‹ Naples et les napolitains Theodore VernesChapitre 8 sur 12 · PRATIQUES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

PRATIQUES RELIGIEUSES

C’est pendant la célébration des fêles de Pâques que les habitudes et les pratiques religieuses des Napolitains se révèlent au voyageur sous leur aspect le plus caractéristique et le plus piquant. Les cérémonies de celte solennité mettent en relief un étrange assemblage, un pêlemêle incohérent d’usages superstitieux et de dévotions à demi païennes, œuvre des siècles et des

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passious humaines, sous lesquelles la vérité languit et s’étiole comme un arbre précieux que (les plantes parasites priveraient de sève et de lumière.

Les devoirs extérieurs du carême sont scrupuleusement observés; les églises sont, pour ainsi dire, assiégées jour et nuit. On écoule avec avidité les sermons des missionnaires; à la vivacité de leurs gestes, à leur ardeur inspirée, à leurs menaces ou à leurs pathétiques supplications, on répond par des gémissements et des larmes, par des témoignages d'intime et profonde affliction, et même par des évanouissements bien qualifiés , dont la réalité prouve sans réplique la contrition des pêcheurs. Quelques-uns de ces discours sont plus spécialement destinés aux classes élevées ; ils sont ordinairement prononcés par des jésuites ou des dominicains, et consistent en un certain nombre de lieux communs toujours les mêmes, revêtus d’expressions ambitieuses et couronnés par de pompeuses péroraisons. D’autres s’adressent au peuple ;

les capucins ou les franciscains qui les débitent adoptent des formes oratoires en rapport avec les habitudes de leurs auditeurs. Non contents d’invoquer les saints, ils interpellent le crucifix dont ils sont toujours munis, et ne se font pas scrupule de lui adresser des questions souvent burlesques et inconvenantes. Dans l’église Santa-Teresa, j’ai vu un gros capucin doué, malgré son embonpoint, d’une incroyable agilité, interrompre tout à coup son discours pour s’approcher d’une statue de la Vierge placée à sa portée; il se mit, avec un accent et des gestes intraduisibles, à solliciter son intercession pour une certaine classe de pécheresses qui se trouvaient dans l’église; comme apparemment la madone ne répondait pas assez promptement, le moine s’élance de nouveau vers elle et, la prenant dans ses bras, se met à redoubler ses supplications. Peine perdue! la Vierge reste muette. Alors il se tourne vers le peuple et s’écrie qu’elle refuse d’intercéder ! Sans doute, elle s’afflige de voir tant de pécheresses devant elle, et désire qu’on lui

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voile la face. » Et, sans plus de cérémonie, il relève une partie des vêtements de la madone et lui en couvre le visage. A ce spectacle, le peuple au désespoir, bien convaincu de la colère divine, pousse des cris déchirants; quelques femmes se roulent sur les dalles et s’arrachent les cheveux. Le capucin reprend la parole : « Pleurez, s’écrie-t-il, désespérez-vous, rien de mieux; mais surtout donnez à l’église! — Pourquoi faire? me demanderez-vous. — Cela ne vous regarde pas! Donnez toujours ; nous n’aurons pas longtemps encore la peine de prier pour vous. Encore deux soirées, poi pin riiente ! » ajouta le robuste et grossier personnage, en accompagnant ces dernières paroles d’un geste négatif napolitain aussi expressif que vulgaire. Aussitôt les gémissements cessèrent et les auditeurs recouvrèrent toute leur insouciante gaieté. Il en est des Napolitains comme de ces gens qui pleurent au théâtre sur des malheurs imaginaires. Leur émotion cesse dès que la toile est baissée.

Dans toutes les églises, à la péroraison de

chaque discours, j’ai retrouvé l'accompagnement des gémissements et des sanglots expiatoires : ces démonstrations sont de rigueur à celte époque. Les consciences peuvent se laisser troubler un moment; elles ont le reste de l’année pour se remettre.

