‹ Naples et les napolitains Theodore VernesChapitre 3 sur 12 · INSTITUTIONS · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS

La plupart des forestieri qui ont séjourné à Naples en rapportent des idées parfaitement fausses sur les institutions de ce royaume. Ces idées, ils les publient avec une assurance qui impose d’autant plus qu’elle parait s’appuyer sur des données nombreuses et concluantes.

Rien, en effet, n’est plus commun que d’entendre parler avec mépris des institutions napolitaines, tandis que c’est précisément le contraire qui devrait avoir lieu. Plus on examine ces in-

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stitutions, plus on trouve leurs dispositions prévoyantes et ingénieuses.

Des différents systèmes de gouvernement et d’administration qui ont été successivement mis en pratique à Naples, le législateur semble avoirretenu tout ce dont l’expérience a démontré la valeur, tout ce qui peut présenter de solides garanties à un peuple jaloux de ses droits, jaloux d’ordre et de progrès, et décidé à se maintenir dans ce sage repos politique qui n’exclut point une existence active et assure une prospérité régulière. La domination française y a laissé de nombreuses traces, dont la principale est le Code Napoléon, demeuré en vigueur, sauf quelques articles concernant le droit d’hérédité et un petit nombre d’autres dispositions moins importantes.

Organisation de la haute administration, organisation de la justice et de l’instruction publique, organisation financière et commerciale, tout semble complet, plus complet qu’en d’autres contrées. J’allais dire tout semble parfait .

SI

Que l’on couronne maintenant ce bel ensemble de décrets, de lois et d’institutions, par une constitution progressive et dans sa forme et dans son esprit, et dont le seul défaut est de dater de 1848, constitution suspendue seulement, mais qui n’a point été abrogée, quoi qu’en disent les malveillants et les indiscrets, n’aura-t-on pas un gouvernement modèle et, par conséquent aussi, un peuple modèle, s’il est vrai, comme on l’a répété, que les peuples n’ont que le gouvernement dont ils sont dignes?

Pourquoi faut-il que les résultats ne confirment pas ces déductions de la logique, et que le tableau rassurant qu’elles présentent à notre esprit soit si différent de celui que nous avons sous les yeux ! Si, en effet, vous vous approchez de ce bel édifice constitutionnel, qui, vu à distance, paraît si imposant, vous vous apercevez bientôt que les soldats qui montent la garde à sa porte n’y ont pas été mis pour veiller à la sûreté de ses habitants, car il est désert; mais qu’ils ont pour consigne d’en défendre l'entrée

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à' quiconque s'aviserait d’en vouloir utiliser les vastes solitudes. Il eh est de eclle ingénieuse eollection de lois comme de ces instruments de prix dont personne ne sait ou n'ose faire usage.

Je me trompe. 11 y a telle circonstance où eelte savante législation, broderie d'illusions sur un canevas de mensonges, trouve son emploi et devient d’une utilité réelle : c’est lorsqu’il s’agit de faire taire les scrupules de certaines consciences honnêtes ou libérales, ou que l’on veut trouver quelque solide réponse aux exigences des gouvernements étrangers.

On raconte que, dans leurs guerres avec les barbares, les Chinois exposaient à la proue de leurs navires des images fantastiques assez effroyables pour mettre en fuite une armée, lût-elle composée de peintres réalistes. A ce procédé trop naïf pour notre époque, les Napolitains eu ont substitué un autre plus en harmonie avec les raffinements de la civilisation. Lorsqu’il s’est agi dernièrement de conjurer l’in-

vasion dont les menaçaient certains peuples grands donneurs de conseils, au lieu de chercher à effrayer les importuns , ils les ont éblouis en faisant miroiter l’éclat de leur constitution et surtout de leur organisation judiciaire.

Le gouvernement des Deux-Siciles, grâce à ce commode appareil, a pu répondre aux barbares : « Ces jugements dont on nous fait un crime, daignez remarquer, illustrissimes seigneurs, qu’ils ont été prononcés par des tribunaux d’organisation française régulièrement constitués. Les juges sont, il est vrai, particulièrement dévoués au roi; mais quoi! le dévouement n’est-il chose louable que chez des sénateurs ou des conseillers d’État? »

A un pareil discours, que répondre, sinon que le royaume de Naples est le meilleur des royaumes possibles, et que tout y est pour le mieux?

Le gouvernement est, aujourd'hui comme sous les Français, divisé en quatre ministères. Mais le roi, en descendant jusque dans les derniers détails de l'administration, a réduit ces ministères à l’état de simples directions pour l’expédition des affaires.

Celui de l’intérieur, créé pendant le gouvernement français, a subi peu de modifications depuis celte époque. Les attributions du ministre sont considérables. Toute l’économie du gouvernement réside dans scs mains et c’est lui qui devrait être le promoteur de l’activité et de la richesse nationales. « Une des plus belles attributions de ce ministère fut la loi organique

donnée à la nation sur l’administration civile. Celte loi est un modèle dans le genre administratif et digne dès lors des États les plus civilisés de l’Europe (1). » Ses principales dispositions ont pour objet la division du royaume en provinces, districts et communes, et l’établissement des différentes autorités appelées à les régir, tant dans l’intérêt de l’État que dans celui des particuliers.

