CHAPITRE VI
Proclamation de la République Parthénopéenne. — Commission nommée par Championnet. — Six comités. — Installation du gouvernement provisoire. — Réponse de Charles Laubert au discours de Championnet. — Enthousiasme unanime. — Les troupes françaises réunies dans la rue de Tolède. — Le 10 août et le 21 janvier rappelés à l'armée par le général en chef. — Envoi de drapeaux et de trophées au Directoire. — La République Parthénopéenne divisée en onze départements. — Le roi de Naples déclaré tyran et ennemi public. — Visite solennelle à la cathédrale. — Championnet reçu en roi par l'archevêque-cardinal. — Anecdote de la liquéfaction. — Ferdinand accusé de vol. — Deux princes montent la garde à la porte de Championnet. — Les assassins du duc délia Torre fouettés publiquement. — Plantations d'arbres de la liberté. — Ce qui fait- échouer les révolutions. — Abus dans l'Etat. — Impuissance de Championnet à les réprimer. — Tableau du royaume de Naples en 1782. — Réformes opérées par le nouveau gouvernement. — La marquise de Pimentel. — Moniteur napolitain. — Un commissaire du Directoire. — Conduite coupable des agents de Faypoult. — Indignation de Championnet. — Sa proclamation à l'armée. — L'envoyé français et ses agents chassés de Naples par le général en chef. — Mise en accusation de Championnet. — Arrêté du Directoire. — Macdonald prend le commandement de l'armée. — Championnet traduit devant un conseil de guerre. — Les agents de Faypoult recommencent leurs exactions. — Joubert et Bernadotte refusent de remplacer Championnet. — Hommages rendus à ce général pendant qu'il traverse l'Italie. — Championnet acquitté à l'unanimité.
— Comment, suivant le général Foy, on enchaîne les hommes.
— La République napolitaine menacée de chute. [1799.]
Il n'avait pas fallu deux mois pour détrôner le roi de Naples, depuis le jour où le général que la cour appelait le libérateur de l'Italie, avait eu la hardiesse d'attaquer nos avant-postes. Le 23 janvier 1799, Championnet proclama
la République Parthénopéenne. Le général en chef nomma pour administrer cette république une commission composée de vingt-cinq membres, choisis parmi les citoyens qui avaient eu le plus à souffrir de la tyrannie. A leur tête était Charles Laubert. Pour faciliter la gestion des affaires, la Commission fut divisée en six comités. C'est dans le vieux palais de San-Lorenzo que Championnet installa le gouvernement provisoire, par le discours suivant :
c< Citoyens, vous gouvernez la république napolitaine « provisoirement; le gouvernement définitif sera au choix a du peuple ; pour vous, constituants et constitués, gou- « vernant d'après les règles que vous avez en vue pour « la nouvelle constitution, vous abrégerez le travail a qu'exige la confection des nouvelles lois. C'est dans ce a but d'utilité publique que je vous ai confié pour un « temps les fonctions de législateurs et de gouvernants. « Vous avez donc une autorité sans bornes, une tâche « immense ; songez que vous avez entre les mains le « bonheur et le malheur de votre patrie, votre gloire et « votre déshonneur. C'est moi qui vous ai élus, mais c'est « la renommée qui vous a désignés; vous répondrez par « l'excellence de vos vertus à la confiance du peuple, « qui voit en vous des hommes de talent, d'un cœur pur, « des amis ardents et sincères de la patrie,
« En constituant la république napolitaine, prenez pour a modèle, autant que le comportent les besoins et les mœurs, a la constitution de la république française, la mère des « républiques nouvelles et de la nouvelle civilisation. En a gouvernant votre patrie, inspirez-lui des sentiments de « bienveillance, d'affection, d'attachement pour la répu- « blique française ; n'espérez pas de bonheur, séparés « d'elle. Pensez que ses alarmes seront pour vous des
« angoisses, et que si elle chancelle ce sera votre ruine.
« L'armée française, qui garantit votre liberté en pre- « nant le nom d'armée napolitaine, soutiendra vos droits, « vous secondera dans vos travaux et dans vos fatigues, « combattra avec vous ou pour vous, et, en vous défen- « dant, nous ne demanderons d'autre prix que votre af- « fection. »
Ce discours où respire le plus pur patriotisme, et qui serait remarquable même pour un orateur de profession, fut couvert d'applaudissements. Lorsque Pémotion générale fut calmée, Charles Laubert répondit :
a Citoyen général, notre liberté est, il est vrai, un don « de la France, mais c'est l'armée et son chef qui ont été «les instruments de ce bienfait. Avec moins de valeur, « moins de sagesse et moins de vertu, vous n'auriez pas « vaincu une armée immense, dispersé des peuples aveu- « gléspar la fureur, pris des forteresses, triomphé desdif- « ficultés des chemins et des rigueurs de l'hiver. Grâces « soient donc rendues par nous à la République française, « à ses armées, et à vous, général, qui êtes venu comme « un ange de liberté et de paix ! »
Après Charles Laubert, Mario Pagano harangua le peuple. Son discours plein à'accents chaleureux électrisa la foule immense répandue au dedans et au dehors de la salle. L'enthousiasme fut unanime, et les provinces n'accueillirent pas avec moins de joie que la capitale l'installation du nouveau gouvernement.
