POLICE, PRISONS
on fait usage dans la maison. A l’âge de vingt
ans, époque à laquelle il doit quitter cet asile, le détenu, capable de pourvoir à sa subsistance,
est mis en liberté purement et simplement, ou
confié à la surveillance d'un patron choisi par le
directeur. Voilà, certes, une prévoyance et un
souci de l’avenir auxquels je rends un hommage d’autant plus sincère que ces traits sont fort
rares à Naples.
Les jeunes détenus forment un corps de musique qui ne manqua pas de me donner des
preuves de son savoir-faire. Ici, la musique est partout, dans la rue comme dans les salons,
les prisons. Les jours de fête, ce corps de musique parcourt la ville en sonnant des fanfares et en excitant, par l’éclat ridicule de son uniforme, l’envie de toute la jeunesse en guenilles.
Le P. Cotinelli, vieillard presque centenaire, à qui on doit l’initiative de cette institution et de beaucoup de changements heureux dans Tor-
ganisation des prisons, dirige encore Y Inst îlttio
artistico avec T affectueuse intelligence d’un bon père de famille. ' ; . : •
On m’invita à assister à une cérémonie célébrée à l’établissement de Santa-Maria d'Agnona . Toujours conduit par mes révérends pères , j’entrai dans un palais élégamment décoré ; on me fit visiter de vastes dortoirs pavés de briques en mosaïque et dont les plafonds sont peints à fresque. Des fleurs et des feuilles de laurier jonchaient la grande cour et les couloirs, que le soleil inondait de sa joyeuse lumière. Sous
les spacieux portiques, on voyait, rangées au-
tour de tables bien servies, plusieurs centaines
de femmes aux costumes pittoresques et parfois
recherchés, dont la gaieté, quoique un peu
bruyante, paraissait être du meilleur aloi.
Le service de ces tables était fait par des dames en toilettes élégantes, appartenant à la noblesse ; elles semblaient prendre à leur rôle le même plaisir qu’un enfant à des jouets dont il n’a pas encore eu le temps de se lasser. Les
bons pères, affublés de tabliers blancs, remplis-
saient l’office de cuisiniers, et nos grandes dames transportaient les plats, tandis que Son Emi-
nence le cardinal archevêque passait le long des tables en adressant aux convives des sourires et des bénédictions. On se serait cru au
milieu d’une communauté religieuse en fête, et
personne n’aurait pu supposer qu’il avait sous les yeux l’intérieur d’une prison !
Je questionnai quelques détenues, qui, à en juger par leurs réponses, parurent s’amuser de
ma curiosité. Il va sans dire qu’ elles étaient
toutes innocentes et victimes de la malveillance
d’une police soupçonneuse. Une seule m’avoua
qu’elle avait été incarcérée pour cause de rixe ;
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' elle ajouta, avec une certaine fierté, que, dans la lutte, elle avait porté les meilleurs coups et . r.-- - cassé quelques- dents à une rivale détestée. - V ...« J’avais une rivale! » répétait-elle. Jamais ac-,
trice jouant Phèdre au Théâtre-Français ne mët- .
, * ' ; • '. ’ ira dans ces trois mots autant d’accent et de passion que la prisonnière, de Santa^Marta. Je
regrettai de ne pouvoir faire pour cette malheureüse ce que le prince de Condé -avait (ait . - ■ jadis pour u n forçât aussi sincère que coupable.
. J’assistai à un exercice religieux, l’ archevêque officiait. Le discours, prononcé par. un ' / “ jésuite,' était rempli de sanglots ; des irrvocations à la madone et à tous les saints, des des- ^criptions de la fournaise ardente, en faisaient .
* tous les frais. Les larmes de l’auditoire répon- : # .\d aient à celles du jésuite avec assez d’abon- -dance pour éteindre les flammes dont le mena^
, • . çait l’impétueux prédicateur. Mais à peine le * discours fut-il terminé, que l’attitude des pri- • sonnières montra que toute trace de ces terreurs . avait disparu" de leur esprit, et. probablement’ '
, aussi de leur conscience. Rien ne peut donner une idée de cette prodigieuse mobilité d’impressions.
Les jésuites conviennent que la réclusion ne doit être considérée que comme un moyen d’action sur les consciences, comme un temps que la religion peut mettre à profit pour régénérer
les cœurs ; mais les faits ne prouvent que trop
l’ inefficacité des moyens qu’ils emploient pour
atteindre ce but. Le nombre considérable des
récidives en est à lui seul la triste démonstra- '
tion. Jusqu’à ce jour, je le répète, le dévoue- . .
ment des révérends pères n’a réussi à introduire / *
dans le régime des prisons que des améliora- ^ • . -
• tions matérielles. Quant à la condition morale
• des détenues, les résultats obtenus se bornent à
la séparation des différentes catégories de cou- ,
damnées et de prévenues, et aux obstacles ap- , •• •
portés à la propagande corruptrice des indivi— : .
