DE L’ART A NAPLES
Dans la relation d'un voyage que le prince de Condé fit à Naples en 1 625, le lecteur est fatigué de la naïve admiration de ce grand seigneur peu lettré. Les mots beau et belle y sont répétés polir ainsi dire à chaque phrase ; il y a même telle ligue où ils reviennent deux ou trois fois, ('.cite monotonie est presque une condition du sujet. L'emploi continuel de celle épithète répond assez bien à l'impression d’un voyage en
Ilalie cl spécialement 5 Naples. En aucun pays la nature n’a répandu avec plus de profusion les dons capables de faire naître et de stimuler le goût et la passion des arts. Nulle part le paysage ne présente plus de richesse et plus de gràçe dans les ligues et les couleurs ; nulle part la race humaine n’offre des types d’une beauté plus accomplie que ceux qu’on rencontre, sinon à Naples même, du moins dans les environs. Et cependant les arts ne s'y sont point élevés au degré de splendeur qu’ils ont atteint dans d’autres villes d’Ilalie moins favorisée par la nature. Chose étrange! Naples, où rien ne ressemble à ce qu'on voit ailleurs, n'a pas, en peinture, produit d’école proprement dite. Elle a sans doute donné le jour à un très-grand nombre d’artistes, dont plusieurs de premier ordre; mais, à l’exception de Salvator Rosa, aucun d'eux ne s'est distingué par un style original.
On sait que « la culture des arts était beaucoup plus ancienne à Naples qu’à Home; on prétend même que le dessin s’était perfectionné
à Naples et en Sicile longtemps avant de l'être à Athènes. Mais, si, dans l'antiquité et même jusqu’au xn c siècle, Naples fut supérieure à tout le reste de. l'Italie dans la culture des beauxarts, elle perdit celte prééminence à dater de la renaissance, et, une fois l’art arrivé à sa perfection au xvi e siècle, le mérite de l’école napolitaine ne fut plus qu’un mérite d’emprunt (I). »
A l’époque de la renaissance, les dispositions particulières de l’esprit napolitain firent tomber celte école dans un dévergondage plus effréné encore que celui de l’école romaine. Elle dépassa en imagination érotique et mythologique les artistes qui se plaisaient à peindre au Vatican le pape Alexandre VI prosterné aux pieds de Julie Farnèse, sous prétexte de lui faire adorer la Vierge; ou Cupidon dirigeant ses flèches empoisonnées contre le cœur de sainte Agnès en extase.
Aujourd’hui, l’école napolitaine est rentrée
(t) Coiïidct.
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dans l'observation des convenances. Seul , un bon moine de Salerne a conservé les anciennes traditions : il peint alternativement la madone et Psyché; l’une, dit-il, par devoir; l'autre par plaisir.
Aussi bien Naples n’est qu’un immense musée dont les richesses ont été jetées pêle-mêle dans toutes les parties de celte grande cité. Tout y étant à vendre, celte mine d’objets d’art et de curiosités a été largement exploitée par Tes spéculateurs et par les étrangers. Beaucoup de ceux-ci tiennent à rapporter quelques cbefsd’œuvre pour prouver à leurs compatriotes qu’ils n’ont pas perdu leur temps en allant visiter la patrie des beaux-arts, et qu'ils y sont devenus des connaisseurs distingués. L’invasion des Américains a été, dans ces dernières années, une fortune pour le pays. On a pas idée du nombre prodigieux de Salvalor Rosa, de Guido Reni, de Carrache, de l’Espagnoletlo , et même de Raphaël, consommés par ces nouveaux* et inexpérimentés amateurs, qui payent un tableau
non d’après son mérite artistique , mais d’après ses dimensions. Ils ont contribué pour leur bonne part au développement d’une industrie déjà prospère à Naples, industrie qui consiste à métamorphoser des croûtes enfumées en tableaux de grands maîtres. Ce sont les toiles qui, par leur double aspect de splendide fraîcheur et de vieillesse authentique, séduisent le plus les ingrats petits-fils d’Albion.
