‹ Naples et les napolitainsChapitre 16 sur 28 · FÊTES · texte numérisé non relu

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C’est pendant la célébration des létes de Parques que les habitudes et les pratiques reli—

gieuses des Napolitains se révèlent au voyageur

sous leur aspect le plus caractéristique et le plus piquant. Les cérémonies de cette solennité

mettent en relief un étrange assemblage, un

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et

de dévotions à demi païennes, œuvre des siècles

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et des passions humaines, sous lesquelles la vé-

rité languit et s’étiole comme un arbre précieux que des plantes parasites priveraient de sève et de lumière. '

Les devoirs extérieurs du carême sont scrupuleusement observés ; les églises sont, pour ainsi dire, assiégées jour et nuit. On écoute avec avidité les sermons des missionnaires ; à la vivacité de leurs gestes, à leur ardeur inspirée, à leurs menaces ou à leurs pathétiques supplications, on répond par des gémissements et ' des larmes, par des témoignages d’intime et profonde affliction , et même par des évanouissements bien qualifiés, dont la réalité prouve sans réplique la contrition des pêcheurs. Quelques-uns de ces discours sont plus spécialement destinés aux classes élevées ; ils sont ordiw • » *

nairement prononcés par des jésuites ou des dominicains, et consistent en un certain nombre de lieux communs revêtus d’expressions ambL tieuses et couronnés par de pompeuses péroraisons. D’autres s’adressent au peuple; les

capucins ou les franciscains qui les débitent adoptent des formes oratoires en rapport avec les habitudes de leurs auditeurs. Non contents d’invoquer les saints, ils interpellent le crucifix dont ils sont toujours munis, et ne se font pas scrupule de lui adresser des questions souvent burlesques et inconvenantes. Dans l’église Santa- Teresa, j’ai vu un gros capucin doué, malgré son embonpoint, d’une incroyable agilité, interrompre tout à coup son discours pour s’approcher d’une statue de la Vierge placée à sa portée ; il se mit, avec un accent et des gestes intraduisibles, à solliciter son intercession pour une certaine classe de pécheresses qui se trouvaient dans l’église; comme apparemment la madone ne répondait pas assez promptement, le moine s’élance de nouveau vers elle et, la prenant dans ses bras, se met à redoubler ses supplications. Peine perdue! la Vierge reste muette. Alors il se tourne vers le peuple et s’écrie qu’elle refuse d’intercéder! « Sans doute, elle s’afflige de voir tant de pécheresses devant elle, et désire

gu on lui voile la face. VEt, sans plus de cérémonie, il relève une partie des vêtements de la madone et lui en couvre le visage. A ce spectacle, le peuple au désespoir, bien convaincu de. la colère divine , pousse des cris déchirants ; quelques femmes se roulent sur les dalles et s’arrachent les cheveux. Le capucin reprend la parole : « Pleurez, s’écrie-t-il, désespérez- vous, rien de mieux ; mais surtout donnez à l’église ! — -Pourquoi faire? me demanderez-vous. — Cela ne vous regarde pas! Donnez toujours; nous n’aurons pas longtemps encore la peine de prier pour vous. Encore deux soirées, poi piu nient e!)>

ajouta le robuste et grossier personnage, en

accompagnant ces dernières paroles d’un geste négatif napolitain aussi expressif que vulgaire.

Aussitôt les gémissements cessèrent et les au-

diteurs recouvrèrent toute leur insouciante gaieté. 11 en est des Napolitains comme de ces gens qui pleurent au théâtre sur des malheurs imaginaires. Leur émotion cesse dès que la toile est baissée.

Dans toutes les églises , à la péroraison de chaque discours , j’ai retrouvé l’accompagne- > . ment des gémissements et des sanglots expia-

toires : ces démonstrations sont de rigueur à • cette époque. Les consciences peuvent se laisser

troubler un moment; elles ont le reste de l’an- • née pour se remettre.