, ■ • * * 1 dualités les plus dangereuses ; encore ces deux
dernières mesures n’ont-elles été réellement . .
appliquées. qu’à Suntar Maria d’Agnona. * v
Dans cette prison, je trouvai de nouvelles
preuves de la lenteur interminable des procédures. Plusieurs des prévenues y étaient enfermées depuis sept ou huit mois, quelquesunes même depuis une année entière, -sans que leur cause fût encore instruite. On hésitera, du reste, à les plaindre lorsqu’on saura qu’il arrive fréquemment qu’au moment d’être mises en liberté, elles sollicitent comme une faveur l’autorisation de prolonger leur séjour dans cet
- établissement philanthropique d’un nouveau genre.
. J’ai été scandalisé, je l’avoue, des enfantillages et de la charité frivole des nobles dames napolitaines, des fleurs répandues sur le sol et
des sourires du cardinal. Tout cela m’a paru déplacé en un tel lieu. Que réservera-t-on pour
le malheur honnête, si on traite avec tant de
sollicitude des prostituées et des criminelles? N’est-il pas à craindre que, par cet empressement, on ne trouble le sentiment moral au lieu
de l’éclairer? Les malheureux que la justice des
hommes est dans la nécessité de punir ont sans
doute des droits à la charité chrétienne ; mais
il faut que cette charité soit exercée de manière
à relever les âmes et à sauvegarder le respect dû aux grandes notions de la moralité humaine.
La charité exercée sans discernement envenime
les plaies de la société au lieu de les guérir.
Je visitai encore quelques autres prisons, notamment celle de Santa-Moria Apparente, lieu de détention des prisonniers politiques. Leur nombre s’élevait à trente ou quarante.
Tous se plaignaient, ou de n'être pas jugés, ou d’être des victimes de la police, et j’ai tout lieu de croire que plusieurs disaient vrai. Mais aucun ne s’est plaint sérieusement du régime au-
quel il était soumis.
Je ne voudrais pas, à coup sûr, recommander les prisons napolitaines comme un séjour en- - chanteur et la Vicaria comme un Eldorado. Je •n’ignore pas que dans quelques* lieux de réclusion, à Monte-Sarchio par exemple, sont des cachots sombres et humides et de lourdes chaînes • . , *
réservées à certains prisonniers politiques ; mais il n’en demeure pas moins avéré pour moi que, ■ dans les prisons les plus importantes, telles que la Vicaria et San-Franeesco, on ne retrouve plus aujourd’hui aucune trace des tortures et des' cruautés si souvent et si injustement reprochées au gouvernement actuel. Je tiens avant tout à rendre hommage à la vérité ; n’ai-je pas signalé assez de mal pour avoir le droit de parler un peu du bien? Ce n’est point, en général* la sévérité de leur régime qu’on peut reprocher aux prisons napolitaines, c’est plutôt par l’excès contraire qu’elles sont défectueuses. Là, comme ■ partout ailleurs, on rencontre une absence complète de discipline et une déplorable insou- . » , . / ciance. De là ces détentions préventives sans
raison et sans fin; de là le mélange des pré-
venus et des condamnés, de là, enfin, Thomi-
eide lenteur des enquêtes. . V , * J
Les prisons de Naples suppriment les coupa- , * « „ ^ *
blés sans réprimer la faute ; elles sont un fait
matériel, mais ne sont revêtues d’aucune portée
morale ; elles n’ont pas le privilège d’inspirer cette terreur salutaire qui, en d’autres contrées, est à elle seule un puissant moyen préventif. - Aux abus signalés plus haut il n’y a d’autre, remède que des abus plus criants encore. Ont-
ils la bonne fortune de compter parmi leurs
amis des prêtres ou des généraux, les coupa-
blés comme les innocents sont à peu près sûrs de se tirer promptement d’affaire. A Rome, ce' sont les cardinaux qui se mettent en travers de la justice; mais, ici, le système est perfectionné et ses ressources sont plus étendues : c’est la
.soutane et l’uniforme qui s’arrogent le droit-
d’épargner aux magistrats une bonne partie de leur besogne, et qui font pencher la balance de
la justice en y jetant le bréviaire ou l’épée,