Comte Orloff
les plus favorables. Malheureusement, à Naples encore plus qu’ ailleurs, c’est la valeur des fonctionnaires qui fait la valeur des lois, et c’est ici
qu’on peut s’écrier : A quoi servent les lois sans les mœurs? Nulle part on n’a moins compris que les fonctions publiques ne devraient être qu’ autant de vérités en action.
L’instruction publique, une des plus intéressantes attributions du ministère dont nous parlons, est aussi celle qui a eu le plus à souffrir. L’application vicieuse des lois lui a peut-être fait plus de tort que les tendances rétrogrades du gouvernement actuel.
L’université de Naples, naguère si riche en illustrations de tout genre, voyait se presser autour de ses professeurs une foule de jeunes
gens des provinces et de la capitale. Aujourd’hui, le gouvernement ne semble s’attacher qu’à diminuer l’importance des professeurs et à restreindre l’ardeur et le nombre de leurs élèves. Depuis 48A8, l’insignifiance des cours est devenue extrême, la plupart des professeurs de quel-
INSTITUTIONS
que mérite ayant été, pour raisons politiques, ou exilés ou emprisonnés. Plusieurs d’entre eux figurent honorablement à Turin et à Paris. Ceux qui demeurent attachés à l’enseignement sont condamnés, par l'insuffisance de leurs traitements, à toutes les difficultés de la vie matérielle, et ne jouissent, pour remplir dignement et utilement leur mission, ni de la liberté d’esprit ni de la considération nécessaires.
Malgré les obstacles que suscitait l’administration, l’ université était accessible à toute la jeunesse du royaume, et le nombre des étudiants augmentait chaque année. Il en sortait parfois des élèves distingués. Cela devenait inquiétant; aussi, en 1854, sous prétexte de doter les provinces d’académies qui offriraient à la jeunesse studieuse un accès plus commode et épargneraient aux familles les dangers et les frais de lointains déplacements, il fut fait défense à tous autres qu’aux ressortissants des deux seules provinces de Naples et de la Terre de Labour de venir dans la capitale pour y suivre les cours
de l’université. Peut-être n’eût-ce été que demimal, si la création des académies de province eût répondu à ce prétendu projet de décentralisation intellectuelle; mais elle n’a servi qu’à déguiser les intentions d’une politique occulte sous les grands mots d’intérêt national. Inutile d’ajouter que, dans ces nouvelles académies, les études sont peu suivies, et que le niveau n’en est pas des plus élevés.
Cette mesure n’est qu’un exemple de l’hypocrisie gouvernementale décorée du nom d’habileté.
On croit ici qu’il en est de cette infirmité morale portée à de grandes proportions comme du meurtre collectif des batailles qui devient un fait d’armes admiré, ou comme des mensonges diplomatiques sans lesquels on prétend qu’il n’y a pas de domination politique possible. On ne saurait pourtant méconnaître que, si le sentiment de la justice est la probité de l’esprit vrai, et l’hypocrisie individuelle la probité des cœurs faux et lâches, on ne saurait, dis-je, méconnaître
INSTITUTIONS
que l’hypocrisie gouvernementale n’a de probité d’aucune espèce.
Les règlements universitaires ne laissent rien à désirer; ils sont conservés en grande partie de la domination française. Théologie, jurisprudence, philosophie, littérature, médecine, sciences physiques et mathématiques sont représentées dans le programme; toutes les chaires y figurent avec honneur ; mais, si l’on demande où^et quand se font certains cours, on s’aperçoit que la demande est indiscrète et qu’ils n’existent que sur le papier. Quelques professeurs ré- *
clament-ils la permission de commencer leurs leçons, cette permission leur est accordée avec des restrictions, puis leur est retirée la veille même de l’ouverture. Ce fait s’est produit récemment. Il s’agissait d’un professeur de droit public, homme aussi recommandable par son mérite scientifique et l’intégrité de son caractère que par son dévouement au roi. Cette exclusion peut donner la mesure de l’estime que le gouvernement professe pour le droit public.
Le ministre motive sa détermination par le danger des discussions quepourrait provoquer l’examen des diverses formes de gouvernement.
C’est 1* application des idées du célèbre Delcaretto, ennemi déclaré de tout ce qui se rapprochait du libéralisme intelligent. Vainement lui représentait-on que, la jeunesse ayant déjà entre les mains Cicéron, Tacite et autres philosophes ou historiens fort capables d’attirer l’attention sur ces différentes formes de gouvernement, il était à désirer, dans l’intérêt même de la royauté, que des cours de législation et de droit public vinssent former et diriger le jugement des étudiants. Le roi n’était pas éloigné de se rendre à ce raisonnement; mais Delcaretto fut inflexible : nouvelle preuve qu’en certaines occasions, le roi, tout roi absolu qu’il est, règne et ne gouverne pas.