Au lendemain de cette installation, Championnet réunit toutes ses troupes dans la rue de Tolède. La population entière de Naples accourut, pour voir un spectacle aussi nouveau pour elle. Après la revue et le défilé, les régiments se formèrent en colonnes serrées, et sur quatre lignes. Le général en chef, se plaçant au milieu
du carré, adressa à ses troupes l'allocution suivante :
a Camarades, lorsque l'armée marcha le 2 pluviôse et « qu'elle prit position sur les hauteurs de Naples, nous « devions célébrer l'anniversaire de la juste punition du a dernier des rois français. Le signal de la fête était a donné pour trois heures ; mais les derniers satellites « d'un roi parjure vous forcèrent à saisir vos armes : vous « ne le fîtes jamais en vain ; aussi le sang de ces fréné- « tiques, l'incendie des palais, ont assez prouvé l'em- « ploi de cette journée et de cellesqui l'ont suivie. Briser « le trône d'un tyran, rendre un peuple à la liberté, c'est « assurément bien fêter la mémorable époque où les a Français punirent de mort le despote qui les avait « asservis.
« Aujourd'hui que Naples est libre, que les drapeaux a des deux nations flottent unis du mont Vésuve au fort « Saint-Elme , mon premier devoir est de vous réunir.
« Rappelez-vous que le 40 août renversa le trône, u que le 21 septembre fonda la république, que le jour « que nous fêtons fut marqué par la mort du dernier de « nos tyrans, que le 21 janvier 1799 l'armée française a brisa à coups de canon la couronne du dernier roi de « Naples.
« Rois parjures, tremblez ! ce rapprochement est terce rible pour vous! Peuples opprimés, rassurez-vous ! les « enfants de la victoire, les enfants de la grande nation a vous apportent l'indépendance et le bonheur ; ils ne « pardonnent rien à l'insulte des rois; ils les détrônent « ou les punissent de mort ; ils protègent toujours les « républiques amies.
a Camarades, jurons sur nos armes haine à la royau- « té, à l'anarchie, attachement et fidélité à la constituer tion de l'an III. »
L'armée répondit par un formidable cliquetis d'armes, et par des cris de joie longtemps prolongés.
Les drapeaux et les trophées pris pendant la campagne, furent envoyés au Directoire. La glorieuse mission de les porter à Paris fut confiée au général Lemoine, et à Kinia-Seuwick, commandant la légion polonaise.
Ces devoirs accomplis, un des premiers actes du gouvernement provisoire fut de diviser la nouvelle république en onze départements, savoir : deila Pascara, del Garigliano, del Volturao, del Vesuvio, del Sangro, deir Ofanto, del Sele, deir Idro, del Brendano, del Crati, délia Sagra. On subdivisa ensuite les départements en districts et en communes.
Au rapport d'historiens, en général bien informés, Ghampionnet aurait réclamé quinze millions de lire (Hvpes) des provinces, ainsi que les impôts ordinaires, outre la contribution à laquelle, dans l'armistice, avait été fixée la capitale. Mais un écrivain, témoin des événements, affirme que le vainqueur ne demanda en tout que deux millions et demi de ducats napolitains pour la capitale, et une somme pareille pour les provinces, a afin a de s'indemniser des dix millions de livres tournois sti- « pulés dans l'armistice conclu avec le vice-roi, » et qu'il n'avait pas touchés. L'auteur ajoute : « Et ainsi tout a le monde fut content (1). » Comme cette seconde version émane d'une plume monarchique, elle doit être prise en sérieuse considération.
Quelques documents font mention que Championnet, une fois maître de Naples, aurait conçu le projet d'une expédition en Sicile, afin d'affermir ses conquêtes par la possession de tous les États de Ferdinand. C'était une
(1) Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples, édit. cit., p. 65.
grande vue, et dont la suite des événements montrera toute la sagesse. Mais Talleyrand, notre ministre des affaires étrangères, se serait opposé à cette noble ambition du général, ne voulant pas, on ne sait dans quel intérêt, que leur dernier asile fût enlevé aux Bourbons de Naples. Qu'il y ait ou non erreur dans cette double assertion, le roi de Naples fut déclaré tyran et ennemi public. Si même l'on anticipe un moment sur l'avenir, on est frappé d'un singulier spectacle. Après rétablissement de la république Parthénopéenne, la jeune bourgeoisie et la noblesse, qui avaient reçu une éducation à moitié française, accueillirent avec enthousiasme le gouvernement proclamé par les vainqueurs, et adoptèrent chaleureusement les idées républicaines. Pendant plusieurs mois, princes et ducs, comtes et marquis, accoutumés à tout le brillant des richesses et au luxe du pouvoir, ne voulaient entendre parler que d'égalité. Les prêtres et les moines criaient à la chute de l'Église, et les courtisans regrettaient plus ou moins haut la destruction de la monarchie. Mais cette divergence d'opinions ne causa que peu d'effusion de sang, la présence des soldats français imposant aux lazzaroni et les empêchant de pratiquer le meurtre sur une grande échelle. Quant au peuple proprement dit, il ne cessait de se livrer à la joie la plus folle. Ainsi qu'il est d'usage dans toutes les révolutions, la calomnie fut essayée pour arrêter les élans de la nation. Dans les premiers temps, par exemple, on répandit la nouvelle que Championnet avait promis trois jours de pillage à ses soldats. Puis ce furent d'autres rumeurs aussi graves; mais comme rien ne vint justifier ces abominables bruits, les adversaires du nouvel ordre de choses durent reconnaître qu'ils s'étaient trop pressés pour rabattre.