Les relations établies entre ces autorités sont autant d’anneaux d’une même chaîne qui s’étend sur tout le pays et en relie les diverses parties au profil de la prospérité publique. Tous les voles des conseils d’intendance et des conseils provinciaux doivent être émis à découvert, afin que l’esprit de parti ne puisse se glisser dans leurs décisions et que la vérité soit assurée toujours de triompher de la corruption.

Cette loi si libérale, si bien conçue, promet- . lait, si elle eût été bien exécutée, les résultats les

(t) Comte OrlotT. '

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plus favorables. Malheureusement, à Naples encore plus qu'ailleurs, c’est la valeur des fonctionnaires qui fait la valeur des lois, et c’est ici qu'on peut s’écrier : A quoi servent les lois sans les mœurs? Nulle part on n’a moins compris que les fonctions publiques ne devraient être qu'aulant de vérités en action.

L’instruction publique, une des plus intéressantes attributions du ministère dont nous parlons, est aussi celle qui a eu le plus à souffrir. L’application vicieuse des lois lui a peut-être fait plus de tort que les tendances rétrogrades du gouvernement actuel.

L’université de Naples, naguère si riche en illustrations de tout genre, voyait se presser autour de ses professeurs une foule de jeunes gens des provinces et de la capitale. Aujourd’hui, le gouvernement ne semble s’attacher qu’à diminuer l’importance des professeurs et à restreindre l’ardeur et le nombre de leurs éléves. Depuis 1848, l’insignifiance des cours est devenue extrême, la plupart des professeurs de quel-

que mérite ayant été, pour raisons politiques, ou exilés ou emprisonnés. Plusieurs d’entre eux figurent honorablement à Turin et à Paris. Ceux qui demeurent allaehés à l’enseignement sont condamnés, par l'insuffisance de leurs traitements, à toutes les difficultés de la vie matérielle, et ne jouissent, pour remplir dignement et utilementleurmission,nide la liberté d’esprit,

ni de la considération nécessaires.

Malgré les obstacles que suscitait l'administration, l’université était accessible à toute la jeunesse du royaume, et le nombre des étudiants augmentait chaque année. Il en sortait parfois des élèves distingués. Cela devenait inquiétant; aussi, en 18o4, sous prétexte de doter les provinces d’académies qui offriraient à la jeunesse studieuse un accès plus commode et épargneraient aux familles les dangers et les frais de lointains déplacements, il fut fait défense à tous autres qu’aux ressortissants des deux seules provinces de Naples et de la Terrc-de-Labour de venir dans la capitale pour y suivre les cours

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de l'université. Peut-être n’eùl-cc été que demimal, si la création des académies de province eût répondu à ce prétendu projet de décentralisation intellectuelle; mais elle n'a servi qu’à déguiser les intentions d’une politique occulte sotis les grands mots d’intérêt national. Inutile d’ajouter que, dans ccs nouvelles académies, les études sont peu suivies, et qüe le niveau n’en est pas des plus élevés.

Cette mesure n’est qu’un exemple de l'hypocrisie gouvernementale décorée du nom d'habileté.

On croit ici qu’il en est de celte infirmité morale portée à de grandes proportions comme du meurtre collectif des batailles qui devient un fait d’armes admiré, ou comme des mensonges diplomatiques sans lesquels on prétend qu'il n’y a pas de domination politique possible. On ne saurait pourtant méconnaître que, si le sentiment de la justice est la probité de l'esprit vrai, et l’hypocrisie individuelle la probité des cœurs faux etlàches,on ne saurait, dis-je, méconnaître

que l’hypocrisie gouvernementale n’a de probité d’aucune espèce.

Les règlements universitaires ne laissent rien à désirer, ils sont conservés en grande partie de la domination française. Théologie, jurisprudence, philosophie, littérature, médecine, sciences physiques et mathématiques sont représentées dans le programme; toutes les chaires y figurent avec honneur; mais, si l’on demande où et quand se font certains cours, on s’aperçoit que la demande est indiscrète et qu’ils n’existent que sur le papier. Quelques professeurs réclament-ils la permission de commencer leurs leçons, cette permission leur est accordée avec des restrictions, puis leur est retirée la veille même de l’ouverture. Ce fait s'est produit récemment. 11 s’agissait d’un professeur de droit public, homme aussi recommandable par son mérite scientifique et l'intégrité de son caractère que par son dévouement au roi. Celte exclusion peut donner la mesure de l’estime que le gouvernement professe pour le droit public. Le

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ministre motive sa détermination par le danger des discussions que pourrait provoquer l'examen des diverses formes de gouvernement.

C’est l'application des idées du célèbre Delcarelto, ennemi déclaré de tout ce qui se rapprochait du libéralisme intelligent. Vainement lui représentait-on que, la jeunesse ayant déjà entre les mains Cicéron, Tacite, et autres philo-, sophes ou historiens fort capables d’attirer l’attention sur ces différentes formes de gouvernement, il était à désirer, dans l’intérêt même de la royauté, que des cours de législation et de droit public vinssent former et diriger le jugement des étudiants. Le roi, pour son compte, n’était pas éloigné de se rendre à ce raisonnement; mais Delcaretto fut inflexible: nouvelle preuve qu’en certaines occasions, le roi, tout roi absolu qu’il est, règne et ne gouverne pas.

