf, qui contenait quatre mille hommes et comptait cent pièces de canon, Championnet enleva, sur la Nidda, le village de Costheim, pris et repris six fois en un jour. Ensuite, il s'empara de Stromberg, et, par son attitude à la bataille de Sandwal, contribua à un armistice profitable à l'armée.

Une nouvelle campagne se prépare. Championnet y prélude en s'emparant du village d'Ornebach, près duquel il bat complètement l'aile droite autrichienne. Puis, sur la droite du Rhin, chassant l'ennemi devant lui, il se rend maître de Wurtzbourg, dégage, par une habile manœuvre, un corps de cavalerie près de Bamberg ; prend d'assaut, trois jours après, le fort de Karnigstein, et bat les Autrichiens dans les plaines de Ratisbonne, au moment même où Jourdan allait ordonner la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse.

Pendant que les Français hivernaient sur le Rhin, l'ennemi, pour surprendre Coblentz, tenta de forcer les retranchements de Neuwied, traversa secrètement le tleuve, égorgea nos avant-postes, et prit le fort Marceau

Championnet accourt au bruit du canon. A la tête de quelques compagnies de grenadiers, il reprend le fort, repousse l'ennemi, et regagne Coblentz avec six cents prisonniers.

Abreuvé de dégoûts, Kléber, qui commandait Parmée de Sambre-et-Meuse, fut obligé de se retirer. C'est à Championnet qu'il confia le sort de ces valeureuses phalanges, alors affaiblies et désorganisées. Après lui avoir exprimé ses regrets en un langage touchant, Championnet écrivait à Kléber : a Je ne vois autour de moi que des «ruines; nos soldats, couverts de lambeaux, sont con- « sûmes par la faim, errants comme des spectres. Mon a sort est lié à celui de l'armée; j'ai partagé ses triomphes, « je veux partager ses malheurs. » Le nouveau commandant s'efforça aussitôt d'améliorer le sort de ses compagnons d'armes. Il mit un frein aux rapines des fournisseurs, qui n'eurent jamais de plus rude adversaire. Grâce à l'énergie de ses mesures, à sa sollicitude constante, la condition du soldat ne tarda point d'être adoucie.

Bientôt le Directoire porta l'armée de Sambre-et- Heuse à un effectif de quatre-vingt mille hommes. Hoche, à son retour de l'expédition d'Irlande, en prit le commandement en chef; Championnet eut l'aile gauche, avec vingt-deux mille hommes sous ses ordres.

Les opérations commencèrent. Pendant que Lefèvre, à la droite, et Hoche, au centre, se livraient de leur côté à de savantes manœuvres, Championnet traversa la Napper, enleva à la baïonnette les positions d'Huckerath et d'Altenkirchen, franchit la Lahn à la tête d'un régiment de dragons, et poussa les ennemis dans le défilé de Lembach. L'armée autrichienne semblait perdue sans ressource; mais un courrier de Bonaparte annonça la signature des préliminaires de Léoben.

Hoche éleva un obélisque pour perpétuer le souvei des triomphes de son armée. Sur la face destinée à division de Championne^ le général en chef fit gravei a Elle demande où est l'ennemi ; elle ne s'informe jamc a du nombre, d

Après la mort de Hoche, Championnet reçut le cor mandement d'une armée destinée à agir en Hollande, venait d'atteindre son quartier général, au moment ( quinze cents Anglais, tous soldats d'élite, débarquaient Ostende, pour rompre les écluses de Schilikins. Char pionnet s'élance avec trois cents hommes, surprend 1 Anglais, et les rejette à la mer.

Telle est l'esquisse sommaire de la carrière de Chan pionnet, jusqu'au moment où Joubert, appelé à l'armi d'Italie, demanda pour son ami le commandement < l'armée de Rome. Voilà à quelles mains le Directoi: confiait le soin de châtier le roi de Naples !