Quoi qu’il en soit, il reste à Naples assez de vrais chefs-d’œuvre pour défrayer des promenades artistiques répétées. Elles ont d'autant plus de charme, que, pour se procurer ce plaisir à la fois personnel et désintéressé qui flatte nos sens et satisfait nos facultés les plus élevées, il faut en quelque sorte aller à la chasse aux objets d’art. Partout, les productions du génie nous attirent et nous captivent; à Naples, la magnificence du ciel, le far-niente des habitants, l’aménité, l’extrême obligeance de tous ceux auxquels on s’adresse, leur goût naturel quoique altéré par l’ignorance, tout contribue à rendre cet
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attrait irrésistible. Dans cette atmosphère sereine, on éprouve un véritable soulagement intellectuel. Les questions irritantes, les débats poli- tiques et les intérêts privés s’oublient ou cèdent le pats aux impressions et aux jouissances que procure l’étude des chefs-d’œuvre.
L’Italie se réfugie partout dans son passé ; c'est avec juste raison qu’elle le fait, surtout quand il s’agit des arts, à qui l'airde la servitude a été mortel. L’abâtardissement de la société actuelle a éteint le sentiment du beau, qui eut jadis tant de puissance dans ce pays, et qui jettera un nouvel éclat dès qu’on en approchera le flambeau de la liberté.
La grande époque de l’art est représentée à Naples par plusieurs galeries et par un grand nombre de tableaux dispersés dans les églises et les maisons particulières. Le palais Bourbon, tout d’abord, attire le voyageur pressé de contempler les merveilles du Titien, du Corrége, des Carraehe, de Raphaël cl de tant d’autres maîtres. Qu'il me suffise de -citer le portrait du
chevalier Tibaldeo par Raphaël , le modèle h* plus achevé el le plus parfait du genre; celui de Paul III Farnèse, par le Titien , admirable ébauche où se révèle toute l’habileté de l’artiste; une toile de Parmigianino représentant Christophe Colomb. C’est un des vingt portraits de l’illustre Génois, parmi lesquels il n’y en a pas deux qui se ressemblent. J’ai vu celui que l’on conserve à Cogoleto et qui passe pour le plus authentique. Colomb y est peint sous les traits d’un gros moine aussi sot que bourru. Chez Parmigianino, il a l’air d’un gentilhomme espagnol beaucoup plus préoccupé de sa barbe et de son pourpoint que de la découverte d'un nouveau monde. Il tient dans sa main une large pièce d’or, présage et emblème des richesses californiennes.
La Madeleine du Guerehin et celle du Titien offrent des contrastes intéressants. La première est d’une rare distinction; elle réfléchit à ses fautes, elle ne s’en repenl pas encore. L'autre aspire au ciel; la passion est bien rendue; mais,
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dans l’expression du remords, il y a plus de pantomime que de profondeur.
Dans le mariage mystique de sainte Catherine d’Alexandrie, Corrége a prouvé, comme Raphaël dans sa Vision d’Êzéchiel, qu’il est facileau génie de renfermer un grand tableau dans un cadre très-restreint. Je ne puis résister au désir de reproduire ici quelques-unes des réflexions inspirées par celte toile à un écrivain qui a fait preuve d’autant de goût et de sentiment dans ses études sur les arts que de noblesse et d’élévation dans ses appréciations historiques.
« Ce n’est pas l’Amour enfant que les peintres ont donné à Psyché pour époux, c’est toujours le Christ enfant qu’ils ont représenté mettant au doigt de sainte Catherine l’anneau divin, gage de leur union. Rien cependant, dans le récit de l’évêque Sacolo, historien de Catherine, ne les empêchait de choisir une autre époque de la vie du Christ. Ils auraient pu le montrer un peu au-dessus de l’âge où il parut dans le temple au milieu des docteurs étonnés de sa beauté autant
que de sa sagesse; et celle divine adolescence, s’unissant, sous les auspices d’un mère, à la pureté virginale, eût offert sans doute le plus gracieux tableau que l’imagination fût capable de concevoir; ils auraient pu le représenter dans sa gloire, tel qu’il est assis auprès du trône de son père, et, à la prière de Marie, abaissant ses regards sur son humble épouse. Telle paraît avoir été l’idée du légendaire ; mais le génie des peintres les a mieux inspirés : ils ont senti que, dans un pareil sujet, la condition la plus nécessaire était d’écarter tout ce qui pouvait arrêter l’esprit sur une union terrestre ; et l’enfance du Christ a conservé à l’amour de Catherine tout ce qu’il a de mystique, en lui laissant son caractère indéterminé entre l’impression causée par l’objet sensible cl le désir d’une possession purement intellectuelle.