Le jeudi et le vendredi saints, tout mouvement de voitures cesse dans Naples; la vie de cette bruyante cité parailsuspendue. On nous dit tout simplement que, le Sauveur étant descendu au tombeau, nous pouvons bien aller à pied ; mortification grande, en effet, fatigue singulière pour un peuple qui ne marche jamais. 11 est vrai que de cet usage espagnol d’aller à pied, institué à l’occasion de la plus imposante des solennités chrétiennes, il a fait une distraction et un divertissement. Sous prétexte d’accomplir ses dévotions dans sept églises, toute la population, eu habits de fêle, se rend dans la rue de Tolède, transformée eu une immense galerie accessible à toutes les classes de la société. On s’étonne de cette paisible et libre circulation sur un terrain

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d’ordinaire si bruyant et si dangereux pour les piétons. La nouveauté de la situation donne aux rencontres un piquant inaccoutumé. Chacun apporte dans cette élégante avenue, non les graves pensées que devraient inspirer ces jours de deuil, mais une gaieté fort mal appropriée à la circonstance, et qui contraste étrangement avec le but avoué de la fêle. On se cherche des yeux, les conversations s’engagent, les intrigues se nouent, les sourires et les gestes d’amitié se croisent avec le même entrain et le même abandon qu’aux galas de San-Carlo.

Autrefois, les femmes ne paraissaient ce jourlà dans la rue de Tolède que vêtues de noir; les Napolitains ont trouvé à ce costume un aspect, trop lugubre, et maintenant les couleurs les plus voyantes sont les plus recherchées. En des

temps plus heureux, le roi, suivi de toute sa famille, parcourait Tolède et visitait dévotement les sept églises ; aujourd’hui, dans son exil volontaire, il en est réduit aux chapelles solitaires de son palais de Gaëte ou de Caserle. Quelques

persone reale daignent cependant se montrer dans les rues; elles sont suivies d'une multitude émerveillée de voir des princes marcher comme de simples mortels : ce sont les dieux descendus de l’Olympe pour se promener dans les rues d'Athènes. Toutes les démarcations sociales, d’ailleurs, semblent avoir disparu ; partout règne un air de familiarité et de bonhomie qu’on ne retrouve pas toujours chez des peuples qui ont la réputation delre plusheureux et plus libres. Les stations habituellement occupées par les voitures le sont, ces jours-là, par des chaises à porteur, antiques monuments de la locomotion des siècles passés, fiers de recouvrer, ne fût-ce que pour quarante-huit heures, la considération dont ils ont joui autrefois.

L’aspect du tombeau, dans la plupart des églises, n’offrait rien de lugubre ; il était souvent reproduit avec des détails dignes du moyen âgé.

Une cérémonie qui parait impressionner vivement la foule est celle de l’enlèvement du voile

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funèbre dont la croix et le maître-autel sont recouverts pendant les heures des ténèbres. J’ai assisté , dans l’église des Jésuites, à cette cérémonie symbolique , qui se célèbre le samedi, et non ledimanche, comme l'exigerait la stricte observation des dates. Le vaste édifice était plongé dans l’obscurité; ou n’entendait que le chant triste et monotone des litanies psalmodiées par des êtres invisibles dans les sombres profondeurs de la nef. Tout à coup, sur les marbres, sur les doruresde la majestueuse enceinte, jaillissentdes flots de lumière; le voile fuuèbre tombe, laissant apparaître dans tout leur éclat le maître-autel et la croix resplendissante qui le domine. Les cloches sonnent à toute volée ; leur joyeux carillon se mêle aux détonations de l’artillerie placée devant l’église, pour annoncer au monde la victoire de la lumière sur les ténèbres.

Dans toutes les fêles se révèle le goût théâtral des Italiens. Il est rare qu'ils atteignent le beau idéal; presque toujours le clinquant leur suffit. Pendant les fêles de la Nativité, plus encore qu'à

celles de Pâques, ils donnent carrière à leur passion pour les oripeaux et les spectacles, où se complaît leur caractère superstitieux. Dans toutes les églises et dans la plupart des palais, on dresse une sorte de théâtre représentant des crèches entourées de grotesques paysages avec des groupes de bergers et de bergères sautant et folâtrant comme leurs troupeaux. On y voit figurer aussi des personnages et des animaux fantastiques, des villes avec des clochers, des soldats armés de fusils. Ordinairement, les figures sont en bois; elles dénotent un talent remarquable chez les sculpteurs de bas étage, si nombreux à Naples. On voit que le temps et l'argent ne manquent ici que pour les œuvres utiles. On sait en trouver pour les puérilités dont se composent ces fêtes et ces représentations. Il n’est pas jusqu’à Polichinelle qui n’y contribue; le jour des Morts, il joué au bénéfice des âmes retenues en purgatoire.

