‹ Naples, 1130-1857Chapitre 7 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Directoire déclare la guerre au roi de Naples. — Promesse de Championnet à Barras — Entrée en campagne. — Kellermann. — Macdonaid. — Rey. — Maurice Matthieu. — Duhesme. — Lemoine. — Les Napolitains culbutés à Geprano. — Le pont du

suivons l'orthographe du temps, et celle de l'ouvrage qui cite le fait.

NAPLKS. 77

Garigliano forcé. — Capitulation de Gaëte. — Les révoltés de Viterbe dispersés par Kellermann. — Entrée de Duhesme dans Pescara. — Lemoine s'empare d'Aquila. — Attaque de Capoue par Championne!. — Un capitaine d'état-major brûlé vif. — Incendie de l'hôpital d'Otricoli. — Mack capitule. — Événements à Naples.

— Un courrier d'ambassade assassiné. — La reine accusée par un royaliste. — Fureur des Lazzaroni contre les Français. — Fuite de Ferdinand et de la cour en Sicile. — Le massacre des Français recommandé par le roi de Naples. — Le vice-roi Pignatelli de Strongoli. — Comités révolutionnaires. — Charles Laubert. — Partisans des Français. — Armistice accordé par Championnes

— Comment il est respecté par les lazzaroni. — Nouveaux brigandages. — Les Piazze. — Le peuple remplace Pignatelli par le prince de Moliterno. — Mack dans le camp français. — Entrevue du général autrichien avec Championnes — Le prince Moliterno au quartier général de l'armée française. — Sa harangue au commandant en chef. — Réponse de Championnel. — Les Français marchent sur Naples. — Vigoureuse résistance des lazzaroni. — Le Grand-Turc s'allie à Ferdinand. — Le roi et les royalistes exécrés des lazzaroni. — Un portefaix et un marchand de farine chefs suprêmes du peuple. — Conduite remarquable de ces généraux improvisés. — Michel le Fou fait prisonnier. — Offres que lui fait Macdonald. — Fin de la résistance. — Les Français maîtres de Naples [1799].

Jusque-là, Championnet n'avait fait que repousser une agression; mais, le 6 octobre 1798, le Directoire, rendant hostilité pour hostilité, déclara la guerre au roi de Naples. Les rôles vont changer.

Il fallait la résolution de Championnet pour pousser, dans les circonstances où Ton se trouvait, ses colonnes à la conquête de Naples. Lorsque la nouvelle de la déclaration de guerre lui parvint, des pluies abondantes détrempaient le terrain ; une insurrection générale éclatait dans les campagnes ; les forteresses ennemies barraient toutes les routes. Hais Championnet se souvint de la promesse qu'il avait faite en recevant sa commission.

a Général, » lui avait dit Barras, « si la guerre éclate, « vous êtes destiné, le premier des généraux républi- « cains, à détrôner un roi. » — « Les intentions du Dior rectoire seront remplies, » répondit Championnet. Il voulut tenir sa parole.

. Kellermann reçut Tordre de pacifier la campagne de Rome, et de réduire Viterbe, qui s'était insurgée. Macdonald et Rey s'élancèrent à la poursuite de Formée fugitive ; le premier par la route de Veroli, le second par celle de Terracine. Maurice Matthieu marcha sûr Ceprano. Duhesme et Lemoine durent, l'un par Pescara, l'autre par Aquila et Popoli, aller traverser Venafro, et rejoindre Macdonald et Rey sur les bords du Volturno. Championnet se dirigea droit sur Capoue, où Mack avait rallié le gros de ses troupes, sous le canon de la forteresse, après avoir laissé, pour défendre le passage du Garigliano, de fortes arrière-gardes à Ceprano, Fondi et Itri. Prenant les postes ennemis à revers et les mettant tous en fuite, Macdonald avait passé sans obstacles à Isola. 11 fut rallié à San-Germano par Maurice Matthieu, qui culbuta les Napolitains à Ceprano, entra pêle-mêle avec eux dans la place, et força le pont du Garigliano. Rey, ayant refoulé dans Gaëte les troupes de Fondi et d'Itri, a la fantaisie d'insulter une des plus fortes places de l'Italie. 11 met en batterie un seul obusier. La garnison est frappée de terreur, et le gouverneur capitule (3 janvier 1799). Quatre mille prisonniers, soixante-dix canons, vingt mille fusils, cent milliers de poudre, un équipage de pont, d'immenses approvisionnements, sont le prix de cet étrange coup de main. Rey accorda aux officiers la liberté de retourner à Naples, sous la condition de ne pas prendre d'une année les armes contre les Français.