» Dans le charmant tableau du Corrége, l’expression des traits de la jeune tille est celle d’une dévotion ingénue. Quoique le tableau ne représente que la pari io supérieure dé sa figuré, on
juge quelle est agenouillée devant la Vierge ; celle-ci, assise, lient son fils sur ses genoux. Les yeux de Catherine, timidement baissés, se fixent sur la main de l’enfant, qui, de l’air d’une attention enfantine, lient le doigt de la jeune fille, très-occupé d’y placer Panneau. » Le regard de l'enfant a une expression céleste, il renferme à la fois l’ingénuité de l’enfance et une profondeur qui étonne et captive. Ceux qui l’ont contemplé ne l’oublient jamais.
Parmi les galeries particulières, celle du prince Fondi occupe un rang distingué. J’y ai remarqué une petite Sainte Famille attribuée à Raphaël, mais dont la provenance n’est pas très-authentique; elle possède cependant ce coloris inimitable du grand maître, qui semble être un rayon de soleil condensé. Il y a, dans tous les personnages, beaucoup de mouvement et de naturel rendu avec la plus gracieuse liberté de pinceau. Plusieurs tableaux flamands d’un fini très-précieux méritent une. mention spéciale, ainsi qu’un intérieur du Canalleüo, une des
rares toiles de ce maître où il ait renoncé à ses éternels canaux. Les peintres napolitains Giorilano et Solimèneont ici plusieurs toiles intéressantes. On y remarque de l’exagération et de l’enflure, mais aussi l’habile disposition et la richesse des couleurs qui caractérisent cette école. Chez les maîtres qui l’ont illustrée, les défauts sont presque toujours compensés par des qualités capables d’éblouir les yeux et de séduire l’observateur par ce côté vrai de leur talent.
La galerie Ollajano de Médici n’est pas de tous points digne du grand nom quelle porte.
Cependant elle possède des œuvres de prix,
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parmi lesquelles on distingue deux portraits de famille, celui de Catherine de Médicis, au regard à la fois fascinateur et perfide, et celui de Marie, dont la physionomie douce et ingénue contraste avec celle de son implacable pareille. Pi *ès d’elles, on a placé le portrait de l'inventeur de la poudre, moine à l’air intelligent et profondément triste. Il semble prévoir tout le mal que sa découverte va faire au monde. Voici de plus une des rarés productions du pinceau de Michel- Ange. Plusieurs personnages aux traits fortement accentués examinent un buste; une figure sardonique placée au second plan, et qui n’est autre que celle du maître, parait indiquer, dans le marbre, un défaut qui échappe aux autres investigateurs : orgueilleuse modestie d’artiste. Divers auteurs, qui ne reconnaissent l’illustre Florentin que dans la Sainte Famille de la Tribune et les Parques du palais Pilti, contestent l'authenticité de ce tableau. Leurs adversaires pourraient alléguer, a l’appui de leur opinion, •pic sur le revers de la toile se trouve une étude
qu’on prendrait pour un lambeau détaché du Jugement dernier.
J'ai admiré un Portement de croix de Raphaël, sans en être complètement satisfait. Si Raphaël, dans ses tètes de madones et de saints, atteint les limites du sublime et de l’idéal religieux, il reste au-dessous de lui-mème dans ses tètes de Christ. Apparemment qu’aucun art humain ne saurait rendre la perfection dont notre imagination revêt ce type céleste. Seul, Léonard de Vinci a eu la gloire d’en approcher.
Le prince delCassaro, ministre intègre, l’érudition et la bienveillance personnifiées, a formé une remarquable collection de tableaux. Celui qui frappe le plus les visiteurs est un Saint François en extase, de Ribera. L'ascétisme a creusé le visage du saint, et ses aspirations sont si impétueuses, que son extase inspire une sorte d’effroi.
Le palais Sanlangelo offre tout un musée aux éludes de l’artiste et de l’archéologue: Il renferme à la fois une des plus riches collections
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de médailles, un grand nombre de vases grecs cl étrusques, aussi précieux par leur rareté que par leur parfaite conservation, une bibliothèque et des autographes d’une très-haute importance. Parmi ces derniers, j’ai remarqué les lettres relatives à l'histoire de Naples, laissées par Napoléon 1 er au général Monlholon. Dans l’une d’elles, Mural supplie son auguste beau-frère de lui octroyer la couronne de Naples de préférence à celle de Portugal. Dans une autre, écrite après sa disgrâce, il lui demande un commandement dans la grande armée. Quelques lettres de la reine Marie-Amélie, anlérieuresà son mariage avec le duc d’Orléans, témoignent déjà de celte élévation de sentiment et de celle grandeur d'âme dont elle a depuis donné tant de preuves.
