‹ Naples et les napolitains Theodore VernesChapitre 5 sur 12 · TRIBUNAUX, POLICE, PRISONS · texte numérisé non relu

TRIBUNAUX, POLICE, PRISONS

Il a fallu des siècles pour faire prévaloir el vulgariser ce grand principe, qu’une des conditions les plus importantes de la prospérité des nations consiste dans la prompte et impartiale administration de la justice. Le gouvernement du roi Murat, agissant d’après ce principe, avait établi un ordre judiciaire propre à faire respecter les droits du plus humble des citoyens aussi bien que ceux du plus puissant.

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Au retour de leur exil, les Bourbons essayèrent de rétablir l’ancien ordre de choses ; mais les avantages des lois en vigueur avaient tellement frappé le peuple entier, que les réclamations s’élevèrent de toutes parts et obligèrent Ferdinand I er à sanctionner l'excellente loi organique établie par son ennemi abattu. Cette loi ne subit que quelques modifications dont le but était de la mettre plus en harmonie avec les mœurs du pays. On peut donc encorcdire, relativement à l’ordre judiciaire, que le royaume de Naples est gouverné par les lois françaises, perfectionnées bien entendu, mais perfectionnées d’un façon telle, que, de lois, protectrices des intérêts généraux, on en a fait un moyen de vénalité et un arsenal de despotisme. Sous prétexte d’augmenter les garanties des inculpés et de sauvegarder l’innocence, les moindres incidents des procédures donnent fieu à nu examen traîtreusement minutieux. De là des lenteurs excessives, aggravées encore par cerlaincsdispositions particulières à la procédure napolitaine,

exigeant, sous peine de nullité, dans une affaire qui va être jugée, la présence de tous les accusés quelque nombreux qu’ils puissent être, de leurs défenseurs et des témoins. En outre, « suivant l’usage des cours de justice du pays, avant que le procès commence, les accusés sont autorisés à remettre au tribunal la liste de leurs témoins. Et, quand ils désirent retarder le procès ou entraver sa marche, les avocats font ordinairement le mauvais lourde mettre sur la lis4e des témoins à décharge les noms de personnes absentes, de princes du sang, de personnages haut placés, tels que ministres, ambassadeurs, juges des autres cours, etc. (I). » Il suffît donc de l’indisposition réelle ou supposée de l’un des accusés ou de sa mauvaise volonté, pour éterniser un procès.

Le plus souvent, les malheureux accusés succombent sous le poids de cet entassement de prétendues garanties. Les lenteurs interminables

( 1 ) Times.

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qu’elles entraînent font assez souvent que la détention préventive est beaucoup plus prolongée que celle résultant d’une condamnation. Assimilation par trop fraternelle de l’innocent et du coupable.

Non content d’avoir aussi efficacement protégé les intérêts des inculpés, le législateur n’a pas négligé ceux de la justice, eu réservant dans les jugements la formule non constat. Cette formule commode est adoptée dans toutes les occasions où les présomptions qui pèsent sur le prévenu, ne paraissant pas assez fortes au tribunal pour autoriser une condamnation, lui paraissent néanmoins suffisantes pour motiver un acquittement conditionnel. L’accusé ainsi absous tombe de Charybde en Scylla. Il échappe à l’autorité judiciaire, mais l’autorité administrative s’en empare aussitôt. Pareille à celte statue de l’antiquité qui semblait vouloir caresser ceux qu’on lui présentait, et qui les étouffait en les embrassant, la haute police met la main surles victimes du non constat, les plonge au fond de ses ca-

chotâ, et les y oublie si bien, que bon nombre d’accusés se sont trouvés beaucoup plus à plaindre d’avoir été acquittés à demi, que s’ils eussent été rigoureusement condamnés. L’administration fait des empare di polizia le même usage que l’ancien régime français des lettres de cachet.

Les nombreux procès politiques n’ont offert que trop de témoignages des imperfections de l’administration judiciaire. Celui du 15 mai 1848 a dévoilé de bien étranges abus. Grâce aux minuties de l’instruction dont j’ai déjà parlé, le dossier de l’affaire est parvenu à un développement fabuleux ; il ne formait pas moins de deux cent vingt-sept gros volumes, dont ou se serait fait scrupule de détacher un feuillet ; de telle sorte que le.s juges les plus consciencieux devaient, en arrivant à la fin du dossier, avoir totalement oublié ce que contenait le commencement. Si à cela on ajoute une contre-enquête judiciaireaussi rigoureuse que l’enquête, l’examen des personnes ou des noms de plus de deux mille deux cents

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témoins à charge et à décharge, presque tous bannis du pays ou exilés volontaires, enfin les cas d’absence des accusés pour cause de maladie, on ne sera pas surpris de la durée de ce gigantesque procès. 11 y aurait plutôt lieu de s’étonner que tant de besogne ait pu être expédiée

dans l’espace de quatre ans.