En consultant le programme universitaire, on verra encore avec satisfaction que le grec et le latin y occupent une large place. Ceci est un calcul. En poussant l’étude des langues classi-

ques jusqu’à ses dernières limites, on a réussi à en faire une sorte d épouvantail qui tient à distance bon nombre d’étudiants découragés par les sacrifices de temps et d’argent que leur imposerait cette étude prolongée indéfiniment.

On oblige ainsi beaucoup de jeunes gens à subir l’ignorance générale. Un problème étant posé : Restreindre le développement intellectuel, le résoudre en exagérant la nécessité de l’instruction et en formant, sans qu’il y ait de milieu possible, des lazzaroni ou des hommes de génie ! Machiavel n’eùt certes pas trouvé mieux. Il semble que l’enseignement scientifique devrait au moins être dégagé des entraves qui pèsent sur les lettres; il n’en est rien. Un professeur, M. S. D. C., a dépensé sa fortune pour le progrès de la science qui fait l’objet de son enseignement, sans que l’État lui ait jamais accordé ni aide ni encouragement.

Cette obstination à ne vouloir faire aucune concession aux besoins de notre époque, à cette légitime insurrection de l’esprit contre la ma-

tière, est un des résultats les plus affligeants du système rétrograde dont nous retrouvons partout la dangereuse application.

Un autre résultat non moins significatif et non moins regrettable des mesures que je viens de signaler, c’est l’abandon des établissements laïques au profit des établissements cléricaux. Ce sont les R. P. Jésuites qui recueillent les fruits de la décadence universitaire. Le gouvernement avait, il est vrai, essayé d'apporter quelques restrictions à l'extension de leur enseignement, qui ne devait avoir que les belleslettres pour objet. On leur avait d’abord interdit la philosophie; mais ils sont parvenus à s’en emparer, en prenant l’engagement de ne pas professer la leur. On connaît la ténacité de cette célèbre compagnie, et l’art consommé quelle apporte dans les accommodements avec la conscience. *

Quoi qu’il en soit, les révérends pères ont déjà entre leurs mains la plus grande partie de la jeunesse de Naples; la noblesse surtout les

favorise de sa haute clientèle. On croira sans peine que l’esprit de progrès et d'émancipation intellectuelle banni de l’université ne s’est pas réfugié dans les écoles des révérends pères.

On ne saurait nier, cependant, que les Jésuites n'aient compté, et ne comptent encore dans leur rangs des esprits distingués et des hommes d'une incontestable érudition, ni que plusieurs de leurs collèges n’aient formé d’excellents élèves; mais il n’en est pas moins avéré que leur système d’éducation, pris dans son ensemble, est entaché d’un esprit pernicieusement rétrograde, étroitement scolastique, suspect dans ses tendances et surtout dans ses moyens, incapable d’élever le niveau moral de l’humanité et de développer ce qu’il y a en elle d'instincts nobles et généreux. Semblable à ces flammes phosphorescentes qui se montrent pendant la nuit sur la mer agitée, leur enseignement brille, mais ne réchauffe pas.

Dans le royaume des Deux-Siciles, les écoles particulières sont en petit nombre. On ne pout

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guère citer à Naples que deux institutions pour les jeunes garçons. Encore sont-elles loin d être en harmonie avec la civilisation actuelle. Ces établissements, soumis à des règlements et à une surveillance très-sévères, sont vus d’assez mauvais œil par le gouvernement. On peut, à ce propos, se faire une idée de la propension de la police à s’immiscer dans les actes les plus simples de la vie civile, abus qui contribue puissamment à la démoralisation, en éveillant dans de jeunes âmes l'instinct de la défiance et en leur faisant du mensonge une quasi-nécessité.

Les écoliers, interrogés sur l’endroit où ils se dirigent, ne manquent pas de répondre qu’ils vont faire visite à M.***, essayant ainsi de donner le change aux questionneurs. Parents et enfants craignent d’être mal notés à la police, et, dans ce cas comme en bien d’autres cas plus importants, les Napolitains répètent :

-Non ragionam di lor, ma guarda e passa.

La capitale, quant à l’instruction élémentaire,

offre plus de ressources pour les jeunes filles que pour les garçons. L’établissement du Miracle, fondé par Murat pour les filles nobles, a acquis une réputation méritée. Peut-être n’estce pas l’avis de certains pères de famille retardataires, qui voient leurs filles y prendre le goût du monde à la place de celui du couvent où, par raison d’économie, ils auraient voulu les reléguer.

Il y a peu de chose à dire des écoles primaires. Sous le règne de Murat, il n’y avait pas de paroisse qui n’en possédât au moins une. Elles furent bientôt fréquentées par plus de cent vingt mille enfants. Au retour des Bourbons, ces nombreuses écoles, dont le succès avait tout d’abord dépassé celui qu’on en attendait, furent fermées pour la plupart, sinon légalement, du moins faute de ressources. Des prêtres payés par le gouvernement devaient être mis à la tête de ces nouvelles institutions; mais, par suite du peu d’encouragements donnés à l’instruction et de l’inexécution de la loi, les

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écoles, loin de se relever de l’abandon où elles sont tombées sous la Restauration, n’ont fait, depuis lors, que dépérir de jour en jour.