Après avoir pris sa part de ces divertissements plus ou moins religieux, chacun rentre chez soi

sans y rapporter une seule pensée sérieuse, une seule impression morale. Il ne faut pas s'en étonner, puisque, dans cette agitation et dans ces pompes, il n’y a pas le plus petit mot pour lame; tout est à l'adresse des sens. Les Napolitains n’en éprouvent pas moins ce sentiment de naïve satisfaction qui naît de la conscience du devoir accompli.

On a visité le saint tombeau; plus qu’en tout autre temps, on s’est agenouillé devant les images d’une multitude de chapelles privilégiées ; on a doublé ses offrandes à la madone et aux saints ; on s’est épuisé de fatigue par une marche inaccoutumée. Il faudrait être bien sévère pour ne pas convenir que de si dévotes démonstrations sont plus que suffisantes pour apaiser la justice divine et rassurer tant d'honnêtes gens sur leur avenir spirituel.

Parmi les usages religieux, les services funèbres sont ceux qui reproduisent le plus fidèlement les anciennes coutumes. J’ai eu occasion de voir celui du prince P. Torelli, frappé d’apoplexie dans sa voiture en revenant du bal de l’Académie. Ces morts subites, au sortir d’une fête, sont de bien terribles avertissements de la fragilité humaine. En 1800, le père de ce prince,

un des plus grands seigneurs de Naples, ayant pris le parti des Français et monté la garde au pied de l’arbre de la liberté, fut, au retour du roi Ferdinand, banni avec une partie de la no- blesse napolitaine. Un la Rochefoucauld en exil s’était fait cuisinier ; de société avec quelques-

uns de ses nobles amis, le prince Torelli ouvrit à Paris une boutique de macaroni. Sou fils, rentré à Naples, recouvra la fortune de sa famille. Sa générosité, unie à son mérite personnel, ont fait de sa mort un deuil public. Le corps avait été transporté dans une splendide voiture de gala à Sau-Ferdinando. L’Église était convertie en chapelle ardente; l’éclat de mille cierges resplendissait autour du catafalque ou se perdait dans la sombre et mystérieuse profondeur des voûtes. Le défunt reposait à découvert sur une sorte de corbeille dorée. Il était revêtu de ses plus riches habits, décoré de tous ses insignes; une légère couche de carmin habilement nuancée avait rendu à ses traits l’apparence de la vie. Ce peuple a une telle antipathie pour les idées sérieuses, qu’il farde jusqu'à la mort.

Par son immobilité de statue tombale, par son profond repos quidéjà portail l’empreinte de l 'éternité, le mort semblait protester contre le bruit et le mouvement tumultueux qui régnaieul autour de lui, contre ces chants d’opéra, cet

éclat des lumières et ces magnificences si déplacées sur le seuil d’une tombe.

Au milieu de cette foule agitée et différente, venue pour contempler un spectacle, je remarquai un pauvre vieillard qui sanglotait en sortant de l’église. Les larmes de ce pauvre homme honoraient mieux la mémoire du défunt que tant de splendeurs et de douleurs officielles.

Un autre jour, je fus témoin, dans la même église, d’une grande fonction consacrée à l’adoration du saint sacrement, la fête des Quarante heures. Le roi devant prendre part à la cérémonie en sa qualité de prieur de la congrégation

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des nobles, la police avait eu soin d’interdire au public l’entrée du temple.

