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de ce merveilleux étalage qu’on a rehaussé,
pour cette solennité spéciale, de l’exhibition des
bustes en argent d’un grand nombre de saints : brillants objets dont le poids fait toute la valeur.
Partout resplendissent l’or et les couleurs ; mais ces tentures de velours, ces draperies armoriées , ces ornements de toute sorte sem-. blent plutôt indiquer un lieu de spectacle qu’un lieu de prière. C’est bien un spectacle, en effet, que nous y voyons, et cela sans étonnement, tant l’élément religieux en est absent. Que peuvent dire à l’âme cette grande bonbonnière de broderies rouges et vertes disposée près de l’autel, ces tribunes d’opéra et tout ce luxe d’occasion ajouté au luxe du monument ?
Je ne nierai pas que l’imagination n’y trouve son compte , et que la pompe du spectacle , la fumée de l’encens, les accords de la musique, 11e produisent sur elle une impression qui ne manque ni de charme ni de grandeur. Mais je ne pense pas que l’émotion des sens soit précisément ce que l’on vient chercher dans une
église. Je la regarde comme un piège dans
lequel on se laisse glisser doucement, enivré
qu’on est de cette harmonie extérieure et de cette langueur agréable particulièrement pro-
près à endormir les scrupules.
Le prestige disparaît si, des somptuosités du chœur, le regard s’abaisse sur les assistants qui
* se pressent dans la nef. Là règne un mouve- ~ ment confus. On se promène en attendant le miracle, on forme des groupes où les événements du jour sont le sujet de conversations souvent plus que légères ; les jeunes gens lorgnent les femmes; les moines, les abbés, les* gardes vont et viennent sans se préoccuper le moins du monde des fidèles agenouillés qui semblent prier dévotement au milieu de cette • bruyante cohue.
Dans la première partie du chœur, on re- * marque, à droite, deux princes napolitains en tenue de cour. Ils représentent le roi. A gauche
est rangé le sénat de la capitale, dont les mern-r . bres sont comme enfouis dans leurs vastes'
perruques et leurs costumes bizarres, en partie conservés de la domination espagnole. Sur un signe de leur président, ces majestueux personnages tombent à genoux, puis se relèvent avec
cette élasticité qui caractérise les dispositions et les habitudes de certains corps constitués*
Un voyageur raconte qu’il n’a pu voir sans pitié le sénateur de Rome monter au Capitole en perruque et eu lunettes, et proclamer devant
la foule attentive que le carnaval pouvait coin-
irtenccr. Il aurait sans doute éprouvé le même sentiment en voyant les sénateurs napolitains jouer un rôle plus ridicule encore.
Pour couronner toutes ces splendeurs, voici le cardinal archevêque de Naples qui fait son entrée sous ces' voûtes gothiques dorées et blanchies, toutes retentissantes de chants aussi désagréables à l’oreille que peu édifiants.. 11 s’avance, suivi d’un cortège de camériers, de prélats et de chanoines. Toutes ces démonstrations sont peine perdue ; Son Éminence con- *» *
State par elle-même que le saint est demeuré ’
,* HÇLIGÎON, MIRACLES. - 201 *
inflexible; aussi de nouveaux murmures éclatent-ils de tputes parts; mais les prêtres* qui sont probablement dans le secret des résistances du saint,. paraissent s’en inquiéter fort peu, et ils apaisent l’orage et les clameurs en \ ! ;
‘offrant pour la troisième fois le sang précieux --
à la vénération et aux baisers des fidèles. Pen-
, dant une heure , le calme se rétablit , puis les ; : .
- imprécations recommencent au point que la
nécessité du miracle devient de plus en plus — évidente; alors les officiants s’approchent dë ,:• i l’autel à pas comptés et retirent la sainte am- ' poule du tabernacle, où, de guerre lasse, elle
avait été déposée. Ils l’élèvent lentement et la présentent à l’assemblée surexcitée par une
fanatique impatience. O prodige! la liquéfac-
• tion du précieux sang s’est accomplie ; le saint . martyr s’est enfin montré sensible aux prières • . ' de ses fidèles, qui, à cette vue, paraissent saisis d’uné sorte d’ivresse et font retentir fini-
, mense cathédrale de leurs cris de triomphe et . ' > ,
V d’allégresse. Notons en passant que, pendant ; - ' . *
que la liquéfaction du sang de saint Janvier
s’opère simultanément à Naples et à Madrid,
à Pouzzoles, quelques gouttes du môme sang, tombé il y a plus de quinze siècles sur la colonne où le glorieux martyr fut décapité,
redeviennent également rouges et liquides. Le
peuple en conclut que saint Janvier n’est pas
» , * fc »• x
mort, et qu’il ne peut mourir. ' . ' .