Tout récemment encore, le procès de Salerne, à propos da 'Cagliari, a mis en relief les incroyables défectuosités qui se produisent sous ce prétendu respect de la légalité. Si les gouvernements étrangers ne s'en étaient mélés, les accusés seraient encore en prison, et les juges et procureurs auraient sans doute eu la satisfaction de faire atteindre à la procédure une centaine de volumes.

La cour suprême de justice, dont la juridiction s’étend à tous les tribunaux et à toutes les . grandes cours du royaume, a essayé, mais en vain, de conserver intactes les traditions élevées et l’indépendance de la magistrature. Lors de ce même procès du i;i mai 1848, plusieurs de

ses membres, frappés des illégalités dont le réquisitoire et le jugement étaient entachés, eurent le courage de se récuser et d'encourir la disgrâce royale. L’un d’eux, Tjue j'ai particulièrement connu, n’a pu s’empêcher de me laisser voir combien, dans sa longue et honorable carrière judiciaire, sa conscience de juge et d'honnête homme avait été fréquemment blessée par les exigences iniques du gouvernement.

J’ai assisté à quelques séances de la haute cour et j’ai été surpris d’y voir des Napolitains

parler et agir avec une consciencieuse gravité.

Un avocat m’avait prévenu que, dans une de ces séances, on devait porter devant la cour une très-belle cause, un fratricide! Les avocats ressemblent aux médecins qui se pâment d’admiration à la vue de quelque horrible désordre du corps humain.

Je remarquai que la salle où se réunit cette cour appelée à réprimer les troubles sociaux était décorée d’une immense fresque, représentant je ne sais quel roi ou quel général qui s’em-

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pare de Naples et y met tout à feu et à sang, sujet fort peu eu harmonie avec les notions de droit et de légalité dont cette salle est le sanctuaire. •

Très - conservatrice et très -catholique , la

haute magistrature napolitaine ne s’en est pas

moins montrée en toute occasion opposée aux

jésuites; elle repousse également le vasselage «

que Rome prétend imposer à ce pays. D’où il résulte qu’à Naples on ne la considère point comme assez catholique, tandis qu’à Turin on trouve qu’elle l’est beaucoup trop.

J’ai déjà dit quelques mots de la police. Cette branche intéressante de l’administration publique était chose presque inconnue à Naples avant le

commencement de ce siècle; mais elle a pris depuis lors une extension merveilleuse, empiétant, comme nous l’avons vu, sur les attributions de l’ordre judiciaire, et.se passant toutes les fantaisies d’un pouvoir sans contrôle légal. Sous le directeur Mazza , en 1855, elle est arrivée à son apogée. Au nom de la politique, elle faisait la- chasse aux honnêtes gens ; elle déclarait la guerre aux. barbes, aux chapeaux et à certaines . coupes d’habit réputées séditieuses. Elle se livrait à l'exercice de la bastonnade, et ses énormités ne connaissaient plus de bornes.

Le zèle de la police consistait,. et. consiste encore à tenir les prisons bien remplies, et surtout à rechercher les complots réels ou imaginaires, sans s’astreindre au soin par trop fatigant de distinguer' l’innocent du coupable. Lord Palmerston n’a point exagéré en racontant, il y a quelques années, dans le parlement: anglais, l’anecdote suivante : « A Naples, disait cet homme d’État, les personnes sont arrêtées et jetéesen prison, non.pourlespunirdeleursactcs,

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mais à cause de leurs opinions politiques. 11 y a de nombreux exemples de ces abus. Ainsi, je lisais l’autre jour un fait arrivé dans le pays, et qui vient, je crois, de bonne source. Cet exemple permettra de juger de ce qui se passe dans celle partie de l’Italie, tfn homme très-respectable avait été arrêté dans une ville de province. Ses amis s'empressent d'accourir chez le préfet ou officier dépositaire de l’autorité quel qu’il soit, pour lui faire des remontrances et lui garantir la complète innocence du prisonnier. Il était, assurait-on, incapable d’avoir commis aucune faute; certainement, son arrestation était un malentendu. Quelle fut la réponse? « Il ri'y a pas » de méprise, » dit le magistrat, « nous savons » qu’il est parfaitement innocent, comme vous « le dites; il n’a commis aucun délit, et je n’ai » pas la moindre accusation à porter contre lui.

» — 1 Fort bien, » lui répliqua-t-on; « mais alors » pourquoi l'avez-vous arrêté? — Ah! dit-il,

» c’est que j’ai été réprimandé par le gouver- » nement comme manquant d’activité. On in’a

» reproché de n’avoir arrêté personne depuis » longtemps, et, puisqu’il faut absolument que » je mette quelqu’un sous clef, autant votre » ami qu’un autre. »

C’est en vertu du même raisonnement que l’on arrête des jeunes gens coupables de s’être trouvés dans la rue de Tolède passé minuit. Ils sont emprisonnés, les uns pour un mois, les autres pour six, d’autres pour une année. A leur élargissement, ils demandent à connaître le motif de leur incarcération : Ce niente, no so. leur est- il répondu. Un des jeunes délinquants fut trouvé porteur d’un paquet; le directeur de la police voulut en savoir la raison : « C’est mon bagage pour la prison , reprit le jeune homme; je m’en munis toujours. Comme cela, je suis sûr de ne manquer de rien. »

Un négociant est mandé à la police : on lui défend de traverser la rue de Tolède. Il a beau objecter que ses affaires sont d’un côté et son domicile de l’autre. N’importe! il ne devra pas traverser la rue de Tolède.