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Dès que le calme fut entièrement rétabli, Championnet, accompagné de tout l'état-major et de ses guides, se rendit à la cathédrale. Lui et sa suite entrèrent à cheval dans Féglise. L'archevêque-cardinal reçut le général français avec les cérémonies usitées pour le roi. On chanta ensuite un Te Deum en action de grâces. Le sang et la tête de saint Janvier avaient été exposés. La foule du peuple était immense. Elle se montrait avide de savoir si son nouveau maître était un bon chrétien. Saint Janvier avait refusé le miracle au roi, la dernière fois qu'il le lui avait demandé. Cette circonstance avait beaucoup nui à Ferdinand dans l'esprit du peuple. Avec les hostilités qui commençaient à se faire jour, le renouvellement de ce refus aurait eu pour l'armée française les conséquences les plus graves.
On raconte que Talleyrand, ne pouvant entrer chez un diplomate que ses gens disaient retenu au lit, se demandait avec anxiété : « Quelle raison peut avoir Fambas- « sadeur pour être malade ? » Le vainqueur de Naples aurait pu, avec autant de raison, chercher à savoir quel intérêt avait saint Janvier à lui être hostile. Quoiqu'il eût été juste et même bon envers le clergé, le canonisé paraissait vouloir, on ne sait pourquoi, le traiter comme Ferdinand. L'ecclésiastique qui tenait la fiole l'avait montrée plusieurs fois au public, mais le sang du saint était toujours sec, et les lazzaroni commençaient à murmurer. Championnet, qui ne voulait pas voir recommencer les troubles, avait heureusement prévu le cas. Il dépêcha un de ses aides de camp : « Allez dire tout bas au prêtre « chargé du miracle que si dans cinq minutes il n'est « pas fait, dans dix il sera fusillé. » Jamais recette plus souveraine : la liquéfaction eut lieu à' l'instant (1).
(1) Ce fait a été contesté ; mais des compagnons d'armes de
Autant le peuple avait été morne et silencieux, autant, à cette vue, il éclata en transports de joie, en cris délirants. Championnet et l'état-major furent reconduits en triomphe, la ville fut illuminée, il y eut pendant plusieurs jours des fêtes en l'honneur des Français, tandis qu'on ne parlait de l'ancienne cour que dans les termes les plus outrageants.
La prodigalité du roi, les mœurs dissolues de la reine, une guerre faite injustement, l'argenterie et les trésors emportés en Sicile, rien n'était oublié. On accusait le monarque d'avoir enlevé à des banquiers, pour se les approprier, plus de dix millions de ducats appartenant à des particuliers, laissant ainsi un déficit impossible à combler; on disait qu'il avait pillé le mont-de-piété, incendié la flotte pour en livrer les débris aux Barbaresques; enfin on allait jusqu'à prétendre que le roi avait donné des ordres pour incendier les greniers publics, afin de réduire le peuple à la famine. On ajoutait môme que si le vice-roi était en disgrâce, c'était pour avoir refusé de suivre ces instructions abominables. Hais le reproche le plus grave qu'on adressait à Ferdinand, parce que la misère publique aurait été une suite de cet acte de despotisme, c'était « d'avoir levé sur son peuple des impôts « considérables et arbitraires, sans le consentement des a Piazze, ou parlement de la nation (1). »
Quant à saint Janvier, qu'on injurie volontiers quand il est avare de complaisances, le peuple n'avait pas assez
Championnet, qui vivent encore, affirment en avoir été témoins. Ils racontent bien autre chose ! On verra d'ailleurs en son temps que Murât renouvela ce système d'intimidation, et avec le môme succès.
(1) Mémoires pour servir à V histoire des dernières révolutions de Naples. Édit. cit., p. 66 et 69.
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d'expressions pour le bénir de s'être montré favorable aux Français. Championnet mit le sceau à l'enthousiasme, en faisant don à la statue dusaint d'une mitre enrichie de diamants. Enfin, pour que rien ne manquât à sa fortune, on découvrit qu'un Championnet avait été baptisé à la paroisse du Saint-Esprit. Le peuple crut que c'était le général lui-même, et on le voyait si heureux de son erreur qu'on n'eut garde de le détromper.
Cependant, il fallait, au risque de perdre toute cette popularité, avoir pour soi un autre phénomène; et sur celui-là Championnet ne pouvait rien. Le Vésuve n'avait pas eu d'éruption depuis 1794. La prochaine était d'autant plus redoutée qu'elle se faisait attendre davantage. Si elle se fût montrée furieuse, et qu'elle eût ravagé les campagnes d'alentour, nul doute que la superstition n'eût vu dans cette colère un signe du ciel contre les occupants. Heureusement il sembla que cet aimable Vésuve voulût justifier l'expression d'un savant allemand qui l'appelle un volcan de cabinet. Son éruption fut des plus bénignes. Alors le triomphe des Français se trouva complet. On aurait été fort mal venu à contester qu'ils étaient des sauveurs.
Une garde nationale fut formée ; mais, pour en faire partie, il fallait prouver qu'on était, depuis plusieurs années, membre d'une société patriotique. Les jeunes nobles, les grands de l'ancienne cour, briguèrent l'honneur d'être inscrits les premiers, les uns avec sincérité, les autres pour se procurer une meilleure occasion de trahir. Ceux qui n'avaient pas de titres véritables, trouvèrent moyen de s'en procurer à prix d'argent. Le prince délia Torella, le prince délia Rocca, tous deux chevaliers de Saint-Janvier, tous deux riches seigneurs de l'État, tous deux grands de la cour, eurent à cœur d'être simples
soldats dans la garde nationale. En cette qualité, Pun et l'autre montèrent la garde chez le général Championne^ et au palais du gouvernement provisoire. Ils feront payer cher cette humilité, quand le temps des épreuves sera venu !