Des trois commandants de l'armée royale, deux étaie? émigrés français, Micheroux et Damas (1); le troisièm qui avait le commandement en chef, était l'Autriche Hack, moins célèbre par ses campagnes des Pays-B contre la France (1792 et 1793), que pour avoir convei Dumouriez à la coalition, et avoir traité avec ce génér pour la reddition de Condé, de Valenciennes et de Lill que le traître devait livrer à l'ennemi, en même tem] que son armée.

(1) Roger, comte de Damas, né en 1769, mort en 1823. Entré f< jeune comme officier au régiment du roi, il était passé au servi de Russie, et s'était distingué dans la guerre contre les Turcs (178' Sous la révolution, il fut deux ans aide de camp du comte d'J tois, puis entra comme commandant de la légion Mirabeau da l'armée de Condé (1794-98). Le voilà maintenant aux ordres du j de Naples, pour continuera combattre contre sa patrie !

Aux soixante mille Napolitains dont se composait Farinée d'invasion, Champiorinet ne pouvait opposer que seize mille hommes, disséminés dans tout l'État romain, et couvrant la surface comprise entre la Méditerranée et l'Adriatique. Aussi le général avait-il pour instruction d'évacuer les États en cas d'attaque, et de se retirer sur la ligne du Pô, pour y concerter un plan de campagne. Mais Champîonnet, malgré l'infériorité du nombre, éluda cet ordre, comme peu compatible avec la renommée des troupes qu'il commandait.

Pendant que Micheroux, à la tête de la division formant l'aile droite ennemie, pénétrait par PAbruzze vers la Marche d'Ancône, Damas, commandant l'aile gauche, entrait par Terracine. Mack occupait le centre par Frosinone. Les Français n'avaient sur tous ces points que quelques pelotons insignifiants. Ils se retirèrent sans combat, laissant un libre passage à l'ennemi. Bientôt le roi de Naples entra dans Rome (29 novembre 1798), illuminée en son honneur. Il s'installa avec sa cour dans le palais Farnèse, aux acclamations des cardinaux.

Ferdinand se crut entièrement victorieux. Déjà même, dans l'enivrement de son triomphe, il rêvait d'autres trophées. Son illusion était excusable. Deux nouveaux traités venaient d'être signés : l'un avec la Russie (29 novembre 1798), l'autre avec l'Angleterre (1er décembre 1798). Par le premier, le tzar s'obligeait à fournir contre la France un corps de troupes et le secours de sa flotte ; par le second, le cabinet de Saint-James prenait l'engagement de faire avec Naples cause commune contre la France. Il y avait, pour ce dernier, promesses et obligations réciproques. Le roi de Naples devait tenir fermés aux bâtiments français tous les ports des Deux-Siciles; et l'Angleterre devait tenir dans la Méditerranée,

pendant toute la durée de la guerre, une flotte toujo supérieure à la flotte française.

Les espérances que ces traités font naître, rendroni déception plus cruelle. Ferdinand va payer cher i mépris de la foi jurée.

On a vu que la cour de Naples intriguait pour entrai] contre nous le Piémont et la Toscane. Ferdinand, croyant sûr de vaincre, voulait profiter de la victoire, pendant qu'il aurait attaqué de front, soulever les poj lations sur nos derrières. Pour mieux assurer l'insurn tion, Nelson s'était chargé de débarquer une division Toscane. A ce compte, aucun Français n'aurait échapj Le Directoire, prévenu à temps, fit demander, pour < jouer ces calculs, la citadelle de Turin. Elle fut aussi occupée et armée. De son côté, Championnet, en gra capitaine, avait deviné le plan de campagne de Yt nemi ; et, prenant en silence les plus habiles dispositioi il s'était mis en mesure de soutenir la lutte, malgré 1 norme infériorité de ses forces.

Le plan de Championnet consistait à se concentrer s le haut Tibre. En conséquence de ce projet, quatre mi hommes, sous le commandement de Casa-Bianca, occ pèrent la Marche d'Ancône; Lemoine, avec trois mi hommes, couvrit, au versant de l'Apennin, vers Terni, route de Spolette; Macdonald fut placé, avec ci mille hommes, sur la ligne du Tibre; un petit corps bi commandé occupa Pérouse ; le pont de Borghetto I retranché; Busca longea le Tronto.