Lorsque je me présentai à la porte, un aide des cérémonies m'interpella : Siete Inglese o Francese? — Francese, répondis-je; sans quoi, la porte restait close. Il est vrai qu’il y avait une ressource — 4a clef d’argent — triste expédient, surtout à l’entrée d’une église, et auquel je n’ai recours qu’à la dernière extrémité. Pour faire usage de la séduction, il faut supposer, chez l’homme qu’on veut séduire, un certain degré de dépravation morale trop commun en Italie, mais sur lequel on essaye de se faire illusion par respect pour sa propre dignité. Cette question : Siete Inglese ? pour le dire en passant, indique qu'il est des cérémonies religieuses dont on tâche d'exclure les Anglais à cause de leur attitude souvent peu respectueuse. C’est ce qui a failli me faire fermer l’entrée de Saint-Ferdinand et me priver de la vue de notre excellent roi. Sa Majesté Notre Seigneur, comme disent les fidèles Napolitains, était attendue de Gaëte. Toute la

royale congrégation se mêlait aux gentilshommes de la chambre, aux gardes du corps et autres officiers de la couronne. Chacun de ses membres était revêtu d’une longue tunique de toile blanche dont l’effet était véritablement burlesque au milieu des brillants uniformes derrière lesquels semblaient se réfugier ces moines d’occasion, si légèrement ou plutôt si grotesquement accoutrés. Se figure-t-on toute la noblesse de Naples en chemise pour la plus grande édification des fidèles! Si ce simple appareil est destiné à représenter la misère et la nudité morale de l’homme, tout est pour le mieux; mais quel est celui de ces faux moines qui ait jamais songé à ces questions peu réjouissantes? On a peine à comprendre comment des gens sérieux peuvent consentir à faire partie d’une pareille mascarade à propos de l’adoration du saint sacrement.

On s’aperçoit bien que la crainte du ridicule n’exercé pas ici le même empire qu’en France; chacun joue son rôle sans s’inquiéter de son voisin et se livre à un exercice machinal qui, pour

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les uns, n’esl qu’une habitude, pour les autres Un divertimento.

Un mouvement extraordinaire se manifesta bientôt parmi tous ces fantômes. Dehors, le tambour battant aux champs annonçait l’approche du roi. Sa Majesté fut reçue par la congrégation avec de grandes démonstrations de respect ; elle accueillit ces hommages multipliés avec une bienveillanceet une bonhomie qui n’annonçaient point l’àme d’un tyran. Le roi m’a paru avoir gagné beaücoup d’embonpoint : c’est peut-être ainsi qu’il entend le progrès. Il s’avança d’un air affable au milieu de cette foule empressée; mais, sous ces sourires majestueusement paternels, je crus remarquer une expression mal dissimulée degêne et de défiance. Comme sa police, il croit voir des assassins partout; non sans quelque raison, car on affirmait que, le malin même, quatre sectaires mazziniens, dont le dogme est d’égorger les rois pour gagner le ciel, avaient débarqué à Naples. Du reste, rien ne peut arrêter le roi dans l’accomplissement de

ses devoirs religieux; si son caractère n’est pas celui d'un héros, sa conscience du moins est celle d’un dévot. -

Durant la cérémonie, il se livra à de nombreuses génuflexions et fit montre d’un profond recueillement. Je ne veux point en contester la sincérité, malgré les apparences qui semblaient plutôt se conformer aux nécessités de l’étiquette que traduire un sentiment de sincère piété. Je n’ai jamais pu voir un souverain remplir les devoirs du culte sans éprouver pour lui une sorte de pitié. Les cérémonies auxquelles il prend part dégénèrent en un spectacle dont il est le principal acteur. Tout est réglé d’avance dans son attitude. L’étiquette lui a imposé ce qu’il a à faire, à quel instant il doit le faire ; comment il doit s’agenouiller, et comment se relever. V'aines formalités, qui asservissent aux lois du inonde les aspirations de l’âme, fatale élévation qui éloigne l’homme de son Créateur.

■Pendant la cérémonie, la garde royale accomplit ses mouvements avec beaucoup de précision.

C’est le propre des troupes napolitaines de manœuvrer dans les églises mieux que sur les champs de bataille.