Quoique ce fût peu pour un si grand crime, Championnet se concilia beaucoup d'hommes paisibles en faisant fouetter publiquement le perruquier du duc délia Torre,et tous ceux qui avaient participé à l'horrible supplice que nous avons décrit. En même temps, la surexcitation du peuple était maintenue au moyen de la plantation d'arbres de la liberté, et par d'autres cérémonies en usage quand une république succède à une monarchie.
Mais, si les symboles ont leur mérite, l'homme le plus riche en fluide nerveux ne peut fournir qu'à une somme donnée d'enthousiasme. Le moment du calme venu, il faut bien, si vulgaire que la chose paraisse, songer un peu à la nourriture, au logement, aux engagements pris, aux besoins de la famille, au présent et à l'avenir. C'est alors, le plus généralement, que sont perdus les révolutionnaires. C'est l'heure où les attend la réaction, avec cette finesse de tact et cet instinct de domination qui la distinguent si éminemment. Pour le malheur des peuples opprimés, car c'est là qu'est recueil, il est rare que les révolutions aient à leur tête des hommes de sens et véritablement dévoués au bien. Le plus souvent tout n'est chez eux qu'orgueil et vanité. Comme si un jugement solide s'accordait mal avec la passion qu'exigent les temps de crise, on voit tout * à coup surgir les théories les plus extravagantes. Celui-ci veut appliquer à une nation décrépite et en rapport avec tout l'univers, des règlements qui n'ont pu fleurir que chez un peuple jeune et fermé
par des remparts infranchissables ; celui-là affirme qu'on peut par l'éducation, non pas modifier, mais changer l'homme; un troisième croit qu'on expérimente impunément une société, comme on pélrit un morceau d'argile,: dont on change la forme si la première ne convient point ; un quatrième se fait gloire d'être seul de son avis, ce qui ne l'empêche pas de prétendre au rôle de régulateur souverain. Au lieu de savoir reconnaître que l'homme est un composé de bien et de mal ; qu'il faut s'efforcer de développer l'élément du bien, de restreindre l'élément du mal, sans oser prétendre à l'absolu : celui-ci juge que, par essence, en l'homme tout est bien, celui-là qu'en l'homme tout est mal ; le premier conduit le monde par l'amour et la sympathie; le second, par Fégoïsme et la répulsion. C'est à qui sera le plus novateur, sans d'ailleurs tenir aucun compte ni des mœurs ni des habitudes. Pas un de ces rêveurs ne s'avise en outre que chaque homme contient en soi une partie de la vérité, et que pour savoir un peu, il faut beaucoup interroger. Non ! on fait la guerre au pape, mais on veut être Dieu ; et au-dessous de l'Olympe, il y a encore plus de grands prêtres que de fidèles; on renverse l'église, mais on proclame avec arrogance: Hors de moi point de salut; on prêche contre les idoles, mais on se met dans une niche et l'on dit au vulgaire : Adore-moi ! Le vulgaire adore un temps. Voyant eusuite que les mauvais jours n'ont pas de terme, il finit par douter de la capacité de ses chefs. Bientôt il se demande si l'on n'aurait pu mieux choisir. L'ennemi, aux aguets, l'entretient d'un changement. Le vulgaire écoute d'abord sans trouble, puis avec complaisance; il laisse enfin le changement s'accomplir, et tout est perdu. Voilà comment avortent les révolutions, au grand préjudice de la liberté !
Championnet avait beaucoup étudié la stratégie et les historiens de la Grèce et de Rome; mais pas plus Thucydide que Xénophon, Tacite que César, Turenne que le maréchal de Saxe ne pouvaient dire à Championnat ce qui convenait à Naples après la conquête. Il fut assailli par ces importuns qui jettent leurs aptitudes à la tête de tous les gouvernements nouveaux, et qui ne sont capables de rien, que de mal faire. Comment les repousser? Savoir apprécier les hommes au premier entretien est un don assez rare, même quand on peut les interroger froidement. Hais où les chefs du pouvoir trouveraient-ils ce loisir? Ils ont bien d'autres soucis, et force leur est de prendre sans trop regarder. Naples avait des patriotes très-purs, qui étaient en même temps des hommes d'expérience et de savoir. Ils se tinrent à l'écart, se respectant frop pour lutter de brigues, et l'on n'alla pas les chercher. Le gouvernement provisoire se trouva donc entouré, en partie de fanatiques incapables, en partie de ces exploiteurs de mouvements, qui croient que tout dans une révolution consiste à dire : a Ote-toi de là que je m'y mette. »
Malheureusement la chose n'est pas aussi simple. Le peuple, et il n'y a rien là que de naturel, exige beaucoup plus d'un pouvoir nouveau qu'il n'exigerait d'un pouvoir auquel il est habitué; et si l'on ne fait tout, il trouve qu'on ne fait rien. Ceux qui parlent en son nom peuvent prétendre le contraire; mais qu'on l'interroge lui-même, on l'entendra répondre invariablement : « Pour faire comme les autres, ce n'était pas la peine de changer, » Or, s'il arrive que le pouvoir nouveau se laisse aller à des mesures incompatibles avec son origine, à des actes qui Fentratnent forcément dans une mauvaise voie , tous les anciens griefs se tournant contre lui, il subit la peine due
aux fautes de ses devanciers, et l'on peut prédire sa chute à jour fixe. Sous ce rapport, les faits, qui vont se passer à Naples, renferment un très-haut enseignement. On verra par quels détestables éléments le peuple se Jaissa entraîner, pour n'avoir point reçu la satisfaction qu'il attendait. Commençons par énumérer les fautes.