Un auteur royaliste attribue la reddition de Gaëte, malgré les remontrances du duc de Piscielli, qui commandait un régiment, aux prières faites, au nom du peuple, par Févêque de la ville, mais surtout à la faiblesse du commandant Thishi^di, vieillard octogénaire, amoureux d'une jeune femme dont il pleurait le départ (1).

Quoiqu'il ne fût pas encore en vue, on savait que Kellermann avait dispersé les révoltés de Viterbe. Duhesme était entré dans Pescara à la première sommation, et Lemoine s'était emparé d'Aquila, Les troupes napolitaines, voulant s'opposer à la jonction des deux corps, essuyèrent un nouvel échec. Mais lorsque Lemoine et Duhesme tentèrent de s'avancer par Sulmona, les pluies et les bandes insurgées les retardèrent. On ne les attendit pas pour agir.

Autant la tentative de Rey était inouïe, autant celle de Championnet fut audacieuse. Outre une enceinte régulière revêtue, Capoue, située au delà du Volturno, était soutenue par trente-cinq mille hommes, et les troupes napolitaines s'étaient couvertes par un retranchement garni d'artillerie. Le général français n'en résolut pas moins d'attaquer la position. Il s'y porta, s'en rendit maître, et prit les canons. Mais les remparts de la forteresse l'arrêtèrent. Après avoir perdu trois cents hommes, Championnet se décida à attendre la réunion de l'armée entière, pour tenter un dernier effort.

Elle fut bientôt en ligne. Rey arriva le premier; puis

(1) L'écrivain ajoute : < Le vieux Thishudi, méprisé et devenu le « sujet des railleries des Français mêmes, courut à Naples oublier « dans les bras de sa chère épouse l'échec porté à sa valeur. » {Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples, par B.N., témoin oculaire, p. 25.)

vint Kellermann, et bientôt l'avant-garde de Lemoine et de Duhesme fut signalée.

On allait agir sérieusement contre Capoue , lorsque Mack, qui, déjà deux fois, avait demandé à capituler, renouvela ses propositions. Championnet venait d'apprendre coup sur coup que les insurgés avaient détruit, sur les derrières de l'armée, les ponts du Garigliano ; que le grand parc était incendié; que le corps de Livourne allait débarquer près de Gaëte; que les Àbruzzes et l'ancien Samnium (aujourd'hui Samnio) étaient soulevés. Les vivres étaient près de manquer. Malgré ses succès, l'armée était fort affaiblie. Au seul combat de Lezza, elle avait perdu huit cents hommes. Les prêtres, un crucifix à la main, excitaient les populations au massacre des Français; la résistance n'était pas une guerre : elle était un brigandage. Jourdel, capitaine d'état-major, ayant eu la cuisse cassée d'un coup de feu, avait été entraîné au fond d'un bois et brûlé vif; l'hôpital d'Otricoli avait été incendié, et deux cents soldats blessés y étaient morts au milieu des flammes. Toutes ces tristes circonstances déterminèrent le général en chef à prêter l'oreille à Mack. En vertu d'une convention, les hostilités cessèrent; Capoue fut livrée aux Français (11 janvier 1799). Les Napolitains se retirèrent sur la rive gauche des Reggi-Lagni.

Durant l'accomplissement de ces faits, Naples était le théâtre de graves événements. Ferdinand, à son arrivée, avait trouvé le peuple dans la plus grande agitation. Plongé dans une profonde tristesse, le roi voulut prendre conseil de la reine, dont il était habitué à subir l'influence. Mais un horrible spectacle s'offrit bientôt à sa vue. Vienne avait expédié à Nelson un courrier de cabinet. Lorsque le porteur du message voulut demander

une barque pour accoster le vaisseau amiral, on s'aperçut qu'il ne parlait point la langue napolitaine. Aussitôt tous les marins s'écrièrent : C'est un Français! a Et, sans a écouter ses gestes et ses signes, après l'avoir frappé de a mille coups, ils le traînèrent à demi mort à travers a les rues de la ville jusque sous les fenêtres du roi, qui « fut saisi d'horreur et se couvrit le visage de ses mains. « On prétendit que le massacre de ce courrier était le ré- <r sultat de la politique de la reine de Naples, qui chero chait à se délivrer du témoin qui avait apporté la der- « nière lettre de Fempereur au roi, lettre que, disait-on, t la reine avait déchirée de ses propres mains pour fora cer le roi à continuer la guerre (1). »

Des bandes de lazzaroni parcouraient la ville, cherchant à découvrir quelques Français, pour leur faire subir le même sort qu'au malheureux courrier de Vienne. Tous les étrangers étaient obligés de se cacher. Ceux que la populace en délire rencontrait étaient insultés, meurtris, dépouillés. L'assassinat, le brigandage, la dévastation, étaient en ce moment la seule puissance qui régnât à Naples.

