MIRACLE DE SAINT JANVIER
Après avoir attiré l’attention sur les images saintes qui parlent, il me reste à passeren revue celles qui agissent. On verra, par leur nombre et leur importance, que Naples est vraiment la terre des prodiges.
NAPIÆS
Notons d’abord le miracle de saint Aspreno, dont la spécialité est de guérir les gens affligés
de douleurs névralgiques. Le patient introduit
sa tète dans une ouverture concave pratiquée dans le mur d’une chapelle spécialement consacrée au saint, et, si en la retirant il n'est pas délivré de ses souffrances, du moins n’en sont-elles pas aggravées. Les animaux ont aussi leur protecteur, qui est saint Antoine. A une certaine époque de l’année, on amène près de son église les chevaux de la ville et des environs pour y recevoir, du prêtre délégué à cet effet, une bénédiction qui les préserve de toute maladie.
Puis nous avons le miracle du sang de saint Jean, qui, aux yeux des fidèles, entre en ébullition au moment précis où on lit l’Évangile, et celui plus édifiant encore de l’église' del Carmine. Le roi et la cour s’y rendent une Fois l’an, et, en leur présence, sur la tète d’un Christ en ivoire de dimension colossale, on coupe des cheveux qui ont miraculeusement poussé dans l’intervalle d’une visite à l’autre. Ces précieuses dé-
pouilles sont ensuite distribuées à toute la noble assistance. C’est un puissant préservatif contre toutes sortes de calamités.
Mais le miracle le plus éclatant qui se produise à Naples, celui qui remue le plus vivement la fibre populaire, c’est le miracle de saint Janvier. Il se répète plusieurs fois chaque année depuis le xP siècle; la ferveur des fidèles, qui ne s’est jamais démentie, méritait bien celle persistance bienveillante du saint martyr à édifier, par un spectacle si étrangement surnaturel, la bonne ville dont il est le patron.
La liquéfaction du sang de saint Janvier elles cérémonies qui l’accompagnent ont été souvent décrites. Elles ont donné lieu à bien des appréciations. Les unes portent l’empreinte d’une piété exaltée et d'une superstition aveugle, tandis que d’autres ne sont que l’expression du doute ou d’une incrédulité railleuse. Les fanatiques et les philosophes ont tour à tour exercé leur verve sue ce sujet, et leurs divers récits donnent lieu à de piquants rapprochements.
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Une des plus anciennes relations de ce miracle est contenue dans « la très-curieuse et chevaleresque histoire de la conqueste de Naples par le tres-chrestien et Ires-victorieux roy Charles huictiesme de ce nom, » ainsi qu'il est dit ciaprès :
« Dimanche III e jour de may le roi ouyt messe a Sainct Genny a Naples qui est la feste de la grant eglise cathédrale ou il y eut grant assemblée de prélats tant cardinaulx evesques et autres preslats constitues en dignités. Et en icelle eglise fut montre au roy lechief de sainct Genny qui est une moult riche chose a veoir, digne et saincte. Quand le roy fut devant le grant autel, on alla quérir de son précieux sang en une grant ampoledevoirre et fut monstre au roy, et on luy bailla une petite verge dargent pour toucher ledict sang qui estoit dedans l’ampole dur comme pierre a ce que le roy le touchast de la verge dargent, la quelle fut mise sur lautel devant le glorieux sainct, incontinent commença a eschauffer et a amolir comme le sang dung homme
bouillant et frémissant qui est ung des grans miracles que on puisse veoir a présent, dont tout le peuple françois tant nobles que autres se donnoient granl merveille. Et disoient les seigneurs de Naples tant deglise que de la ville que par ce précieux ehief et sang avoient cognoissance de beaucoup de requesles envers Dieu, car quant ils faisoieut leurs prières si elles estoieul bonnes le sang amolissoit, et si elles uestoieut de juste requeste il demeuroit dur. Aussi par ce sang avoient la cognoissance de leur prince sil devoit estre leur seigneur ou non. »
Du reste, le bon roi Charles VIII saisit cette occasion de montrer au peuple napolitain que les rois de France avaient aussi le pouvoir de faire des miracles : « Il toucha les malades des escrouelles la deuxiesme fois qui fut belle chose à veoir mesmement a ung tel jour, dont la seigneurie de Naples se donnoit grant merveille. »
Dans d’autres narrations, nous voyons le comte de Perth, lord chancelier d’Écosse sous
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les Sluarts, verser des larmes d’attendrissement en contemplant le miracle.il s’abandonne à une pieuse joie en pensant que sa sœur, la comtesse d’Errol, à la vue de cette grâce divine ët spéciale, se sentira pressée de se convertir. Son compatriote Àddison ne porte point le même ju- * gement que lui sur cette opération ; il déclare sans détour qu’il la considère comme la plus insigne jonglerie qu’il ait jamais vue.