Michel le Fou, qui ne savait pas écrire, avait le titre et les appointements de secrétaire de Championnet; Pagliuchella, nommé juge de paix, ne pouvant même tracer son nom, était réduit à signer ses ordonnances d'une griffe ; la plus grande préoccupation des fonctionnaires d'un ordre supérieur, était de discuter sur les broderies qui convenaient le mieux à leurs uniformes; Moliterno, dont l'influence aurait pu gêner, s'il s'était déclaré contre les abus, fut nommé ambassadeur près le Directoire, et on le fit accompagner de l'ex-prince d'Angri et des conseillers Ciaja et Torcia, qu'on ne voulait pas davantage avoir auprès de soi; le duc de Roccaromana, général en second, prit de sa pleine autorité un jardin du prince de Francavilla, et y établit un sérail; des fonctionnaires en crédit vendirent les places, et créèrent ainsi d'autres employés non moins corrompus qu'eux-mêmes j au mépris des ordres les plus sévères , des commissaires avides dépouillèrent et affamèrent les campagnes; d'un bout à l'autre du pays, on n'entendit bientôt parler que de rapines : on aurait dû chercher à enrichir les habitants, on s'efforçait de les pressurer ; c'était une exploitation générale. Pour que le mal se fît impunément, il fallait que Championnet et la commission extraordinaire ignorassent ce que tout le monde savait : on persuada au gouvernement qu'après une révolution aussi récente, le peuple n'entendrait pas des tribuns sans danger pour la liberté. L'avis fut accepté sans réflexion ni examen, et
toutes réunions furent sévèrement défendues. La terreur fit taire les plaintes individuelles; mais la misère accabla tous ceux qui n'étaient pas fonctionnaires. L'argent disparut de la circulation. Pour échanger un billet de banque, il fallut perdre 60 et 80 pour J00. Dès ce moment, les rêveurs eurent beau enfanter des systèmes, les démocrates sincères parler de liberté, égalité , f rater» nité, le mal ne fit qu'empirer. La conséquence était rigoureuse : la république tendit à se dissoudre»
Vainement Championnet, dans son rare amour du bien, continua-t-il les réformes qu'il avait entreprises; on ne lui sut aucun gré de ses efforts, tant le peuple était persuadé que si ses orateurs avaient pu se faire entendre, il aurait obtenu mieux. Ce que fit le général méritait cependant d'être pris en considération. On en jugera par un court tableau des abus qui existaient sous la monarchie, et qui disparurent sous la république.
Le bien opéré par le marquis de Tanucci ayant été, ou peu s'en faut, détruit par ses successeurs , on peut considérer que les vices de la monarchie, au moment de la conquête de Naples, étaient les mêmes qu'avant le trop court passage de cet homme d'État. Voyons sommairement en quoi ces vices consistaient.
On a dit, aux premiers chapitres de ce livre , que Naples et la Sicile furent longtemps deux États distincts. Comme Championnet conquit seulement le royaume de Naples, nous supposerons un moment que la même couronne ne rangeait pas sous ses lois l'un et l'autre pays. Ainsi, le tableau qui va suivre fera abstraction de l'ancienne Trinacria ou Triquetra.
D'après un tableau dressé en 1782, il y avait dans le royaume de Naples 144 villes et 394,721 feux. La population comprenait 2,187,086 hommes, 2,230,262 femmes,
NAPLES. lit
850,203 garçons, 810,633 filles, 45,525 prêtres, 24,694 moines, et 20,973 religieuses.
Dans ce recensement ne furent pas comprises les troupes, parce que le nombre en était variable; ni les fils d'Abraham, pour des raisons qui méritent d'être signalées.
Avant le treizième siècle, les Juifs étaient absolument exclus de la reine de la Méditerranée, aussi bien que de l'antique Parthénope. Vers 1200, on les reçut dans le royaume de Naples, d'où ils furent chassés en 1540. L'interdiction dura deux siècles. En 1740, les Juifs puren s'établir à Naples et dans la Sicile, avec certains privilèges. Il leur fut permis de rester pendant cinquante ans dans l'un et l'autre pays; et l'on stipula que si, au bout de ce terme, la concession n'était pas révoquée, elle serait censée prorogée pour le même laps de temps. Mais, après quelques années, tout ce qu'on avait, accordé fut repris, et les Juifs ne purent séjourner ni à Naples, ni en Sicile, au delà de trois jours. On doit dire, pour être juste, que bon nombre d'enfants d'Israël enfreignirent la défense, sans que le gouvernement les inquiétât; mais, comme c'était là une pure tolérance, il n'était pas possible, à moins de vouloir méconnaître ouvertement la loi qu'on avait faite soi-même , de porter dans un tableau officiel cette partie de la population.
A la même époque, selon quelques auteurs, le royaume de Naples comptait 935 vassaux du roi, savoir : \ 1 9 princes, 156 ducs, 173 marquis, 42 comtes et 445 barons, outre la noblesse ordinaire, qui était fort considérable.
Quant à la propriété, plusieurs écrivains assurent que les deux tiers des biens étaient entre les mains du clergé, sans que les laïques pussent espérer d'en recouvrer la moindre partie, l'aliénation étant interdite par des lois
formelles. Giannone va plus loin (4 ) . De son temps, assuret-il, — et les choses n'avaient pas changé, — si l'on eût partagé le royaume en cinq portions, on aurait trouvé que les ecclésiastiques en possédaient quatre, la moitié des biens-fonds étant entre leurs mains, et les legs et autres donations leur assurant encore un cinquième et demi du reste.
11 y avait de nombreux monts-de-piété, chacun avec une banque faisant partie de l'établissement, et où les particuliers de toutes les classes pouvaient porter leur argent. Hais le mont-de-piété ne donnait que le quart de la valeur des effets engagés; et la banque, qui prêtait les fonds avec bénéfice, ne payait aucun intérêt aux dépositaires. Il résultait de cette double combinaison, uu préjudice immense pour le public.
