M. Guizot
a donné un portrait si largement tracé. Comme le monarque espagnol, le monarque napolitain, sur un théâtre et dans des proportions plus modestes, (( aime à la fois la pompe et le silence, les affaires et le repos, le gouvernement et la solitude. »
A Rome, on ne sait où on en est, et la vieille machine administrative produirait des effets plus désastreux encore si les frottements n’en étaient adoucis par une sorte de mansuétude et de
bonté qui tient de la paresse. Ici, du moins, le roi a un dogme politique, un système de gou- . vernement, et, malgré la surprenante application que nous lui en voyons faire, il n’en demeure pas moins démontré, pour moi, que Ferdinand II est l’homme le plus logique, peut-être le seul homme logique de son royaume.
Il y a donc un système à Naples. Doit-on se féliciter de son existence? Il est permis d’en douter, puisque c’est le système de l’éteignoir, se résumant dans un défaut de compréhension intelligente des nécessités de notre temps, des
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exigences d’une sociabilité éclairée* et portant ' - • . l’empreinte permanente d’un obscurantisme dé- YOt, devenu le trait caractéristique du gouver- \ neuient d’un souverain entouré cependant de
tant d’éléments de vie et de prospérité.
r /Le début du règne faisait espérer mieux. A
cette époque, on avait encore présentes à l’es-
' prit les folles prodigalités et les injustices criantes de François I er ; d’autre part, le ferment * du carbonarisme perdait une partie de son activité ; les intentions du nouveau monarque se
manifestaient donc. sous des auspices très-favorables. Le jour de son avènement au trône, en 1830, il les fit connaître par la proclamation
dont v.oici quelques extraits :
« Intimement convaincu des desseins de Dieu sur nous, et résolu à nous y conformer, 'nous tournerons toute notre attention sur les besoins principaux de l’État et de nos sujets bien-aimés, et nous ferons tous nos efforts pour cicatriser les plaies qui, depuis quelques années, affligent ce royaume., ' •
« Eu premier lieu, convaincu que nous sommes que notre sainte religion catholique est la source principale de la félicité des peuples, notre premier et plus grand soin sera de la protéger et de la conserver intacte dans nos États, et d’employer tous les moyens en notre pouvoir pour faire observer strictement ses divins principes. Les évêques étant, par la mission spéciale qu’ils ont reçue de Jésus -Christ, les principaux ministres et gardiens de cette religion , nous comptons sur eux pour seconder par leur zèle nos justes intentions en remplissant exactement les devoirs de leur épiscopat.
« En second lieu, considérant qu’il ne peut y avoir dans le monde aucune société bien ordonnée sans une impartiale administration de la justice, ce point sera de notre part l’objet d’une ardente sollicitude. Nous voulons que nos tribunaux soient, autant de sanctuaires qui ne puissent jamais être profanés par les intrigues, par les protections illicites, ni par aucune con-
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sidération d* intérêt humain. Aux yeux de la
loi, . tous nos sujets sont égaux, et nous ferons en sorte que la justice soit également rendue à tous.
« Enfin, la branche des finances réclame notre attention particulière, comme étant celle qui donne la vie et le mouvement à tout le royaume. Nous n’ignorons pas qu’il y a dans cette partie des plaies profondes que l’on doit guérir, et que notre peuple attend de nous quelque soulagement aux charges que nous ont léguées les troubles passés. Nous espérons, avec l’aide de Dieu, satisfaire à ces deux objets si précieux pour notre cœur paternel, et nous sommes prêt à faire toute espèce de sacrifices pour y parvenir. Nous espérons que chacun, en ce qui le concerne, suivra notre exemple, afin de rendre à ce royaume la prospérité qui doit être l’objet des désirs de toutes les personnes vertueuses et honnêtes.
, - Naples , 8 novembre 1 830. »
En même temps que, par ce programme plein :
de mesure, Ferdinand rassurait l’opinion, il nommait un ministère composé d’hommes d’uno intégrité et d’une loyauté reconnues, dont la présence aux affaires était une garantie des bonnes dispositions du roi. •
Le contre-coup de la révolution de juillet vint
le surprendre sur ces entrefaites, et compromettre un avenir qui s’annonçait avec tout un . cortège de réformes et de progrès. Le carbonarisme, à peine assoupi, se réveilla au bruit des trois glorieuses journées .*, t se disposa à profiter de toutes les circonstances bonnes ou mauvaises pour chasser les Bourbons de Naples, comme leurs aînés venaient d’être chassés de France.