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Une autre fois, c’est un avocat distingué qui est appelé à comparaître devant la redoutable inquisition. L’interrogatoire commence :

« — A quelle heure déjeunez-vous?

— A dix heures.

— Hum! fait le directeur en le regardant fixement, à dix heures ! A quelle heure sortezvous?

— A deux heures. »

On continue sur ce ton ; après quoi, on lui signifie qu’il ira passer deux mois en prison.

« ' — Fort bien! reprend l’avocat; mais je prie M. le directeur de me préparer, pour le jour de mon élargissement, une note précise des heures auxquelles il me sera permis de déjeuner , de sortir , de dîner , etc. Je m’y conformerai exactement. »

Voilà à quel degré de puérilité et de vexation incessante en est arrivé le régime tutélaire qui semble la seule force sur laquelle s’appuie le gouvernement, et qui est précisément ce qui contribue le plus à le rendre impopulaire.

L’action de la police se fait sentir en toutes choses, et principalement, on peut le dire, en celles auxquelles elle devrait demeurer tout à fait étrangère. Il n’est presque aucun employé

des différents ministères qui ait pu obtenir sa

place. sans un rapport favorable de la police, sorte de certificat qui ne s’obtient qu’autant que l’amitié de certains fonctionnaires à été suffisamment cultivée. La police, cet incorruptible sacerdoce de l’absolutisme, ne peut résister aux séductions de la buona mano. Il n’est pas rare de voir l’espion aborder l’espionné et réclamer de lui une rétribution mensuelle qui met celui-ci , à l’abri des poursuites. L’espion se charge même de remettre à ses supérieurs des rapports rédigés par l’espionné sur son propre compte.

Les fonctions municipales n’échappent point au despotisme de la police;’ c’est celte dernière qui , en général, désigne les conseillers commu-

naux; Ceux-ci ont à nommer un juge concilia-, leur : c’est encore la police qui le désigne. Il va sans dire qu’elle est également consultée lors-.

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qu’il s’agit, pour le roi, (le nommer aux justices de paix des chefs-lieux de canton. On ne saurait faire moins, puisque une ordonnance de 1827 déclare que la police et la gendarmerie sont une magistrature permanente. On prétend que les évêques entretiennent des relations d’espionnage avec le ministre de la police, et que, toutes les semaines, ils adressent des rapports au préfet, exploitant ainsi la confession au profit du gouvernement ; mais je n’ai pu vérifier jusqu’à quel point cette accusation est fondée.

Les manœuvres de la police subalterne ont

souvent plus de part que la volonté royale à la destination d’un directeur et au choix de son remplaçant. Un changement leur parait-il désirable , les agents de bas étage provoquent un certain nombre de délits et insinuent qu’il faudrait , pour les réprimer, une main plus habile ou plus vigoureuse. Pendant mon séjour, on a, dans ce but, assassiné un courrier prés de Chiatamonc, et fort grossièrement dévalisé un général. La police a bien restitué l’uniforme,

mais elle a refusé de faire connaître les voleurs.

Depuis la chute de M. Mazza, qui avait eu le tort de vexer à la fois le peuple et les grands seigneurs, dont il faisait surveiller les salons, la police se montre un peu moins agressive et tracassière; mais elle l’est encore assez pour exciter un mécontentement général , je ne dis pas

parmi les voleurs, mais principalement parmi les honnêtes gens.

Des tribunaux et de la police aux prisons, il n'y a qu’un pas, surtout à Naples. On prétend que, dans leurs colonies nouvelles, les Espagnols

commencent par bâtir une église, les Anglais

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une taverne, et les Français un fort. Si les Italiens fondaient une colonie, leur .premier soin serait de construire .simultanément une église et une prison. D’après ce qui se passe ici, on serait tenté de croire que plus le ciel est dément, moins les hommes le sont, car en aucuue contrée il n’existe autant de prisons qu’en Italie. Grâce à leur détestable réputation , elles ont servi de texte à une foule de dramatiques expositions et à de très-beaux accès d'indignation philanthropique. Les prisons de Naples , notamment, sont considérées comme des antres, où des malheureux sont condamnés à vivre dans des ténèbres perpétuelles et dans une atmosphère empoisonnée, sans vêtements, Sans lit, privés même d’une nourriture saine et suffisante. Malheureusement, le sentiment de terreur quelles inspirent au public ne semble pas partagé par les milliers de bandits qui les peuplent ou que la. sollicitude du gouvernement doit y amener tôt ou tard. L’un d’eux, sortant de la V'icaria, s’écriait qu’il la préférait au palais du

roi. Il est vrai que la Vicaria, où sont établies aujourd’hui les plus vastes prisons de la capitale, a servi autrefois de résidence aux rois qui succédèrent à la dynastie d’Anjou. On voit encore au-dessus de la porte principale l’aigle d’Autriche et les colonnes d’HercuIe des armes espagnoles.