Dans ce même palais se trouve aussi une ga leric de tableaux dont la plupart sont des chefsd’œuvre. C’est sous ce toit privilégié que j’ai passé les heures les plus douces, attiré plus encore par l’esprit et la parfaite amabilité du
maître de la maison que par le spectacle de tant de merveilles.
Un jour, je inc rendis chez le chevalier S***; c’était le lendemain du tremblement de terre. En l'abordant, je fus surpris de la joyeuse expression de son visage.
« Comment! lui dis-je, vous ne partagez pas la consternation générale? Savez-vous qu’on porte à trente mille le nombre des victimes du cataclysme? .
— Oui, me répondit-il, tout cela est navrant; je m’en affligerai plus tard; pour le moment, je suis tout entier à la joie de voir ma galerie intacte parmi tant de débris. »
Ce n’est qu’avec cet intrépide amour et cet iusensibililéde collectionneur qu’on fait degrandcs choses en ce monde.
En parcourant la galerie, on s’arrête volontiers devant une Assomption de Luca Oiordano, où brillent ces belles qualités de eolorisel d’expression par lesquelles cet artiste a su arrêter un instant la peinture sur la pente rapide de la dé-
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cadence ; un Portement de croix du Calabrèse contraste avec le tableau précédent par la dureté des traits et l’étrangeté deSattiludes. Notre Delacroix a pris quelques-uns des défauts de ce maître; comme lui, il a des agencements, des superpositions de personnages et des couleurs impossibles.
Vau Dyek est représenté ici par un de ses chefs-d’œuvre : la Descente au Tombeau , admirable et savante étude de la mort, dont le seul défaut est de pouvoir s’appliquera un supplicié vulgaire. •
Une Sainte Famille du Ghirlandajo, qui semblerait devoir être attribuée avec plus de raison à lJoticclli, est une rareté précieuse. Cette composition est encore un peu entachée de la roideur du style conventionnel; mais l’expression et la pureté idéale des traits annoncent l'affranchissement prochain do l’art. Près de ce graud tableau de Ghirlandajo, j'ai remarqué, avec un vif intérêt, un petit cadre de Michel-Ange, l’élève qui avait si promptement dépassé le
maître. C’est une esquisse du Jugement dernier peinte dans une gamme en clair-obscur. Il est curieux de pouvoir étudier dans une dimension si réduite une œuvre si colossale. Une autre
Sainte Famille à laquelle Raphaël n’a pas Ira-
vaillé seul offre aux -critiques une mine inépuisable de théories savantes et d’orageuses discussions. Les profanes admirent et se taisent.
Le nombre des tableaux représentant la Sainte Famille est vraiment prodigieux. Aucun sujet n’a plus souvent exercé le pinceau des artistes. Aussi n’en est-il pas qui soit à la fois plus simple et plus riche, puisqu’il réunit une belle femme, un bel enfant cl un beau vieillard.
Je ne dois pas oublier de noter plusieurs toiles de Salvalor Rosa, œuvres de premier ordre. On y retrouve ces tons un peu lugubres, si bien appropiés à son imagination désordonnée et à sa sauvage énergie. Un de ces tableaux représente uue scène de la révolte de Masaniello. L’auteur s’est peint lui-même sous les habits éclatants d’un «les cavaliers compagnons de
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Genuaro Anncse. On s'étonne de trouver à iN’aples si peu de tableaux du plus grand maître que cette ville ait produit. Ils y sont bien moins' nombreux qu’à Florenccelsurloutqu'à Londres.
Le gouvernement aurait du mettre son orgueil à le faire ligureravec honneur au musée Bourbon. Peut-être deux siècles n’ont-ils pas suffi àfaire oublier que ce grand homme était un incorrigible révolutionnaire.