On sait que ce parti, semblable à. tous les partis révolutionnaires, qui aspirent à devenir grands * en s’exhaussant sur des ruines, était peu scrupuleux sur les moyens à employer. En 1836,
le choléra, accomplissant son tour du monde, éclata à Naples avec une violence extrême. Le • • carbonarisme vit en lui un utile auxiliaire, et
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en profita pour exciter des mouvements politiques, en accusant le gouvernement d’empoisonner la population. ;
En pareille circonstance, la peur est le plus mauvais conseiller du peuple. De tumultueux, le mouvement devint l’agitation du désespoir; et c’est ici le lieu de reconnaître que .le roi montra un caractère à la hauteur de la situation. Il se rendit dans les hôpitaux et dans les quartiers où l’épidémie exerçait le plus de ravages; il mangeait du pain qu’on prétendait . être empoisonné, il entrait même dans les maisons particulières et s’approchait des choléri-. ques pour s’assurer qu’ils recevaient le traitement exigé par leur malheureuse position. Cette conduite courageuse ne tarda pas à ramener le calme dans la population ; mais les conspirateurs émérites de la jeune Italie n’en poursuivirent pas moins leur anarchique mission : ils continuèrent à dénigrer tous les actes du roi et ceux, de ses fonctionnaires, sans leur tenir compte d’aucun mérite ; ils établirent des correspondances se-
crêtes et nouèrent des relations clandestines entre les provinces et l’étranger.
C’est à dater de cette époque qu’un change- . ment regrettable se fit remarquer dans les tendances politiques et administratives de Ferdinand.
Seuls, les caractères vraiment grands et élevés grandissent encore en face des difficultés et des obstacles ; celui du roi faiblit. Ce monarque ne sut pas se maintenir dans la voie où, aux applaudissements de son peuple, il semblait s’être engagé. Flottant entre les conseils du libéralisme timoré de Louis-Philippe et ceux de l’Autriche égoïste et retardataire, il se laissa bientôt entraîner vers l’école de Metternich, et conclut avec le cabinet de Vienne une alliance à laquelle il est demeuré fidèle ; mais, en se mettant. à la remorque de l’absolutisme, il ne renonça pas entièrement à ses premières aspirations vers le progrès, et du conflit de ces deux doctrines inconciliables sortirent fatalement les inconséquences que nous avons déjà signalées
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dans la plupart de ses actes, et qui firent de son gouvernement le plus étrange amalgame de contradictions et d’antinomies. Et cependant il a su se maintenir; il est encore debout, tandis que, des deux souverains qui l’avaient honoré de leurs conseils, l’un a vu son trône emporté par
la tourmente révolutionnaire, l’autre a abdiqué une couronne chancelante dont le poids était devenu trop lourd pour son front.
Les événements qui, en 1848, mirent sa propre dynastie en si grand péril sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’en rappeler ici tous les détails. On sait que, le 11 février 1848, une constitution avait été promulguée à Naples. En éclatant coup sur coup, les révolutions de France, de Prusse, d’Autriche, et surtout l’insurrection lombarde, en annulèrent le favorable effet; elles imprimèrent au paru de la jeune Italie, personnifiée dans Mazzini, un élan démagogique qui ne visa plus seulement à la suppression de la constitution nouvelle, trop pâle au gré de sa frémissante
ambition, mais bien au renversement de la dynastie des Bourbons.
Le roi avait cependant donné quelques nouveaux gages de libéralisme; mais, la confiance réciproque entre les sujets et le souverain ayant totalement disparu, on ne lui sut aucun gré de ses concessions. Or, si en temps de calme cette confiance est une condition nécessaire de tout • bon gouvernement, combien est-elle plus nécessaire encore au milieu de l’agitation et du tumulte des passions populaires !
