‹ Naples et les napolitainsChapitre 19 sur 28 · VI J · texte numérisé non relu

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voisins les lazzaroni établis dans la rue. Les enfants jouent sur les larges dalles, car d’école, il n’en est pas question ; les femmes causent en filant, ou se livrent à une sorte d’agitation qui tient toujours du far -ni ente , . 11 n’y a pas de coin du feu. Ce symbole religieux de la famille; ce théâtre modeste des joies domestiques, les plus vives parce qu’elles sont les plus pures; ce témoin journalier de notre

existence intime est chose inconnue. Si le mot de Walter Scott était rigoureusement vrai :

« Dites -moi comment un peuple se chauffe et je vous dirai ce qu’est pour lui la famille, » à Naples, elle n’existerait pas -du tout. Les

hommes sont groupés sur la plage. Ces fils de

Masaniello tirent leurs filets, lentement, à leur aise ; leur vie entière s’écoule sur ce petit coin de sable. On n’a qu’à considérer leur joyeuse

insouciance pour s’assurer qu’ils ne change-

raient pas leur fortune contre celle de beaucoup v de grands seigneurs dont les équipages roulent devant eux. Ces hommes primitifs, à peine vêtus, représentent l’état sauvage au milieu de la civilisation. Leur existence dans le quartier le plus brillant d’une grande ville est une de ces anomalies, un de ces contrastes singuliers dont ce pays abonde. Il en est de même de ces nombreux troupeaux de chèvres qui défilent matin et soir sans se préoccuper le moins du monde

de l’effet qu’ils produisent au milieu des pié-

tons et des voitures. Le roi a essayé de se débar-

rasser des gens et des bêtes , mais ses louables intentions ont échoué devant l’opiniâtreté des uns et des autres. Nos pêcheurs exilés à Bagnoli,

nos pâtres consignés aux barrières ont arrêté sa voiture , se sont bravement jetés sous les pieds des chevaux, jusqu’à ce que ce roi débonnaire les eût réintégrés dans ce qu’ils regardent comme leur bien, le rivage et le soleil de Ghiaja. Entre ces pêcheurs, mes voisins sont, à tout prendre, les moins sauvages. L’habitude qu’ils > ont de se mêler à la foule élégante des promeneurs et des équipages leur donne, relativement bien entendu , un vernis de gens comme • il faut. Ceux de Santa-Lucia ont déjà une allure plus pétulante et plus débraillée , mais leurs confrères de la Marinella sont les modèles du genre. Leur réunion sur la plage est une sorte de fourmillement qu’on ne peut se figurer sans

l’avoir vu. Ils se défient des hommes civilisés ;

ils ne permettent même pas qu’on dessine leurs embarcations.

C’est cependant sous ces haillons sordides

que le principe du droit monarchique a poussé ses plus solides racines. En France, la noblesse est légitimiste et le peuple bonapartiste ou à demi républicain ; à Naples, c’est le contraire qui a lieu. La noblesse a peu de goût pour les Bourbons ; le peuple les adore. On sait que les lazzaroni se sont montrés les fidèles sujets d’un roi

qui s’était fait lazzarone (Ferdinand 1 er ), tandis

qu’ils n’obéirent qu’en murmurant à un lazza-

rone qui s’était fait roi (Murat). Ferdinand II, quoique d’un abord moins facile, affecte une grande familiarité avec le bas peuple, plus encore par goût que par calcul politique. En 1848, tous ces braves gens lui témoignaient leur fidélité en criant : A bas la constitution! et en lui demandant l’autorisation de piller la rue de

Tolède habitée par les libéraux. Le peuple de

Paris, en 1789, prenait le veto pour un impôt qu’il fallait abolir ou pour un ennemi qu’il fallait mettre à la lanterne ; le peuple de Naples

n’a pas, aujourd’hui encore, une idée beaucoup

plus nette de la constitution. Il ne fallut pas

ciïiàja.

moins, pour le contenir, que la présence du

roi lui-même.. Ce n’est qu’avec beaucoup de peine et à grand renfort de pathétiques discours dans un langage inimitable qu’il parvint à empêcher cette foule exaltée et trop fidèle

de se porter aux derniers excès. On attribue

souvent aux grands le mérite d’actions louables

qui étaient pour eux des nécessités de situa-

tion , de mœurs ou de préjugés ;• c’est ainsi, qu’on tint compte au roi de son succès.

Avides et paresseux en même temps, ardents

et flegmatiques, défiants et bavards, superstitieux sans religion , interrompant une phrase sentimentale pour commettre les plus grandes atrocités, rendant au pouvoir et à la richesse une sorte de culte servile, tel est le caractère

de ces soutiens du trône et de l’autel. J’ai dit

ailleurs comment ils entendent la liberté. Doués

naturellement d’une vive intelligence, ils dé-

ploient une sagacité d’autant plus surprenante, que cette intelligence est absolument privée de culture. Un célèbre prestidigitateur ayant ré-

cemment donné une représentation devant une assemblée de lazzaroni , on entendit quelquesuns d’entre eux s’écrier, en s’adressant à lui au milieu de ses tours lés plus compliqués :

« C’est assez, nous avons compris l » Dès le lendemain, l’un d’eux reproduisait, devant un nombreux public, plusieurs des tours exécutés la veille par l’artiste, surpris de voir les secrets de sa magie si aisément dévoilés.

Tout passe dans ce monde. Les lazzaroni de la vieille roche tendent à disparaître. Les jours de fête, on ne soupçonne même plus leur existence : ils s’habillent. *

Le pavé de Chiaja est une véritable lanterne magique. Rien n’égale la variété des scènes qui

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