‹ Naples et les napolitains Theodore VernesChapitre 4 sur 12 · DE L’ESPRIT NATIONAL · texte numérisé non relu

DE L’ESPRIT NATIONAL

Il est certaines conditions spéciales dont on doit tenir compte si l’on veut apprécier sainement le caractère des habitants du royaume de Naples, et qui résultent du mélange des races nombreuses et d’origines très-diverses qui ont successivement envahi ces contrées et s’y. sont superposées aux populations primitives. Ce mélange, plus souvent-renouvelé et plus persistant peut-être que chez aucune autre nation, mérite

NAPLES

d'autant plus d'être signalé, que, par lui, s'expliquent beaucoup de modifications survenues dans les institutions, dans les mœurs et dans les croyances religieuses; il donne la clef de la plupart des anachronismes administratifs et de ces inconséquences populaires qui semblent faire de ce gouvernement une énigme de siècle en siècle plus embrouillée.

Dans le seul rayon de Naples, on démêle les descendants de huit ou dix races. Chacune d’elles a, apporté aux races antérieures des altérations dont les traces sont encore apparentes. La langue et la physionomie du peuple en ont conservé l'empreinte. Ainsi, à Pouzzoles, où vint s’établir une colonie arabe, et à Nocera, occupée pendant longtemps par les mercenaires sarrasins au service des rois de Naples, on entend encore résonner des intonations et des mots arabes. ASalerne, quelques mots normands rappellent la conquête des hardis aventuriers qui, après avoir sauvé cette ville d’une redoutable invasion des Sarrasins, en conservèrent u»i si

bon souvenir, qu’ils revinrent plus tard s’en emparer par trahison.

Quelques sonores exclamations échappées à la bouche des lazzaroni trahissent une origine espagnole. Moins prolongées que d’autres, les occupations françaises ont laissé peu de traces; à Naples encore moins qu’en Sicile, où le vieux français se retrouve seulement dans des villages écartés, comme un témoignage intéressant de la protection qu’y rencontrèrent les fugitifs de Palerme et de Catane lors des Vêpres siciliennes. Plusieurs des principales familles du pays comptent parmi leurs ancêtres des seigneurs ou des aventuriers normands, français (de la première occupation) et espagnols . Cette diversité d’origine du peuple pris dans son ensemble, et celle non moins remarquable des dynasties qui se sont succédé sur le trône, expliquent le peu de cohésion des Napolitains entre eux et l’absence complète de celle solidarité de sentiments et d’intérêts qui constitue le patriotisme.

En France, il n’y a que des Français ; dans le

NAPLES

royaume de Naples, il y a de tout excepté dés Napolitains. Cette nation , si Ton peut appeler de ce nom une agglomération confuse de villes et de provinces que ne relient aucune conformité de vues, aucune aspiration vers une destinée commune ; ce corps hétérogène n’a été jusqu’ici, et ne sera peut-être longtemps encore qu’une * expression géographique. » Il ne sent pas circuler dans ses veines ce souffle vivifiant, cette vitalité puissante, qui donnent aux sociétés politiques une valeur indépendante du plus ou moins d étendue de leur territoire, et portent leur influence par delà ses frontières.

De tous les peuples de l’Italie, -le peuple napolitain est celui dont la physionomie présente

le plus d'originalité ; mais c’est surtout dans les classes inférieures que cette originalité s’est conservée. Pleins de vivacité dans leur insouciance habituelle, d’enjouement et de gaieté triviale dans leur misère plus triviale encore, les Napolitains des basses régions ne semblent avoir d’autre souci que de satisfaire leurs goûts deparesseetde dissipation. Sans culture aucune, leur esprit naturel les rend propres à tout ; mais, parsuiledela mollesse de leur caractère, pouvant faire tout ce qu’ils veulent, ils ne parviennent à rien. L’ambition ne les trouble point, et l’opinion publique n’existe pas pour eux; aussi l’existence leur semble-t-elle légère comme leur fortune. Les besoins du lazzarone, indolent et très-peu vêtu, ne vont jamais au delà du produit de son travail, qui n’équivaut pas certainement à la cinquième partie de celui d’un journalier du nord de la France ; il se repose souvent sans avoir rien fait, et sa vie spirituelle n’est pas plus pour lui un sujet de préoccupation que ses vêtements et son logis. Au premier abord, le

NAPLES

Napolitain des rues parait à peine civilisé; mais, pour peu qu’on l’observe, on reconnaît bientôt que, s’il a le masque grimaçant et grossier de son ami Polichinelle, il en a aussi la pénétration et l'asluce.