L'impôt était arbitraire et presque partout mal assis. Le plus ancien, le plus constamment inégal, le plus inique était la taxe des barons, dont la répartition, dit Roland en avait « plutôt été faite d'après le crédit et « l'autorité, que sur l'étendue, la valeur, ou le produit des fonds. » Outre la taxe des barons, il y en avait de plus directement territoriales, établies sur les revenus des possessions. On devait, sous peine de confiscation, faire une déclaration exacte. Cela n'empêchait point, au moyen
(1) Pierre Giannone, avocat à Naples, était né en 1676 à Ischitella, dans la Pouille. En 1723, il publia une Histoire civile du royaume de Naples. Entre autres hardiesses pour le temps, l'écrivain contestait l'autorité temporelle du saint-siége. Le livre fut mis à l'index, et l'auteur excommunié. Forcé de quitter Naples, Giannone erra longtemps, cherchant successivement a Vienne, à Venise*, à Padoue, à Modène, un asile qu'il ne trouva qu'à Genève. Après l'avoir attiré par trahison en Savoie, le roi de Sardaigne le fit arrêter et enfermer à Turin (1736). Giannone resta en prison vingt-deux ans! Il mourut en 1758.
de contre-lettres, de rédiger des baux au-dessous de la valeur; et la taxe s'asseyait sur le bail simulé. Comme la supercherie était le seul moyen d'éviter la misère, la supercherie devenait la règle, et la bonne foi l'exception !
Les communes avaient des impositions particulières, dont le produit devait être exclusivement consacré à leurs besoins; mais les ministres trouvaient le moyen, sans grands efforts, de changer la destination de ces revenus, et d'en faire passer une partie dans les coffres du roi.
La municipalité, placée sous la main du ministère, fourbissait à la ville de Naples toute l'huile et tout le blé nécessaire à la consommation des habitants. Quand ces denrées venaient à renchérir, on interdisait l'exportation. La force des choses faisait tomber bientôt l'huile et le blé à vil prix. Et comme la municipalité vendait toujours au même taux, elle réalisait à son gré des profits considérables, en ruinant l'agriculture.
Les prohibitions arbitraires frappaient également toutes les autres productions du pays. Si l'on voulait n'être pas réduit au dernier degré de misère, il fallait ou tromper la vigilance des employés par la contrebande, ou soudoyer leur bassesse pour obtenir des exemptions. La laine et la soie étaient soumises à tant de restrictions et de tracasseries, que le pays ne produisait pas le dixième de ce qu'il aurait pu fournir. Les légumes eux-mêmes ne pouvaient sortir sans payer des droits.
Avec un commerce libre, la manne aurait pu devenir un objet de culture universelle pour la Calabre. Le roi se l'appropriait à un prix qu'il fixait lui-même, et tout encouragement était détruit. « Sans l'espoir, » ajoute ici Roland, « d'en escamoter quelques parties aux yeux de « la maltôte, pour les faire passer furtivement sur les
1 1 4 NAPLRS.
« bâtiments qui voguent sur les côtes, on en récolterait « beaucoup moins encore. »
Des Hollandais avaient monté une fabrique de draps et obtenaient de très-beaux produits, avec la laine du pays. « On les regardait de mauvais œil, parce que, disaient les « publicains, ces sortes d'établissements, qui arrêtaient « l'importation, faisaient tort aux douanes du roi. »
Les pâtes, macaroni, vermicelle, etc., dont la consommation dépasse tout ce que l'on pourrait imaginer, étaient, comme le blé, l'objet de mesures prohibitives, lorsque les publicains jugeaient la restriction utile aux intérêts du roi. Les droits sur les vins étaient si élèyés, que le produit lui-même finissait par n'avoir plus de valeur. Dans d'autres conditions, le vin cependant aurait pu fournir un revenu considérable. Les papiers et autres objets, qui se fabriquaient hors des villes, payaient des droits pour entrer dans les villes, et ceux qui se fabriquaient dans les villes payaient des droits pour en sortir. La culture du tabac n'était permise qu'aux religieux. L'oppression féodale emportait, dans la plupart des lieux, le quart sur le produit de la pêche, et trente pour cent sur l'article du pain.
Le pays n'était pas seulement soumis à l'oppression des barons, il l'était à celle des abbés commanditaires, à celle des évêques et archevêques, à celle des couvents de religieux et de religieuses, à celle des prieurés, bailliages et commanderies de Halte, à celle des villes et autres communautés, qui jouissaient des droits baroniaux sur leurs villages.
Si le cultivateur récoltait plus de blé qu'il n'en fallait pour la subsistance de sa famille et de ses ouvriers, il ne pouvait vendre le superflu, avant que le seigneur du village eût vendu le sien. Il ne pouvait même transporter
les récoltes chez lui, avant que le seigneur eût achevé de se servir de ses voitures, la plupart du temps sans rien payer pour le service.
Les exploitants se pressuraient, se pillaient, se volaient les uns les autres. On avait vu des barons de premier ordre s'emparer de diverses forêts appartenant aux communautés, les couper, en vendre le bois, et convertir le sol en terres labourables, en vignobles, en chàtaigneries pour leur unique profit, sans payer aucune indemnité à personne.