Mon opinion est, je l’avoue, de tous points conforme à celle d’Addison , cependant j’ai voulu prendre ma part de ces mystères, parce qu’ils donnent lieu aux scènes de mœurs les plus caractéristiques. Ils sont comme un reflet de ce ciel mythologique dont l'influence entretient dans les âmes un reste de ferment païen.
« Dans le couvent de Valloinbreuse, près de Florence, il existe une collection de toutes les images de la Vierge, telles que les ont diversifiées les dévotions particulières et les légendes locales ; collection faite par un bon moine jaloux de voir qu’on recuillit les images de Vénus, et qui avait
voulu, par un hommage rival, venger de cet homihage profane sa madone adorée (1). » En Italie, chacun ressemble à ce moine; chacun donne à l’image de la madone ou de quelque saint une place dans son sanctuaire domestique.
Toutefois, à. Naples, c’est saint Janvier qui prime tous les autres saints. Il domine dans les maisons comme au portail des églises. Son pouvoir est immense; il peut aller jusqu’à susciter ou contenir des émeutes. On s’en est même servi pour faire accepter l’éclairage au gaz, dont Le peuple ne voulait pas entendre parler. C'est pourquoi tous les gouvernements qui se sont succédé dans ce royaume ont cherché à flatter et à consolider cette utile superstition.
Dans la fête qui se célèbre sous nos yeux, l'accomplissement du miracle est destiné à rassurer les masses, encore émues des désastres récemment causés par le tremblement de terre. Aussi une foule compacte a-t-elle envahi laca-
(1) A (Opère. . T • ... -
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thédrale. J’éprouve quelque difficulté à parvenir jusque près de l'autel, dans une enceinte réservée aux personnes marquantes de la ville et aux étrangers. Ce n’est pas, je dois le dire, sans une certaine répugnance que j’assiste à ces pompeuses cérémonies de l’Église catholique. Comme les juifs de Rome qui n’aiment pas à passer sous l’arc de Titus, parce qu’il leur rappelle la destruction de leur nationalité, en marchant sous ces dais et ces bannières, sous ces brillantes décorations de théâtre dressées sur le chemin des processions, en considérant ces images dorées, tous ces objets matériels offerts à la vénération populaire, je songe involontairement que ce superbe étalage cache les ruines de la véritable Eglise du Christ. Tout ne me- rappelle-t-il pas, d’ailleurs, que je suis ici dans « le pays qui a autrefois infligé aux saints un cruel trépas et qui maintenant enseigne à trafiquer de leurs membres dispersés? »
Lorsque j’arrivai près de l’autel, le sang miraculeux de ^ainl Janvier venait d’être tiré du
sanctuaire secret où il est précieusement conservé. Un prêtre offrait la relique aux regards des assistants. Elle était renfermée dans une Boite en cristal surmontée d’une couronne d’or. La transparence de cette boite laisse voir deux fioles. L’une est vide, son contenu ayant été emporté à Madrid par Charles III ; dans l’autre est une matière opaque à laquelle la liquéfaction donne l’apparence du sang. Une riche balustrade sépare le prêtre des spectateurs, qui sont pour la plupart des femmes du peuple vêtues d’étoffes aux vives couleurs. Leurs traits expriment, ou une stupide indifférence, ou un fanatismegrossier. Quelques-unes versent des larmes de contrition et d’attendrissement, et poussent des .soupirs enflammés. Distraites par le moindre incident de leurs véhémentes aspirations, ces parentes de saint Janvier ressemblent à un acteur interrompu qui reprend tout à coup sa tirade et la physionomie de Son rôle. C’est un spectacle à la fois singulier et inquiétant que celle agitation tumultueuse suspendue seulement
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parles mouvements du prêtre. Celui-ci, tantôt approche la relique des lèvres el des fronts de ces énergumènes, tantôt la présente aux dévots introduits dans l’enceinte réservée, faveur qui excite le mécontentement du peuple lorsqu’elle s’applique à des étrangers. Les Napolitains sont convaincus que la présence de ces curieux peut porter préjudice à l’accomplissement du miracle; ils sont d’autant plus fondés à le croire, que ceux-ci, sans égard pour des susceptibilités bien naturelles, se permettent parfois des conversations et des gestes qui blessent les convenances.