Il y faut joindre cette faculté de tout dire avec un signe ou un mot, et de deviner du premier coup les dispositions, les goûts et les opinions de l’homme avec lequel il parle, surtout s’il a quelque chose à en attendre.

Ses notions sur la liberté politique sont extrêmement bornées, et il est certain que, (elle qu’il la comprend, il n’est aucun peuple qui ait le droit se croire plus libre que lui. Liberté oblige, elle crée des devoirs qu’il ne saisit pas. La rue lui appartient, il y fait ce qu’il veut, il crie, il danse, il se bat, il est mal vêtu, au besoin il ne l’est pas du tout î voilà sa liberté. Aussi la vraie liberté, celle qui civilise et élève le niveau moral, n’a-t-elle jamais trouvé de partisans parmi les lazzaroni.

A deux reprises, ce pays a été doté du régime

parlementaire ; mais ces constitutions éphémères n’ont pas tardé à faire place au gouvernement despotique et traditionnel, dont la restauration a pu s’opérer sans rencontrer de résistance sérieuse. En 1823, comme nous l’avons déjà vu, la constitution fut supprimée par Ferdinand I er , et, en 1848, après quelques mois d’un essai infructueux, Ferdinand II suspendit celle qu’il venait d’octroyer sous le coup d’événements qui ne lui avaient pas laissé, il est vrai, le mérite de l’initiative. Plusieurs publicistes ont étudié cette rapide réaction. L’un d’eux, M. F. Gondon, dans un ouvrage publié eu 1837, résume assez bien l’opinion des partisans de ce mouvement rétrograde. Après avoir cherché à se rendre compte de la faiblesse et de la chute si rapide du gouvernement représentatif, il conclut en affirmant que tout homme de bonne foi conviendra avec lui de l'impossibilité de ce régime. « Les classes inférieures, dit-il, n’ont jamais songé à obtenir ce qu’on appelle des droits politiques . Qu’on vante le sys-

NAPLES

tèrne parlemenlaire et ses avantages, je le comprends; mais qu’on ait soin, avant de doter les peuples italiens de constitutions si séduisantes, de leur donner l’éducation qui leur manque, et de créer chez eux tous les éléments politiques et sociaux qui, en d'autres pays, ont concouru au développement et au maintien du régime constitutionnel. On ne saurait vouloir la lin que l’on ne veuille aussi les moyens; or, ces moyens n’existent pas plus à Naples que dans les autres parties de la Péninsule. Les Napolitains ont la seule forme de gouvernement qui puisse leur convenir. »

Celte conclusion est sans doute de nature à satisfaire les parlisaus du régime actuel plus que le peuple si cavalièrement taxé d’impuissance politique. Quoi qu’il en soit, la thèse est nettement posée. Le gouvernement et ses amis connaissent le mal; mieux encore, ils en connaissent les causes. Le peuple, suivant eux, est trop ignorant pour comprendre et, par conséquent, pour réclamer ses droits. Il est dépourvu

de l’éducalion el des moyens de développement dont jouissent d’autres peuples. Ce point demeure établi . 11 semblerait donc qu’un roi qui, suivant l’auteur déjà cité, « n’est point un monarque fainéant, occupé des affaires de sa famille au détriment des affaires publiques et des intérêts de l’État, mais qui, au contraire, veille avec une, constante sollicitude au bonheur de ses sujets, » qui descend humblement du trône pour s’assurer par lui-même de leurs besoins, il semblerait, dis-je, que ce roi dut mettre sa gloire à les initier à cette éducation politique qui leur fait défaut, et à accélérer par tous les moyens possibles le développement de leurs progrès moraux et intellectuels.

La tâche lui serait, d’ailleurs, facilitée par les dispositions générales des populations, car « il est douteux qu’on puisse trouver dans toute l'Europe un peuple plus doux, plus susceptible d’attachement et de contrôle que le peuple napolitain (1). » Ce n'est pas que quelques nuages

(1) Gladstone, Lettres sur l'Italie.

NAPLES '

n obscurcissent ce ciel, en apparence si serein, et on pourrait objecter, l’histoire en main, que la très-fidèle ville de Naples en est à sa quarante et unième révolution ou émeute ; mais cette objection même ne fait que rendre plus évidente la nécessité d’une prompte réforme dans le régime despotique dont les excès font naitre ces orages, et dans le régime d 'abêtissement national qui les rend si fréquents et si dangereux.