Je n’attendis pas la fin de ces bruyantes dé-
monstrations; je me retirai attristé et humilié de la dégradation religieuse dont témoignaient les manifestations étranges qui venaient d’attirer ma curiosité. v
• ; Il y a des pompes catholiques qui surprennent l’imagination. L’humble prière adressée à
la madone, dans quelque lieu solitaire, sous la petite lumière qui lui est consacrée, peut aussi toucher un cœur de poëte. Mais il n’en est pas moins certain que , parmi les pratiques et les cérémonies religieuses répandues en Italie, il y en a beaucoup qui, suivant que l’esprit des
assistants est léger ou sérieux, provoquent
l’ironie ou inspirent des sentiments de tristesse* et de répulsion. Gela est vrai surtout de la cérémonie que je viens de décrire. Ici, la puérilité des moyens n’a d’égale que l’imprudence avec laquelle on se joue des choses divines.
Ce qui peut surprendre, ce n’est pas qu’il se soit trouvé un audacieux inventeur de mi- ; racles, mais bien que, pendant une longue
suite de siècles, un si grand nombre d’hommes, dont plusieurs ont été considérables par leurs lumières et leur position, aient pu croire à la nécessité de perpétuer une pareille imposture* Triste politique ,, et peu honorable pour l’humanité , que celle qui fait de l’hypocrisie un instrument d’ambition !
Dans l'exploitation des miracles comme en tant d’autres pratiques de l’Église romaine, le
but des prêtres n’est que trop évident : entre-
tenir la superstition pour affermir et étendre leur pouvoir. Du reste, ni les moyens ni le but n’ont le mérite de la nouveauté, et il est facile de s’assurer qu’en cela, du moins, le catholicisme n’a rien inventé. Si .une démonstration • * »
était nécessaire, il suffirait de rappeler que,
lorsque les Grecs- voulaient honorer leurs dieux , ils leur offraient des statues et des
tableaux comme on le fait aujourd’hui . pour la
multitude des saints qui a remplacé la multitude des dieux. On pourrait citer aussi les ex-voto retrouvés en si grand nombre dans les
temples de Pompéi, et auxquels ceux qui remplissent les églises d’Italie ressemblent à s’y méprendre. '
Puisque ces exhumations indiscrètes nous reportent vers les croyances de l’antiquité,' constatons encore que, du temps d’Horace, à Egnatia, ville disparue dont l’emplacement se
trouve dans le royaume de Naples, il s’opérait
un miracle analogue à celui de saint Janvier.
Dans un des temples de cette cité, à l’occasion de certaines fêtes, l’encens se liquéfiait sans qu’il fût nécessaire de l’approcher du feu.
Cette tradition, du moins, a l’avantage 'de constituer.au miracle de saint Janvier une origine >■
d’une vénérable antiquité. C’est ainsi qu’on
trouve un reflet des prodiges du paganisme sur les imaginations du moyen âge et sur celles de certains peuples modernes. Ces reflets sont moins apparents en France que dans les contrées méridionales. Aussi les ultramontains i ont-ils toujours considéré les pays du Nord:
comme de nouveaux antres cimmériens. Ils y ont vu un soleil plus terne, des cérémonies moins éclatantes, et ils ont oublié qu’à Rome/ et autour d’eux s’étaient étendues les pires des > ténèbres, les ténèbres de l’esprit.
„ Chose singulière ! Voltaire a défendu saint
Janvier ! Il déclare que très-probablement les
imaginations ardentes des climats chauds ont
besoin de signes visibles qui les mettent continuellement sous la main de la Divinité, et que ^ , * * ces signes ne pourront être abolis que quand
J ils seront méprisés du même peuple qui les ~ révère. Machiavel est du même avis en ce qui ' touche ces dévotions , parce que le culte - qu’elles consacrent a pu être utilisé par divers gouvernements, et qu’il a parfois prévenu des
malheurs publics. Et cependant voilà des personnages qui ont donné des preuves non équivoques de leur peu de sympathie, on pourrait dire de leur aversion pour la religion chrétienne. Il est vrai qu’ils ne la considéraient
que comme un moyen d’action sur les masses
' ignorantes.
