‹ Naples et les napolitains Theodore VernesChapitre 6 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Si les institutions, en général, n 'exercent pas sur les mœurs des Napolitains une influence bien - marquée, il n’en est pas de même de la religion, qui agit à la fois, et par des moyens divers, sur les individus, sur-les familles et sur la société tout entière. Ici, c'est l’esprit catholique et clérical qui domine et gouverne, et qui, par eonsé-

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qucnt, doit assumer en grande partie la responsabilité de l'état de choses actuel. C’est lui qui, depuis des siècles, a travaillé avec le plus d’opiniâtreté à rabaisser le niveau des caractères et des intelligences. Sans doute il n’opère plus à l’aide des procédés du moyen âge ; il ne tue plus les individus, il se contente d'énerver les âmes. Loin de réprimer le penchant des Napolitains à l’idolâtrie, il leur a laissé leurs pratiques païennes et mythologiques ; il a fasciné les yeux et endormi les consciences, de telle sorte que le peuple s’occupe fort peu de Dieu. S’est-il même jamais demandé si Dieu existe? A-t-il jamais cherché à se rendre compte si tel culte est raisonnable et utile? Cela est bien douteux. Il n’a de ferveur religieuse que pour la madone et quelques saints, ses dieux pénales, auxquels les plus pauvres lazzaroni consacrent une petite lampe qui brûle jour et nuit.

Aussi ne doit-on pas s’étonner de l'impression fâcheuse que le voyageur emporte trop souvent de ces contrées. Il a été choqué de ce mélange

de torpeur morale et de vivacité mondaine, d’artificieuse souplesse dans les caractères et de démonstrations de franchise et de probité. Il a été péniblement affecté par cette physionomie populaire si mobile, si pleine de contradictions, et dont les défauts les plus saillants portent le stigmate de l’ignorance et de l’obscurantisme clérical.

Et qu’on ne croie pas que l’aveuglement spirituel et l’usage du trompe-l’œil de la superstition soient seulement l’apanage des classes subalternes; on se convaincra du contraire en lisant le jugement suivant d’un écrivain qui, quoique étranger, s’est parfaitement identifié avec l’esprit du pays. Ultramontain quant aux opinions, il se console aisément des misères morales et matérielles que j’ai signalées, et il y voit de splendides compensations.

« A peine, dit-il, pénètre-t-on dans Naples, que le véritable caractère des habitants se révèle au voyageur. A chaque pas, on découvre de nouveaux témoignages de la foi religieuse. Les sta-

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lues de la Vierge et des saints forment l’ornement de toutes les places publiques... A l’angle de chaque rue, une niche abrite le saint sous le patronage duquel ses habitants sont placés... Dans les rues de quelque longueur, ces niches se multiplient, et ce qui est plus remarquable encore, c’eslqu’indépendammentde ces marques de foi et de piété, à l’intérieur des magasins les plus riches comme des plus humbles boutiques, on voit, en face de la porte d’entrée, l’image de la Vierge ou d’un saint entourée de fleurs et, le soir, éclairée de bougies ! Ces témoignages qui , de toutes parts, proclament la vivacité de la foi religieuse des IVapolitains, ont été pourtnoi, — ajoute notre auteur, — comme autant de garanties qui m’ont rassuré contre les calomnies répandues avec tant de persévérance contre cette bonne population. »

Celte naïve déclaration n’offre pas, il faut en convenir, des garanties bien sérieuses ; car, pour peu qu’on approfondisse cette importante question, on s’apercevra que ces signes extérieurs

décèlent plutôt un misérable fétichisme que la vivacité du sentiment religieux, et qu'ils n’ont aucun rapport avec la véritable foi chrétienne et la régénération individuelle. On reconnaîtra, avec tous les observateurs un peu attentifs, que les populations chez lesquelles ces signes se multiplient sont précisément celles où l’on trouve le moins de respect pour la propriété et la vie d’autrui, celles aussi où l’absence absolue de principes et d’instruction entraîne fatalement la dissolution des mœurs. Le bas peuple de Naples, comme celui des Abruzzes et des Calabres, est la preuve vivante de ce fait. Personne n’ignore que, chez ces populations, les plus mauvaises mœurs et les habitudes de meurtre et de pillage s’associent à des pratiques de dévotion sans nombre comme les saints dont on se dispute le patronage. On sait que la vénération de ces braves gens pour lés saintes images ne connaît pas de bornes, et que le plus grand témoignage qu’ils leur en puissent offrir consiste à leur attribuer une part dans les vols dont ils se sont