En approchant, on remarque dans la foule un mouvement tout napolitain, rapide, papillonnant et désœuvré ; la cour du palais et ses larges portiques sont remplis d’une agitation factice, d’une activité sans but , qui ne se manifeste que par des rir.es et des paroles oiseuses. Ces genslà n’ont nul souci des horreurs de ce terrible lieu , ni des griffes du démon prêtes à surgir de chacun des soupiraux béants à leurs pieds.

Dans ce pêle-mêle d’hidifférents , je remarque des physionomies qui prouvent bien que tous les coquins ne sont pas sous les verrous. Quelques hommes en habit noir fort râpé passent d'un air affairé , portant sous le bras d’énormes dossiers que personne ne lit, mais qui coûtent

fort cher : ce sont des avocats en quête de clients ou rêvant aux moyens de prolonger indéfiniment les causes qu’ils ont entre les mains. Leur présence nous apprend que, si nous sommes dans les prisons, nous nous trouvons en même temps dans le sanctuaire de la justice.

Mais la concentration dans le même édifice des tribunaux et des prisons ne parait en rien accélérer les procédures.

Vivement impressionné par les sombres descriptions que j’avais lues ou entendues, par les abominables dénonciations répandues à Naples même, j’ai voulu pénétrer dans ces asiles malfaisants et m’assurer par moi-même de la réalité des faits qui, trop souvent, ont le caractère mensonger de récits inspirés par des préjugés nationaux ou par la mystérieuse et terrifiante réputation des r prisons.

C’est une étude qui mérite une attention consciencieuse, le régime des prisons étant un excellent critérium pour juger les administrations et les gouvernements. Depuis quelques années, la

direction'spirituelle de ces établissements a été confiée aux jésuites. Quelque éloignement que je me sente pour cet ordre religieux, je me fais un devoir de reconnaître que, sous leur influence, le régime des prisons s’est notablement amélioré.

Le révérend père directeur me fit, avec beaucoup d’empressement, les honneurs de plusieurs prisons secondaires; mais quelques observations, qui lui parurent sans doute un peu hérétiques, m’ayant fait perdre ses bonnes grâces, je me vis fermer la porte de la Vicaria. Dans l’espoir de réparer cet écheo, je me rendis auprès du ministre de la police, le commandeur Bianchini. On sait que ce personnage, homme d’Etat habile et écrivain distingué, est l’auteur d’un ouvrage remarquable, le Bien-être social. Si cette œuvre, inspirée par l’amour de l’humanité, n’a pas sensiblement amélioré le sort des peuples, elle a certainement profité à celui de son auteur.

Placer un philosophe ou un philanthrope à

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Fa tète (le la police la plus rigoureuse et la plus arbitraire de l’univers, voilà qui parait, au premier abord, une de ces inconséquences si ordinaires au gouvernement napolitain. Mais de même que l’illustre Filangieri était à la fois l’homme le plus sérieux et le plus gai de son temps, M. Bianchini cumule avec un plein succès la position de philosophe candide et celle de geôlier.

Quoi qu’il en soit, dans l’entrevue que j’eus avec lui, il se montra homme d’esprit, plaisanta agréablement les jésuites, et m’octroya de la meilleure grâce l’autorisation de visiter toutes les prisons du royaume. Il mit à ma dispositon un inspecteur de police, attention délicate qui, tout en lui donnant l’avantage de paraître d’une extrême politesse envers moi, le mettait à même de me faire surveiller de très-près pendant le cours de mes observations.

Un certain nombre de condamnés sont déposés au rez-de-chaussée de la Vicaria. Ils attendent là qu’on les dirige sur les divers lieux de dé-

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lention où ils doivent subir leur peine. Les prévenus occupent le premier étage, dont j’ai visité toutes les salles. Leur élévation, qui, au point de vue sanitaire, serait convenable si elles ne contenaient que le nombre d’hommes réglementaire, est devenue insuffisante pour une agglomération d'individus qui, dans quelques-unes de ces salles, atteignent le chiffre de cent à cent cinquante; Le directeur de la prison, dont la cordialité frivole contrastait avec la nature de ses fonctions, m’a rappelé, il est vrai, que la Vicaria avait logé d’abord des princes, et que, sans nul doute, des prisonniers n’avaient pas besoin aujourd’hui d’une plus grande quantité d’air atmosphérique. Il oubliait de tenir compte de l’encombrement même sur lequel portaient mes observations.

Ces parois sont tous les mois blanchies à la chaux et le pavé nettoyé avec du vinaigre et du sel. Ce sont là des mesures d’hygiène auxquelles on a moins souvent recours dans certaines prisons de France. On y est, en conséquence, fort

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peu incommodé par les miasmes délétères dont j’avais entendu parler. Quant à l’aspect général, je n’ai rien trouvé de lugubre ni de répugnant, rien qui appelât une critique sévère sous le triple rapport de la construction, de la salubrité et du régime. L’alimentation m’a paru supérieure en qualité et en quantité à celle du bas peuple en général ; une cuisine est à la disposition des prisonniers, ce qui leur permet d’ajouter à leur ordinaire ce qu’ils tiennent de la générosité des visiteurs. Si les règlements étaient exécutés, je serais presque tenté de voir dans la Vicari.a une prison modèle.