En consultant le programme universitaire, on verra encore avec satisfaction que le grec et le latin y occupent une large place. Ceci est un calcul. En poussant l’étude des langues classi-
INSTITUTIONS
ques jusqu’à ses dernières limites, on a réussi à en faire une sorte d’épouvantail qui tient à distance bon nombre d’étudiants découragés par les sacrifices de temps et d’argent que leur imposerait cette étude prolongée indéfiniment.
On oblige ainsi beaucoup de jeunes gens à subir l’ignorance générale. Un problème étant posé : Restreindre le développement intellectuel , le résoudre en exagérant la nécessité de l’instruction et en formant, sans qu’il y ait de milieu possible, des lazzaroni ou des hommes de génie! Machiavel n’eût certes pas trouvé mieux. Il semble que l’enseignement scientifique devrait au moins être dégagé des entraves qui pèsent sur les lettres; il n’en est rien. Un professeur, M. S. D. G., a dépensé sa fortune pour le progrès de la science qui fait l’objet de son enseignement, sans que l’État lui ait jamais accordé ni aide ni encouragement.
Cette obstination à ne vouloir faire aucune
concession aux besoins de notre époque, à cette
légitime insurrection de l’esprit contre la ma-
tière, est un des résultats les plus affligeants du système rétrograde dont nous retrouvons partout la dangereuse application.
Un autre résultat non moins significatif et non moins regrettable des mesures que je viens de signaler, c’est l'abandon des établissements laïques au profit des établissements cléricaux. Ce sont les R. P. Jésuites qui recueillent les fruits de la décadence universitaire. Le gouvernement avait, il est vrai, essayé d’apporter quelques restrictions à l’extension de leur enseignement, qui ne devait avoir que les belles-lettres pour objet. On leur avait d’abord interdit la philosophie; mais ils sont parvenus à s’en emparer, en prenant l’engagement de ne pas professer la leur. On connaît la ténacité de cette célèbre compagnie, et l’art consommé qu’elle apporte dans les accommodements avec la conscience.
Quoi qu’il en soit, les révérends pères ont déjà entre leurs mains la plus grande partie de la jeunesse de Naples; la noblesse surtout les
INSTITUTIONS
favorise de sa haute clientèle. On croira sans peine que l’esprit de progrès et d’émancipation intellectuelle banni de runiversité ne s’est pas réfugié dans les écoles des révérends pères. On ne saurait nier, cependant, que les Jésuites n’aient compté, et ne comptent encore dans leurs rangs des esprits distingués et des hommes d’une incontestable érudition, ni que plusieurs de leurs collèges n’aient formé d’excellents élèves ; mais il n’en est pas moins avéré que leur système d’éducation, pris dans son
ensemble, est entaché d’un esprit pernicieuse-
ment rétrograde, étroitement scolastique, suspect dans ses tendances et surtout dans ses moyens, incapable d’élever le niveau moral de l’humanité et de développer ce qu’il y a en elle d'instincts nobles et généreux. Semblables à ces flammes phosphorescentes qui se montrent pendant la nuit sur la mer agitée, leur enseignement brille, mais ne réchauffe pas.
Dans le royaume des Deux-Siciles, les écoles particulières sont en petit nombre. On ne peut
guère citer à Naples que deux institutions pour
les jeunes garçons. Encore sont-elles loin d’être en harmonie avec la civilisation actuelle. Ces établissements, soumis à des règlements et à une surveillance très-sévères, sont vus d’assez mauvais œil par le gouvernement. On peut, à ce propos, se faire une idée de la propension de la police à s’immiscer dans les actes les plus simples de la vie civile, abus qui contribue puissamment à la démoralisation, en éveillant dans de jeunes âmes l’instinct de la défiance et en leur faisant du mensonge une quasi-nécessité.
Les écoliers, interrogés sur l’endroit où ils se dirigent, ne manquent pas de répondre qu’ils vont faire visite à M.***, essayant ainsi de donner le change aux questionneurs. Parents et enfants craignent d’être mal notés à la police, et, dans ce cas comme en bien d’autres cas plus importants, les Napolitains répètent :
Non ragionam di lor, ma guarda e passa.
INSTITUTIONS. 65
La capitale, quant à l’instruction élémentaire, offre plus de ressources pour les jeunes filles que pour les garçons. L’établissement du Miracle, fondé par Murat pour les filles nobles, a acquis une réputation méritée. Peut-être n’estce pas l’avis de certains pères de famille retardataires, qui voient leurs filles y prendre le goût du monde à la place de celui du couvent où , par raison d’économie, ils auraient voulu les reléguer.