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rendus coupables. Il n’est pas rare de voir un saint se trouver ainsi receler les dépouilles de quelque malheureux voyageur. Ingénieuse façon de forcer le ciel à pardonner nos crimes, que de l'en rendre complice ! On leur a enseigné une religion se résumant en quelques signes de croix, ' en génuflexions et en monotones glapissements; mais que leur a-t-on dit de l’Évangile et de leur âme? Rien, ou à peu près l ien ; si bien que leur conduite n’a d’autres mobiles et d’autres règles que les plus mauvais instincts et les aberrations d’un fanatisme impuissant. Il semble que les efforts des prêtres n’aient pour but que de maintenir cette espèce de mythologie cléricale dont je parlais tout à l’heure. Parmi plusieurs exemples, je citerai le contenu d’un avviso sacro publié à l’occasion de la catastrophe qui venait de répandre l’épouvante dans le royaume :

« Il prodigioso S. Emiddio a falto questo grau miracolo... Lors du tremblement de terre du 16 décembre, Naples allait être réduite en ruines; mais, en cet instant suprême, les fidèles

habitants élevèrent des yeux et des bras suppliants vers saint Emiddio. A peine avaient-ils fait entendre leur prière, que la grande ville était sauvée. Tout l’honneur de ce prodigieux miracle devant être attribué à ce saint puissant, les fidèles sont invités à venir lui rendre grâce dans l’église dont il est le bienheureux patron. »

Parlant de cet avviso à un chanoine de la cathédrale, j’appris que saint Janvier s’était grandement formalisé des prétentions d’un rival moins populaire que lui , et qu’il avait déclaré que le salut de la capitale était son ouvrage et point du tout celui de saint Emiddio ou d’autres saints qui cherchaient à se faire honneur de cette action surnaturelle. Chaque église se prévaut ainsi de mérites imaginaires pour attirer sur elle l’attention du public dévot, et celui-ci ne s’occupe pas plus de concilier ces conflits qu'il ne cherche à comprendre comment chacune des nombreuses madones , dont on vénère les images sous des noms si variés, a le pouvoir

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de faire tels ou tels miracles que ne peut point opérer la madoue voisine.

Toutefois, si les prêtres travestissent ainsi le christianisme et dérobent avec soin l'Évangile à tous les regards , c’est sans doute pour s’épargner la peine d’aller chercher dans l’Écriture des révélations ques les saints leur fournissent sans intermédiaire. On assure, en effet,- que’ plusieurs des images auxquelles je viens de faire allusion ont fait connaître par des Signes évidents la volonté du ciel. On montre, à Saint- Dominique-Majeur, le crucifix qui dit un jour à saint Thomas d’Aquin : Bene scripsisti de me, Thoma ; quam ergo mercedem cupis ? et auquel Thomas répondit ! Non aliam nui te ipsum. La légende affirme que ce saint homme était alors en extase, et que la ferveur de son zèle était si grande, qu’elle le soutenait en l’air à trois pieds de terre,, comme saint Cuperlin.

Dans l’église des Bénédictins , un autre crucifix eut aussi, dit-on, une assez longue conversation avec son lieutenant, le pape Pie V. On

n’est pas certain que celui de l’église des Carmes ait parlé; mais il n’en est pas moins miraculeux, puisqu’il baissa la tète à l’approche d’un boulet de canon qui allait la lui emporter, lors du siège de Naples par Alphonse d’Aragon , en 1459. .

I/ôglise de Saint-Agnello est plus favorisée que celle des Carmes; non-seulement elle peut offrir à la vénération des fidèles un .crucifix qui parle, mais elle possède encore une image de sainte Marie d’intercession qui a eu souvent de pieux entretiens avec la béate Jeanne, mère de saint Agnello, et avec saint Agnello lui-mêine. On peut citer encore la madone de l’église Saint- Paul : témoin d’une action condamnable, elle fit entendre un soupir, baissa les yeux , et disparut du palais où elle se trouvait, pour se transporter invisiblement dans la chapelle où on peut la contempler aujourd’hui. Ce n’est pas, du reste, dans les temps modernes seulement que de semblables choses sont arrivées ; on se souviendra, entre autres merveilles qui présagèrent à

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Rome les horreurs du triumvirat, que plusieurs statues firent paraître divers signes d’effroi et qu’il y eut un bœuf qui parla. On ne fut pas sans doute moins étonné, sous Caligula, quand la statue de Jupiter, qui était à Olympie, fit de sigrands éclats de rire, que ceux qui la démontaient pour la transporter à Rome s’enfuirent tous effrayés et abandonnèrent leur ouvrage.