Rétablir l'autorité des lois eût été, en de pareilles conjonctures, une glorieuse mission; mais ce n'était point pour faire le bien que Ferdinand avait ceint la couronne. Témoin de ces désordres inqualifiables, épouvanté de tant de fureurs, le roi de Naples résolut de s'enfuir pour aller vivre paisiblement en Sicile. Il n'oublia pas de prendre ses précautions pour que, dans sa nouvelle résidence, la cour ne fût privée d'aucune de ses jouissances accoutumées.

(l) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples, recueillis par B. N., témoin oculaire. Epi g. Amiens Plato, magis arnica veritas. Paris, L. Duprat, 1803, 1 vol . in-8<\ p. 20 et 24 .

g 2 NAPLES.

Dans la nuit du 23 au 24 décembre (4798), Ferdinand, suivi de sa famille, de ses domestiques, de quelques grands seigneurs, et conduisant enchaîne le ministre de la guerre, Ariola, s'embarqua sur un vaisseau anglais. Le mobilier le plus précieux des palais de Caserte et de Naples, le trésor de Saint-Janvier, contenant plus dé vingt millions d'argent monnayé, une quantité considérable de vaisselle d'or et d'argent furent mis à bord de bâtiments anglais et portugais. Nelson fit mettre le feu à tous les vaisseaux napolitains qui ne pouvaient tenir la mer, incendier les magasins et l'arsenal, et l'on fit voile pour Palerme. •

Lorsque le jour parut et que le peuple eut appris le départ du roi, les troubles redoublèrent d'intensité. Les vents ayant été contraires, Ferdinand se trouvait retenu dans la ^ade de Naples. Des députés de tous les corps de la ville allèrent lui offrir leur sang et leurs trésors, le conjurant de ne pas les abandonner dans une circonstance aussi critique; mais la douce Sicile souriait au roi ; il resta sourd à toutes les prières. L'intérêt du pays lui parut satisfait par une lettre affectueuse au peuple, dans laquelle il l'engageait à se défendre courageusement pendant qu'il s'occuperait à lever des troupes pour venir à son secours. Puis il donna l'ordre de rendre publique la proclamation suivante :

c< Aussitôt que les Français auront mis le pied sur le a territoire du royaume , il est ordonné à toutes les « communes de se lever et de commencer le massacre. « Quiconque abandonnera les rassemblements armés , « sera puni comme rebelle, comme ennemi de l'Église a et de l'État (4). ».

(1) Henri Dourille, Histoire de Championnet, Paris. et Valence 1839, 1 vol. in-8°, p. 104.

Après une affreuse bourrasque qui coûta la vie à un de ses enfants, le roi put enfin quitter la rade, et débarqua sain et sauf à Palerme.

Ferdinand, avant son départ, avait nommé vice-roi de Naples François Pignatelli de Strongoli. Instruit dans les affaires de l'État et pouvant opérer le bien, s'il n'eût fallu que des connaissances, Pignatelli se faisait surtout remarquer par son inviolable attachement au roi; mais, dans la situation des choses, ni des habitudes administratives ni un sentiment chevaleresque ne suffisaient pour ramener le calme. Le vice-roi était peu estimé de la noblesse à cause de son hypocrisie, et il était abhorré du peuple pour ses rapines et sa cruauté. De là devaient naître de terribles conséquences.

Pignatelli put se convaincre bientôt de l'inutilité de ses efforts pour ramener les esprits. Mais lorsque les princes sont impuissants à conduire un peuple, ou à le braver plus longtemps, il est rare que la voix de simples citoyens ne soit pas mieux écoutée ; non-seulement les officiers municipaux parvinrent à apaiser les lazzaroni, ils purent encore instituer une garde bourgeoise chargée de veiller à la sûreté publique.

Cependant des débats de juridiction ne tardèrent pas à s'élever entre Pignatelli et les autorités urbaines. Les révolutionnaires de Naples prirent parti contre le délégué de Ferdinand. Furieux de la capitulation de Capoue, les lazzaroni méprisaient Mack, qui aurait été la ressource du vice-roi. Championnet, malgré une terrible guerre de partisans, se trouvait près de Vénafre. Rey protégeait les communications avec Rome, et Broussies s'avançait sur Bénévent. Les patriotes napolitains s'étaient emparés de plusieurs forts. Une commission extraordinaire, composée mi-partie d'anciens fonctionnai-