Ces règlements ne m’ont paru absolument défectueux qu’en ce qui touche le mélange des condamnés et des inculpés. Chose étrange, ces derniers ne songent point à se plaindre de ce fâcheux et dégradant rapprochement. Les deux catégories s’accordent le mieux du monde. Tous passent, selon leur fantaisie, d’une salle dans une autre, forment des groupes entre eux, plaisantent et discutent, comme pourrait le faire

uoe réunion d’honnêtes villageois sur un champ de foire. Par-dessus tout, ils savourent les délices du far-niente.

Les jésuites ont introduit le travail dans les prisons, mais il n’est pas obligatoire à laVicaria. Les détenus ont à leur disposition un vaste promenoir, un peu sombre il est vrai, et un préau où la paresse des individus est telle, « qu’on y fait moins que rien, on n’y fait nulle chose. » Quelques-uns de ces messieurs se promènent, trois ou quatre s’abaissent à tresser des stores de jonc, et, si la couleur des vêlements, rouge pour les galériens, jaune pour les présidions, ne nous rappelait le lieu où nous sommes, nous pourrions nous croire transportés dans quelque paisible retraite où l’homme qui a renoncé au monde vient chercher un facile repos. La méprise serait d’autant plus excusable que les physionomies n’ont, en général, rien de repoussant ; on 11e remarquait que très-peu de ces figures farouches qui annoncent le meurtre et appellent la potence.

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J’ai traversé, toujours au rez-de-chaussée, une grande salle contenant les condamnés jugés par les tribunaux correctionnels, puis d'autres salles de moindre étendue où les prisonniers étaient répartis, non d’après leur degré de culpabilité, mais suivant certaines analogies de profession. Les perruquiers ont le privilège de n’èlre point confondus avec le vulgaire, une salle spéciale leur est réservée, et j’en vis quelquesuns qui exerçaient gravement leurs honorables fonctions sur la tète d’autres détenus.

On m’avait parlé, comme d’une chose épouvantable, des cachots où sont enfermés les malheureux condamnés par les cours criminelles.

Aussi n’est-ce point sans un certain effroi que j’ai vu tirer les énormes verrous de ces antres si redoutés et rouler sur ses gonds celte lourde porte au-dessus de laquelle semblent écrites ces sinistres paroles :

Per me si va nell’ eterno dolore.

Per me si va tra la perduta gente.

FT LFS NAPOLITAINS lil

Ma surprise a été grande à l’aspect presque confortable des appartements voûtés où je fus introduit. Ils étaient aussi proprement blanchis, aussi salubres que le reste de la prison. Mais les détenus n’avaient pas de bois de lit, et leur matelas de chanvre reposait sur l’asphalte. C’était la seule condition aggravante de ces cachots. Deux condamnés à mort et quelques ergastoii, ou condamnés aux fers à perpétuité, se promenaient paisiblement ou cherchaient à se distraire en regardant par les fenêtres le mouvement de la ville. Je demandai à l’un d’eux la raison de son incarcération.

« Je suis ici pour cause d'homicide , me répondit-il en souriant; j'ai tué deux de mes parents; mais croyez bien, Excellence, que je n’étais coupable que de complicité. Je suis trop puni de cette peccadille, puisque me voici au cachot depuis déjà plus de cinq ans. J’espère cependant échapper à l’échafaud, ma cause étant encore en appel. »

D’autres prisonniers se trouvaient dans le

même cas et attendaient depuis nombre d’années leur jugement définitif.

Les condamnés à vie ne se livrent à aucun travail manuel, comme si l’existence avait déjà fini pour eux. J’en remarquai pourtant deux qui écrivaient sur leur banc de pierre. Ils voulurent me lire, l’un des vers en l’honneur du roi, l’autre, un projet de réforme dans la marine, qui lui avait valu une commutation de peine.

Le parloir principal est sans nul doute la partie la plus curieuse de la prison. Séparés par une double grille, prisonniers et visiteurs s’interpellent bruyamment, gesticulent avec animation et se contemplent les uns les autres d’uu air de tendre sa lisfaction. Autantontrouvepeu l’expression du remords et des regrets sur le visage des condamnés, autant on rencontre peu celle du mépris ou de la pi lié dans les yeux de leurs amis, et surtout de leurs amies, dont l’empressement aurait même quelque chose de touchant en toute autre occasion. A Naples, le séjour de la prison n'a rien d’humiliant. Il y a spécialement deux

genres de délits qui ue sont point considérés comme déshonorants-: ce sont lés petits vols et les grands crimes. Ces derniers surtout ont le privilège d'inspirer un vif intérêt pour le condamné. On entend résonner ces mots : O caro

amico! .caro poveretto! La foule d’amis et de

parents qui viennent fraterniser au travers des barreaux avec les détenus prouve que ceux-ci, par leurs malheurs ou par leur courage, sont devenus pour eux des héros.