Après eet inintelligent et malencontreux essai de culture intellectuelle, on est revenu à ce raisonnement, aussi spécieux que rassurant : « Le peuple instruit devient mécontent de son sort, il le veut améliorer, changer à tout prix; de là les révolutions. Devenus égaux ou supérieurs par l’intelligence à ceux que les hasards de la naissance ou les caprices de la fortune ont placés au-dessus d’eux, les gens du peuple trouvent, dans cette infériorité accidentelle que la nature désavoue, un sujet de comparaisons humiliantes et de perpétuelle irritation. »

On oublie seulement que, quels que soient les soins préventifs d'un gouvernement, il y a toujours une foule d’hommes portés à croire que leur position n’est pas en rapport avec le développement de leur esprit et surtout avec les illusions de leur vanité ou de leur ambition. Double péril, puisqu’au-dessous de ces nombreux

mécontents s’agitent les masses populaires, ignorantes et dépourvues de toute moralité, d’autant plus faciles à égarer, et toujours prêtes à donner tête baissée dans les sophismes et les suggestions du premier venu qui veut en faire l’instrument de ses prétentions.

Inutile de dire que la liberté de la presse est inconnue à Naples et que les sincérités de la plume y sont plus redoutées encore que celles de la parole. En cela du moins, le royaume des Deux-Siciles est supérieur à certains pays qui, après avoir conquis cette liberté par une révolution, ont jugé bon de s’en débarrasser comme d’un luxe inutile ou dangereux. Comme corollaire indispensable de cette négation, la censure est d’une rigueur suffisante pour arrêter les élans malencontreux de l’esprit ou de l’imagination. Elle découpe avec une étonnante dextérité toutes les publications, pour lesquelles le gouvernement montre une sollicitude des plus touchantes.

Depuis assez longtemps déjà, la profession

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d’écrivain n'était que la lutte de la ruse contre la force; mais, depuis 1848, les sévérités delà censure sont devenues telles, qu’il a fallu se résigner à n’avoir pas d’imagination et à n’émettre aucune idée originale.

Dès lors, on ne saurait s’étonner de voir se réduire à si peu de chose l'influence des auteurs indigènes , et celle des étrangers augmenter à proportiou. Malgré les sympathies nationales, malgré cette espèce d’entente à demi-mot et de communion de pensée qui rapproche le public des écrivains italiens, ces derniers, obligés de limer et de peser chaque phrase pour la faire passer, luttent dans des conditions d’infériorité qui assurent la victoire aux étrangers. Toute l’ambition des auteurs napolitains ne va qu’à produire sous des mots couverts quelques traits intéressants et empreints d’actualité; la censure répond à cette ambition par une susceptibilité aussi intolérante que puérile. On en jugera par les exemples suivants : l’auteur d’une comédie est mandé à la censure. Ses juges critiquent avec

la dernière sévérité jusqu’à la moindre syllabe qui peut prêter à une allusion politique; l'auteur répond victorieusement, et cependant il est éconduit avec ces mots : « Vous avez mis trop d’esprit dans votre pièce; éteignez un peu ces étincelles intempestives, puis nous verrons. » Un autre a vu la représentation de sa pièce mise en question, parce que, dans un dialogue entre deux personnages, l’un se plaignait du délabrement de sa constitution. Combat puéril et sans honneur sur un champ de bataille jonché d’œuvres littéraires dont plusieurs auraient mérité de vivre. Un professeur, fort bien noté cependant, avait entrepris un travail utile et plein des meilleures intentions. C’était la traduction d’un excellent articlede Gustave Planche sur la peinture et sur les erreurs de lecole réaliste. La censure ne manqua pas d'y trouver des coupures à faire; elle en retrancha notamment une phrase dans laquelle il était question de la nature inanimée, sous prétexte que ces mots voilaient une pensée d’athéisme.

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Ou uc doit donc pas s’élouner qu’aucun article ne réNcle chez sou auteur une portée d'esprit un peu saillante, une physionomie origiuale et piquante, une ombre de hardiesse *ou d’indépendance dans la façon de rendre sa pensée.

D’un autre côté, la censure laisse passer, et couvre au besoin de sa protection, des ouvrages qui préconisent l'obscurantisme le plus exagéré. L'un de ceux qui m’ont le plus frappé, sans me convaincre toutefois, s'attachait à démontrer combien il serait dangereux d'apprendre au peuple à lire et à écrire. Un autre, intitulé Catechismo politico-morale, est destiné à combattre la propagation des idées libérales cl à assurer le triomphe des principes monarchiques. Ces principes sont émis sous forme de dialogue :

« Demande. — Définissez la monarchie.

» Réponse. — C’est un pouvoir né, non créé, qui coexiste avec le droit, mais n’est pas conféré par le droit. S'il était conféré par le droit, ce serait une magistrature et non pas une monarchie.

» D. — Mais les rois ne sont-ils pas parfois des tyrans?

» R. — Ce sont des calomnies de bouches folles ou ridicules ; les torts ne viennent jamais des rois, mais bien de noire corruption et de notre malice.

