‹ Naples et les napolitainsChapitre 11 sur 28 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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Si les institutions, en général, n’exercent pas

sur les mœurs des Napolitains une influence bien marquée, il n’en est pas de même de la religion, qui agit à la fois, et par des moyens divers, sur les individus, sur les familles et sur la société, tout entière. Ici, c’est l’esprit catholique et clérical qui domine et gouverne, et qui,

par conséquent, doit assumer en grande partie la responsabilité de l’état de choses actuel. C’est lui qui, depuis des siècles, a travaillé avec le plus d’opiniâtreté à rabaisser le niveau des caractères et des intelligences. Sans doute il n’opère" plus à l’aide des procédés du moyen âge ; il ne tue plus les individus, il se contente d’énerver

les âmes. Loin de réprimer le penchant des Napolitains à l’idolâtrie, il leur a laissé leurs pratiques païennes et mythologiques ; il a fasciné les yeux et endormi les consciences, dç telle sorte que le peuple s’occupe fort peu de Dieu. S’est-il même jamais demandé si Dieu existe?

A-t-il jamais cherché à se rendre compte si tel culte est raisonnable et utile? Cela est bien douteux; Il n’a de ferveur religieuse que pour la madone et quelques saints, ses dieux pénates, auxquels les plus pauvres lazzaroni consacrent une petite lampe qui brûle jour et nuit. •

Aussi ne doit-on pas s’étonner de l’impression fâcheuse que le voyageur emporte trop souvent de ces contrées. 11 a été choqué de ce mélange

de torpeur morale et de vivacité mondaine, d’artificieuse souplesse dans les caractères et de démonstrations de franchise et de probité. 11 a été péniblement affecté par cette physionomie populaire si mobile, si pleine de contradictions, et dont les défauts les plus saillants portent le stigmate de l’ignorance et de l’obscurantisme clérical.

Et qu’on ne croie pas que l’aveuglement spirituel et l’usage du trompe-l’œil de la superstition soient seulement l’apanage des classes subalternes ; on se convaincra du contraire en lisant le jugement suivant d’un écrivain qui, quoique étranger, s’est parfaitement identifié avec l’esprit du pays. Ultramontain quant aux opinions, il se console aisément des misères morales et matérielles que j’ai signalées, et il y voit de splendides compensations.

« A peine, dit-il, pénètre-t-on dans Naples, que le véritable caractère des habitants se révèle au voyageur. A chaque pas, on découvre de nouveaux témoignages de la foi religieuse; Les

• statues de la Vierge et des saints forment Tort- . w .* nement de toutes les places publiques, ..Al’ an-

• gle de chaque rue, une niche abrite le saint sous le patronage duquel ses habitants sont placés. . , Dans les rues de quelque longueur, ces niches se multiplient, et ce qui est plus remarquable encore, c’est qu indépendamment de ces marques de foi et de piété, à l’intérieur des magasins les plus riches comme des plus humbles * 1 % »

boutiques, on voit, en face de la porte d’entrée, l’image de la Vierge ou d’un saint entourée de

fleurs, et, le soir, éclairée de bougies! Ces

. - V témoignages, qui, de toutes parts, proclament'

.la vivacité de la foi religieuse des Napolitains, ont été pour moi, — ajoute notre auteur, — * ,

' r ' comme autant de garanties qui m’ont rassuré . • contre les calomnies répandues avec tant de

persévérance contre cette bonne population, ».

Cette naïve déclaration n’offre pas, il faut en

' convenir, des garanties bien sérieuses ; car, pour

, ; . “peu qu’on approfondisse cette importante ques-

tion, on s’apercevra que ces signes extérieurs

décèlent plutôt un misérable fétichisme que la vivacité du sentiment religieux, et qu’ils n’ont aucun rapport avec la véritable foi chrétienne et la régénération individuelle. On reconnaîtra,

avec tous les observateurs un peu attentifs, que

les populations chez lesquelles ces signes se

multiplient sont précisément celles où l’on

trouve le moins de respect pour la propriété et la vie d’autrui, celles aussi où l’absence absolue de principes et d’instruction entraîne fatalement la dissolution des mœurs. Le bas peuple de Naples, comme celui des Abruzzes et des Calabres, est la preuve vivante de ce fait. Personne n’ignore que, chez ces populations, les plus mauvaises mœurs et les habitudes de

meurtre et de pillage s’associent à des pratiques de dévotion sans nombre comme les saints

dont on se dispute le patronage. On sait que la vénération de ces braves gens pour les saintes images ne connaît pas de bornes, et que le plus grand témoignage qu’ils leur en puissent offrir consiste à leur attribuer une part, dans les vols

dont ils se sont rendus coupables/ Il n’est pas

rare de voir un saint se trouver ainsi recéler les

dépouilles de quelque malheureux voyageur.