On est, d’ailleurs, péniblement impressionné par l'air de bonhomie et d'insouciante gaieté qui règne sur toutes les physionomies, sur celles des condamnés comme sur celles de leurs visiteurs, j’allais dire de leurs complices. 11 est évident que les uns elles autres sont absolument dépourvus des notions les plus élémentaires du bien et du mal. Que fait-on pour ramener dans une voie meilleure ces milliers de créatures humaines tombées dans la fange, pauvres déshérités quin'ont pas d'espérance parce qu’ils n'ont

pas de Dieu, et dont le tint toujours croissant

mine sans relâche les fondements de la société? Qu’a-t -on fait pour les retirer de leur dégradation? On a compté sur l’efficacité d’une répression sévère, plus propre à flétrir les âmes qu’à les régénérer. On devrait chercher si, au fond de ces âmes malades, il ne survivrait pas quelques sentiments d’honnêteté que l’on pût réveiller et encourager; mais on a trouvé qu'il était plus facile de châtier que de diriger et de convertir. Ce n’est pas que beaucoup de ces misérables ne se montrent très-dévots; mais on sait qu’un Italien peut voler et assassiner sans oublier pour cela un signe de croix, une génuflexion devant la madone et même une prière.

La prison de San-Francesco, située hors de la porte Capuana, est un ancien couvent de minimes dont les religieux furent expulsés par Murat. Cet édifice est aujourd’hui plus utilement employé : il sert à la fois de prison et d’hôpital général pour tous les détenus non politiques de la capitale et des environs. Il y règne un mouvement et une activité remarquables. Chaque salle est un atelier en désordre et assez mal tenu. Comparé à l’holel aristocratique de la Vicaria, il lui est inférieur sous tous les rapport. Je fus introduit par un jésuite, dont l’apparition semblait partout exciter la plus vive attention, A notre entrée dans chaque salle, le travail était

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interrompu, et les prisonniers, s'empressant autour du révérend père, lui baisaient la main et recevaient sa bénédiction. Je fus étonné, comme à la Vicaria, de Pair de soumission et de la facilité de contrôle de la foule qui nous entourait: Pour s’en faire obéir, les paroles ne sont pas nécessaires; un geste suflit. Tous ces scélérats n’avaient rien de terrible; ils ressemblaient plutôt à un troupeau de brebis sous la garde de leur berger. Sans doute, il ue faut pas trop se fier à cet extérieur débonnaire : la moindre étincelle suflit pour faire éclater une sédition; mais ces explosions sont rares èt promptement réprimées. Dans l'attitude des détenus, rien ne révèle la tristesse d'une condamnation. Lorsqu’ils sont fatigués d’un travail qui est facultatif, il se promènent, jouent entre eux, ou s’approchent des fenêtres, d’où la vue est très-récréative. Ils interpellent les passants et adressent des lazzi aux nombreux indigents du voisinage, qui n’ont pas comme eux le bonheur d’étre nourris et logés aux frais du gouvernement. Les détenus ont, de

plus, la possibilité d’amasser un petit pécule, les deux tiers du produit de leur travail leur étant attribués. Ils placent leurs gains, si bon leur semble, à une caisse d'épargne affectée spécialement aux prisons. Quelques-uns des prisonniers sont là depuis très-longtemps, attendant, non pas qu’on les juge, mais qu’on les expulse faute de place, comme cela est arrivé quelquefois. D’autres, dont la détention n’a souvent qu’une cause peu importante, sont oubliés; leurs témoins sont morts ou ont disparu ; personne ne poursuit ; mais ils sont détenus, on les garde. L’autorité croit qu’il y va de sa conscience. , .

A ceux, d’ailleurs, qui seraient mécontents de leur genre de vie, il reste les chances d’évasion, sans compter celle d elre mis en liberté par suite de quelque spéculation des directeurs ou employés des prisons. Ces spéculations consistent à relâcher secrètement certains condamnés, tout en continuant à les faire figurer sur les rôles et à percevoir le prix de leur entretien. Il y en a

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encore qui sont autorisés à sortir chaque jour de la prison pour se livrer à la mendicité dans les rues de la capitale. Ingénieuse combinaison qui double les bénéfices des geôliers. Je remarquai dans la cour quelques inscriptions; l’une contenait ces mots de la Genèse, qui contrastent avec la faculté de ne rien faire dont les prisonniers usent et abusent en vrais Napolitains :

In sudore vultns tui vesceris pane.

J’allais passer sous silence quelques braves gens qui se trouvent incarcérés pour avoir porté secours à d’intéressantes victimes qu’on dépouil- - laitou qu’on assassinait. Voici comment la chose se passe : j’en ai vu un exemple pendant mon séjour à Naples. Un malheureux marchand est poignardé devant sa boutique; les meurtriers prennent la fuite, les spectateurs du crime en font autant; connaissant les habitudes de la police, ils s’empressent de se soustraire à tout contact avec elle. Un passant, touché du pileux

état du blessé, s’approche de lui et le relève.