J’aurais voulu citer encore plusieurs galeries remarquables, parler des admirables fresques de Giollo, de Zingaro et de tant d’autres; mais je craindrais de me laisser entraîner trop loin. Me réservant de revenir plus lard sur ce sujet, je me bornerai à dire quelques mots de l’étal actuel des beaux-arts à Naples et à examiner brièvement la nature et les effets de l'influence qu’exercent sur eux la société et le gouvernement.
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Après avoir brillé d’un vif éclat, puis traversé une longue époque de décadence signalée par des conceptions excentriques et de mauvais goût que ne rachetait même pas le talent d’exécution, les arts du dessin en sont revenus à une honnête médiocrité. L’école actuelle vit sur la réputation de Camucini, Landi, Benvenuli, dont les principales productions ont été réunies dans le palais de Capodimonle. Dans les mêmes salons, on a placé les œuvres de leurs disciples et successeurs Oliva, de Vivo, Guerra, etc., sans doute pour que les visiteurs puissent constater plus aisément que l’école de Camucini, déjà sur son déclin, n’a aucune chance de se relever. Ce
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n’est pas que l'habileté technique manque à ces peintres; mais l'initiative et l'inspiration leur font totalement défaut. Cette impuissance se trahit par le choix des sujets qui tourne sans cesse dans le cercle de l'antiquité païenne. Partout elle est célébrée. On ne voit que ses dieux, ses sages et ses guerriers, tous personnages tant soit peu en dehors des préoccupations de notre temps. Quelques scènes tirées de l'histoire biblique viennent pourtant de loin en loin se mêler aux héros et aux divinités de la Grèce ou de Rome.
Depuis quelques années, le haut style est revenu à son ancienne prédilection pour la peinture religieuse; il se plaît à reproduire les mystères de la foi, les apothéoses des saints, les miracles plus ou moins apocryphes, et les processions qui motivent l’emploi des couleurs les plus éclatantes. Tous ces sujets sont en harmonie avec les vues particulières du roi et les tendances matérielles et sensuaUstcs du peuple.
A Naples, de tous les peintres Contemporains,
le professeur Mancinelli est le plus renommé.
Il a mérité celle prééminence par un talent sé- , rieuxetune remarquable maturité d’intelligence. J’ai vu de lui quelques bons tableaux et, entre autres, une Assomption de la Vierge qui, sans l’exagération du coloris, serait un chef-d'œuvre. Guerra ne laisse pas d 'être aussi un artiste de mérite, mais il affectionne les fonds eriards et les traits anguleux. Ces défauts ne sont nulle part plus apparents que dans les fresques du dôme de Saint-Philippe de Neri, étrange ënchevèlrement de bras et de jambes, inquiétant pour le fidèle qui porte son regard vers le ciel. Le style de Raphaël PosliDone est plus raisonnable
et plus sobre. ‘
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Quant aux paysagistes, ils tendent tous les jours davantage vers les erreurs du réalisme, d'autant plus coupables en cela qu’ils n’ont pas pour eux l’excuse de l’originalité. Pressés d'imiter l’école française, les Courbels de Naples n’ont tenu aucun compte des circonstances locales et du génie individuel. Ils produisent force paysages où ils donnent aux environs de Naples l’aspect des campagnes verdoyantes et brumeuses de la Normandie ou de la Hollande.
L’azur du ciel napolitain et la fluidité nacrée de l’atmosphère sont remplacés par le petit gris perlé des rives Scandinaves, de telle sorte que l’étranger curieux d’emporter un souvenir vrai
du pays, se voit réduit à acheter de ces pauvres gouaches qu’on trouve à la Villa-Reale ou aux alentours du Palais-Bourbon et qui, du moins, ont le mérite de la couleur locale.
Pilloo, longtemps professeur de paysage à l’Académie, avait puisé dans son vif amour de la nature un talent qui faisait bon marché des règles.
La noblesse et 1 élévation lui faisaient souvent défaut; mais toutes ses œuvres respiraient la grâce et la sensibilité, et sa palette possédait les tons chauds et harmonieux tout ensemble qui sont le charme de la nature napolitaine.