Il est fâcheux que ces enseignements miraculeux soient parfois contradictoires. On l’a vu récemment, lors des débats des scottistes et des thomistes touchant l'immaculée conception dé la Vierge. Les premiers, outre les divers arguments qu’ils mettaient en avant, s’appuyaient encore sur une déclaration de sainte Brigitte , qui tranchait à peu près la question. Malheureusement pour eux, sainte Catherine déclarait tout le contraire. Selon elle, la Vierge avait été positivement conçue dans le péché comme les autres femmes, de sorte qu’on vit les thomistes la révérer autant que les scottistes en faisaient peu de cas.

Une religion. qui possède tant de moyens de révélation directe et orale a le droit de n’attacher que peu de prix à la révélation transmise par l'Écriture. Aussi, à Naples, la Bible estelle presque aussi peu connue des prêtres que des fidèles. Le clergé, d’ailleurs, a d’excellentes raisons ponr perpétuer celte ignorance et alimenter la crédulité des peuples au moyen des miracles qu’il fabrique; car, ainsi que l’écrivait Voltaire, « l’Évangile purifié ne donne ni croix pastorales, ni abbayes, ni commanderies, ni chapeaux de pourpre, et ils trouvent tout cela fort bon, » nonobstant les déclarations de plusieurs docteurs de l’Église et spécialement de

saint Thomas d'Aquin sur le mérite singulier de la pauvreté et de l'humilité absolues.

On n’ignore pas. qu’avant la Révolution la moitié du royaume appartenait aux congrégations religieuses, et que le privilège exorbitaut dont elles jouissaient de se faire céder dans les villes toutes les maisons contiguës à leurs propriétés les avait mises en possession d'une grande partie des cités les plus importantes. C’était la loi de Expropriation forcée érigée au profit des communautés. Ces privilèges ont été abolis; mais le clergé, aussi hardi qu’adroit, a su se ménager des moyens d’existence qui expliquent le nombre et la richesse des églises et des couvents. L’exploitation de l’ignorance et de la crédulité ne s’est point arrêtée dans son développement. Elle a continué à être pratiquée par des hommes qui ne craignent pas de prendre le masque de la sainteté pour assurer le succès de leurs manœuvres intéressées. De ces fraudes pieuses, les miracles dont je viens de parler, ceux surtout dont il sera question tout

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à l’heure , ne sont pas les moins productives.

.Plusieurs consistent à évoquer les morts pour en imposer aux vivants. On a retracé partout les épouvanlements de l'enfer, non pour engager les hommes à sanctifier leur vie, mais pour les contraindre à laisser en mourant une somme que l’Église doit employer au salut de leur âme. Chaque année, des fuissions de liguoristes et de différents ordres parcourent le pays pour prêcher et confesser les bonnes gens des campagnes. Prévoyant le cas où quelque voleur se glisserait parmi leurs pénitents, les honnêtes religieux dressent à l’avance une sorte de tarif de confession qui leur permet, sans trop de difficultés, d’absoudre les voleurs comme les autres pénitents , et de renvoyer tout le monde la conscience nette. Avec le sindulgences, ils vendent les dispenses de mariage, l’autorisation de faire gras les jours maigres, le privilège d’avoir des chapelles et des reliques-; ils vendent surtout le purgatoire, source Intarissable de reve-

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nus; ils vendent les messes en détail, à prix débattu comme dans un marché public, et, pour plusieurs centaines qu’on leur a payées, ils n’en célèbrent qu’une, la disant à l’intention de tous leurs clients.

Ils spéculent sur la charité au point qu’une œuvre pie n’est plus que de l’ostentation. A Naples, voici comment on procède. Une procession de prêtres, de moines et de soldats parcourt les rues en frappant à toutes les portes. Argent, objets en nature, elle reçoit tout. Des maisons où l’on donne peu, les quêteurs s’éloignent en silence; devant celles où on a rencontré un peu plus de générosité, ils tirent un ou deux coups de fusil ; mais, si l’on s’est montré libéral, la confrérie ordonne un véritable feu de peloton. C’est bien là une charité qui ne s'exerce qu’en vue du bruit qu’elle va faire.