Sur ces entrefaites arrivent les sbires, qui, faute d’autre proie, s’emparent du bon Samaritain et le conduisent en prison. Il y est peutêtre encore, bienheureux si on le laisse vivre à l’ombre de ces murailles protectrices au lieu de le pendre ou de l’envoyer aux galères.

La grande salle de San-Francesco, occupée par les malades, ne présente pas un spectacle trop affligeant : des prêtres veillent à proximité de cette salle, prêts à y apporter les secours de la religion ; j’y vis aussi quelques membres de différentes confréries qui se chargent de donner aux condamnés des vêtements et tout ce qui peut adoucir leur sort. Ces sociétés pieuses sont tout à fait conformes à l’esprit populaire; elles jouissent de grands privilèges, qui vont jusqu’au droit de demander grâce. Il en est qui ont pour

objet de procure’r des défenseurs gratuits aux pauvres; mais elles ont donné lieu à des abus qui ont beaucoup ébranlé la confiance dont elles jouissaient autrefois.

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Après les deux grandes prisons que je viens de nommer, j’ai visité avec beaucoup d’intérêt une maison fondée par des philanhtropes éclairés et prévoyants. L'Instituto artistico est une très-utile annexe des prisons, une école d’arts et métiers réservée aux enfants et aux jeunes gens qui ont subi une condamnation. J’en ai vu près de quatre-vingts exercer toutes sortes de professions, depuis la typographie jusqu’à la menuiserie. Les tailleurs confectionnent les vêtements de leurs compagnons de réclusion ; les tisserands fabriquent les étoffes et les toiles dont on fait usage dans la maison. A l’âge de vingt ans, époque à laquelle il doit quitter cet asile, le

détenu, capable de pourvoir à sa subsistance, est mis en liberté purement et simplement, ou confié à la surveillance d’un patron choisi par le directeur. Voilà, certes, une prévoyance et un souci de l’avenir auxquels je rends un hommage d’autant plus sincère que ces traits sont fort rares à Naples.

Les jeunes détenus forment un corps de musique qui ne manqua pas de me donner des preuves de son savoir-faire. Ici, la musique est partout, dans la rue comme dans les salons, dans les églises comme dans les hospices et dans les prisons. Les jours de fête, ce corps de musique parcourt la ville en sonnant des fanfares et en excitant, par l'éclat ridicule de son uni- „ forme, l’envie de toute la jeunesse en guenilles.

Le P. Cotinelli, vieillard presque centenaire, à qui on doit l’initiative de cet institution et de beaucoup de changements heureux dans l’organisation des prisons, dirige encore Ylnstituto artistico avec l’affectueuse intelligence d’un bon père de famille.

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On m’invita à assistera une cérémonie célébrée à l’établissement de Santa- Maria d’Agnona. Toujours conduit par mes révérends pères, j’entrai dans un palais élégamment décoré ; on me fit visiter de vastes dortoirs pavés de briques en mosaïque et dont les plafonds sont peints à fresque. Des fleurs et des feuilles de laurier jonchaient la grande cour et les couloirs, que le soleil inondait de sa joyeuse lumière. Sous les spacieux portiques, on voyait, rangées autour de tables bien servies, plusieurs centaines de femmes aux costumes pittoresques et parfois recherchés, dont la gaieté, quoique un peu bruyante, paraissait être du meilleur aloi.

Le service de ces tables était fait par des dames en toilettes élégantes, appartenant à la noblesse elles semblaient prendre à leur rôle le même plaisir qu’un enfant à des jouets dont il n’a pas encore eu le temps de se lasser. Les bons pères, affublés de tabliers blancs, remplissaient l'office de cuisiniers, et nos grandes damés transportaient les plats, tandis que Son Éminence le cardinal archevêque passait le long des tables en adressant aux convives des sourires et des bénédictions. Ou se serait cru au milieu d’une communauté religieuse en fête, et personne n’aurait pu supposer qu’il avait sous les yeux l’intérieur d’une prison ! •

Je questionnai quelques détenues, qui, à en juger par leurs réponses, parurent s’amuser de ma curiosité. Il va sans dire qu’elles étaient toutes innocentes etvictimesdela malveillance d’une police soupçonneuse. Une seule m’avoua qu’elle avait été incarcérée pour cause de rixe; elle ajouta, avec une certaine fierté, que, dans la lutte, elle avait porté les meilleurs coups et

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cassé quelques dents à une rivale détestée.

« J’avais une rivale! » répétait-elle. Jamais actrice jouant Phèdre au Théâtre-Français ne mettra dans ces trois mots autant d’accent et de passion que la prisonnière de Santa-Maria. Je regrettai de ne pouvoir faire pour cette malheureuse ce que le prince de Condé avait fait jadis pour un forçat aussi sincère que coupable.