res de l'État, mi-partie de révolutionnaires, était instituée et debout depuis le 25 novembre 1788. On venait de créer un comité révolutionnaire qui s'était mis en rapport avec la commission extraordinaire. Laubert, réfugié auprès de Championne^ organisa dans le camp français un comité révolutionnaire qu'il mit en communication avec le comité de Naples et la commission extraordinaire. Le prince de Canoza semblait sourire aux avances de la démocratie, a Un personnage de la plus haute a considération ayant rassemblé les patriotes les plus « fermes et les plus décidés qu'il savait avoir pris part « aux premières conjurations, se trouvait à la tête de « plus de vingt mille hommes (1). » Le prince de Moliterno, commandant un corps de cavalerie, et qui s'était, sous les ordres du général Federici, attiré en Lombardie (1794) l'admiration de toute l'armée, était sympathique aux Français. Le duc de Roccaromana, « le plus « beau jeune homme du royaume,... qui avait aliéné « tous ses biens pour former deux régiments de cavaa lerie, qu'il n'eût pas complétés si la reine, qui s'intéc< ressait à lui d'une manière toute particulière, ne Peut « aidé de sa cassette (2) », appelait de ses vœux un changement. Tous les chefs de l'armée s'étaient mis peu à peu à l'unisson de Roccaromana. Pignatelli, menacé de toutes parts et se trouvant sans appui, demanda un armistice. Championnet n'y voulut consentir qu'aux conditions suivantes : 1° La capitulation de Hack serait confirmée et les Français conserveraient Capoue ; 2° les Napolitains évacueraient une partie du territoire fixée par le général français; 3° les ports des Deux-Siciles

(1) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples, etc., p. 28 et 29.

(2) Ibid. passim.

seraient considérés comme neutres ; 4° le roi enverrait sur-le-champ des négociateurs à Paris pour traiter avec le Directoire ; 5° Naples payerait aux Français dix millions de francs, moitié le 15 et moitié le 25 janvier.

Si dures qu'elles fussent, ces conditions furent acceptées (11 janvier 1799), tant le danger était pressant; mais Ferdinand devait ne pas ratifier l'armistice, et, sans attendre son refus, le peuple éclata en imprécations. Lorsque le commissaire français, Arcambal, vint à Naples pour recevoir le premier paiement stipulé, les lazzaroni se soulevèrent en poussant des cris de fureur. Ni le vice-roi, ni Farchevêque-cardinal (1) ne peuvent parvenir à les calmer. Mort aux Français I tel est leur cri de ralliement. A bas V Autrichien l à la potence le traître! sont Jes variantes dont ils l'accompagnent. Mack court chercher un refuge dans le camp français. L'armée se disperse, toutes les autorités sont suspendues, l'anarchie règne en plein dans la ville. Les lazzaroni forcent les prisons et mettent en liberté six mille voleurs ou assassins. Ils brisent les chaînes des galériens, et donnent rang dans leurs bandes à trois mille forçats. Ils s'emparent des châteaux Neuf, de l'Œuf, des Carmes, de Saint-Elme pour prendre les armes qui s'y trouvent. Ceux qui ne peuvent s'armer autrement, saisissent des bâtons, des broches, des couteaux, qu'ils manient avec adresse ou brandissent avec fureur. Dès ce moment, quiconque est vêtu avec élégance ou a les cheveux coupés, qu'il soit à pied ou en voiture, est impitoyablement massacré. Les femmes des lazzaroni, armées de toutes pièces, se mêlent aux bandes et se plaisent à exercer sur les victimes la barbarie la plus raffinée. Le peu

il) Capece Znrlo.

de soldats qu'on trouve égarés par les rues sont désarmés, dépouillés, égorgés; mais on établit, pour garder le château Neuf, trois mille hommes mariés, et les scélérats les plus avides de sang et de pillage forment des postes dans la ville. Chose étrange ! pendant que ces masses en délire hurlent: Vive Saint- Janvier I vive la sainte^Foil mort aux Jacobins! elles regardent comme un crime de prononcer le nom du roi. C'est : Vive le peuple I et seulement : Vive le peuple I qu'il faut crier.

Au milieu de ce désordre dont rien ne saurait peindre l'horreur, « le vice-roi désespéra de pouvoir s'op- « poser à l'entrée des Français, qui déjà, ayant déclaré « l'armistice rompu, s'avançaient sur Naples.. D'après q les instructions reçues de la cour, Pignatelli ordonna « de brûler les bâtiments de guerre qui se trouvaient a dans la rade, pour qu'ils ne tombassent point entre les a mains des Français. Ses ordres furent exécutés dans le « milieu de la nuit, par quelques vaisseaux portugais qui a se trouvaient dans la rade, tandis que le peuple, qui « voyait une marine, le fruit de ses sueurs, devenir en « un instant la proie des flammes, frémissait de rage, et c< couvrait de malédictions le roi et son ministre Pi- « gnatelli.

