NAP1ES
une garnison française. D'après un plan concerté, tandis qu'il attaquerait la citadelle par devant, Micheroux, fort de douze mille hommes, devait la prendre par derrière. Mais ce général, ayant commis la faute de s'engager dans un chemin qu'il ne connaissait point, parmi des bois et des précipices, se trouva bientôt dans un défilé où ses troupes ne pouvaient s'étendre, ni sa cavalerie se déployer. Un détachement de Championnet qui l'observait, mit aussitôt à profit cette occasion favorable. Il tomba sur le corps de Hicheroux, tailla en pièces infanterie et cavalerie, fit un grand nombre de prisonniers, et vit le peu de soldats survivant au désastre gravir les montagnes et se disperser. Mille Français avaient défait douze mille Napolitains.
Meeck attendait toujours à Civita-Castellana, la division Micheroux dont il ignorait le sort. Lançant force bombes dans la place, harcelant la garnison, il maudissait un retard que les ordres de Mack ne lui avaient nullement fait prévoir. Du reste, Meeck se croyait tellement sûr d'une reddition prochaine, et redoutait si peu d'être surpris, qu'il négligeait la plupart des précautions de prudence rigoureuses à la guerre. Cependant, le petit corps victorieux dans l'Abruzze, s'était à pas de loup approché de la forteresse. Il vit qu'elle n'était pas entièrement bloquée. Un dimanche, pendant que Meeck assistait à la messe avec son état-major, et la majeure partie de ses troupes, on entend tout à coup retentir les cris : Les voilà ! les voilà! C'étaient les Français qui avaient surpris les sentinelles, et entouré aussitôt l'église de canons. Ils somment les Napolitains de se rendre. Meeck se trouble, perd la tête, et ne réfléchit pas au petit nombre de l'ennemi ; il se rend avec toutes ses forces. Ce hardi coup de main valait la défaite de Micheroux ; et c'était le
même détachement qui l'opérait (1). Voilà donc n Français qui en huit jours tuent, dispersent ou réduis dix-huit mille Napolitains!
Comprenant l'inutilité de ses efforts pour réduire le < teau Saint-Ange , Hack sortit de Rome dans Tintent d'accabler avec ses quarante mille hommes, la droite Championnet. Cette aile ne comptait que six mille ce battants; [mais Hacdonald Pavait établie dans une p< tion admirable. Elle occupait un triangle formé par Tibre, la Tréia et une chaîne de collines. On ne poui atteindre les deux premiers côtés, que par les ponts Civita-Castellana et de Borghetto; le troisième, ent coupé de ravins, rendait la défense facile par le peu développement qu'il laissait à l'attaque.
Telles étaient cependant les forces dont Hack dis] sait, qu'il pouvait investir cette forteresse naturelle ei prendre d'assaut. Il chargea deux colonnes, chacune huit mille hommes, d'attaquer Civita-Castellana, l'uni revers par Nepi, l'autre de front par Rignano. Sa dro passa le Tibre, à Pouzano, afin de couper la route Terni; sa gauche longea la route de Florence, pour ven à un moment donné, se lier avec la droite.
Le plan était assez bien conçu. Pour échapper à réseau menaçant, la division française n'avait d'aut ressource que de mettre en déroute l'armée napo taine. C'est le parti qu'elle prit, quoiqu'on ne fût pas i contre six. Kellermann, qui défendait le défilé de Ne avec deux bataillons, trois escadrons et deux pièces d'î tiilerie légère, jeta sur Monte-Rosi, à demi détruite, ui colonne du centre (huit mille hommes), la poursuivit, dispersa, fit deux mille prisonniers, s'empara de dou:
(1) Mémoires pour servir à V histoire des dernières révolutions Naples, par B. N., témoin oculaire. Paris, 1809. 1 vol. in-8«.
canons et de tous les bagages. Un régiment d'infanterie accueillit l'autre colonne, au pont de la Tréia, par une fusillade si terrible que la colonne lâcha pied. Kniezewitz et Maurice Matthieu assaillirent, rompirent et culbutèrent la gauche de Mack, qui voulait se porter sur Orto et Borghetto. La droite, au bruit de ces désastres, repassa le Tibre sans brûler une amorce.
Mack tenta de réparer cet effroyable échec, en remplissant l'intervalle qui séparait Macdonald de Champion net; mais ses troupes découragées ne pouvaient plus rien contre nos soldats. L'émigré Roger de Damas resta observation, avec six à sept mille hommes devant Civita- Castellana ; le gros de l'armée prit position à Cantalupo ; Meeck, avec dix mille hommes, essaya de se fortifier dans le village de Calvi, avec Fintention de s'étendre peu à peu jusqu'au Tibre, et de bloquer Macdonald. Du succès de cette opération devait dépendre l'attaque du corps de bataille contre Championnet.