Dans les banques, personne ne répondait des fonds. L'État n'était pas solidaire, le roi n'était pas débiteur, les gouverneurs n'étaient que des agents, les régisseurs que des commis. Outre qu'on ne payait, ainsi qu'il a été dit, aucun intérêt pour les dépôts , tout en les prêtant avec bénéfice, si des sommes quelconques venaient à être enlevées, elles étaient perdues pour les déposants. Ces banques,'qui n'étaient autre chose qu'un nom, trouvaient en outre le moyen d'hériter de bon nombre de ceux qui leur confiaient leur argent. Si un déposant mourait de mort subite, ou n'avait pas indiqué en quel lieu se trouvaient les effets représentant la somme qu'il avait placée à la banque, la banque profitait de la somme au préjudice des plus proches parents. Aussi un écrivain s'écriait-il avec douleur : « On peut prédire le temps où toutes les finances du royaume appartiendront à ces banques! d
L'État avait recueilli le fruit de tant de scandales et d'abus. Un pays, le plus richement doté de la terre, et qui produisait, ou pouvait produire des vins délicieux et en abondance, d'excellents chevaux, du gros et menu bétail, toutes sortes de gibier et de volailles, des viandes ex quises, du laitage butyreux, des cuirs recherchés, des
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peaux admirables, des poils divers, de la laine fine et ordinaire, des soies incomparables, de l'huile supérieure, des fruits savoureux, des céréales belles et succulentes, des chanvres, du lin, du coton, de la manne, de la réglisse, des légumes en toutes saisons ; un pays où l'on n'avait qu'à ouvrir la terre pour y trouver des métaux; un pays, dont les bois, les marbres, le soufre, l'alun, la pouzzolane et jusqu'à ses laves étaient des branches de commerce ; un pays qui exportait du miel, de la cire, descantharides, des oranges, des limons, des essences diverses, des pâtes parfumées ; un pays qui pouvait faire du sel partout, et dont les mers sont les plus poissonneuses de la terre : .ce pays était extrêmement arriéré pour l'industrie, primitif en agriculture, et n'avait presque pas de commerce. Ses fabriques étaient en souffrance, la misère s'abattait dans les campagnes, la ruine dans les villes. Presque tous ses ports s'étaient comblés; il n'y avait plus que quelques rades où pussent mouiller les bâtiments, « La monarchie était obérée, * dit un auteur, « les revenus de la couronne « étaient engagés, les princes n'avaient pas d'argent, les « villes se trouvaient sans numéraire, la noblesse était a endettée, les seigneurs n'étaient pas riches, le tiers état « était pauvre, et la dernière classe des citoyens demandait c l'aumône. »
Voilà où la funeste manie de vouloir favoriser les uns au détriment des autres, avait conduit l'État et la société tout entière !
Championnet, nous l'avons dit, ne pouvait, à cause de la spécialité de ses études, suffire à réparer les désastres de la monarchie, et faire fleurir le pays comme si une longue oppression n'avait pas pesé sur ses habitants. Néanmoins , les qualités supérieures du général lui permirent de remédier à bien des maux, et, son amour pour la
justice incitant sans cesse le gouvernement provisoire, beaucoup de plaies furent fermées.
Duhesme ayant pris d'assaut Sorrente, la patrie du Tasse, avait dit aux habitants: « L'ombre du grand « poète vous protège; ce n'est qu'en faveur de l'illustre « mort que je fais grâce aux vivants. » Le général en chef ne fut pas en reste sur son lieutenant, dans cet hommage rendu aux lettres : il éleva un tombeau à Virgile. Les antiquités, les beaux-arts ne furent point oubliés. Championnet fit exécuter des fouilles aux ruines de Stabies (aujourd'hui Castel-a-Mare di Stabia), d'Herculanum et de Pompéïa. Si, en fait, il s'était laissé entraîner à entraver la liberté d'association, en droit il la proclama hautement. La presse fut déclarée libre, l'enseignement libre. Jamais ce malheureux pays n'avait joui de telles franchises. Moins froissées que le peuple de l'absence de clubs, les classes éclairées bénissaient le nouvel ordre de choses, les unes sincèrement, les autres par politique. La belle marquise Pimentel, immortalisée par Métastase, fonda le Moniteur napolitain,* qu'elle enrichissait chaque jour de ses vers patriotiques (1). La discussion, dans les matières sérieuses, éclaira le gouvernement provisoire, et la nation put bientôt s'apercevoir de l'influence salutaire que cet organe exerçait.
Championnet corrigea grand nombre d'abus, supprima les taxés, les droits de pèche, l'impôt sur les grains, la fiscalité des liquides; il rendit la liberté au commerce, abolit les chasses royales, fit disparaître les dîmes, et s'efforça de relever l'agriculture et l'industrie. Mais là il
(1) Au retour de Ferdinand, la marquise Éléouora Fonseca Pimentel fui condamnée à mort et décapitée. Elle mourut avec u n courage héroïque.
échoua, Ces deux branches étaient trop malades pour qu'on pût leur rendre la vie en quelques jours, à moins d'un génie économique supérieur et du concours général des habitants. Or, Championnet était surtout un soldat, et, dans les hautes classes, ceux qui profitaient des abus étaient secrètement hostiles aux réformes, tout en ayant l'air d'y applaudir. S'emparant avec perfidie et mauvaise foi des quelques fautes du nouveau pouvoir, ils l'avaient miné sourdement pour rendre sa chute inévitable.
Leurs tristes passions furent merveilleusement secondées par l'arrivée d'un agent du Directoire, en qualité de commissaire français. Faypoult parut à Naples, avec des pouvoirs discrétionnaires. S'appuyant sur les droits d'occupation de nos armées, il déclara les palais royaux, les biens de la couronne, les chasses royales, les dotations de l'ordre de Halte, les banques, les fabriques de porcelaine, et jusqu'aux antiquités encore cachées sous les ruines d'Herculanum et de Pompéia, autant de propriétés françaises.