Le jeudi et le vendredi saint, tout mouve- , ment de voitures cesse dans Naples ; la vie de cette bruyante cité paraît suspendue. On nous dit tout simplement que le Sauveur étant des- . cendu au tombeau, nous pouvons bien aller à " :

pied ; mortification grande, en effet, fatigue sin- ■ :

gulière pour un peuple qui ne marche jamais. Il

est vrai que de cet usage espagnol d’aller à pied,

> institué à l’occasion de la plus imposante des

solennités chrétiennes, il a fait une distraction

et un divertissement. Sous prétexte d’accomplir / ses dévotions dans sept églises, toute la population, en habits de fête, se rend dans la rue de Tolède, transformée en une immense galerie ac~

cessible à toutes les classes de la société. On ,

s’étonne de cette paisible et libre circulation sur

un terrain d’ordinaire si bruyant et si dangereux pour les piétons. La nouveauté de la situation donne aux rencontres un piquant inaccoutumé.

Chacun apporte dans cette élégante avenue, non 'les graves pensées que devraient inspirer ces

jours de deuil, mais une gaieté fort mal appropriée à la circonstance, et qui contraste étran-

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gement avec le but avoué de la fête. On se éherr

,che des yeux, les conversations s’engagent, les

intrigues se nouent, les sourires et les gestes

d’amitié se croisent avec le même entrain et le

même abandon qu’aux galas de San-Carlo.

Autrefois, les femmes ne paraissaient ce jourlà dans la rue de Tolède que vêtues de noir; les Napolitains ont trouvé à ce costume un aspect trop lugubre, et maintenant les couleurs les plus voyantes sont les plus recherchées. En des . temps plus heureux, le roi, suivi de toute sa famille, parcourait Tolède et visitait dévotement

les sept églises ; aujourd’hui, dans son exil volontaire, il en est réduit aux chapelles solitaires

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de son palais de (iaëte ou de Caserte. Quelques persane renie daignent cependant se montrer

dans les rues ; elles sont suivies d’une multitude

émerveillée de voir des princes marcher comme de simples mortels : ce sont les dieux descendus de l’Olympe pour se promener dans les rues

d’Athènes. Toutes les démarcations sociales,

d’ailleurs, semblent avoir disparu; partoutrègne

un air de familiarité et de bonhomie qu’on ne

retrouve pas toujours chez des peuples qui ont

la réputation d’être plus heureux et plus libres. Les stations habituellement occupées par les voitures le sont, ces jours-là, par des chaises à porteur, antiques monuments de la locomotion des siècles passés, fiers de recouvrer, ne fût-ce que pour quarante-huit heures, la considération dont ils ont joui autrefois.

L’aspect du tombeau, dans la plupart des églises, n’offrait rien de lugubre ; il était souvent reproduit avec des détails dignes du moyen âge. -, > • - V;

Une cérémonie qui paraît impressionner vi-

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vement la foule est celle de F enlèvement du

voile funèbre dont la croix et le maître-autel

sont recouverts pendant les heures des ténèbres. J’ai assisté, dans l’église des Jésuites, à cette cérémonie symbolique, qui se célèbre le samedi,

et non le dimanche, comme l’exigerait la stricte

observation des dates. Le vaste édifice était plongé dans l’obscurité ; on n’entendait que le chant triste et monotone des litanies psalmodiées par des êtres invisibles dans les sombres proondeurs de la nef. Tout à coup, sur les marbres, sur les dorures de la majestueuse enceinte, jaillissent des flots de lumière ; le voile funèbre

tombe, laissant apparaître dans tout leur éclat

le maître-autel et la croix resplendissante qui /le domine. Les cloches sonnent à toute volée;

^leur joyeux carillon se mêle aux détonations de l’artillerie placée devant l’église, pourannoncer £u monde la victoire de la lumière sur les ténèbres. : / * Ÿ / r