Quoique prince national, Ferdinand II n’a jamais eu les bénéfices de cette situation : il a toujours été traité en Italie comme un étranger; il n’a éprouvé ni moins de difficultés, ni moins de craintes; et l’on sait qu’à défaut d’autres motifs, les craintes, les défiances peuvent devenir la cause déterminante des actes les plus contraires aux intérêts de l’État. On ne lui a pas même tenu compte des embarras de sa situation ; à chaque concession qu’il faisait, on répondait par de nouvelles exigences, non moins
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incompatibles avec un pouvoir monarchique qu’avec une sage liberté. Aussi le roi, vainqueur des révolutionnaires, n’a-t-il rien trouvé de mieux que d’en revenir aux traditions du gouvernement le plus absolu. Il se rappelle avec complaisance que le congrès de Laybach envoya des troupes autrichiennes à Naples, sous prétexte qu’on y jouissait de trop de liberté ; et il se rit de ce que la France et l’Angleterre lui font aujourd’hui des représentations parce quelles trouvent qu’il y règne trop de despotisme, v S’il ne va pas jusqu’à maintenir rigoureusement la lettre de certains décrets de ses prédécesseurs, de celui-ci, par exemple : « Toute réunion de deux individus constitue une société secrète,» il en maintient du moins l’esprit
et les tendances. Eût- il les meilleures intentions du monde , son gouvernement ne pourrait se soustraire aux défauts de son origine et ' à ceux qui sont inhérents à ce dangereux re gime du bon plaisir.
Quoi qu’il en soit, Ferdinand, connaissant
bien le sort des souverains de tous les temps , n’ignore pas que si Denys l’ancien mourut d’une tragédie, un roi risque plus encore de mourir d’une constitution. Aussi, pour avoir la clef de sa politique , il suffit de lire ces mots, qu’il écrivait à Louis-Philippe : «La liberté est fatale à la famille des Bourbons; mon peuple n’a pas besoin de penser. Je me charge de son bien-être et de sa liberté. »
Me trouvant à Naples le jour où on y apprit • la chute de Sébastopol, j’ai pu vérifier par moimême l’existence de ce système de compression morale. La nouvelle étant arrivée le soir,
je n’entendis exprimer, dans les salons, aucune opinion sur un événement de si haute importance. Ce ne fut que le lendemain , lorsque le
journal officiel en eut dit quelques mots, qu’on se hasarda d’en parler.
De là, un réseau d’intimidation étendu sur tout le pays, comme si l’histoire ne prouvait* pas qu’opprimer la pensée ne sert qu’à fournir des armes à ceux qui en veulent l’affranchisse-
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ment. Vouloir civiliser avec des soldats et non avec des idées, c’est l’équivalent des doctrines des de Donald , des de Maistre, et autres penseurs dont l’intelligence n’aimait pas à voir grandir celle des autres. Et cependant, tel est l’état de choses actuel, que , lorsqu’on le considère attentivement , on se prend à regretter que le roi ne gouverne pas aussi réellement qu’il en a l’air. L’atonie administrative o(Tre une telle résistance et engendre une si dégradante immobilité, que le peuple souffre de tous les inconvénients du despotisme sans obtenir , comme compensation , les adoucissements exceptionnels de la volonté royale, inhabile à se faire jour jusqu’à lui.
Ici , la terre tremble , et le mot de Galilée y serait deux fois vrai : si muove . Le gouverne- "ment seul demeure immobile. Il en est de lui comme de l’aiguille d’une horloge qui se dresse au centre du largo del Castello , et dont l’admi- * nistration semble avoir voulu faire un emblème. Elle offre toutes les apparences d’une horloge
parfaitement constituée ; mais , lorsqu’on la considère , on s’aperçoit bientôt qu’elle ne marche pas ! les aiguilles sont arrêtées au sommet du cadran , marquant ainsi midi ou minuit, l’heure où l’on y voit trop et celle où l’on n’y voit pas du tout.
L’éducation de l’héritier de la couronne se ressent malheureusement des doctrines en faveur. On lui apprend sans doute bien des choses ; mais la plus nécessaire de toutes à un roi , la connaissance des hommes , reste pour lui lettre close.