A Naples, ou vit sur son balcon; on jouil, sans jamais s’en lasser, d’une vue radieuse. On s’eni- \ re des brises fortifiantes de la mer ; des parfums d’un printemps éternel qu’exhalent les jardins, dont les grands arbres toujours verts reposent les yeux du miroitement nacré du golfe; du mélodieux murmure des flots caressant la grève: du mouvement de tout un peuple qui s’agite gaiement au soleil. On respire avec délices cette

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atmosphère limpide, tout imprégnée de poésie et de langueur , et, si l’on se demande :

En moi qui t’a créé, plaisir de l’existence?

on seul au fond de son âme un élan de religieuse gratitude, sentiment qui est encore une jouissance, car il élève et sanctifie toutes les autres.

Beauté et variété des lignes, richesse du coloris, transparence de la lumière, le tableau est complet. De mes fenêtres, je puis faire un cours d’esthétique. L’art s’y trouve représenté par les coupoles et les palais, dont les proportions architecturales rappellent à la fois Gênes et les cités de l’Orient; la nature, par le golfe, nappe azurée qui s’étend joyeuse et brillante, et m’envoie ses rayonnements dorés au travers des poivriers et des chênes. Quant à la poésie, cette éclatante et grandiose perspective en est inondée. Elle s’y reflète partout, comme la vie paisible et insouciante des Napolitains se reflète elle-même dans ce paisible et radieux miroir de la Méditerranée.

On se prend à répéter ces vers des Méditations :

L’Océan, amoureux de ces rives tranquilles,

Calme, en baignant leur pied, ses orageux transports, Et, pressant dans ses bras ces golfes et ces îles, 1 De son humide haleine en rafraîchit les bords.

A droite, fuit la colline de Pausilippe; ses sinuosités verdoyantes et ses promontoires se couronnent de palais ou de villas, dont les jardins remplis de fleurs et d’arbres exotiques sont autant de vastes serres à ciel ouvert. Dans le premier repli de la colline, à l’entrée meme de la grotte de Pouzzoles, on distingue un mamelon sur lequel des ruines se confondent, par leur teinte grisâtre, avec la mousse dont il est revêtu. C’est la tombe de Virgile. C’est là que l’ombre mélancolique du poêle repose, à l’entrée d’un de ces sombres passages où sa muse guidait Énée descendant aux enfers. .Plus loin, apparaît la villa Angri-Doria, qui domine la mer. On dirait quelque temple de la Grèce païenne plauant comme

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ud spectre sur ces rivages. Plus loin encore, s’élève fièrement le palais de la reine Jeanne, dont le nom rappelle tant de chevaleresques actions et tant de crimes. Aujourd’hui, ses appartements en ruine n'offrent d’abri qu’à de pauvres pêcheurs exilés de Chiaja. J’oubliais de noter en passant Santa-Maria del Parto et la tombe du poëte Sannazar, superbe monument chrétien décoré de statues représentant Apollon et les Muses. C’est là une dissonnance à laquelle personne ne prend garde dans un pays où se rencontrent saint Jupiter et sainte Vénus. Au dernier plan, la villa Minutoli et celle du comte d’Aquila surgissent à demi cachées sous des massifs de chênes verts, de pins ombellifères et d’orangers. 11 ne manqne à cette perspective que quelques palmiers de plus. Avec sa taille élancée et sa tête inclinée comme celle d’un promeneur pensif, cet arbre sert à marquer la transition entre l’Europe et l’Afrique. Hôte étranger, sa présence annonce qu’on approche de la terre aimée du soleil.

Du côté opposé, se développent la brillante ligne deChiaja et les avenues fleuriesde la Villa^ Reale. Celte dernière est dominée, au levant, par le quartier de Pizzo-Falcone, blanche ville comme suspendue dans les airs avec ses dômes et ses palais à terrasse. Le château de l’OEuf (oeuvre de Jean de Pise), détaché du rivage, semble un vaisseau toujours à l’ancre ; il se profile pittoresquement sur les côtes vaporeuses de Castellamare et de Sorrente, dont le relief accidenté plonge brusquement dans la mer, à la pointe de la Campanella, pour renaître et dessiner à l’horizon les cimes bleuâtres de Capri. L’ile de Tibère flotte comme un nuage sur le ciel

brûlant; on dirait un fantôme qui se dérobe dans la brume du matin, puis secoue sa robe de vapeurs, et reparaît comme un voyageur capricieux, mais trop épris de ce beau golfe pour ne pas y revenir toujours.