Quelques heures se sont écoulées sans que le miracle se soit produit ; le peuple commence à murmurer; puis, des murmures, il passe aux cris, et enfin aux hurlements et aux injures, au milieu desquels on distingue ces expressions de prière et de menace : San Gennaro, io, credo! Bella testa, facta gialla! Mais, malgré ces procédés violents, ordinairement efficaces, rien 11e bougeant encore, les prêtres entonnent une lita-
nie à laquelle le peuple répond avec une ferveur incroyable. Ces prières frénétiques, succédant aux imprécations désespérées de tout à l’heure, offraient une saisissante image de la mobile \ivaeilé des impressions chez ce peuple à la fois indolent et enthousiaste, calme comme les eaux de son golfe ou terrible dans ses excès comme les torrents de lave qui dévastent ses campagnes.
Saint Janvier tient bon; les prêtres s'aperçoivent qu’il faut recourir, pour vaincre son obstination, à des moyens plus énergiques. Ils distribuent des cierges, un cortège s’organise, et, de la chapelle, le chef et le sang du saint sont transportés processionncllemcnt au maître-autel, sur lequel ils doivent être placés en regard l’un de l’autre. Pendant la marche du cortège, des femmes tendent leurs enfants vers la sainte ampoule, des, hommes versent des larmes de contrition, des infirmes sé traînent sur son passage et des vieillards pleurent en tremblant. Autour de l’autel se déploient toutes les richesses de l'E-
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glise. Les yeux soûl éblouis de ce merveilleux étalage qu’on a rehaussé, pour celle solennité spéciale, de l'exhibition des bustes en argent d’un grand nombre de saints : brillants objets dont le poids fait toute la valeur.
Partout resplendissent l’or et les couleurs; mais ces tentures de velours, ces draperies armoriées, ces ornements de toute sorte semblent plutôt indiquer un lieu de spectacle qu’un lieu de prière. C’est bien un spectacle, en effet, que nous y voyons, et cela sans étonnement, tant l’élément religieux en est absent. Que peuvent dire à l’âme cette grande bonbonnière de broderies rouges et vertes disposée près de l’autel, ces tribunes d’opéra et tout ce luxe d’occasion ajouté au luxe du monument? Je ne nierai pas que l’imagination n’y trouve son compte, et que la pompe du spectacle* la fumée de l’encens, les accords de la musique, ne produisent sur elle une impression qui ne manque ni de charme ni de grandeur. Mais je ne pense pas que l’émotion des sens soit précisément ce que l’on vient
chercher dans une église. Je la regarde comme un piège dans lequel on se laisse glisser doucement, enivré qu’on est de cette harmonie extérieure et de cette langueur agréable particulièrement propres à endormir les scrupules.
Le prestige disparait si, des somptuosités du chœur, le regard s’abaisse sur les assistants qui se pressent dans la nef. Là règne un mouvement confus. On se promène en attendant le miracle, on forme des groupes où les événements du jour sont le sujet de conversations souvent peu édifiantes ; les jeunes gens lorgnent les femmes; les moines, les abbés, les gardes vont et viennent sans se préoccuper le moins du monde des fidèles agenouillés qui semblent prier dévotement au milieu de cette bruyante cohue.
Dans la première partie du chœur, on remarque, à droite, deux princes napolitains en tenue de cour. Ils représentent le roi. A gauche, est rangé le sénat de la capitale, dont les membres sont comme enfouis dans leurs vastes perruques et leurs costumes bizarres, en partie conservés
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de la domination espagnole. Sur un signe de leur président, ees majestueux personnages tombent à genoux, puis se relèvent avec cette élasticité qui caractérise les dispositions et les habitudes de certains corps constitués.
Un voyageur raconte qu’il n’a pu voir sans pitié le sénateur de Rome monter au Capitole en perruque et en lunettes, et proclamer devant la foule attentive que le carnaval pouvait commencer. 11 aurait sans doute éprouvé le même sentiment en voyant les sénateurs napolitains jouer un rôle plus ridicule encore.