Ingénieuse façon de forcer le ciel à pardonner nos crimes, que de l’en rendre complice ! On leur a enseigné une religion se résumant en

quelques signes de croix , en génuflexions et en

monotones glapissements; mais que leur a-t-on dit de l’Évangile et de leur âme? Rien, ou à peu près rien ; si bien que leur conduite n’a d’autres mobiles et d’autres règles que les plus mauvais instincts et les aberrations d’un fanatisme impuissant. Il semble que les efforts des prêtres n’aient pour but que de maintenir cette espèce de mythologie cléricale dont je parlais tout à

l’heure. Parmi plusieurs exemples, je citerai le

contenu d’un avviso saci'o publié à l’occasion

de la catastrophe qui venait de répandre l’épouvante dans le royaume :

« Il prodigîoso S\ Emiddlo a fatto questo gran miracolo .. . Lors du tremblement de terre du 16 décembre, Naples allait être réduite en

ruines ; mais, en cet instant suprême, les fidèles habitants élevèrent des yeux et des bras suppliants vers saint Emiddio. A peine avaient-ils fait entendre leur prière que la grande ville était sauvée. Tout l’honneur de ce prodigieux miracle devant être attribué à ce saint puissant, les fidèles sont invités à venir lui rendre grâce dans l’église dont il est le bienheureux patron, »

Parlant de cet avriso à un chanoine de la cathédrale, j’appris que saint Janvier s’était grandement formalisé des prétentions d’un rival moins populaire que lui, et qu’il avait déclaré que le salut de la capitale était son ouvrage et point du tout celui de saint Emiddio ou d’autres saints qui cherchaient à se faire honneur de cette action surnaturelle. Chaque église se prévaut ainsi de mérites imaginaires pour attirer

sur elle l’attention du public dévot, et celui-ci ne s’occupe pas plus de concilier ces conflits qu’il ne cherche à comprendre comment cha-

cune des nombreuses madones, dont on vénère

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.les images sous des noms si variés, a le pouvoir de faire tels ou tels miracles que ne peut

point opérer la madone voisine. '

Toutefois, si les prêtres travestissent ainsi le .

‘ christianisme et dérobent avec soin l’Évangile

à tous les regards, c’est sans doute pour s’épargner la peine d’aller chercher dans l’Écriture des révélations que les saints leur fournissent sans intermédiaire. On assure, en effet, que plusieurs

des images auxquelles je viens de faire % allusion ont fait connaître par des signes évidents la

volonté du ciel. On montre, à Saint-Dominique-

Majeur, le crucifix qui dit un jour à saint Thomas .

d’Aquin : Bene scripsisti de me 9 Thomas quant ergo mercedem capis? et auquel Thomas répondit : Non aliam nisi te ipsum, La légende affirme que ce saint homme était alors en extase, et que la ferveur de son zèle était si grande, quelle le soutenait en l’air à trois pieds de terre, comme saint Cupertin.

Dans l’église des Bénédictins, un autre crucifix eut aussi, dit-on, une assez longue conver-

sation avec son lieutenant, le pape Pie V. On

n’est pas certain que celui de l’église des Carmes

ait parlé ; mais il n’en est pas moins miraculeux, puisqu’il baissa la tête à l’approche d’un boulet de canon qui allait la lui emporter, lors du siège de Naples par Alphonse d’Aragon, en U39.

L’église de Saint-Agnello est pins favorisée que celle des Cannes ; non-seulement elle peut offrir à la vénération des fidèles un crucifix qui parle, mais elle possède encore une image de sainte Marie d’intercession qui a eu souvent de pieux entretiens avec la béate Jeanne, mère de saint Agnello, et avec saint Agnello lui-même.

On peut citer encore la madone de l’église Saint- Paul : témoin d’une action condamnable, elle fit entendre un soupir, baissa les yeux, et dis-

parut du palais où elle se trouvait, pour se

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transporter invisiblement dans la chapelle où on peut la contempler aujourd’hui. Ce n’est pas, du reste, dans les temps modernes seulement que de semblables choses sont arrivées ; on se sou-

‘viendra, entre autres merveilles qui présagèrent à Rome les horreurs du triumvirat, que plusieurs statues firent paraître divers signes d’effroi et qu’il y eut un bœuf qui parla. On ne fut pas' sans doute moins étonné, sous Caligula, quand la statue de Jupiter, qui était à Olympie, poussa de si grands éclats de rire, que ceux qui la démontaient pour la transporter à Rome s’enfui- . . * * / * \

rent tout effrayés et abandonnèrent leur ou-

' vrage. ‘ , . . ». - . .*•

Il est fâcheux que ces enseignements miraculeux soient parfois contradictoires. On l’a vu

récemment, lors des débats des scottistes et

des thomistes touchant l’immaculée conception

de la Vierge. Les premiers, outre les divers ar-

guments qu’ils mettaient en avant, s’appuyaient

encore sur une déclaration de sainte Brigitte, qui tranchait à peu près la question. Malheureusement pour eux , .sainte Catherine déclarait

tout le contraire. Selon elle, la Vierge avait été 1

•positivement conçue dans le péché comme les.

autres femmes, de sorte qu’on vit les thomistes

la révérer autant que les scottistes en faisaient peu de cas.