J’assistai à un exercice religieux; l’archevêque officiait. Le discours, prononcé par un jésuite, était rempli de sanglots; des invocations à la madone et à tous les saints, des descriptions de la fournaise ardente en faisaient tous les frais. Les larmes de l’auditoire répondaient à celles du jésuite avec assez d’abondance pour éteindre les flammes dont le menaçait l’impétueux prédicateur. Mais à peine le discours fut-il terminé, que l’attitude des prisonnières montra que toute trace de ces terreurs avait disparu de leur esprit, et probablement aussi de leur conscience. Rien ne peut donner l’idée de cette prodigieuse mobilité d’impressions.

Les jésuites conviennent que la réclusion ne doit être considérée que comme un moyen d’action sur les consciences, comme un temps que la religion peut mettre à profit pour régénérer les cœurs; mais les faits ne prouvent que trop l'inefficacité des moyens qu’ils emploient pour atteindre ce but. Le nombre considérable des récidives en est à lui seul la triste démonstration. Jusqu’à ce jour, je le répète, le dévouement desrévérends pères n’a réussi à introduire dans le régime des prisons que des améliorations matérielles. Quant à la condition morale des détenues, les résultats obtenus se bornent à la séparation des différentes catégories de condamnées et de prévenues, et aux obstacles apportés à la propagande corruptrice des individualités les plus dangereuses; encore ces deux dernières mesures n’ont-elles été réellement appliquées qu’à Santa-Maria d’Agnona.

Dans cette prison, je trouvai de nouvelles preuves de la lenteur interminable des procédures. Plusieurs des prévenues y étaient en-

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fermées depuis sept ou huit mois, quelquesunes même depuis une année entière, sans que leur cause fut encore instruite. On hésitera, du reste, à les plaindre lorsqu’on saura qu’il arrive fréquemment qu’au moment d'être mises en liberté, elles sollicitent comme une faveur Pautorisation de prolonger leur séjour dans cet établissement philanthropique d’un nouveau genre.

J’ai été scandalisé, je l’avoue, des enfantillages et de la charité frivole des nobles dames napolitaines, des fleurs répandues sur le sol et des sourires du cardinal. Tout cela m’a paru déplacé en un tel lieu. Que réservera-t-on pour le malheur honnête, si on traite avec tant de sollicitude des prostituées et des criminelles? N’est-il pas à craindre que, par cet empressement, on ne trouble le sentiment moral au lieu de l’éclairer? Les malheureux que la justice des hommes est dans la nécessité de punir ont sans doute des droits à la charité chrétienne; mais il faut que cette charité soit exercée de manière à

relever les âmes et à sauvegarder le respect dû aux grandes notions delà moraliléhumaine. La charité exercée sans discernement envenime les plaies de la société au lieu de les guérir.

Je visitai encore quelques autres prisons, notamment celle de Santa- Maria Apparente , lieu de détention des prisonniers politiques. Leur nombre s’élevait à trente ou quarante.

Tous se plaignaient, ou de n’élre pas jugés, ou d’être des victimes de la police, et j’ai tout lieu de croire que plusieurs disaient vrai. Mais aucun ne s’est plaint sérieusement du régime auquel il était soumis. «

Je ne voudrais pas, à coup sur, recommander les prisons napolitaines comme un séjour enchanteur et la Vicaria comme un Eldorado.

Je n’ignore pas que dans quelques lieux de réclusion, à Monte-Sarchio par exemple, sont des cachots sombres et humides et de lourdes

chaînes réservées à certains prisonniers politiques; mais il n’en demeure pas moins avéré pour moi que, dans les prisons les plus impor-

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tantes, telles qne la Viearia et San-Francesco, on ne retrouve plus aujourd'hui aucune trace des tortures et des cruautés si souvent et si injustement reprochées au gouvernement actuel. Je tiens avant tout à rendre hommage à la vérité ; n’ai-je pas signalé assez de mal pour avoir le droit de parler un peu du bien ? Ce n'est point, eu général,- la sévérité de leur Tégime qu’on peut reprocher aux prisons napolitaines, c’est plutôt par l’excès contraire qu'elles sont défectueuses. Là, comme partout ailleurs, on rencontre une absence complète de discipline cl une déplorable insouciance. De là ces détentions préventives sans raison et sans fin ; de là le mélange des prévenus et des condamnés ; delà, enfin, l'homicide lenteur des enquêtes.

Les prisons de Naples suppriment les coupables sans réprimer la faute; elles sont un fait matériel, mais ne sont revêtues d’aucune portée morale; elles n’ont pas le privilège d’inspirer celle terreur salutaire qui, en d’autres contrées, est à elle seule un puissant moyen préventif.

Aux abus signalés plus haut il n’y a d’autre remède que des abus pliis criants encore. Ontils la bonne fortune de compter parmi leurs amis des prêtres ou des généraux, les coupables comme les innocents sont à peu près sûrs de se tirer promptement d’affaire. A Rome, ce sont les cardinaux qui se mettent en travers de la justice; mais, ici, le système est perfectionné et ses ressources sont plus étendues : c’est la soutane et l’uniforme qui s’arrogent le droit d’épargner aux magistrats une bonne partie de leur besogne, et qui font pencher la balance de la justice en y jetant le bréviaire ou l’épée.

RELIGION, MIRACLES

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