Pour couronner toutes ces splendeurs, voici le cardinal archevêque de Naples qui fait son entrée sous ces voûtes gothiques dorées et blanchies, toutes retentissantes de chants aussi désagréables à l'oreille que peu édifiants. 11 s’avance, suivi d’un cortège de camériers, de prélats et de chanoines. Toutes ces démonstrations sont peine perdue; Son Éminence constate par elle-même que le saint est demeuré inflexible; aussi de nouveaux murmures éelalenl-
ils de toutes parts; mais les prêtres, qui sont probablement dans le secret des résistances du saint, paraissent s’en inquiéter fort peu, et ils apaisent l’orage et les clameurs en offrant pour la troisième fois le sang précieux à la vénération et aux baisers des fidèles. Pendant une heure, le calme se rétablit, puis les imprécations recommencent au point que la nécessité du miracle devient de plus en plus évidente; alors les officiants s’approchent de l’autel à pas comptés et retirent la sainte ampoule du tabernacle, où, de guerre lasse, elle avait été déposée. Ils l’élèvent lentement et la présentent à l’assemblée surexcitée par une fanatique impatience. O prodige! la liquéfaction du précieux sang s’est accomplie ; le saint martyr s’est enfin montré sensible aux prières de ses fidèles, qui, à cette vue, paraissent saisis d’une sorte d’ivresse et font retenir l'immense cathédrale de leurs cris de triomphe et d’allégresse. Notons en passant que, pendant que la liquéfaction du sang de saint Janvier s’opère simultanément
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à Naples et à Madrid, à Pouzzoles, quelques gouttes du même sang, tombé il y a plus de quinze siècles sur la colonne où le glorieux martyr fut décapité, redeviennent également rouges et liquides. Le peuple en conclut que saint Janvier n’est pas mort, et qu’il ne peut mourir.
Je n’attendis pas la fin de ces bruyantes démonstrations, et je me relirai attristé et humilié de la dégradation religieuse dont témoignaient les manifestations étranges qui vcnaientd’attirer ma curiosité.
Il y a des pompes catholiques qui surprennent l'imagination. L’humble prière adressée à
F.T LES NAPOLITAINS
la madone, dans quelque lieu solitaire, sous la petite lumière qui lui est consacrée, peut aussi loucher un cœur de poêle. Mais il n’en est pas moins certain que, parmi les pratiques et les cérémonies religieuses répandues en Italie, il y en a beaucoup qui, suivant que l’esprit des assistants est léger ou sérieux, provoquent l’ironie ou inspirent des sentiments de tristesse et de répulsion. Cela est vrai surtout de la cérémonie -que je viens de décrire. Ici, la puérilité des moyens n’a d’égale que l’imprudence avec laquelle on se joue des choses divines. Ce qui peut surprendre, ce n’est pas qu’il se soit trouvé un audacieux inventeur de miracles , mais bien que, pendant une longue suite de siècles, un si grand nombre d’hommes, dont plusieurs ont été considérables par leurs lumières et leur position, aient pu croire à la nécessité de perpétuer une pareille imposture. Triste politique, et peu honorable pour l’humanité, que celle qui fait de l’hypocrisie un instrument d'ambition !
Dans l’exploitation des miracles comme en
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tant d’autres pratiques de l’Eglise romaine, le but des prêtres u’est que trop évident : entretenir la superstition pour affermir et étendre leur pouvoir. Du reste, ni les moyens ni le but n’ont le mérite de la nouveauté, et il est facile de s’assurer qu’en cela, du moins, le catholicisme n’a rien inventé. Si une démonstration était nécessaire, il suffirait de rappeler que, lorsque les Grecs voulaient honorer leurs dieux, ils leur offraient des statues et des tableaux comme on le fait aujourd’hui pour la multitude des saints qui a remplacé la multitude des dieux. On pourrait citer encore les ex-voto retrouvés en si grand nombre dans les temples de Pompéi et auxquels ceux qui remplissent les églises d’Italie ressemblent à s’y méprendre.
Puisque ces exhumations indiscrètes nous reportent vers les croyances de l’antiquité, constatons encore que, du temps d’IIorace, à Egnatia, ville disparue dont l’emplacement se trouve dans le royaume de Naples, il s’opérait un miracle analogue à celui de saint Janvier. Dans un
des lemples de cette cité, à l’occasion de certaines fêtes, l’encens se liquéfiait sans qu’il fut nécessaire de l’approcher dufeu. Cette tradition, du moins, a l’avantage de constituer au miracle de saint Janvier une origine, d’une vénérable antiquité. C’est ainsi qu’on trouve un reflet des prodiges du paganisme sur les imaginations du moyen âge et sur celles de certains peuples modernes. Ces reflets sont moins apparents en France que dans les contrées méridionales.