Il y a peu de chose à dire des écoles primaires. Sous le règne de Murat, il n’y avait pas de paroisse qui n’en possédât au moins une. Elles furent bientôt fréquentées par plus de cent vingt mille enfants. Au retour des Bourbons, ces nombreuses écoles, dont le succès avait tout d’abord dépassé celui qu’on en attendait, furent fermées pour la plupart, sinon légalement, du moins faute de ressources. Des prêtres payés par le gouvernement devaient être mis à la tête de ces nouvelles institutions; mais, par suite du peu d’encouragements don-
nés à l’instruction et de l’inexécution de la loi, les écoles, loin de se relever de l’abandon où elles sont tombées sous la Restauration , n’ont fait, depuis lors, que dépérir de jour en jour.
Après cet inintelligent et malencontreux essai de culture intellectuelle, on est revenu à ce raisonnement, aussi spécieux que rassurant : « Le peuple instruit devient mécontent de son sort, il le veut améliorer, changer à tout prix ; de là les révolutions. Devenus égaux ou supérieurs par l’intelligence à ceux que les hasards de la naissance ou les caprices de la fortune ont placés au-dessus d’eux, les gens du peuple trouvent, dans cette infériorité accidentelle que la nature désavoue, un sujet de comparaisons humiliantes et de perpétuelle irritation. »
On oublie seulement que, quels que soient les soins préventifs d’un gouvernement, il y a toujours une foule d’hommes portés à croire que leur position n’est pas en rapport avec le développement de leur esprit et surtout avec
INSTITUTIONS
les illusions de leur vanité ou de leur ambition. Double péril, puisque au-dessous de ces nombreux mécontents s’agitent les masses populaires, ignorantes et dépourvues de toute moralité, d’autant plus faciles à égarer, et toujours prêtes à donner tête baissée dans les sophismes et les suggestions du premier venu qui veut en faire l’instrument de ses prétentions.
Inutile de dire que la liberté de la presse est inconnue à Naples et que les sincérités de la plume y sont plus redoutées encore que celles de la parole. En cela du moins, le royaume des Deux-Siciles est supérieur à certains pays qui, après avoir conquis cette liberté par une révolution, ont jugé bon de s’en débarrasser comme d’un luxe inutile ou dangereux. Gomme corollaire indispensable de cette négation, la censure est d’une rigueur suffisante pour arrêter les élans intempestifs de l’esprit ou de l’imagination. Elle découpe avec une étonnante dex térité toutes les publications , pour lesquelles
le gouvernement montre une sollicitude des plus touchantes.
Depuis assez longtemps déjà, la profession
d’écrivain n’était que la lutte de la ruse contre la force; mais, depuis 18 A 8 , les sévérités de la censure sont devenues telles, qu’il a fallu se résigner à n’avoir pas d’imagination et à n’émettre aucune idée originale.
Dès lors, on ne saurait s’étonner de voir se réduire à si peu de chose l’influence des auteurs indigènes, et celle des étrangers augmenter à proportion. Malgré les sympathies nationales, malgré cette espèce d’entente à demi-mot et de communion de pensée qui rapproche le public des écrivains italiens, ces derniers, obligés de limer et de peser chaque phrase pour la faire passer, luttent dans des conditions d’infériorité qui assurent la victoire aux étrangers. Toute l’ambition des auteurs napolitains ne va qu’à produire sous des mots couverts quelques traits intéressants et empreints d'actualité; la censure répond à cette ambition par une susceptibilité
INSTITUTIONS. 69
aussi intolérante que puérile. On en jugera par
les exemples suivants : L’auteur d’une comédie
est mandé à la censure. Ses juges critiquent avec la dernière sévérité jusqu’à la moindre syllabe qui peut prêter à une allusion politique; l’auteur répond victorieusement, et cependant il est éconduit avec ces mots : « Vous avez mis trop d’esprit dans votre pièce; éteignez un peu ces étincelles qui ne sont pas à leur place, puis nous verrons. »
Un autre a vu la représentation de sa pièce mise en question, parce que, dans un dialogue entre deux personnages, l’un se plaignait du délabrement de sa constitution. Combat puéril et sans honneur sur un champ de bataille jonché d’œuvres littéraires dont plusieurs auraient mérité de vivre. Un professeur, fort bien noté cependant, avait entrepris un travail utile et plein des meilleures in tentions. C’était la traduction d’un excellent article de Gustave Planche sur la peinture et sur les erreurs de l’école réaliste. La censure ne manqua pas d’y trouver
des coupures à faire ; elle en retrancha notamment une phrase dans laquelle il était question de la nature inanimée, sous prétexte que ces mots voilaient une pensée d'athéisme.