» D. — Le peuple peut-il être son propre législateur ou prétendre à des réformes politiques?

» R. — Il a montré comment ; témoin Danton^ Robespierre, Saint-Just et la Convention nationale de néfaste mémoire.

» D. — Pourquoi nos ancêtres étaient-ils plus heureux ou moins malheureux que nous?

» R. — Parce qu’ils imploraient tout des princes et n’obtenaient ainsi que des choses utiles et justes.

» D. — Quelle est la plus belle gloire des Napolitains?

» R. — Celle d’être fidèles au roi, etc., etc.»

Telle est la substance des platitudes auxquelles le gouvernement accorde sa protection.

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Cependant, en dépit de ees motifs de réserve et de ces obstacles multipliés, il y a, chez les Napolitains, un fonds si réel de vitalité intelligente, que les publications littéraires ou scientifiques sont aussi nombreuses, peut-être plus nombreuses à Naples que dans aucune autre ville d'Italie. Je ne fais allusion qu’à la quantité et non à l'intérêt et à l’importance des publications. Néanmoins, certaines revues périodiques renferment parfois des articles remarquables autant par le style que par les idées. L’une d’elles, il Giambattisla Vico, se publie sous le patronage de S. A. R. le comte de Syracuse, ce qui, d’ailleurs, n’est qu’un titre de plus aux attentions bienveillantes des terribles censeurs. Dans un article récent, on y énonçait celte proposition : « Que l’état de la littérature d’une nation était un indice certain de sa situation politique. » La censure fit quelques observations ; mais elle laissa passer l’article lorsqu’on lui représenta qu’il n’avait été écrit qu’à propos des peuples de l’antiquité. En effet, dès qu’on parle

ici d’héroïsme, de libel lé, ou de quelque aspiration qui pourrait faire tache sur le fond de la servilité publique, c’est toujours des Grecs et des Romains qu’il s’agit; tout au plus les roman-

ciers et les auteurs dramatiques se hasardent-ils à mettre en scène des épisodes du xm* ou du xiv e siècle. .

Les sciences, ainsi qu’on l’a vu déjà, obtiennent aussi peu de faveurs que les lettres. Deux des astronomes les plus distingués de l'Italie, MM. Nobile et Capocci, successivement directeurs du bel observatoire de Capo-di-Monle, ont été révoqués de leurs fonctions pour avoir manifesté quelques idées politiques entachées de libéralisme. Les sept nouvelles planètes écloses sous le ciel de Naples n’ont point été découvertes par le directeur actuel, mais bien par M. de Gasparis, astronome sans rapports officiels avec l’observatoire.

La specola du Vésuve est munie de beaux instruments météorologiques ; mais le directeur est si faiblement rétribué, qu’il peut à peine s’en

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occuper. Quelques centaines de ducats sont accordées chaque année à ces établissements. La munificence royale s’adresse de préférence aux congrégations religieuses. Le firmament est délaissé pour le ciel spirituel, représenté par de gïos moines ignorants et paresseux.

Une des mesures qui blessèrent plus particulièrement les Napolitains, sous le gouvernement de Mural, fut la suppression des conservatoires de musique. A leur retour, les Bourbons réparèrent cette faute ; mais, depuis la dernière révolution, pendant laquelle les élèves avaient jeté leurs instruments pour prendre les. armes en faveur de la république, le Conservatoire, bien que maintenu, a vu diminuer ses ressources et disparaître toutes les faveurs dont il jouissait auparavant. La direction en est encore aujourd’hui confiée à Mercadante, qui ne doit pas être très-satisfait des progrès de son jeune personnel. Dans un concert extraordinaire, j’ai entendu exécuter fort médiocrement l’ouverture de Guillaume Tell, De uvre d’une portée'contre laquelle

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est venue échouer l’intelligence musicale des élèves.

On a beaucoup parlé de l’encouragement accordé par le. gouvernement à de grandes entreprises industrielles et financières , dont la

réussite n’intéressait pas moins la prospérité nationale que celle des particuliers. Là encore, nous trouvons que des intentions excellentes n'ont abouti qu'à l'insuccès et à la ruine des entrepreneurs^ l'incurie ou le mauvais vouloir de l’administration ayant rendu impossible l’exécution des œuvres qu’elle avait paru d’abord encourager.

Une société de propriétaires s’était formée,

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en 1817, pour le dessèchement partiel du lac Fucino; elle avait régulièrement demandé et obtenu la concession de celte utile entreprise; mais, épuisée par une lutte de plusieurs années contre les difficultés suscitées par les communes, aussi bien que par le pouvoir central, elle fut réduite à l'abandonner, après avoir subi toute espèce de désagréments et la perte de la plus grande partie de son capital. Il y a quelques années, un riche banquier de Rome s’est rendu acquéreur des droits de la Compagnie, et, avec le concours d'un habile ingénieur suisse, M. de Montricher, il a réussi à commencer l’exécution du vaste projet dans lequel avaient échoué ses prédécesseurs.