Une religion qui possède tant de moyens de

révélation directe et orale a le droit de n’attacher que peu de prix à la révélation transmise »

par l’Ecriture. Aussi, à Naples, la Bible est-elle

presque aussi peu connue des prêtres que des

fidèles. Le clergé, d’ailleurs, a d’excellentes

raisons pour perpétuer cette ignorance et ali-

menter la crédulité des peuples au moyen des

miracles qu’il fabrique; car, ainsi que l’écrivait

Voltaire, « l’Evangile purifié ne donne ni croix pastorales, ni abbayes, ni commanderies, ni chapeaux de pourpre, et ils trouvent tout cela

fort bon, » nonobstant les déclarations de phi-

sieurs docteurs de l’Eglise et spécialement de

saint Thomas d’Aquin sur le mérite singulier de

la pauvreté et de Thumilité absolues,

On n’ignore pas qu’avant la Bévolutiou la moitié du royaume appartenait aux congréga- ' tions religieuses, et que le privilège exorbitant . • dont elles jouissaient de se faire céder dans les .. villes toutes les maisons contiguës à leurs pro- - priétés les avait mises en possession d’une'

. grande partie des cités: les plus importantes. C’était la loi de l’expropriation forcée érigée auprofit des communautés. Ces privilèges ont été . ï abolis; mais le clergé, aussi hardi quadroit, a . .su se ménager des moyens d’existence qui expliquent le nombre et la richesse des églises et des couvents. L’exploitation de l’ignorance et de la crédulité ne s’est point arrêtée dans son

. développement. Elle a continué à être* pratL *

■ quée par des hommes qui ne craignent pas de

prendre le masque de la sainteté pour assurer le

^succès de leurs manœuvres intéressées. De ces*

fraudes pieuses, les miracles dont je viens de parler, ceux surtout dont il sera question tout à F heure, ne sont pas les moins productives.

Plusieurs consistent à évoquer les morts pour en imposer aux vivants. On a retracé partout

les épouvantements de l’enfer, non pour enga-

ger les hommes à sanctifier leur vie, mais pour les contraindre à laisser en mourant une somme

que l’Église doit employer au salut de leur âme.

Chaque année, des missions de liguoristes et de

différents ordres parcourent le pays pour prê-

cher et confesser les bonnes gens des campagnes. Prévoyant le cas où quelque voleur se glisserait parmi leurs pénitents, les honnêtes

religieux dressent à l’avance une sorte de tarif

de confession qui leur permet, sans trop de difficultés, d’absoudre les voleurs comme les autrès pénitents, et de renvoyer tout le monde la

conscience nette. Avec les indulgences, ils ven-

dent les dispenses de mariage, l’autorisation de

faire gras les jours maigres, le privilège d’avoir ' , • .

dés chapelles et des reliques; ils vendent sur-

tout le purgatoire, source intarissable de reve-

nus; ils vendent les messes en détail, à prix dé-

battu comme dans un marché public, et, pour plusieurs centaines qu’on leur a payées, ils n’en .

célèbrent qu’une, la disant à l’intention de tous

leurs clients.

Ils spéculent sur la charité au point qu’une

• . œuvre pie n’est plus que de l’ostentation. A Na- . . pies, voici comment on procède. Une procession de prêtres, de moines et de soldats parcourt les rues en frappant à toutes les portes. Argent, dons en nature, elle reçoit tout. Des maisons où ils reçoivent peuples quêteurs s’éloignent en silence; ' devant celles où ils ont rencontré

un peu plus de générosité , ils tirent un ou deux coups de fusil; mais, si l’on s’est montré

libéral, la confrérie ordonne un véritable feu de peloton. C’est bien là une charité qui ne s’exerce qu’en vue du bruit qu’elle va faire. .

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na-

politain la vérité sé mêle et se confond si bien avec l’erreur, qu’il semble avoir perdu les no-

vrai.

De même que les moines se font un jeu sacrilége de fabriquer des fleurs et des ornements avec des ossements tirés des tombes de leurs frères, sans songer qu’eux-mêmes y descen-

en

candélabres ou en manches de parapluies; de

même ils ne craignent pas de consacrer dans leurs églises, en leur donnant des places d’honneur, des objets d’une origine et d’une sainteté

plus que douteuses, tels que des cheveux de la

Vierge, des tableaux de saint Luc, des fragments

de l’invisible échelle de Jacob , etc. Ces prê-

très, peu soucieux d’inspirer une foi véritable, n n’ont pas un moment la pensée qu’en assimilant

les superstitions les plus ridicules aux vérités qui sont le fondement de la foi, ils mettent cette dernière en péril.

La plupart des églises <3e Naples ont été éle-

vées sur les ruines de temples païens. Les débris de ces temples, colonnes, marbres, ornements précieux, apparaissent çà et là dans les v édifices catholiques. C’est ainsi que les idées du paganisme surgissent sans cèsse au milieu 'du rit chrétien et se mêlent aux principes actuels du sacerdoce.

Cette triste éducation populaire et les encouragements donnés à la superstition portent leurs

■ ; fruits. C’est au point qu’on pourrait se croire . transporté en plein moyen âge. On voit, par

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