Gabriel Smargiassi , son élève et son successeur à l’Académie, s’est efforcé de continuer ses bonnes traditions. 11 est doué d’une habileté incontestable et travaille d’après ce système que rien de bon ne saurait se produire en dehors de la consciencieuse étude de la nature ; mais il a de moins que son maître le sentiment de l’harmonie et la science des couleurs. Son compagnon d’études, Gigante, si remarquable dans ses goua-
clics, est souvent au-dessous du médiocre dans ses tableaux. . . ;
Franceschini se distingue par la manière patiente et délicate dont il brode le manteau végétai et découpe le feuillage de ces riches campagnes. ,
Gonzalvo Carelli est né à Arenella, près de Naples, dans une maison jadis habitée par Salvator Rosa. En héritant de la demeure de son grand prédécesseur, il avait hérité aussi de la précocité de son talent et de sa hardiesse dans l'imitation de la nature. Mais là sç sont bornés ses privilèges. Son talent n’a pas survécu à sa jeunesse. Toutefois, il a su acquérir et possède encore, à . un haut degré, l’entente du pittoresque. Si sa palette avaitlecharme de ses grisailles ou de ses crayons, il serait le premier peintre de Naples, A ces artistes, je pourrais ajouter Pergola, les frères Palizzi et quelques autres, mais ce ne serait- qu’une sèche nomenclature qui abôutirait promptement à la médiocrité signalée au début de cet article. • •
L’influence du roi sur les ails, durant ces vingt dernières années, a été considérable. On ne peut dire, dans le sens élevé du mot, qu’il s’en soit montré le protecteur, puisque sa sollicitude pour eux n’a été ni généreuse, ni suffisamment éclairée. Ce n’est pas qu’il témoigne de l'éloignement ou du mépris pour les artistes ; mais il ne les encourage pas, et les paye encore moins. Il commande assez volontiers à des peintres de deuxième ordre des compositions religieuses pour des églises de campagne, où elles alarment la conscience tout en excitant la reconnaissante admiration des spectateurs rustiques. Au commencement de son règne, il montrait
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plus de munificence, sinon plus de goût personnel, comme le prouvent les salons de Capodimonte et du Palais-Royal. Récemment, on a voulu fonder sous le patronage du comte de Syracuse une société d’encouragement pour les arts; Ferdinand refusa net son consentement, sous prétexte que les lois de l’université contenaient en principe tous les éléments d’émulation et de progrès. L’Académie royale renferme, en effet, un comité des beaux-arts. Ou eut beau prouver au roi que ce comité, dit d’encouragement, n’encourageait rien, et que la loi n’était qu’une lettre morte; il fut impossible de le faire revenir sur sa décision. Il restait, il est vrai, aux hommes de bonne volonté la ressource de donner la vie à ces dispositions légales jusque-là inutiles, mais personne n’en eut l’idée, et les artistes, privés d’une association qui doublerait leurs forces, ont dû se résigner pour longtemps encore à l’abandon cl à l’isolement.
Les princes, frères du roi, sont des hommes de goût, mais ils n'ont pas d’initiative. Seul, le comte de Syracuse se montre digne de la position qu’il occupe. Artiste lui-mème, le statuaire prince est en même temps le prince des statuaires de la capitale. Il aurait probablement plus de talent encore s’il était permis de lui dire la vérité; mais, comme, en héritant du nom de ce tyran de Syracuse qui envoyait aux carrières les détracteurs de son génie, le comte n’a hérité ni de ses droits exorbitants ni de son amourpropre trop irritable, il serait malséant de lui adresser des critiques que son extrême bienveillance rendrait peu dangereuses pour leur
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auteur. Exclu de toute participation directe aux affaires de l’État, il consacre ses loisirs à la culture des beauxr-arls. Ses- salons sont un atelier où se donne rendez : vous tout ce que Naples possède d'hommes distingués. Ses galeries sont remplies d’objets d’art et surtout de charmants groupes en marbre, généralement bien réussis, mais où cependant il y a bien quelque chose à redire.
On se rappelle la réponse du duc de Grammont au roi Louis XIV : « Sire, Votre Majesté est puissante, elle peut faire tout ce qu’elle .veut, même de mauvais vers. » Aussi trouvera-t-on naturel qu'un descendant du grand roi se permette quelques excentricités de dessin, excentricités qu’on lui^ardonne facilement, d'ailleurs, certaines de ses œuvres étant aussi remarquables par la grâce et la noblesse de la composition, que par une pureté de lignes qu’on regrette de ne pas trouver chez toutes. Parmi les-statues, je remarquai une Sapho gravissant son rocher, sa lyre à la main et les yeux levés vers le ciel.