Une autre compagnie, sous la dénomination de Tavogliere de la Pouille, s’était également constituée avec l’autorisation de l’Etat, au capital de deux millions de piastres, dans le but de venir en aide aux possesseurs du sol et de développer l’agriculture sur toute la surface du royaume. Ses statuts lui permettaient de faire

des avances aux propriétaires, d'exploiter des terres, d’en exporter les produits, etc., etc. Le désordre et les malversations ne tardèrent pas à s’inlroduiredans le sein de celte administration. Des prêts de faveur, sans aucune garantie hypothécaire réelle, des acquisitions qui ne marquaient que trop la coupable connivence entre les parties contractantes, tout concourut à la

ruine de Compagnie, et il s’ensuivit tout un cortège d’accusations réciproques et de procès scandaleux. Il ne resta plus au comité directeur qu’à réunir les actionnaires et à leur apprendre que, par suite de diverses disgrazie, leur capital avait disparu.

A la même époque, quelques propriétaires avaient cherché à former des colonies agricoles en Sicile, sans réussir davantage, par suite du défaut d’impulsion et de prévoyance de la part du gouvernement, toujours prêt à entraver la sortie des produits du sol, comme à prohiber l’entrée des outils et des idées.

Nullement découragée par ces déplorables

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précédents, une nouvelle compagnie financière et industrielle, fondée par des capitalistes français et nationaux, s’est constituée en 1847, dans un but à peu près semblable à celui de la Tavogliere, mais avec des éléments beaucoup plus sérieux et plus dignes de confiance. Le roi lui a donné son auguste approbation ; mais ses statuts , confiés à l’examen du conseil d’Etat, restent enfouis dans ses cartons, d’où les sollicitations des hommes distingués, mais peu influents, placés à la tête de la Compagnie, n’ont pas encore eu le pouvoir de les tirer depuis dix ans. Personne n'ignore que, par la vertu de quelques milliers de piastres, ces statuts, examinés et approuvés, ne tarderaient pas à revoir la lumière ; malheureusement, ces directeurs sont d'honnêtes gens, et les statuts risquent fort de demeurer à jamais une lettre morte. A Naples, l'intégrité a d’autant plus de mérite qu’elle y est presque toujours un gage d'insuccès.

La grande puissance du jour, celle des chemins de fer, n’a pas mieux réussi à faire.flcchir

la ligne de conduite de Ferdinand. Ne pouvant empêcher l’invasion de nouveautés soutenues par l’opinion du inonde entier, il a adopté les projets , encaissé les cautionnements; puis, quand il s’est agi de l’exécution, il a fait naître des embarras inextricables si bien qu’avec de nombreux tracés , depuis quinze ou vingt ans, les Deux-Siciles ne possèdent encore que quelques- lieues de chemins de fer.

En se promenant sur le rivage de Chiaja, on peut se faire une idée assez exacte de la manière dont le gouvernement s’entend aux travaux publics. Depuis plusieurs années, il a décrété l’agrandissement de la Villa-Reale ; en vertu de ce décret, de nombreux ouvriers sont employés à transporter sur le rivage de la terre et des matériaux; mais les précautions' ont été si mal prises, qu’au fur et à mesure qu’on apporte ces matériaux, le flot les entraîne. L’action destructive de la mer se joignant à l’ineptie plus nuisible encore des conducteurs des travaux, la Villa-

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Realc ne pourra de longtemps recevoir l’extension qui lui est promise. Il en est ainsi du lunuel de Pizzo-Falcone, dont le percement a été décidé dans le but de fournir les matériaux nécessaires à la construction de l'hôtel d’un général influent.

Ce grand travail d’utilité publique ne s’achèvera pas avant qu’un intérêt particulier vienne suppléer à l’incurie administrative. Près de là, et pour imiter Paris, on apercé une petite rue ; mais on a mis beaucoup plus de temps à la déblayer seulement qu’il n’en a fallu pour construire la rue de Rivoli ou le boulevard de Sébastopol.

C’est à ce même esprit d’inertie que nous dûmes la visite des commissaires qui venaient s’assurer, en février 1858, si le tremblement de terre du 16 décembre 1857 n’avait point compromis la solidité des maisons et si elles ne menaçaient pas ruine. Mesure très-sage si elle eût été prise immédiatement, mais qui, au bout de plusieurs mois, n’était qu’une dérision, ou un

prétexte à buonamano. C’est encore en vertu du même système que l’on refusait des passe-ports à de généreux étrangers impatients de porter des secours aux victimes du terrible cataclysme qui venait d'engloutir 20,000 personnes et de réduire à la plus pressante misère des populations tout entières, tandis qu'on envoyait sur les lieux des ordres tels, que les pauvres survivants ont pu dire que les soldats du roi leur avaient fait autant de mal qu’un second tremblement de terre, en pillant ce qu’avaient laissé d’autres hordes de bandits. En présence de ces horreurs, on se rappelle involontairement le mol d’Attila ordonnant . aux Romains de lui apporter leurs trésors. « Que nous laisseras-tu donc?» lui demandaient les vaincus épouvantés. « La vie! » répondit le barbare, du ton dont il leur eût accordé une grâce.

Les soldats napolitains, avides et indisciplinés, se montrèrent tout juste aussi généreux qu’Attila, générosité superflue envers beaucoup de ces infortunés, qui, après avoir été épargnés par le

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désastre, moururent de faim et de froid sur les ruines de leurs habitations.

