MIRACLE DE SAINT JANVIER
Après avoir attiré l'attention sur les images saintes qui parlent, il me reste à passer en revue celles qui agissent. On verra, par leur nombre et leur importance, que Naples est vraiment la
terre des prodiges.
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Notons d’abord le miracle de saint Aspreno,
dont la spécialité est de guérir les gens affligés de douleurs névralgiques. Le patient introduit
sa tête dans une ouverture concave pratiquée
dans le mur d’une chapelle spécialement con-
sacrée au saint, et si, en la retirant, il n’est pas
délivré de ses souffrances, du moins n’en sontelles pas aggravées. Les animaux ont aussi leur
protecteur, qui est saint Antoine. A une cer-
taine époque de l’année, on amène près de son église les chevaux de la ville et des environs pour
y recevoir, du prêtre délégué à cet effet , une bénédiction qui les préserve de toute maladie.
Puis, nous avons le miracle du sang de saint Jean, qui, aux yeux des fidèles, entre en ébulli- ’ tion au moment précis où on lit l’Évangile, et celui plus édifiant encore de l’église del Car -
mine. Le roi et la cour s’y rendent une fois l’an, et, en leur présence, sur la tête d’un Christ en
ivoire de dimension colossale, on coupe des cheveux qui ont miraculeusement poussé dans l’in^ tervalle d’une visite à l’autre. Ces précieuses
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dépouilles sont ensuite distribuées à toute la noble assistance. C’est un puissant préservatif contre toutes sortes de calamités.
Mais le miracle le plus éclatant qui se produise à Naples, celui qui remue le plus vivement la fibre populaire, c’est le miracle de saint
Janvier. 11 se répète plusieurs fois chaque année depuis le xi e siècle ; la ferveur des fidèles, qui ne s’est jamais démentie, méritait bien cette persistance bienveillante du saint martyr à édifier, par un spectacle si étrangement surnaturel, la bonne ville dont il est le patron.
La liquéfaction du sang de saint Janvier et les cérémonies qui l’accompagnent ont été souvent décrites. Elles ont donné lieu à bien des appréciations. Les unes portent l’empreinte d’une piété exaltée et d’une superstition aveugle, tandis que d’autres ne sont que l’expression du doute ou d’une incrédulité railleuse. Les fanatiques et les philosophes ont tour à tour exercé leur verve sur ce sujet, et leurs divers récits donnent lieu à de piquants rapprochements. ,
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Une des plus anciennes relations de ce miracle
est contenue dans « la tres-curieuse et chevale-
resque histoire de la eonqueste de Naples par le tres-chrestien ettres-victorieuxroy Charles huictiesme de ce nom, » ainsi qu’il est dit ci-après : ((Dimanche III e jour de may le roi ouyt messe a Sainct Genny a Naples qui est la feste de la - \ grant eglise cathédrale ou il y eut grant assemblée de prélats tant cardinaülx evesques et au- , très prélats constitués en dignités. Et en icelle • eglise fut montre au roy le chief de sainct Genny
qui est une moult riche chose a veoir, digne et
saincte. Quand le roy fut devant le grant autel,
' on >alla quérir de son précieux sang en une \ grant ampole de voirre et fut monstre au roy,
- v ' et on luy bailla une petite verge dargent pour v -; toucher ledict sang qui estoit dedans F ampole
dur comme pierre a ce que le roy le toucliast de la verge dargent, la quelle fut mise sur lautel
- • ^ devant le glorieux sainct, incontinent commença
à eschaulfer et amolir comme le sang dung : - ’* homme bouillant et frémissant qui est ung des
REtrr.IÔN, MIRACLES. 191 -
grans miracles que on puisse veoir a présent, dont tout le peuple françois tant nobles que autres se donn oient grant merveille. Et disoient
les seigneurs de Naples tant deglise que de la ville que par ce précieux chief et sang avaient cognoissance de beaucoup de requestes envers Dieu, car quant ils faisoient leurs prières si elles estoient bonnes le sang amolissoit, et si elles nestoient de juste requeste il demeuroit dur. Aussi par ce sangavoient la cognoissance deleur prince sil devoit estre leur seigneur ou non. » Du reste, le bon roi Charles VIII saisit cette
occasion de montrer au peuple napolitain que les rois de France avaient aussi le pouvoir de
faire des miracles : « Il toucha les malades des
escrouelles la deuxiesme fois qui fut belle chose à veoir mesmement a ung tel jour, dont la seigneurie de Naples se donnoit grant merveille* » Dans d’autres narrations, nous voyons le comte de Perth, lord chancelier d’ Écosse sous les Stuarts, verser des larmes d’attendrissement en contemplant le miracle. Il s’abandonne à une
pieuse joie en pensant que sa sœur, la comtesse d’Errol, à la vue de cette grâce divine et spéciale, se sentira pressée de se convertir. Son
compatriote Addison ne porte point le même ju- .
geinent que lui sur cette opération; il déclare
. # sans détour qu’il la considère comme la plus in- - . ’
\ ' ' signe jonglerie qu’il ait jamais vue.
Mon opinion est, je l’avoue, de tous points . ' • conforme à celle d’ Addison ; cependant j’ai .
voulu prendre ma part de ces mystères, parce
qu’ils donnent lieu aux scènes de mœurs les plus caractéristiques. Us sont comme un reflet ' de ce ciel mythologique dont l’influence entretient dans les âmes un reste de ferment païen.
« Dans le couvent de Yallombreuse, près de
Florence , il existe une collection de toutes les
images de la Vierge, telles que les ont diversi-
fiées les dévotions particulières et les légendes
locales ; collection faite par un bon moine jaloux de voir qu’on recueillît les images de v Vénus, et qui avait voulu, par un hommage rival , venger de cet hommage profane sa ma-
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clone adorée*. » En Italie, chacun ressemble à ce moine ; chacun donne à l’image de la madone ou de quelque saint une place dans son/ 7 sanctuaire domestique’.
Toutefois, à Naples, c’est saint Janvier qui prime tous les autres saints. 11 domine dans les * maisons comme au portail des églises. Son pouvoir est immense ; il peut aller jusqu’à susciter ou contenir des émeutes. On s’en est même
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servi pour faire accepter l’éclairage au gaz, dont le peuple ne voulait pas entendre parler. C’est pourquoi tous les gouvernements qui se sont succédé dans ce royaume ont cherché à flatter et à consolider cette utile superstition.
Dans la fête qui se célèbre sous nos yeux, l’accomplissement du miracle est destiné à rassurer les masses, encore émues des désastres récemment causés par le tremblement de terre. Aussi une foule compacte a-t-elle envahi la cathédrale. J’éprouve quelque difficulté à parvenir jusqu’aux abords de l’autel, dans une enceinte
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