Aussi les ultramontains ont-ils toujours considéré les pays du Nord comme de nouveaux antres cimmériens. Ils y ont vu un soleil plus terne, des cérémonies moins éclatantes, et ils ont oublié qu’à Rome et autour d’eux s’étaient étendues les pires dçs ténèbres, les ténèbres de l’esprit.
Chose singulière ! Voltaire a défendu saint Janvier ! Il déclare que très-probablement les imaginations ardentes des climats chauds ont besoin de signes visibles qui les mettent continuellement sous la main de la Divinité, et que
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ces signes ne pourront être abolis que quand ils seront méprisés du même peuple qui les révère. Machiavel est du même avis en ce qui touche ces dévotions, parce que le culte quelles consacrent a pu être utilisé par divers gouvernements et qu’il a parfois prévenu des malheurs publics. Et cependant voilà des personnages qui ont donné des preuves non équivoques de leur peu de sympathie, on pourrait dire de leur aversion pour la religion chrétienne. Il est vrai qu’ils ne la considéraient que comme un moyen d’action sur les masses ignorantes. ..
En ce qui concerne l’utilité pratique de certains rites religieux, il est assez curieux de voir le clergé et les papes partager l’avis des coryphées de l’incrédulité. Pie IX lui-même a montré en mainte occasion le cas et l'application que l’on devait faire de certaines formules catholiques, objet de la vénération des peuples. Comme exemple, je rappellerai seulement ce qui se passa lors de sa rentrée dans sa capitale, au commencement des troubles de 1848. Le jour où l'on
attendait son retour, une foule immense sortit de la ville comme pour lui souhaiter la bienvenue. Mais cette foule ne larda pas à prendre une altitude hostile, et, s’animant par degrés, ne se fit pas scrupule de barrer violemment le passage à l’escorte papale. Le souverain pontife, péniblement surpris, demanda à connaître la cause de cette démonstration inusitée. « Parce que nous voulons que le gouverneur de Rome soit changé ! » répondit d’une voix plus ou moins cicéronienne un tribun populaire. Le pape, effrayé du ton de la demande et des signes d’effervescence qui se manifestaient contre lui, ne trouva. rien de mieux que d’avoir recours... à une bénédiction. Sur un signe de sa main, le peuple grondant, mais terrassé, tombe à genoux ; le pape le bénit, un peu lestement peut-être, et, profilant de l’humble position de ses sujets, tout à l'heure si redoutables, son escorte et lui partent au galop et se perdent bientôt dans un nuage de poussière. Ces moyens n’ont pas toujours
réussi à Pie IX ; néanmoins il a été plus heureux
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dans son exil qu’un de ses prédécesseurs, IJildebrand, qui s’était écrié sur les rivages de Naples : Dilexi justitiam et adivi iniquitatem ; ergo morior in exilio.
Quoi qu'il en soit de ces procédés divers, prétendus miracles ou bénédictions de circonstance, dont plusieurs ont malheureusement pour eux la consécration de l’usage et l’assentiment des siècles, je ne puis m’empêcher de penser qu’une „ Église qui consent à s’appuyer sur de pareilles manœuvres porte en elle un principe de mort et doit se résigner à rencontrer dans son sein, ou une foi qui ne s’adresse qu’aux formes, ou une incrédulité qui trouve sa source dans les moyens
mêmes par lesquels celte Église croit affermir son autorité. Ce dernier et déplorable résultat est plus saillant à Naples qu’ailleurs, à cause de la richesse et de la variété du répertoire ecclésiastique. Voici ce qu’a consigné à ce sujet l’évêque anglican Burnet dans la relation de son voyage en Italie, datant de près de deux siècles : « A la vérité, dit-il avec une naïve simplicité, il faut avouer qu'il y a à Naples plusieurs personnes d’esprit qui, n’ayant point d’autre idée de la religion chrétienne que ce qu’elles en voient chez elles, ne sont pas éloignées de n’en rien croire du tout; car, y trouvant diverses parties où la tromperie et la niaiserie paraissent manifestement, cela les porte à croire qu’il pourrait bien en être de même pour tout le reste. » Et il ajoute : « Leurs prédicateurs sont tout à fait pitoyables; je vis un jésuite allant à une manière de procession, lequel, quoique bien accompagné, ne laissait fias que d’appeler tous ceux qu’il voyait et de les exhorter à le suivre. Étant ensuite arrivé à une place où un charlatan
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distribuait ses drogues, il y prit place et y entretint le peuple bouffonnement, jusqu’à ce que, le charlatan s’étant retiré, il quittât aussi la partie, craignant que la compagnie, n’ayant plus que lui pour acteur, ne s’ennuyât et ne le laissât prêcher seul. »
Cette esquisse, peut-être un peu ironique pour un évêque, est encore aujourd’hui parfaitement exacte. Cependant l’Église romaine a plus que jamais la prétention de dominer les esprits et les consciences; elle est convaincue quelle a conquis et conservé dans le monde spirituel le pouvoir que la Rome païenne exerça sur le monde matériel. Il semblerait, à l'en croire, qu’il y ait toujours en elle surabondance de talents supérieurs et d’âmes héroïques; tandis qu’il n’est que trop certain que chez elle la dévotion est devenue métier, et que la pensée religieuse manque à un grand nombre de ceux qui y exercent le saint ministère. Si lé catholicisme a été doué d’une grande.puissance de vie, c'est qu’à l’origine scs racines ont plongé dans
l’Évangile. Mais l’arbre, en grandissant, au lieu de jeter ses rameaux vers le ciel, les a laissés s’incliner et ramper sur la terre.