Une des attributions les plus importantes du ministre de l'intérieur est l’administration des hospices et autres établissements de bienfaisance. Le plus remarquable est VAlbergo de’ poveri.

Dans la pensée de Charles III, qui l'a fondé, comme la plupart des grands monuments de la capitale, il devait recevoir douze à quinze mille pauvres. Le tiers de l’édifice seulement est terminé. Tous les indigents y ont accès; mais, parmi les cinq à six mille mendiants, plus ou moins valides, qui peuplent les rues de Naples et de ses faubourgs, il en est très-peu qui ne préfèrent

leurs haillons et leur existence vagabonde au bien-être relatif qu'ils trouveraient dans le splendide palais que la munificence des rois leur a élevé. Qu’on ne les blâme pas trop, qu’on les plaigne moins encore; nous voyons leurs besoins, ils ne les sentent pas. Ils ont le soleil et la liberté, qui si souvent nous font défaut l’un et l’autre.

Six ou huit mille enfants des deux sexes trouvent, dans cet établissement, un asile et une éducation qui les rendent aptes à vivre de leur travail lorsqu’ils en sortent. Toutes les professions manuelles y sont enseignées. J’ai vu dans chaque salle un professeur entouré de deux ou trois cents enfants aussi babillards et aussi distraits que leur maître. Une des nombreuses salles est destinée à l’enseignement des arts plastiques ; j’ai été surpris de la trouver à peu près vide. Cet établissement est fondé sur les mêmes bases que celui de la Marlinière à Lyon, mais il est infiniment plus vaste et plus complet. Ce serait certes une des plus belles choses du monde si

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les défauts inhérents à l’esprit napolitain n’étaient venus tout gâter et tout compromettre. Le sentiment du progrès et de la responsabilité morale ont fait place au laisser aller, à l’incurie, à la routine et à la malpropreté, le tout déguisé sous une apparence de grandeur, d'ordre et de dévouement au devoir.

La science appliquée au surdi-mutisme y est seijle en progrès, de même que l’éducation des aveugles. Certes, rien n’est plus louable ni plus digne d’encouragement que ces efforts pour soulager une des plus grandes afflictions de la nature humaine ; mais c’est à la condition qu’on ne s’occupera pas activement de quelques malheureux aveugles ou sourds-muets pour avoir le droit de négliger ceux qui ont des yeux et des oreilles.

L’hôpital de Sanla-Maria délia Vita est une des dépendances de YAlbergo de poveri. J’en ai visité les différentes salles, au nombre de six ou sept. Elles sont, en général, bien emménagées et renferment près de quatre cents lits. J’y

ai trouvé une propreté inattendue, un confort et une atmosphère de gaieté et de satisfaction trop rares dans un hôpital. Au moment de mon entrée dans la chapelle, je fus accueilli par les chants destinés à fêter le passage des forestieri. . Le groupe des chanteuses se détachait gracieusement sur les vitraux coloriés d'une large fenêtre en ogive. Au dernier plan , des enfants et des jeunes filles jouant du violon me rappe- /laient les anges aux poses naïves des tableaux du vieux Cimabue. Des appartements spéciaux sont affectés aux personnes tombées dans la misère après avoir connu la fortune. Les attentions les plus délicates leur sont prodiguées. Je ne dois pas omettre de consigner ici que le mérite de celte bonne organisation revient surtout à la supérieure, Française dont le caractère de décision en même temps que l’extrême bienveillance m’ont laissé un excellent souvenir.

11 n’en a pas été de même dans les autres hôpitaux ou établissements philanthropiques que

j’ai visités. Partout j’ài trouvé les vues bienveillantes des fondateurs dénaturées par l’insouciance de ceux qui sont chargés de les mettre à exécution. Et cependant, je le répète, partout j’ai reconnu un certain désir de faire le bien , de soulager l’humanité souffrante, de pratiquer tous les grands devoirs de la charité chrétienne. Je ne parle pas de l’aumône qui répond à la mendicité, qui l’encourage et l’alimente, mais de la charité s’exerçant sur l’indigence individuelle qui ne se montre pas dans la rue et dans ces grands foyers de misères et de douleurs que recèlent les hôpitaux et les divers établissements de bienfaisance.

L’étranger qui traverse Naples n’aperçoit que la mendicité; son cœur s’indigne et se soulève; il ne voit pas cet immense réseau de charité qui enveloppe la ville. C’est une face vraiment intéressante des mœurs et des dispositions de ses habitants : c’est le meilleur côté de leur physionomie morale, et celui pourtant dont le touriste se soucie le moins. De tous les peuples civi-

lises, le peuple napolitain est celui qui est demeuré le plus rapproché de l’état de nature. L’instinct le dirige plus que le raisonnement , et les passions plus que l’intelligence. Sa charité se ressent de ces dispositions; elle porte aussi l’empreinte de ses croyances religieuses , dont le propre est de donner aux œuvres pies un tel mérite, que, par elles, toutes les iniquités sont effacées. Pour quelques-uns, la charité est un devoir et une satisfaction du cœur; pour tous les autres , c’est une expiation. Aussi est-elle généralement pratiquée sans la moindre ostentation , et parfois même avec une simplicité et une humilité touchantes. Ou a vu des gens pousser cette vertu jusqu’au fanatisme et ruiner leur famille pour enrichir un hôpital.