Malheureusement, nous avons déjà vu combien les faits sont loin de répondre à ces prévisions si naturelles. Au lieu de répandre et d’élever l’enseignement, de faire fleurir les études et les universités, le gouvernement ne semble préoccupé que d’amoindrissement intellectuel et de répression politique; au lieu de réunir les éléments qui pourraient suffire, encore aujourd’hui, à produire une renaissaneeliltéraire et scientifique, il s’attache à les tenir dispersés en leur refusant non-seulement la liberté, mais encore les encouragements si nécessaires, même dans un pays où les besoins de la vie matérielle

ET LES NAPOLITAINS i07

sont réduits à leur plus simple expression. On humilie de pauvres professeurs quand on ne daigne pas les exiler. En un mot, nous avons vu que toutes les manifestations de l'intelligence étaient suspectes au gouvernement, qui n’y voit qu’un appel aux passions révolutionnaires. C’est au nom de sa sollicitude pour les besoins du peuple qu’il proscrit la poésie, les arts et les sciences, comme si la poésie, les arts et les sciences, n’étaient pas aussi des besoins.

L’art de gouverner, c’est-à-dire de conserver en progressant, est devenu pour le roi l’art de conserver en rèculant. Pour vérifier l’exactitude de cette assertion, il suffit de jeter les yeux sur la société napolitaine. Ce n’est pas seulement dans le peuple, c’est dans toutes les classes de la société que règne une sorte d’atonie intellectuelle et morale. Partout, le sentiment du devoir, l’amour de la vérité, l’activité de la pensée sont plongés dans un sommeil qui ressemble à la lélliargie; partout est négligé le côté sérieux de la vie, au profit de tout ce qui

est léger et frivole, de tout ce qui agile le cœur sans réchauffer laine. La noblesse, en particulier, présente d’une manière frappante les lacunes que je viens de signaler dans l’éducation, et qui rendent ses membres, si intelligents d’ailleurs, inhabiles à triompher de tant d’influences pernicieuses. Un ami maladroit en parlait récemment en ces termes : « Il faudrait, dit-il, bien mal connaître l’aristocratie napolitaine pour ne pas savoir que ses membres, si dévoués à leur roi et si distingués d’ailleurs, n’ont pas été élevés pour figurer dans un sénat ou dans un corps législatif. En général, ce serait leur rendre un très-mauvais service que de vouloir les transformer en législateurs. Mieux vaut mille fois les laisser servir le roi de leur épée et se rendre utiles à leur pays par les bons offices de toute nature qne de grands seigneurs, riches et intelligents, peuvent multiplier autour d'eux. »

Ne croirait-on pas entendre le langage qu’on parlait sous le grand roi? Très-naïvement, et

pour dire du bien des gens, ou nous ramène de deux siècles en arrière ; heureusement qu’aujourd’hui on ne pense pas tout à fait de même. Il est généralement reconnu qu’il y a pour la noblesse autre chose à faire que de porter sans cesse de grands coups d’épée ou de perdre son temps dans les antichambres du souverain; on ne trouve point mauvais qu’elle cherche à conquérir dans l’État, par la pensée et l’instruction, une place au moins aussi honorable que celle qu’elle tient de la naissance.

Mais, si notre auteur se trompe de date dans son appréciation administrative de tout à l’heure, en revanche il ne pouvait apprendre à la noblesse napolitaine, en termes plus courtois, que ses amis la tiennent pour parfaitement inepte et ignorante. Il n’est que trop positif que, sauf un certain nombre d’individus non moins remarquables par l’élévation de leur caractère et la distinction de leurs sentiments que par l'étendue de leurs connaissances, la noblesse est

généralement peu lettrée, et que sa décadence

NAPLES

morale n’est pas loin d’égaler celle de- sa fortune et de son influence.

Sans constituer un corps politique, pnisqu’elle n’a plus aucun privilège, elle a conservé une ligne de démarcation bien tranchée entre elle et le ' reste de la nation. Elle affecte parfois les allures de l’indépendance et condamne l’ambition de gouverner, tout en regrettant le peu de part qui lui est laissée dans les grandes charges de l’État.