Sur les rives du Léman, le regard du voyageur aime à se reporter vers les cimes majestueuses du mont Blanc. Près de cet autre Léman aux

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proportions plus vastes, à l'azur plus limpide, les yeux sont attirés par le Vésuve, noir anachronisme de lave jeté dans les campagnes riantes, forge fumante des Cyclopes, trouble-fête que Portici et d'autres villes prospères ont entouré d’une ceinture de palais, comme pour le désarmer par une marque de confiance.

Quelque magnifique que soit celte perspective, une source d’impressions plus délicieuses encore, c’est cette atmosphère tiède et partout lumineuse qui baigne tous les objets et semble les environner d’une blonde auréole. Voilà bien cet air plus pur qui, selon Virgile, « inonde les campagnes des champs Élyséeset les revêt d’une lumière de pourpré. » Les îles et les montagnes lointaines semblent nager au sein du rayonnement à la fois éclatant et doux de cet horizou méridional. La moindre vapeur qui s’élève de la mer prend un corps, et le regard indécis ne peut distinguer si ces diaphanes apparitions tiennent au ciel ou à la terre.

Aimer cette lumière, c’est aimer la vie. On

sent mieux ici qu'ailleurs l 'éloquence de ce cri de Gœthe mourant : « Plus de lumière ! plus de lumière ! » Nous sommes dans le pays des songes : les enchantements succèdent aux enchantements ; c’est une fête de chaque jour. Tout est si harmonieux dans cet immense tableau, tout y parait si bien à sa place, que sa vue n’inspire qu’un sentiment, celui d’une inaltérable félicité. Cette harmonie pénétrante et celte paix si douce sont un des caractères propres à la nature napolitaine : sous leur influence, la tristesse se calme, l'ambition s’apaise, les peines de l’âme s’émoussent. On s’abandonne à une sorte de ravissement dont le seul inconvénient est de produire l’engourdissement de nos facultés actives.

Cette langueur physique réagit sur les facultés de l’esprit; l’imagination, attirée par les choses extérieures, ne permet pas à lame de se replier sur elle-même. Continuellement distraits et absorbés par tant de douces sensations, où prendrions-nous le temps et la force de nousrecueil-

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lir et de nous étudier? S’étudier, cest travailler, et le travail serait mal venu à déranger ce calme lieto e delizioso où l’on s'assoupit mollement, ce charmant demi-sommeil du matin où les sensations flottent entre le songe et la réalité. La plupart du temps, les Napolitains s’ignorent eux-mêmes ; ils ont beaucoup de poésie et d’imagination sans le savoir. Leur soleil, qui active d'abord, puis ralentit la végétation, s’oppose aussi au développement de la pensée et de l’activité physique, sans rien ôter à l’esprit de sa vivacité superficielle et au cœur de son irrésistible spontanéité. On rencontre, sous ce climat, moins d’ambition tourmentée, moins d’àprclé à la recherche de la fortune. La misère n’y traîne pas à sa suite le triste cortège de souffrances qui l'accompagne ailleurs. On doit même y trouver un certain plaisir à faire vœu de pauvreté, si l’on en juge par la multitude des moines mendiants.

Si des régions aériennes j’abaisse les yeux sur le large quai qui se développe à mes pieds, le changement de scène est complet. Autant il y a de calme au loin, autant il y a de mouvement sous mon balcon. Le malin, en venant respirer les fraîches senteurs du rivage, je trouve mes voisins les lazzaroni établis dans la rue. Les enfants jouent sur les larges dalles, car d’école, il n’en est pas question ; les femmes causent en filant, ou se livrent à une sorte d'agitation qui lient toujours du far-niente. Il n’y a pas de coin du feu. Ce symbole religieux de la famille ; ce théâtre modeste des joies domestiques, les plus vives parce qu’elles sont les plus pures; ce