a Le jour suivant, la division de Damas entra dans le « port de Naples. A peine les soldats étaient tous débar- « qués que les, lazzaroni les désarmèrent et les renvoyè- « rent dans leurs foyers, qu'ils saccagèrent les bâtice ments de transport, et jusqu'au vaisseau de guerre « qui les avait escortés (1). »

L'anarchie durait depuis trois jours lorsque les députés de la nation, dans l'espoir d'y mettre fin, se rassemblèrent

(l) Mémoires pour servir à V histoire des dernières révolutions de Naples, etc., édit. cit., p. 38-40*

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à l'église Saint-Laurent. Source féconde de conflits entre le peuple et la noblesse, les Piazze jouissaient de privilèges qui, en certaines occasions, permettaient au Parlement de balancer l'autorité royale. Les députés demandèrent que le prince Moliterno secondât leurs vues. Cette décision fut parfaitement accueillie du peuple. Les lazzaroni proclamèrent à grands cris le prince, leur bouclier, leur défenseur. Ils le nommèrent représentant de la nation entière, chef suprême du peuple napolitain, et l'investirent des pouvoirs les plus étendus. Une délibération, signée de tousles députés, fut envoyée à Pignatelli. On y exposait que le peuple ne voulant obéir à d'autre autorité qu'à celle du prince Moliterno (4), le vice-roi devait sanctionner un pouvoir dont il ne serait fait usage que pour le bien de PÉtat.

Pignatelli ne sanctionna rien; mais ayant fait secrètement embarquer ses trésors, il quitta Naples dans le milieu de la nuit, et se réfugia à Palerme. Pour le récompenser de rattachement qu'il n'avait cessé de montrer à sa personne et de son dévouement à la chose publique, autant que les circonstances permettaient de s'y dévouer, Ferdinand fit enfermer le vice-roi dans la forteresse de Girgenti.

Cependant Moliterno, à cheval et le sabre nu, avait harangué le peuple, sur la place Saint-Laurent. Il l'engagea à déposer les armes dans un couvent voisin, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à toutes les mesures qu'il prescrirait. En même temps, pour montrer que l'exécution suivrait de près la menace, il fit dresser d'énormes potences dans tous les quartiers de la ville, dis-

(1) C'était aussi un Pignatelli. Son nom était Girolamo Pignatelli, prince de Moliterno. Celte similitude de nom a jeté quelques écrivains dans de déplorables confusions.

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tribua de nombreuses patrouilles, et donna ordre de pendre, sans forme ni délai, le premier qui troublerait la tranquillité publique. Le duc de Roccaromana fut nommé général en second, et Moliterno confia à des chevaliers le commandement des châteaux. Comme toutes ces mesures avaient été conseillées et arrêtées par ses propres députés, non-seulement le peuple laissa faire, mais il applaudit.

On a vu que Championnet avait déclaré rompu l'armistice conclu avec Pignatelli. Nos troupes s'avançaient sur Naples. Comme il importe à la France qu'on ne puisse lui adresser le reproche que le Directoire faisait justement au roi desDeux-Siciles, lescauses de la rupture doivent être expliquées.

Arcambal étant venu réclamer la première moitié des dix millions stipulés dans l'armistice, avait été accueilli à coups de fusil par les lazzaroni. Échappé par miracle à ce danger, le commissaire français se trouvait avec le viceroi pour essayer de toucher la somme due, lorsque le peuple, ayant appris que le délégué de Championnet allait assister à une représentation au théâtre Saint-Charles, s'y rendit en foule. Les gardes qui tentèrent de repousser les bandes furieuses, sont aussitôt mis en pièces. Le théâtre, les loges se trouvent en un instant inondés. On baisse la toile, chacun cherche à se sauver. Des spectateurs sont étouffés, d'autres sont frappés et meurtris. Arcambal était dans la loge de Pignatelli. Prévenu qu'on le cherche, il gagne le palais royal, avec lequel communiquait la loge du vice-roi, et ne peut échapper à un massacre qu'en rentrant à Capoue par des chemins détournés.

C'eût été là une cause suffisante pour reprendre les hostilités avant le retour du courrier expédié au Direc-

toire. Elle ne fut pourtant pas la seule. Ainsi Ton a vu que pendant les trois jours où les lazzaroni étaient maîtres absolus de Naples, il suffisait d'être Français, ou ami des Français, pour qu'un assassinat fût inévitable, si le peuple vous rencontrait.

Ghampionnet crut de son devoir de venger tous ces crimes; et la conquête lui parut le seul moyen de faire rentrer les mutins dans le devoir. Cependant, il sembla vouloir attendre un nouvel attentat avant d'agir d'une manière sérieuse. Il ne fit d'abord que se préparer aux événements. Le général en chef réorganisa son armée en deux colonnes, l'une à la droite de la route de Naples, sur les Regi-Lagni, l'autre échelonnée d'Acerra (1) à Bénévent (2). Il avait en outre une réserve à Caserte, et une à Bénévent.