En ce qui concerne l’utilité pratique de cer- ' .. tains rites religieux, il est assez curieux de voir le clergé et les papes partager l’avis des cor y-* r phées de l’incrédulité. Pie IX lui -même a montré en mainte occasion le cas et l’applica-
tion que l’on devait faire de certaines formules
catholiques, objet de la vénération des peu-
pies. Comme exemple, je rappellerai seulement ce qui se passa lors de sa rentrée dans sa capitale, au commencement des troubles de 18 /i 8 .
Le jour où l’on attendait son retour, une foule
immense sortit de la ville comme pour lui souhaiter la bienvenue. Mais cette foule ne tarda pas à prendre une attitude hostile, et, s’animant par degrés, ne se fit pas scrupule de barrer violemment le passage à l’escorte papale.
Le souverain pontife, péniblement surpris, demanda à connaître la cause de cette démonstration inusitée. « Parce que nous voulons que le gouverneur de Rome soit changé ! »
répondit d’une voix plus ou moins cicéronienne un tribun populaire. Le pape, effrayé
du ton de la demande et des signes d’effervescence qui se manifestaient contre lui, ne trouva rien de mieux que d’avoir recours... à une
bénédiction. Sur un signe de sa main, le peuple
grondant, mais terrassé, tombe à genoux; le pape le bénit , un peu lestement peut-être , et , profitant de l’humble posture de ses sujets,
tout à Theure si redoutables, son escorte et lui partent au galop et se perdent bientôt dans un nuage de poussière. Ces moyens n’ont pas toujours réussi à Pie IX ; néanmoins, il a été plus heureux dans son exil qu’un de ses prédécesseurs, Hildebrand, qui s’était écrié sur les rivages de Naples : Düexi jnstiliam et odivi iniqui talent ; ergo morior in exsilio .
Quoi qu’il en soit de ces procédés divers,
prétendus miracles ou bénédictions de circon- •
stance, dont plusieurs ont malheureusement pour eux la consécration de l’usage et l’assentiment des siècles, je ne puis m’empêcher de penser qu’une Église qui consent à s’appuyer sur de pareilles manœuvres porte en elle un N
' principe de mort et doit se résigner à rencontrer dans son sein, ou une foi qui ne s’adresse qu’aux formes, ou une incrédulité qui trouve sa source dans les moyens mêmes par lesquels . cette Eglise croit affermir son autorité. Ce der- - • \ , ;
nier et déplorable résultat est plus saillant à •
Naples qu’ ailleurs, à cause de la richesse et de la variété du répertoire ecclésiastique. Voici ce qu’a consigné à ce sujet l’évêque anglican Burnet dans la relation de son voyage en Italie, datant de près de deux siècles : ,■
.. .« A la vérité, dit-il avec une naïve simpli-
cité, il faut avouer qu’il y a à Naples plusieurs v -, \ -
v r ^ personnes d’esprit qui , n’ayant point d’autre
idée de la religion chrétienne que ce qu’ elles . . »
en voient chez elles, ne sont pas éloignées de
n’en rien croire du tout; car, y trouvant di- ; ■
verses parties où la tromperie et la niaiserie paraissent manifestement , cela les porte à croire qu’il pourrait bien en être de même pour tout le reste, a Et il ajoute : « Leurs prédicateurs sont tout à fait pitoyables ; je vis un * v
jésuite allant à une manière de procession , lequel , quoique bien accompagné , ne laissait pas que d’appeler tous ceux quil voyait et de les exhorter à le suivre. Étant ensuite arrivé à une place où un charlatan débitait ses dro-> gués , il y prit place et y entretint le peuple bouffonnement, jusqu’à ce que, le charlatan s’étant retiré, il quittât aussi la partie, craignant que la compagnie, n’ayant plus que lui
pour acteur, ne s’ennuyât et ne le laissât prê-:
cher seul. » * ' ' - . : • ‘ ,
- Cette esquisse, peut-être un peu ironique pour un évêque , est encore aujourd’hui parfaitement exacte. Cependant l’Église romaine a plus que jamais la prétention de dominer les esprits et les consciences; elle est convaincue qu’elle a conquis et conservé dans le monde spirituel le pouvoir que la Rome païenne' exerça sur le monde matériel. Il semblerait, à l’en croire, qu’il y ait toujours en elle surabondance de talents supérieurs et d’âmes héroïques; tandis qu’il n’est que trop certain
que chez elle la dévotion est devenue métier, et que la pensée religieuse manque à un grand nombre de ceux qui y exercent le saint ministère. Si le catholicisme a été doué d’une grande puissance de vie, c’est qu’à l’origine ses racines ont plongé dans l’Évangile. Mais l’arbre, en grandissant, au lieu de jeter ses rameaux vers le ciel , les a laissés s’incliner et ramper sur la terre.