Les peuples n'aiment à se voir dépouiller ni de leurs richesses, ni de ce qui fait leur gloire. Le zèle exagéré de Faypoult pour les intérêts de la France, irrita les basses classes, parce qu'il tendait à augmenter leur misère, et il froissa le sentiment national des hommes éclairés, qui voyaient dans certains objets d'art qu'on allait ravir, l'illustration de leur patrie.
Ce qui blessa surtout le général que les Victoires et conquêtes ont surnommé le Défenseur de l'honneur français, ce fut moins les prétentions du commissaire, que la conduite scandaleuse de ses agents. En leur voyant mettre le pays au pillage, et compromettre jusqu'au bienêtre de ses soldats, Championnet écrivit au Directoire qu'il allait se trouver contraint de sévir avec rigueur contre
c ces essaims de fripons et de voleurs qui engloutissaient « tout. » II adressa ensuite une proclamation à l'armée dans laquelle il ne ménageait pas davantage des hommes à qui la dignité de la France importait moins que leur propre fortune.
« Braves camarades, dit-il, vous éprouvez de grands t besoins, je le sais; attendez quelques jours encore, et « le règne de ces monstres intéressés sera fini; les vain- « queurs de PEurope ne seront plus exposés à ce triste o abaissement de la misère et de la faim qui humilie des « fronts que la gloire environne. »
Hais Varmée financière, ainsi qu'il la nommait, continua ses dévastations. Alors Championnet, dans son indignation, flétrit les commissaires par un ordre du jour, et les chassa de Naples. C'était par trop agir en général, et trop peu en subordonné. Si illustre que fût Championnet, et si coupables que fussent les agents de Faypoult, le Directoire ne pouvait ainsi laisser méconnaître son autorité, à peine d'abdication. Il prit l'arrêté suivant:
«Attendu que le général Championnet a employé a l'autorité et la force pour empêcher l'action du pou- « voir conféré par nous au commissaire civil Faypoult, a et que, par conséquent, il s'est mis en rébellion ouverte « avec le gouvernement, le citoyen Championnet, généa rai de division, commandant l'armée de Naples, sera « mis en arrestation, traduit devant un conseil de guerre « et jugé de son infraction aux lois. »
Hacdonald fut chargé d'exécuter l'arrêté du Directoire. Championnet s'y soumit sans murmurer, et remit le commandement de l'armée à son inférieur de la veille, qu'on croit avoir été son ennemi secret. Le républicain aussi austère dans ses mœurs que dans ses principes politi-
ques (1), fut arrêté le 16 mars 1799 et conduit en France. Il écrivit, à propos des agents de Faypoult, qui recommencèrent leurs exactions et leurs rapines :
« L'énorme bénéfice accordé à un caissier, homme « inconnu dans l'histoire de la révolution, offrait un cona traste douloureux avec l'honorable pauvreté des milice taires. Les contributions en. numéraire et en four- « nitures de tout genre s'élevaient à plus de cent vingt « millions, ce qui, à trois centimes par franc, portait, en « moins de deux mois, la remise du caissier civil à plus a de trois millions six cent mille francs! x>
« Championnet accusait aussi plusieurs agents de s'être glissés de nuit dans les palais royaux et d'avoir emporté divers objets de prix. On brisait les meubles pour en enlever l'or, l'argent et les camées incrustés. La nuit, des fourgons en sortaient chargés d'effets précieux. On extorqua mille ducats au trésorier de Capoue, et cinq cents au caissier.
« Joubert (2) et Bernadotte, animés des mêmes scrupules, refusèrent tout à tour de remplacer Championnet à l'armée de Naples; Macdonald accepta. Plusieurs généraux voulurent partager la disgrâce de leur chef (3). »
Championnet, dès ce moment, n'appartient plus à notre histoire. On dira cependant, en manière d'adieux,
[\)Victoires et conquêtes, t. IX, p. 220.
(2) « Joubert était l'ami de Championnet; lors de l'inique arrestation de son frère d'armes, Joubert envoya sa démission au Directoire. 11 fut quelque temps à se déterminer à reprendre du service, et, d'après ce que je sais de particulier sur son beau caractère, je crois pouvoir affirmer qu'il n'eût jamais accepté un commandement si Championnet eût été condamné. » [Mémoires de madame d'Àbrantès, t. 11, p. 67).
(3) Henri Dourille, Histoire de Championnet» Édit. cit., pages 149-156.
que l'illustre général reçut partout de nombreux témoignage de sympathie, malgré le soin qu'il avait eu de cacher son départ. Lors de son passage à Milan, les Romains lui envoyèrent une députation chargée de lui offrir une arme sur laquelle était gravée cette inscription : Au général Championnet, les consuls de la République romaine. Arrivé à Turin, Championnet eut ordre de se rendre à Grenoble, pour y être jugé par un conseil de guerre. Défendu avec talent et patriotisme parMe Blaque, et chaleureusement assisté de son aide de camp Romieu, le général fut acquitté à l'unanimité, et put encore combattre pour sa patrie (1).
Les fautes signalées, la sourde hostilité des hautes classes avaient porté le dernier coup à la République napolitaine ; la conduite de Faypoult et de ses agents prépara sa ruine ; le rappel de Championnet la consomma. Nous allons assister à sa chute. Ce sera un triste tableau. Quels déplorables instruments vont agir! «On a enchaîne, » dit Foy, « les hommes par leurs vices; et « quand ils n'en ont pas, il faut leur en donner. » On n'eut pas besoin de donner des vices aux adversaires des républicains !