En ce moment arriva Mack, pour confirmer la gravité des désordres, et l'absence absolue de tout frein, de toute autorité dans la ville de Naples. Le général qui comptait dans ses excès l'ordre du jour relatif au château Saint- Ange, et dont copie avait été envoyée à Championne^ se trouvait assez mal à l'aise au milieu de l'étatmajor français, « La tête basse, il hésite, inquiet, agité... a Mais Championnet s'avance, le front serein, le sourire a sur les lèvres, et Mack, éperdu, consterné, lui présente « son épée; son vainqueur la refuse en lui disant avec « finesse et enjouement: Général, gardez-la; mon gouver-

(1) Dans la Campanie, Campania, aujourd'hui terre de Labour, et à 15 kilomètres de Naples; fondée, croit-on, par les Étrusques, saccagée par Ânnibal, et rebâtie anx frais de la république romaine.

(2) Considérée, depuis 1053, comme domaine de l'Église, la ville de Bénévent fut possédée par Ferdinand Ier de 1769 à 1774. Napoléon l'érigea en principauté (1806), en faveur de Talleyrand. Elle fut rendue au pape en 1814. à

a nement m'a défendu de recevoir des présents de fabrique « anglaise. Et il lui accorda l'hospitalité, la table et la « liberté, avec les moyens de se retirer dans la haute « Italie (i). »

Notre avant-garde se trouvait à un mille de Naples, menaçant, au premier signe, de prendre la ville d'assaut, lorsque Moliterno, muni de pouvoirs illimités, signés de l'unanimité des députés du peuple, se rendit auprès de Championnet,pour traiter de la paix, au nom de la nation. A peine les lazzaroni eurent-ils connaissance du départ de Moliterno pour Caserte, qu'ils se crûrent trahis et coururent de nouveau aux armes. Il ne fallut qu'un instant pour enlever toutes celles qui avaient été déposées à Saint-Laurent. Aussitôt armé, le peuple entoura les châteaux, substitua des commandants pris parmi les siens, aux commandants nobles choisis par Moliterno, traîna des canons dans toutes les rues, méconnut les autorités municipales, se donna pour chefs deux lazzaroni, un farinier, le nommé Paggio, un portefaix, Michel le Fou (Michel' il pazzo), et le brigandage recommença.

Le premier acte des lazzaroni fut d'ordonrier la mort de tous ceux qui étaient soupçonnés de jacobinisme ou d'attachement aux Français. Guidés ensuite par quelques espions de l'ancien gouvernement, ils assaillirent la maison de l'avocat Fasulo , ancien conseiller du chevalier Médicis, ex-gouverneur de la ville. L'avocat et sori frère s'étaient enfuis par les toits; un crucifix qu'elle tenait à la main, sauva la sœur. Les lazzaroni se contentèrent de piller la maison, et d'y mettre le feu. Puis, se servant des potences de Moliterno, dressées en apparence contre eux, ils y pendirent indistinctement tous ceux qui

(I) Henri Donrille, Histoire de Çhampionnet, p. 123.

leur déplaisaient. Il n'y àvah pas plus de choix pour les autres genres de mort. En même temps que l'ambassadeur français, Lacombe Saint-Michel, échappait à grand' peine à la fureur du peuple, un officier de la marine anglaise était impitoyablement massacré. Mais l'épisode le plus horrible fut le supplice de deux frères également respectables et respectés.

Le duc délia Torre, aussi célèbre par ses connaissances en mathématiques que son frère Clementi Filomarino Pétait pour ses poésies, avait, ce jour-là, prié quelques amis à dîner. Son perruquier répand le bruit que le repas est préparé pour les Français, qui doivent le soir même entrer dans la ville. Au même instant, la maison est entourée, envahie. Malgré les cris d'une mère accablée de vieillesse, les larmes d'une épouse, les navrantes supplications de plusieurs enfants, le duc et son frère sont liés ensemble et conduits sur les marches du palais, pour y être fusillés à la vue du peuple. Mais le perruquier, inventeur de la calomnie, trouva cette mort trop douce. Il eut l'infernale idée de proposer aux assassins que les victimes fussent brûlées à petit feu. Cet abominable conseil est suivi, et les deux frères ne périssent qu'après les plus horribles tourments. Le supplice dura trois heures i La rage des lazzaroni n'était pas encore assouvie. Le palais du duc délia Torre, une des plus riches habitations de Naples, fut pillé, puis livré aux flammes. Un magnifique cabinet d'histoire naturelle, une bibliothèque de la plus grande richesse, une collection de gravures citée dans le monde entier, tout périt dans l'incendie.