L’élément évangélique ne suffisant plus à l’Église romaine, elle y a ajouté l’élément humain. Elles les a fondus ensemble dans l’intérêt de sa grandeur, et a établi son pouvoir dans le monde, autant sur ce qu’elle renferme de vérités que sur ce qu’elle contient d’erreurs. Habileté profonde autant que dangereuse, dont le but est de maintenir un difficile équilibre entre les éléments qui satisfont les besoins spirituels de l'homme et ceux qui flattent ses sens et son imagination.
L’importance de cet équilibre est sérieuse, car, si le spiritualisme domine, le catholicisme n'est plus lui-même; et, si le sensualisme prévaut à son tour, c’est la perle de la religion. A voir ce singulier mélange des choses du ciel et des choses de la terre, ces étranges accommodements avec Dieu, on pourrait croire que ce n’est pas le Christ qui a établi l'Église, mais l’Église
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qui a inventé un Christ à son image. On n’y entend plus qu’un faible écho de cette voix qui disait aux pêcheurs de Galilée : « Levez-vous, marchez et courez au bout du monde. » Ce n'est plus le fiat lux de la Genèse.
Loin de moi la pensée que, dans la nombreuse assemblée où je me trouvais tout à l’heure, il n’y eût quelques hommes d’une piété véritable, sincèrement attachés à la religion, qui adorent des symboles là où nous ne trouvons qu’une condamnable parodie, et qui voient une représentation solennelle des choses saintes dans ces pompes qui, selon nous, défigurent la majestueuse simplicité des vérités chrétiennes. Dans les classes supérieures, on est assez d’accord sur la nécessité d’une réforme générale; mais personne ne s’y prépare par une réforme individuelle. Il y aurait néanmoins de l’injustice, en jugeant ce peuple, à ne pas mettre dans la balance les causes permanentes qui agissent sur ses habitudes et sur ses mœurs. Son climat, les besoins de sa vive et mobile imagination, les
an
dispositions spéciales de son intelligence, plus prompte à saisir que disposée à retenir, plus ' éprise de l’éclat que de la profondeur, sont autant de circonstances atténuantes dont il faut lui tenir compte. Il faut lui tenir compte enfin de son amour du far-niente, s’alliant si bien à cette sorte d’activité fanatique qui le rend avide de légendes merveilleuses et de cérémonies où la poudre et les illuminations ont infiniment plus de part que le sentiment. On ne saurait mécoiLnaître, d’ailleurs, que, s’il redoute tout ce qui pourrait lui créer de fortes obligations morales, il a montré parfois qu’il ne reculait pas devant l’héroïsme et le martyre : efforts suivis, il est vrai, de promptes défaillances, lueurs vives qui ne font que passer en laissant après elles les ténèbres plus épaisses.
On se souvient peut-être de la véhémente boutade d’Alfieri sur la ville éternelle, « où l’on
ne rencontre, dit-il, que des visages amaigris,
marqués du sceau de l’oppression, une population lâche et paresseuse, un sénat orgueilleux
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et non libre, de riches patriciens encore plus sots que riches, des piètres que béatifie la sottise de leur prochain, une cité sans citoyens, des temples augustes sans religion. »
Plusieurs de ces traits ne peuvent que trop bien s’appliquer à Naples. Néanmoins* la Providence a si richement doté ces contrées, qu’on pourrait encore s'écrier en les parcourant :
« Heureux pays s’il manquait de maîtres, ou si ses maîtres avaient honte de manquer de foi! »