Ces dispositions montraient l'habileté du tacticie Mais le mérite du général fut surtout de comprend que la victoire et le. salut de son armée étaient aillei qu'au ch< f-lieu de la nouvelle république. Laissant Rome un corps de huit cents hommes seulement, coi

mandé par le chef de bataillon Walter, il recommanda de se borner à occuper le château Saint-Ange, qu'il voulait mettre à l'abri d'un coup de main. Puis, prenant avec lui les principaux patriotes et les autorités républicaines, Championnet prit ses dispositions pour se porter de sa personne entre Civita-Castellana et Civita-Ducale. Avant de partir, le général en chef, avec cette confiance qui n'appartient qu'au génie, promit solennellement à la faible garnison de venir la délivrer avant vingt jours. Ayant ensuite replié ses cantonnements, il établit sa droite vers Civita-Castellana, et transporta son quartier "général à Terni.

Ainsi ce que l'ennemi avait pu prendre pour une fuite, n'était qu'une ruse de guerre et une admirable combinaison. Le roi de Naples était si loin de soupçonner les vrais mobiles de Championnet, qu'il laissa d'abominables excès se commettre, croyant n'avoir aucune vengeance à redouter. Des brigands se répandirent dans tout Rome, pillant, dévastant, violant et massacrant à l'envi, sans que personne cherchât à les réprimer; les restes de l'infortuné Basseville et du malheureux général Duphot furent exhumés et traînés jusqu'au Tibre, au milieu d'une horde d'assassins hurlant des cris de mort contre les Français. Des soldats de l'armée royale, mêlés à la populace et aux bandits, s'associèrent à ces horribles saturnales. Les républicains qui avaient eu l'imprudence de rester à Rome, furent presque tous assassinés. Loin de mettre un terme à tant de crimes, Ferdinand donna l'ordre exprès d'égorger deux Napolitains, les frères Corona (!}.

Hais ce délire, qu'on explique tout en le condamnant,

(1) Henri Dourille, Histoire de Championnet. Paris, 1839, 1 vol. in-12, p. 89.

chez des hommes pervertis, corrompus et gâtés par mauvais gouvernement, ce délire n'est rien auprès l'acte atroce délibéré à froid par le général en chef l'armée royale. Profitant du vide que faisait à dess Championnet, le corps de Mack était aussi entré à Ror Le général autrichien somma le château Saint- Ange de rendre. Le commandant de la forteresse répondit à ce insolence en démasquant ses embrasures. Les assiégea attaquèrent avec fureur ; les assiégés se défendirent ai héroïsme. Mack, alors, désespérant de réduire la gar son, envoya au commandant Walter cet ordre du j< que Phistoire doit enregistrer, pour le flétrir éternel ment.

« Ordre du jour. — Tous les soldats français mala< « aux hôpitaux de Rome, ainsi que les gardes que le { «rai en chef y a laissées, sont considérés comme otag « et chaque coup de canon tiré sur les troupes nap< « taines sera marqué par la mort d'un soldat franc « qu'on livrerait à la juste indignation des habitants (

Que l'on compare cet ordre du jour infernal à la c( duite des Français, évitant de lancer des bombes sur hôpitaux de Sébastopol, et qu'on juge ensuite le géi rai de Ferdinand !

Au moment où le roi de Naples, toujours enivré, éc vait au pape : « Venez sur l'aile des chérubins purif c< le Vatican de votre présence ; les Napolitains, condu « par l'illustre général Mack, ont sonné la demie « heure des Français, » voici ce qui se passait.

Le Chef de brigade Meeck (2), à la tête de six mille hoi mes, s'était avancé vers Cïvita-CasteHana, que défend

(1) Henri Dourille, Histoire de Championnet, p. 88.

(2) Quelques mouographes écrivent Melsch. L'orthographe c nous suivons est plus généralement adoptée.

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