Un souffle poétique semble passer sur ses lèvres, et le mouvement rapide et passionné qui l’emporte est vivement exprimé. Sa physionomie ne révèle aucune angoisse. Le désespoir du poêle ressemble au bonheur inspiré. Une bacchante couchée a, dans sa pose, de l’abandon sans affectation; elle n’a pas trop à souffrir du voisinage dangereux d’une Vénus de Canova.
Dans l’atelier du prince, des œuvres plus sérieuses attirent l'attention des visiteurs. L’une d’elles est consacrée à une des gloires du pays. C'est la statue du célèbre Vico. Sur le front du grand penseur rayonne la conviction. 11 semble s’étonner de ce que les nobles germes jetés par lui sur le sol de sa patrie n’aient pas encore fructifié. Le frère de Ferdinand II a l’intention d’inscrire sur le piédestal tous les noms des philosophes et des réformateurs italiens. Iral-il jusqu’à Mazzini ?
C’est une belle et profonde inspiration religieuse que celle qui adonné naissance au groupe
du Christ Rédempteur rompant les liens de l’es-
claie. La noble domination du pouvoir moral sur la force brutale est exprimée avec un admirable talent.
Quelques bustes gracieusement modelés méritent aussi une mention spéciale; l'un d'eux représente mademoiselle d'O***, jeune personne douée d’une beauté rare, et qui mourut à la suite d’une fête. On l’ensevelit dans sa robe de bal, et, sous cette parure mondaine, elle était eucore si belle, que personne ne se sentait le courage de la porter à sa dernière demeure.
A l’atelier se trouve annexé un théâtre, où les plus jolies duchesses de Naples, et les plus spirituelles, viennent chanter l’opéra et jouer la comédie devant une brillante compagnie, qui déserte la cour pour venir chez le comte. Le gouvernement accuse celui-ci de tendances démocratiques. À défaut d’autres mérites, cela subirait pour attirer autour de lui toute la noblesse du royaume, non que cette noblesse soit le moins du monde démocrate, tant s’en faut; mais parce qu’il est commode et de bon ton,
parce qu'on trouve piquant de se donner, sans le moindre danger, les allures d’une opposition frondeuse et de blâmer le paternel mécontentement du roi chez celui qui en est le principal objet. On sait, d'ailleurs, ce que vaut le libéralisme des princes.
Les conversations séditieuses sont un plaisir dont on est privé dans les pays libres. Ici, on se donne ce plaisir dans les salons, et même sur la scène, où l’on se permet de faire lcloge, de certains héros patriotes du xiv e et du xv e siècle. Le rideau même du théâtre de Son Altesse est séditieux : il représente les Heures, nymphes légères occupées à retenir sur sa base, au moyen de chaînes de fleurs, un dieu Terme chancelant comme un homme ivre. Celte figure n’est elle point une petite satire contre le système actuel du gouvernement? Quelques personnes ont le courage d’en faire la remarque.
Si le comte de Syracuse contribue de tout son pouvoir à l’agrément et au mouvement de la société, il ne s'applique pas moins, comme on
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l’a vu tout à l’heure, à encourager les arts. Il reçoit les artistes, discute leurs projets avec sagesse et méthode; mais ses bonnes intentions sont le plus souvent paralysées par l'inertie du gouvernement, et, s’il faut le dire aussi, par celle de la société même, qui sur tous les autres points répond si volontiers à son appel. Il semblerait que la noblesse, qui ne jouit ni de la faveur royale ni de la faveur populaire et qui est à la fois rejetée par le despotisme et par la révo-
lulion, dût s’estimer heureuse de trouver dans la culture des arts une ressource contre l'ennui ; mais elle consacre peu de ses loisirs forcés à ces nobles jouissances ; elle cherche trop à s’étourdir dans la poursuite des plaisirs et les occupations frivoles.
Les honorables et nombreuses exceptions que j’ai signalées ne font que mieux ressortir les défaillances du goût et des tendances artistiques d’une société plus soucieuse de trouver des acquéreurs pour ses tableaux et ses statues que de les étudier et d’en jouir.
Là même où les arts, comme toutes les grandes manifestations de la pensée humaine, auraient pu se développer avec le plus d’éclat, la servitude a marqué de sa mortelle empreinte les caractères comme les consciences, les esprits comme les conditions, la littérature comme les arts.