Dans l’espèce de séquestration monacale qu’il subit, le jeune prince, dont le caractère est à la fois doux et taciturne , ne voit que quelques prêtres et quelques soldats. Ferdinand possède une certaine habileté ; il a ses hommes à lui. Mais quel parti son fils tirera-t-il d’honnnes qui lui sont étrangers, de ceux même dont le rôle se borne à servir d’instruments à la volonté du souverain. 11 y a, dans ces regrettables conditions d’avenir , un danger réel pour la dyrias-
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tie. On dirait que, nouveau Louis XI , le roi ne considère son fils que comme un héritier impatient de lui succéder et qu’il s’en défie. Luimême a autorisé ce soupçon en laissant voir que la popularité de l’un de ses frères lui était importune
Toutefois, s’il est possible de juger Ferdinand II d’après tant de faits authentiques et de résultats palpables, il y aurait quelque témérité à émettre, sur le caractère et sur l’avenir de son successeur , une opinion à laquelle les événements peuvent, d’un jour à l’autre, donner un démenti formel. Rien n’a été fait poulie développement de cette jeune intelligence. Qui sait si l’expérience de l’homme n’apportera pas un correctif salutaire à l’éducation du prince? Qui oserait affirmer que sous cette
1. Le comte de S., étant gouverneur de Sicile , parut dans un bal , à Païenne, en costume de Charles le Téméraire. En apprenant ce fait quasi séditieux , le roi révoqua son frère de ses hautes fonctions; il le rappela à Naples, et dit à ses courtisans: «Je ne veux pas être un Jean sans Terre.»
placide enveloppe ne se cache point Taine d’un futur libérateur de T Italie? Le règne plus ou moins éloigné de ce prince est une énigme dont le temps seul nous donnera le mot.
Une des conséquences — et ce n’est pas la moins curieuse — du régime du bon plaisir tel qu’il est pratiqué à Naples, c’est qu’il y est plus facile d’obtenir une grâce que de se faire rendre justice. Une pension avait été attribuée à T enfant d’un général dont les services méritaient des récompenses signalées ; mais, le roi venant à apprendre que cet enfant serait élevé dans la religion protestante qui était celle de son père, la pension fut supprimée, contrairement à toutes
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les notions de droit et d’équité. On peut, en revanche, citer quelques traits d’une clémence aussi maladroite qu’intempestive. Dans une des excursions du roi à Ischia, un condamné politique de I8/18, homme de fort mauvaises mœurs, trouva moyen de parvenir jusqu'à lui.
Ce misérable réussit à l’intéresser, et, moins sincère que Poerio, il affirma que son repentir était aussi profond que son respect pour Sa Majesté. Le roi lui fit grâce. Mais le prisonnier reprit aussitôt : « Sire, de quoi 111e servira la grâce que Votre Majesté daigne m’accorder?
Ici, je puis aller et venir à ma fantaisie, tandis qu’à Naples mes débiteurs me feront remettre en prison. » Le roi, touché de tant d’ingénuité, donna l’ordre d’acquitter toutes ses dettes.
L’application des principes dont nous avons essayé de donner un aperçu a pour résultat d’élever toujours plus haut un mur de bronze entre le souverain et la portion éclairée de la nation. Des apologistes du roi s’écriaient, il y a peu de temps encore : « Comment ne s’expliquerait-on pas F affection des populations du royaume pour le prince, qui, de son côté, répond à leur amour et à leur confiance en sortant san§ escorte, et conduisant lui-mème sa voiture au milieu des flots de la population pressée sur son passage ? Dans les grandes catastrophes causées parles tremblements de terre, c’est le roi qui est le premier sur les lieux, qui dirige les travaux de sauvetage, qui veille à la distribution des se-
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cours». » Elle n’est plus, hélas! cette époque riche d’amour et de confiance mutuelle : le roi a divorcé avec sa capitale, et presque avec son royaume, à l’extrémité duquel il s’est exilé. 11 ne se montre que rarement en public, et les tremblements de terre n’ont plus le privilège d’éveiller sa sollicitude. Il n’a point paru sur les lieux désolés par les effroyables commotions du 1(5 décernbre 1857 ; sa présence, autrefois si efficace, n’est point venue relever les courages et secouer la déplorable apathie qui a signalé l’exécution de ses ordres et en a paralysé toutes les bonnes intentions. Lors de la collecte effectuée pour venir en aide aux victimes de ces désastres, il n’a souscrit que pour 8,000 ducats. 11 venait, il est vrai, d’en donner 12,000 pour l’entretien
de la chartreuse Saint-Martin !
On ne peut nier cependant que, malgré ses défauts, ou plutôt à cause de ses défauts mêmes, Ferdinand II ne soit aimé des classes inférieures de son royaume. On n’ignore pas que son cœur