Les retraites les plus cachées n'étaient pas un asile sûr. Tout le monde devait s'attendre à mourir. Le duc de Roccaromana voulut ne pas s'exposer aux tourments.

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Il se rendit secrètement chez sa maîtresse pour lui faire ses derniers adieux ; mais il eut soin de tenir constamment un pistolet à la main, afin de se brûler la cervelle s'il venait à être surpris (1).

L'armée française apprit ce qui se passait; mais Moliterno accomplit sa mission dans l'ignorance de ces brigandages. Il parla donc comme si ses pouvoirs avaient encore quelque valeur, et sa personne quelque autorité. Dans un discours préparé et passablement emphatique, Moliterno s'efforça de montrer à Championnèt que tout devait lui faire désirer la paix, et l'arrêter aux portes de Naples. Cependant, il lui offrit la somme stipulée dans l'armistice, et tout l'argent qu'il demanderait, sans sortir des bornes de la modération. « Il lui offrit des vivres, « des chariots, des chevaux, toutes les choses nécessaia res à son retour, et des routes libres et sûres. »

Quand même les lazzaroni n'auraient pas d'avance, par leurs crimes, rendu ces propositions inutiles, la fin du discours aurait suffi pour les faire repousser. « Vous « avez, » ajouta Moliterno, en forme de péroraison, a rem- « porté des succès dans la guerre, pris des armes, des a drapeaux, et fait des prisonniers; quatre forteresses « sont tombées en votre pouvoir. Maintenant nous vous « offrons de l'argent et la paix comme à un vainqueur ; « ainsi vous aurez en peu de jours la gloire et la fortune. « Songez, général, que nous sommes beaucoup et même a trop pour votre armée ; et que, si, accordant la paix, a vous consentez à ne pas entrer dans la ville, le monde a vous dira magnanime ; et si, au contraire, la résistance « des habitants vous en ferme l'entrée, il ne vous en re- « viendra que de la honte. »

(I) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples, etc. Édil. cit., p. 50.

À ces derniers mots, une rougeur subite couvrit le visage de Championnet. Il répondit avec fierté : « Vous « parlez à l'armée française comme un vainqueur parle- « rait à des vaincus. La trêve est rompue, puisque vous « avez manqué à nos conventions j demain nous marche- « ronsrsur la ville. »

Moliterno, à son retour à Naples, apprit tous les excès qui s'étaient commis. Alors, pour mettre un terme à tant d'horreurs, il projeta de favoriser rentrée des Français. Mais les lazzaroni surprirent son stratagème, et ils n'en devinrent que plus furieux. Aux cris de : Vive saint Janvier ! vive Jésus-Christ ! mort aux Français ! ils se répandirent hors de la ville, se précipitèrent sur la route de Capoue, et attaquèrent les avant-postes de la division de droite. Le dernier coup était porté à l'armistice : le corps de Farmée se mit en mouvement par Averse (i) et Acerra. La première colonne n'eut qu'à se déployer pour disperser les insurgés et s'emparer de leurs canons ; la seconde parvint aisément jusqu'à la porte de Naples; mais là, elle fut accueillie par un feu des plus violents. Elle put cependant s'emparer des canons; la résistance cessa sur ce point, et Ton se rendit maître de l'entrée de la ville (20 janvier 1799).

La couronne de Ferdinand était fort aventurée. Il n'en restait pas moins en Sicile, tenant toujours captifs, pour se venger de sa défaite, l'ancien ministre de la guerre, Ariola, et Tex-vice-roi, Pignatelli.

Pendant que sa capitale passait aux mains de l'ennemi, le roi de Naples signait un nouveau traité d'alliance

(1) L'ancienne AtellaP dans la terre de Labour, à 15 kilomètres N. de Naples. C'est là que fat étranglé André de Hongrie (1345), époux de Jeanne I™, reine de Naples, qui donna sa main à Louis de Tarente, son amant, auteur de l'assassinat.

(21 janvier 1799) contre la France. Cette fois ce fut le Grand-Turc qu'il prit pour auxiliaire. Singulier moyen de combattre les progrès de Championnet ! Le sultan aura pourtant son utilité un jour.