L’élément évangélique ne suffisant plus à
l’Eglise romaine, elle y a ajouté l’élément humain. Elles les a fondus ensemble dans l’inté- > rêt de sa grandeur, et a établi son pouvoir dans le monde, autant sur ce qu’elle renferme de vérités que sur ce quelle contient d’erreurs? Habileté profonde autant que dangereuse, dont le but est de maintenir un difficile équilibre
entre les éléments qui satisfont les besoins * / „ * spirituels de l’homme et ceux qui flattent ses
sens et son imagination.
L’importance de cet équilibre est sérieuse,
car, si le spiritualisme domine, le catholicisme
n’est plus lui-même; et si le sensualisme pré-
vaut à son tour, c’est la perte de la religion;
' A voir ce singulier mélange des choses du ciel , et des choses de la terre, ces étranges accommodements avec Dieu , on pourrait croire que ce n’est pas le.* Christ qui a établi l’Église, mais l’Église qui a inventé un. Christ à son image. On n’y entend plus qu’un faible écho de cette voix qui disait aux pêcheurs de Galilée « Levez-vous, marchez et courez au bout
,du monde. » Ce n’est plus le fiat lux de la Gentee. . . ' 7 : *
Loin de moi la pensée que, dans la nombreuse assemblée où je me trouvais tout à l’heure, il n’y eût quelques hommes d’une
piété véritable, sincèrement attachés à la reli-
gion, qui adorent des symboles là où nous ne trouvons qu’une condamnable parodie, et qui
voient une représentation solennelle des choses saintes dans ces pompes qui, selon nous, défigurent la majestueuse simplicité des vérités chrétiennes. Dans les classes supérieures, on
fc : * ' . ' . . •
est assez d’accord sur la nécessité d’une réforme générale; mais personne ne s’y prépare par une réforme individuelle. Il y aurait néanmoins de l’injustice, en jugeant ce peuple, à ne pas mettre dans la balance les causes permanentes qui agissent sur ses habitudes et sur ses mœurs. Son climat, les besoins de sa vive et mobile imagination, les dispositions spéciales de son intelligence, plus prompte à saisir que disposée à retenir, plus éprise de l’éclat que de la profondeur, sont autant de circonstances atténuantes dont il faut lui tenir compte. Il faut lui tenir compte enfin de son amour du far-meute, s’alliant si bien à cette sorte d’activité fanatique qui le rend avide de légendes , - merveilleuses et de cérémonies où la poudre et les illuminations ont infiniment plus de part que le sentiment. On ne saurait méconnaître, d’ailleurs, que, s’il redoute tout ce qui pourrait lui créer de fortes obligations morales, il a montré parfois qu’il ne reculait pas devant l’héroïsme et le martyre : efforts suivis, il est
214 NAPLES ET LES N APOLITAtNS.
vrai, de promptes défaillances, lueurs vives"
qui ne font que passer en laissant après elles les ténèbres plus épaisses., v,
On se souvient peut-être de la véhémente boutade d’Alfieri sur la ville éternelle, « où l’on ne rencontre, dit-il, que des visages amaigris,: marqués du sceau de l’oppression, une population lâche et paresseuse, un sénat orgueilleux et non libre, de riches, patriciens encore plus
sots que riches, des prêtres que béatifie la sot- > tise de leur prochain , une cité sans citoyens, des temples augustes sans religion. » Plusieurs
de ces traits ne peuvent que trop bien s’ap^ pliquer à Naples. Néanmoins , la Providence a si richement doté ces contrées, qu’on pourrait encore s’écrier en les parcourant : « Heureux pays s’il manquait de maîtres, ou sises maîtres avaient honte de manquer de foi! » .