témoin journalier de notre existence intime est chose inconnue à Naples ; et, si le mot de Waller Scott était rigoureusement vrai : « Dites-moi comment un peuple se chauffe et jë vous dirai ce qu'est pour lui la famille, » à Naples, elle n’existerait pas du tout. Les hommes sont groupés sur la plage-. Ces fils de Masaniello tirent leurs filets, lentement, à leur aise ; leur vie entière s’écoule sur ce petit coin de sable. On n’a qu’à considérer leur joyeuse insouciance pour s’assurer qu’ils ne changeraient pas leur fortune contre celle de beaucoup de grands seigneurs dont les équipages roulent devant eux. Ces hommes primitifs, à peine vêtus, représentent l’état sauvage au milieu de la civilisation. Leur existence dans le quartier le plus brillant d’une grande ville est une de ces anomalies, un de ces contrastes singuliers dont ce pays abonde. Il en est de même de ces nombreux troupeaux de chèvres qui défilent malin et soir sans se préoccuper le moins du monde de l’effet qu'ils produisent au milieu des piétons et des voitures. Le

roi a essayé de se débarrasser des gens el des bêtes, mais ses louables intentions ont échoué devant l’opiniâtreté des uns et des autres. Nos pécheurs exilés à Bagnoli, nos pâtres consignés aux barrières ont arrêté sa voilure, se sont bravement jetés sous les pieds des chevaux, jusqu’à ce que ce roi débonnaire les eût réintégrés dans ce qu’ils regardent comme leur bien, le rivage et le soleil de Chiaja. Entre ces pécheurs, mes voisins sont, à tout prendre, les moins sauvages. L’habitude qu’ils ont de se mêler à la foule élégante des promeneurs et des équipages leur donne, relativement bien entendu, un vernis de gens comme il faut. Ceux de Sanla-Lueia ont déjà une allure plus pétulante et plus débraillée, mais leurs confrères de la.Mariuella sont les modèles du genre.

Leur réunion sur la plage est une sorte de fourmillement qu’on ne peut se figurer sans

l’avoir vu. Ils se défient des hommes civilisés ;

iis ne permettent même pas qü’on dessine leurs embarcations. C’est cependant sous ces haillons

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sordides que le priueipe du druil mouarchique a poussé ses plus solides racines. En France, la noblesse est légitimiste et le peuple à demi républicain; à Naples, c’est le contraire qui a lieu.

La noblesse a peu de goût pour les Bourbons ; le peuple Jes adore. On sait que les lazzaroni se sont montrés les fidèles sujets d’un roi qui s’é- , lait fait lazzarone (Ferdinand I er ), tandis qu'ils n’obéirent qu’en murmurant à un lazzarone qui selait fait roi (Murat). Ferdinand II, quoique d'un abord moins facile, affecte une grande familiarité avec le bas peuple, plus encore par goût que par calcul politique. Eu 1848, tous ces braves gens lui témoignaient leur, fidélité eu eriqut : A bas la constitution! et en lui demandant l'autorisation de piller la rue de Tolède habitée par les libéraux. Le peuple de Paris, en 1789, prenait le veto pour un impôt qu’il fallait abolir ou pour un ennemi qu'il fallait mettre à la lanterné; le peuple de Naples n'a pas, aujourd’hui encore, une idée beaucoup plus nette de la constitution.. Il ne fallut pas

moins, pour le contenir, que la présence du roi lui-même. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine et à grand renfort de pathétiques discours dans un langage inimitable, qu’il parvint à empêcher cette foule exaltée et trop fidèle de se porter aux derniers excès. C’est ainsi qu’on attribue aux rois sans génie le mérite d'actions louables qui étaient pour eux des nécessités de situation, de mœurs ou de préjugés.

Avides et paresseux en même temps, ardents et flegmatiques , défiants et bavards, superstitieux sans religion, interrompant une phrase sentimentale pour commettre les plus grandes atrocités, rendant au pouvoir et à la richesse une sorte *de culte servile, tel est le caractère de ces soutiens du trône et de l’autel. J’ai dit ailleurs comment ils entendent la liberté. Doués naturellement d’une vive intelligence, ils déploient une sagacité d’autant plus surprenante, que cette intelligence est absolument privée de culture. Un célèbre prestidigitateur ayant récemment donné une représentation devant une

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