La situation qui lui est faite, et qui a toujours été en s’aggravant, la met en quelque sorte en dehors des conditions d’existence de la nation. Bien que possédant des palais qui sont des musées, elle a peu de goût pour les arts, moins encore pour la littérature. Quant aux sciences, c’est tout au plus si elle les respecte, de sorte quelle semble Ijorner son existence aux intrigues de société et au luxe des équipages : c’est une faible ressource pour des hommes dont la plupart sont doués de tant d’esprit naturel et de qualités aimables.

Cette indigence dans les préoccupations de la

ET LES NAPOLITAINS U

vie n’exclut pas toujours des vertus très-réelles et de louables et sincères aspirations ; mais cette société, corrompue un peu à la façon de uos roués du xvm c siècle, vaniteuse comme eux, mais moins égoïste, ressemble à une belle personne qui voudrait être sage et n’en a pas la force. Aussi n’est-ce pas seulement dans la noblesse qu’il faut chercher le germe d’un avenir meilleur, mais dans la classe intermédiaire, dans la bourgeoisie, bien qu’elle soit, quant à présent, dépourvue de prestige et qu'elle inspire peu de confiance.

La petite secte dont Poerio continue à être regardé comme le chef, n’est pas composée seulement de philosophes incrédules et de théoriciens révolutionnaires; ces rêveurs etchçrcheurs de constitutions ne sont si durement qualifiés que parce qu’ils ont osé élever la voix contre les abus et la corruption, revendiquer les droits de la pensée et l’affranchissement de la conscience, nobles aspirations compromises par les exagérations qui ont toujours été fatales à l’Italie. Si la

419 NAPLES

bourgeoisie exerce peu de prestige, c’esi parce qu’elle est incomprise des masses ignorantes, c’est aussi parce qu’elle a été vaincue, puis littéralement décimée par les emprisonnements, l'exil et l’intimidation. Comment, d’ailleurs, cette pauvre bourgeoisie, si excessive dans ses prétentions, si maladroite dans l’application de ses rêveries constitutionnelles, chez qui la liberté engendre, dès qu’elle l’a obtenue, un esprit de vertige qui la lui fait perdre, comment, dis-je, pourrait-elle se montrer sous des traits plus dignes d’un peuple qui aspire à être libre? N’estelle pas dépourvue de tous moyens de développement, privée de la vie publique, sans laquelle il ne peut y avoir ni force durable ni sentiment national ?

De cet examen sommaire des différentes classes de la société napolitaine, il me parait clairement résulter que, s’il est vrai quelles ne sont pas mûres pour le régime constitutionnel, le gouvernement use de tout son pouvoir pour retarder et empêcher cette maturité. Une des

conditions fatales de eet état de choses, c’est que ce système de dégradante compression est suivi avec une habileté qüi ne se dément pas un instant. Grâce à sa politique immorale, le despotisme a consommé l'anéantissement de l’esprit public; l’asservissement du peuple au roi a entraîné l’asservissement du roi aux idées d’une puissance étrangère. Dans ses démêlés avec ses sujets, il a toujours trouvé dans l’empereur d’Autriche un protecteur zélé, si bien qu’il offre ce singulier spectacle d’un roi qui, dans ses relations extérieures, ne fait pas cause commune avec son peuple.

Dans une des cérémonies de la fête de Pâques, on expose aux regards des fidèles un triangle garni d’un certain nombre de cierges. A un signal donné, un éteignoir s’avance lentement et les fait successivement disparaître en s’abattant sur eux à intervalles égaux. C’est l’image exacte du procédé adopté par le roi. Joseph If, l’empereur libéral et philosophe, disait : « L’éducation du peuple, c'est l’avenir. » Moins sage

NAPLES

et moins généreux, Ferdinand II semble avoir résumé ses idées dans la négation de ce principe. Ne voulant pas que l’avenir diffère du présent, il ne se lasse point de comprimer les élans de l’esprit et les aspirations généreuses qui surgissent parfois en dépit de l’élément narcotique infusé à forte dose dans les veines du corps social. Toutefois, il y aurait injustice à ne pas mentionner, en terminant, deux choses auxquelles le roi prête son appui : un établissement consacré à l’éducation de jeunes Chinois, sans doute parce qu’il y a moins d’inconvénients à instruire des Chinois que des Napolitains ; et là vaste institution des confréries qui ont pour mission d’ensevelir gratuitement les morts : faveurs peu dangereuses que celles réservées aux Chinois, ou assez tardives pour n’atteindre l’homme que dans la tombe;

Page 1