La pi up art d es lazzaroni avaient, dans l'attaque et la défense, montré un véritable courage; dès lors ils ne peuvent être accusés de s'être soulevés uniquement par amour du désordre, quoiqueleurs brigandages fussent horribles. Que voulaient-ils, en supposant aux Français ? 11 serait difficile de le dire ; car ni les histoires générales, ni les annales particulières, ni les mémoires, ni les monographies ne disent un mot de leurs intentions secrètes. Un fait affirmé par plusieurs écrivains, et qui résulte clairement de leur conduite, c'est que les lazzaroni se souciaient médiocrement du roi. Il est probable que, tout lazzaroni qu'ils étaient, la honteuse fuite de Ferdinand leur avait inspiré du mépris pour sa personne. On va voir une preuve certaine de ce sentiment.

Le 20, après que les Français s'étaient vus maîtres d'une partie de Naples, les lazzaroni , ayant disposé des colonnes pour s'opposer à des progrès ultérieurs, étaient rentrés dans la ville. Après avoir égorgé ceux qu'ils appelaient les Jacobins, ils se mirent à piller, à incendier les palais, et à massacrer tous ceux qu'ils y trouvaient. « Chaque lazzarone, en particulier, mettait à contribuer tion les personnes pacifiques, ou dont le royalisme était « connu, et leur imposait toutes les lois que le caprice et « l'extravagance peuvent dicter (1). »

Les Français employèrent la journée du 21 à compléter l'investissement de Naples et à élever de formidables batteries. En même temps leurs partisans, dont les excès

(I) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples,exc. Édit. cit., p. 65.

des lazzaroni augmentaient à chaque instant le nombre, se disposaient à seconder l'attaque et à prendre les châteaux forts. Le premier dont ils s'emparèrent fut le château Saint-Eline, où ils arborèrent le drapeau tricolore. A sa vue, les Français attaquèrent la ville sur trois points. Les lazzaroni marchèrent résolument et contre les Français et contre le château Sain t-El me. Pendant que les Français tombaient sur eux, la garnison du château fit une sortie vigoureuse. On se battit avec rage durant plusieurs heures, et il y eut de tous les côtés un grand nombre de morts. Cependant la victoire finit par rester aux lazzaroni.

La nuit suivante, l'attaque recommença. L'infanterie légère s'empara de huit pièces de canon de gros calibre, qui étaient sur le chemin de Foria, la porte de Capoue fut forcée, et les Français occupèrent Capo di Monte, où Championnet établit son quartier général. Les révolutionnaires de Naples, en plus grand nombre que dans la journée, taillèrent en pièces la troupe d'observation des lazzaroni, et s'ouvrirent un passage vers le camp des Français.

C'est un spectacle digne des plus sérieuses méditations que de voir des multitudes indisciplinées, ayant pour chefs un portefaix et un marchand de farine, disputer ainsi le terrain pied à pied à des soldats qui avaient mis en déroute une armée cinq fois plus nombreuse que la leur. Une perte .de quatre mille hommes n'avait pu refroidir les lazzaroni. Ils ne cessaient de se battre avec le même acharnement .que si leurs rangs n'avaient éprouvé aucun vide. Au moyen de canons qu'ils avaient en grande hâte retirés des châteaux forts, ils tinrent, dans la journée du 22, la victoire longtemps incertaine. Cependant, leur résistance devait finir. De jeunes pa-

triotes, en grand nombre, s'étant placés à l'hôpital des Incurables, firent pleuvoir sur eux une grêle de mousqueterie ; les religieux du couvent de Saint-Jean les accablèrent par leurs fenêtres ; le général Rusca, à la tête de ses dragons, s'empara de l'artillerie qui défendait le palais Solimène, où des bandes nombreuses s'étaient retranchées; et la division Hacdonald attaqua la ville du côté du Palais-Royal, qu'un peuple immense s'occupait à piller. Tous ces mouvements presque simultanés affaiblirent considérablement les lazzaroni. Cependant, Michel le Fou faisait encore une résistance énergique; mais des révolutionnaires napolitains fondirent sur lui, et le firent prisonnier.

Macdonald, à qui on le présenta, offrit au chef du peuple le grade et les appointements de capitaine, s'il parvenait à faire déposer les armes à sa troupe, qui obtiendrait un pardon général. Michel, libre sur parole, revint vers les siens, et fit part des oflres qu'il recevait. On lui répondit d'accepter, et, en même temps, les lazzaroni vinrent en foule remercier Macdonald. Le général les reçut avec bonté, les renvoya tous chez eux, et les engagea à rester paisibles, promettant, au nom de Championnet, qu'ils ne seraient pas inquiétés. Michel se plaça aux côtés de Macdonald, en criant : Vive la république! Dès ce moment, il n'y eut plus d'ennemis à combattre. Le soir du 22 janvier (1799), les Français étaient maîtres de toute la ville, et le 23, ils prirent possession des châteaux forts. Le peuple fut désarmé. Des détachements se rendirent à Salerne, à Manfredonia, à Bari, et bientôt tout le royaume fut subjugué.

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