Dans les idées et les pratiques du clergé napolitain, la vérité se mêle et se confond si bieu avec Terreur, qu’il semble avoir perdu les notions les plus élémentaires du juste et du vrai. De même que les moines se font un jeu sacrilège de fabriquer des fleurs et des ornements avec des ossements tirés des tombes de leurs frères, sans songer qu’eux-mêmes y descendront bientôt pour être convertis à leur tour en candélabres ou en manches de parapluies ; de même il ne craignent pas de consacrer dans leurs églises, en leur donnant des places d’honneur, des objets d'une origine et d’une sainteté plus que douteuses, tels que des cheveux de la

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Vierge, des tableaux de saint Luc, des fragments de l’invisible échellede Jacob, etc. Ces prêtres, se préoccupant peu d’inspirer une foi véritable, n’ont pas un moment la pensée qu’en assimilant les superstitions les plus ridicules aux vérités qui sont le fondement de la foi, ils mettent celle dernière en péril.

La plupart des églises de Naples ont été élevées sur les ruines de temples païens. Les débris de ces temples, colonnes, marbres, ornements précieux, apparaissent çà et là dans les édifices catholiques. C’est ainsi que les idées du paganisme surgissent sans cesse au milieu du rit chrétien et se mêlent aux principes actuels du sacerdoce.

Cette triste éducation populaire et les encouragements donnés à la superstition portent leurs fruits. C’est au point qu’on pourrait se croire transporté en plein moyen âge. On voit, par exemple, des femmes du meilleur ton invoquer la madone de telle ou telle église et lui promettre un vêtement neuf ou une parure, dont le

prix sera proportionné à l'importance delagràce

qu’elles sollicitent.

Pour les Napolitaines, la religion est une attitude, pour les hommes elleest moins encore : c’est une formule qui n empêche rien et qui même parfois autorise. Les Calabrais mettent dans leurs demandes moins de façons que les habitants de la capitale. L’année derrière, une extrême sécheresse ayant désolé leurs contrées, et le ciel ne se rendant point à leur vœux, ils n'imaginèrent rien déplus efficace que de mettre en prison les statues et les images de leurs saints les plus vénérés. Ils espéraient que celte humiliation rendrait leur intercession plus active. Il est des gens qui entretiennent des cierges devant la madone pour être favorisés à la loterie, la menaçant de supprimer leur offrande dans le cas où le sort ne leur serait pas favorable. D’autres font exécuter un petit concerto au pied de la madone par les pauvres zampognalori descendus des montagnes pour se livrer à cette singulière industrie. Ces dévots ne doutent pas que celle

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délicate attention musicale ne doive attirer sur eux des faveurs spéciales.

Qu’on ne croie pas cependant que cette maladie nationale soit incurable. Au milieu de cette foule abâtardie, on rencontre des hommes de cœur et d’intelligence; on en voit qui semblent éprouver le besoin d’une croyance plus élevée et qui ont conscience de l’insuffisance de leur culte. Mais ils sont comprimés et doivent se garder de s’ouvrir à leurs amis et à leurs familles. Ils seraient dénoncés, exilés peut-être; car, ici, l’Église absorbe la famille comme l’État absorbe le citoyen.

Il est permis de se demander quel effet pro-* duirait sur les Napolitains une religion simple et grave, faisant appel à la raison en même temps qu’à la foi, et de rechercher si leurs pratiques grossières et sensualisles ne pourraient pas être remplacées par un culte capable de produire le développement moral quelles entravent.

Leurs croyances actuelles ne laissent pas

d’être en harmonie avec leur existence tout extérieure et leur caractère impressionnable. Mais ne doit-on pas supposer qu’une religion purifiée ne tarderait pas à apporter à leurs dispositions et à leurs tendances des modifications profondes? Ces peuples ont eu jadis en partage une plus grande énergie physique et morale; ils ont empêché chez eux rétablissement de l’inquisition. Pourquoi une sève nouvelle et puissante, introduite dans les veines de ce corps épuisé par un régime débilitant, ne lui rendrait-elle pas la vigueur des premières années?

RELIGION, MIRACLES

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