Lors de ma visite à l’un des établissements que je viens de nommer, je remarquai un petit vieillard à l’extérieur humble et chétif, qui paraissait, au milieu des malades, comme un père entouré de ses enfants.

« C’est, me dit la supérieure, un person-

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nage important qui, le jour de mon installation à la tète de cet hospice , ine remit une somme de cinquante mille francs pour être employée comme je le jugerais ù propos. En même temps, il m'annonça qne d’autres offrandes suivraient la première , à mesure que le besoin s’en ferait sentir. »

Pour se montrer si charitable, il fallait, suivant les idées napolitaines, que ce digue homme eût commis de bien grands crimes.

A VAlbergo de poveri, une surprise m’attendait. Je prenais congé de la sœur supérieure, et, l’usage ne permettant pas de laisser une trace immédiate de son passage, je me contentais de lui adresser mes remerciments, lorsque je me vis offrir un fort beau buvard bradé d’or et d’argent par les pauvres ouvrières de l’hospice. Un visiteur étranger recevant un don d’un établissement de bienfaisance napolitain , cela bouleversait tellement toutes mes idées, que j'avais peine à en croire mes yeux; mais celle offrande m’était présentée avec tant

de naturel et de gracieux empressement, que je 11e pus me dispenser de ^accepter. Certains esprits perspicaces ou chagrins supposeront que ce témoignage de considération n’était pas tout à fait désintéressé, et que c’était là un de ces présents qu’on place à gros intérêt; mais celte supposition n’est guère admissible , puisque le gouvernement subvient largement à toutes les dépenses de ce genre d’établissements. Les dotations -dont ils jouissent ont été converties, comme cela commence à se faire aujourd’hui chez nous, en inscriptions sur le grand-livre ou en subsides annuels que le ministre des finances leur accorde. Parfois, le roi intervient luimème pour combler les déficits de leurs budgets, déficits qui ont presque toujours leur source dans. des désordres administratifs, souvent prévus, rarement empêchés. Un des directeurs fit beaucoup parler de lui il y a quelques années. La consulte d’État résolut de vérifier ses livres, et découvrit qu’il s’était rendu coupable de détournements et de fraudes considé-

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râbles ; maïs, comme ce digne homme était dans les meilleurs termes avec le clergé, le roi consentit seulement à sa révocation, sous la condition expresse qu’aucun procès ne serait intenté à cet intéressant personnage. Comment ne pas aimer un gouvernement si paternel !

Les lois menacent de peines sévères les malversations et les fraudes administratives, et cependantcegenrede délit est si commun à Naples, qu’il semble avoir passé dans les mœurs les plus intimes de la population. Depuis les hauts fonctionnaires jusqu’aux plus infimes employés, une vénalité chronique a tout envahi. Avec la connaissance de ces usages et l’art fort répandu

d’obtenir, grâce à la protection du portier, ce que refuse le ministre, on est assuré de réussir dans toute espèce de démarches. Les demandes et les promesses se font et s’obtiennent au moyen de quelques paroles prononcées à voix basse et à la dérobée, ou par des signes mystérieux échangés entre des personnes de rangs souvent fort inégaux.

Entente clandestine, honteux acquiescements, qui marquent une absence totale de dignité et de délicatesse de conscience. De ces vicieuses dispositions, on pourrait conclure que, dans un pareil pays, l’administration financière doit être presque impossible. Cependant, sauf les détournements et les petites spéculations des agents des douanes, de la loterie royale et de quelques autres perceptions, le recouvrement des deniers publics s’opère assez régulièrement. Il est vrai que ce point important attire toute la sollicitude de l’autorité et celle du roi eu personne, qui 5e montre toujours plus exact à contrôler les opérations de la finance que celles de la justice. Le

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gouvernement est, d’ailleurs, très-fécond en expédients ingénieux quand il s’agît de se procurer des ressources pécuniaires. Pourvu qu’il ne touche pas à trois choses auxquelles aucune administration napolitaine n’osa jamais porter atteinte, les loteries, les macaronis et Polichinelle, il peut se livrer aux fantaisies les plus inattendues. L’une d’entre elles, dont j'ai beaucoup entendu se plaindre à Naples, consiste à imposer, sous les prétextes lés plus futiles, une quarantaine aux navires d’un pays dont les provenances sont nombreuses. D’un coup de filet, on rainasse ainsi vingt ou trente navires que l’on consigne au lazaret, eu établissant des droits exorbitants sur le navire, sur les marchandises et sur les passagers.

Ces derniers sont, parqués dans de petites chambres sans meubles, tarifées à deux ou trois piastres par jour. Le directeur de celte espèce de retraite improvisée pousse l’attention jusqu’à envoyer à ses hôtes un tapissier, un restaurateur et autres gens fort utiles. Grâce à eux, les

malheureux passagers peuvent se procurer les choses nécessaires à la vie; mais c’est à uu prix qui témoigne du vif intérêt qu’inspire au gouvernement la prospérité de ses finances.

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