A l'exception de Kellermann, qui resta sans bouger à Civita-Castellana, toute la division française s'ébranla pour déjouer les desseins de l'ennemi. Tandis que Macdonald dégageait Magliano, où il rentra, Maurice Matthieu, à la tête de dix-huit cents hommes, attaquait résolument Otricoli, occupé par quatre mille soldats ennemis. L'intrépide général enlève deux mille hommes, et pousse le reste en désordre sur Calvi. Dans le même moment, Macdonald accourt de Magliano avec une poignée de héros. Il prend à revers Calvi, qui renferme quatre mille hommes, outre les débris d'Otricoli. Tous sont faits prisonniers. L'avant-garde napolitaine avait disparu; Lemoine se rabattait sur les environs de Rome, après avoir chassé de Rieti et de Civita-Ducale la colonne d'Aquila j Championnet, Rey, Maurice Matthieu, Macdo-
nald, s'élançant k la fois de Terni, Calvi et Magliano, convergèrent sur Cantalupo. Mack, craignant à son tour d'être enveloppé, commença à battre en retraite. Les Français poussèrent jusqu'à Rome, trouvant sur leurs pas les arrière-gardes napolitaines.
Le délai fixé parChampionnet, au château Saint-Ange, n'était pas expiré, que le général prenait position dans la ville. Parmi les campagnes de la révolution, si féconde en prodigieux faits d'armes, cette campagne de dix-sept jours est certainement une des plus prodigieuses.
Pendant que les Français rentraient dans Rome, Roger de Damas et sa colonne se présentèrent à la porte de Florence. Séparé de Mack, le général émigré voulait obtenir la permission de le rejoindre. On répondit par un refus. Le général gagna Ponte-Molle (deux milles de Rome), lieu qu'a rendu fameux la défaite de Maxence par Constantin. Il trouva l'ancien pont Milvio défendu par une artillerie formidable, et désespéra d'en forcer le passage. Damas se retira alors sur Worta; les Français coururent l'y attaquer, et le rompirent. Il voulut gagner la côte vers Toscanella. Kellermann, débouchant de Ronciglione, le mena battant jusqu'à Orbitello. Damas put, enfin, s'embarquer; mais ce ne fut qu'en abandonnant son artillerie.
Les huit mille hommes débarqués à Livourne étaient restés dans l'inaction; et du côté de l'Adriatique, Duhesme , après s'être emparé de Civitella-del-Tronto , avait dispersé l'extrême droite ennemie. Ainsi les États romains étaient entièrement délivrés.
Si l'on résume en deux mots la situation, avant et après cette admirable campagne, le résultat sera plus vivement senti.
Au moment où Rome venait d'être érigée en république, seize mille Français seulement occupaient un espace de soixante-dix lieues, les montagnes et la difficulté des communications quadruplant l'étendue de la ligne. Nos troupes avaient en front le roi de Naples, qui mettait tout son royaume en état de guerre; leurs derrières étaient menacés par des préparatifs qui se faisaient sur l'Adige et dans les Grisons, par les instructions secrètes des cours de Turin et de Florence ; baignés par deux mers dont les Russes et les Anglais étaient maîtres, leurs flancs se trouvaient sans défense. C'est dans une situation aussi critique que ces seize mille Français sont attaqués par plus de soixante mille Napolitains, marchant sur quatre colonnes, dont Tune se porte sur Ascoli, contre la gauche des Français; l'autre descend par Aquila, et attaque le centré à Terni; la troisième s'avance vers Calvi, par San-Germano ; la quatrième, forte de quarante mille hommes, marche droit sur Rome, attaquant notre droite, tandis que huit imlle hommes débarquent à Livourne pour prendre nos soldats à revers. Vingt jours après, plus de la moitié des ennemis étaient tués, prisonniers, ou en fuite; l'expédition était complètement manquée ; l'armée napolitaine, ne formant plus que des débris, se retirait en désordre, à la stupéfaction de l'Europe absolutiste !
Le roi de Naples s'occupait à rétablir dans Rome l'ancien gouvernement, et à battre inutilement le château Saint-Ange, lorsqu'il apprit à la fois tous les désastres de ses armées. Bientôt, il eut de plus la triste conviction que l'Autriche, contrairement à ses promesses, n'avait pas fait avancer un soldat. On lui dit que le duc de la Trémouille (i), émigré français, commandant une brï-
(1) Les nouveaux dictionnaires écrivent La Trémoille ; mais nous
gade napolitaine, avait fui à toutes jambes, à la seule vue de l'ennemi, pour aller se cacher en Toscane, dans un couvent de chartreux. Alors Ferdinand se crut entouré de traîtres. Il soupçonna le ministre de la guerre, Ariola, de Tavoir trompé ; les défaites de Micheroux et de Meeck lui parurent ne pouvoir être attribuées à la seule inexpérience de ces généraux ; les commissaires aux vivres furent accusés de laisser les soldats languir de faim et de besoin; Mack lui-même se trouva en butte au reproche de n'avoir pas fait son devoir. Comme si tous les bruits vrais ou faux devaient Faccabler en même temps, le roi reçut l'avis que les patriotes de Rome avaient le projet de le faire prisonnier. Ferdinand, à cette nouvelle, prit la subite résolution de quitter Rome. Pour dissimuler ses projets, il se rendit d'abord à la porte du Peuple (ancienne porte Flaminia), entouré d'une foule d'officiers ; mais, de là, il gagna, accompagné du seul duc d'Ascoli, la porte Saint-Jean (ancienne porte Cœli-Montana), qui ouvre la route de Naples. Un cabriolet bien attelé attendait. Les deux fugitifs y montèrent, et avec la rapidité de l'oiseau volèrent à Caserte, pour entrer de nuit dans la capitale des Deux-Siciles.
Jamais rêve de souverain n'avait été plus cruellement déçu !