Dans toutes les fêtes se révèle le goût théâtral des Italiens. Il est rare qu’ils atteignent le beau

idéal ^presque toujours le clinquaut leur suffit. • Pendant les fêtes de la Nativité, plus encore qu’à celles de Pâques, ils donnent carrière à leur passion pour les.oripeaux et les spectacles, où se complaît leur caractère superstitieux^ Dans toutes les églises et dans la plupart des palais, on dresse une sorte de théâtre représentant des

crèches entourées de grotesques paysages avec

des groupes de bergers et de bergères sautant

et folâtrant comme leurs troupeaux. On y voit

figurer aussi des personnages et des animaux

fantastiques, des villes avec des clochers, des

soldats armés de fusils. Ordinairement, les

figures sont en bois ; elles dénotent un talent

remarquable chez les sculpteurs de bas étage,

si nombreux à Naples. On voit que le temps et

l’argent ne manquent ici que pour les œuvres utiles. On sait en trouver pour les puérilités dont se composent ces fêtes et ces représentations. Il n’est pas jusqu’à Polichinelle qui n’y contribue ; le jour des Morts, il joue au bénéfice des âmes retenues en purgatoire.

Après avoir pris sa part de ces divertissements plus ou moins religieux, chacun rentre chez soi sans y rapporter une seule pensée sérieuse, une seule impression morale. Il ne faut pas s’en étonner, puisque, dans cette agitation et dans

ces pompes, il n’y a pas le plus petit mot pour

lame; tout est à l’adresse des sens. Les Napolitains n’en éprouvent pas moins ce sentiment de naïve satisfaction qui naît de la conscience du devoir accompli.

On a visité le saint tombeau; plus qu’en tout autre temps, on s’est agenouillé devant les images d’une multitude de chapelles privilégiées ; on a doublé ses offrandes à la madone et aux saints ; on s’est épuisé de fatigue par une marche inaccoutumée. 11 faudrait être bien

sévère poùr ne pas convenir que de si dévotes

démonstrations sont plus que suffisantes pour

apaiser la justice divine et rassurer tant d’hon-

nêtes gens sur leur avenir spirituel. *

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Parmi les usages religieux, les services funèbres sont ceux qui reproduisent le plus fidèlement les anciennes coutumes. J’ai eu occasion

de voir celui du prince P. Torelli, frappé d’apo-

plexie dans sa voiture en revenant du bal de l’ Académie. Ces coups de foudre sont comme un défi jeté par la mort au monde insouciant et distrait qui l’oublie. En 1800, le père de ce prince, un des plus grands seigneurs de Nappes, ayant pris le parti des Français et monté la garde au pied de l’arbre de la liberté, fut, au retour du roi Ferdinand, banni avec une partie P

de la noblesse napolitaine. En La Rochefoucauld

en exil s’était fait cuisinier ; de société avec

quelques-uns de ses nobles amis, le prince Torelli ouvrit à Paris une boutique de macaronis. Son fils, rentré à Naples, recouvra la fortune

de sa famille. Sa générosité, unie à son mérite personnel, a fait de sa mort un deuil public. Le corps avait été transporté dans une splendide, voiture de gala à San-Férdinando. L'église était convertie en chapelle ardente; l’éclat de mille cierges resplendissait autour du cata>falque ou se perdait dans la sombre et. mystérieuse profondeur des voûtes. Le défunt reposait > •

à découvert sur une sorte de corbeille dorée. Il était revêtu de ses plus riches habits, décoré de tous ses insignes; une légère couche de carmin habilement nuancée avait rendu à ses traits l’apparence delà vie. Ce peuple a une telle antipathie pour les idées sérieuses, qu’il farde

jusqu’à la mort. ; » .

Par son immobilité de statue tombale, par son profond repos qui déjà portait l’empreinte *de l’éternité, le mort semblait protester contre le bruit et lé ‘mouvement tumultueux qui ré-

gnaient autour de lui, contré ces chants d’opéra, cet éclat des lumières et ces magnificences si déplacées sur le seuil d’une tombe.

Au milieu de cette foule agitée et indifférente, venue pour contempler un spectacle, je remar-. quai un pauvre vieillard qui sanglotait en sortant de l’église. Les larmes de ce pauvre homme honoraient mieux la mémoire du défunt que tant de splendeurs et de douleurs officielles.

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Un autre jour, je fus témoin, dans la même église, d’une grande fonction consacrée à l’adoration du saint sacrement, la fête des Quarante heures . Le roi devant prendre part à la cérémonie en sa qualité de prieur de la congrégation

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