On ne doit donc pas s’étonner qu’aucun article ne révèle chez son auteur une portée d’esprit un peu saillante, une physionomie originale et piquante, une ombre de hardiesse ou d’indépendance dans la façon de rendre sa pensée.
D’un autre côté, la censure laisse passer, et couvre au besoin de sa protection, des ouvrages qui préconisent l’obscurantisme le plus exagéré. L’un de ceux qui m’ont le plus frappé, sans me convaincre toutefois, s’attachait à démontrer combien il serait dangereux d’apprendre au peuple à lire et à écrire. Un autre, intitulé Catéchisme) politico-morale , est destiné à combattre la propagation des idées libérales et à assurer le triomphe des principes monarchiques. Ces principes sont émis sous forme de dialogue :
« Demande. —
Définissez la monarchie.
INSTITUTIONS
« Réponse. — C’est un pouvoir né, non créé, qui coexiste avec le droit, niais n’est pas conféré par le droit. S’il était conféré par le droit, ce serait une magistrature et non pas une monarchie.
« D. — Mais les rois ne sont-ils pas parfois des tyrans ?
« R. — Ce sont des calomnies de bouches folles ou ridicules; les torts ne viennent jamais des rois, mais bien de notre corruption et de notre malice.
« D. — Le peuple peut-il être son propre législateur ou prétendre à des réformes politiques ?
« R. — Il a montré comment; témoin Danton, Robespierre, Saint-Just et la Convention nationale de néfaste mémoire.
« D. — Pourquoi nos ancêtres étaient-ils plus heureux ou moins malheureux que nous?
c< R. — Parce qu’ils imploraient tout des princes et n’obtenaient ainsi que des choses utiles et justes.
« D. — * Quelle est la plus belle gloire des Napolitains?
« R. — Celle d’être fidèle au roi, etc., etc. »
Telle est la substance des platitudes auxquelles le gouvernement accorde sa protection. Cependant, en dépit de ces motifs de réserve et de ces obstacles multipliés, il y a, chez les Napolitains, un fonds si réel de vitalité intelligente, que les publications littéraires ou sci' ntiliques sont aussi nombreuses, peut-être plus nombreuses à Naples que dans aucune autre ville d’Italie. Je ne fais allusion qu’à la quantité et non à l’ intérêt ou à l’importance des publications. Néanmoins, certaines revues périodiques renferment parfois des articles remarquables autant par le style que par les idées. L’une d’elles, il Giambattista Vico, se publie sous le patronage de S. A. 1L le comte de Syracuse, ce qui, d’ailleurs, n’est qu'un titre de plus aux attentions bienveillantes des terribles censeurs. Dans un article récent, on y énonçait cette proposition : « Que l'état de
INSTITUTIONS. 73
la littérature d’une nation était un indice certain de sa situation politique. » La censure fit quelques observations ; mais elle laissa passer l’article lorsqu’on lui représenta qu’il n’avait été écrit qu’à propos des peuples de l’antiquité.
En effet, dès qu’on parle ici d’héroïsme, de liberté, ou de quelque aspiration qui pourrait faire tache sur le fond de la servilité publique, c’est toujours des Grecs et des Romains qu’il s’agit; tout au plus les romanciers et les auteurs dramatiques se hasardent-ils à mettre en scène des épisodes du xm e ou du xiv* siècle.
Les sciences, ainsi qu’on l’a vu déjà, obtiennent aussi peu de faveurs que les lettres. Deux des astronomes les plus distingués de l’Italie, ' MM. ÎNobile et Gapocci, successivement directeurs du bel observatoire de Capo di Monte, ont été révoqués de leurs fonctions pour avoir manifesté quelques idées politiques entachées de libéralisme. Les sept nouvelles planètes écloses sous le ciel de Naples n’ont point été découvertes par le directeur actuel, mais bien par
M. de Gasparis, astronome sans rapports offi- . . ciels avec l’observatoire.
La specola du Vésuve est munie de beaux in- • struments météorologiques ; mais le directeur est si faiblement rétribué, qu'il peut à peine s’en occuper. Quelques centaines de ducats sont accordées chaque année à ces établissements. La munificence royale s’adresse de préférence aux . congrégations religieuses. Le firmament est délaissé pour le ciel spirituel, représenté par degros moines ignorants et paresseux.
Une des mesures qui blessèrent plus particulièrement les Napolitains, sous le gouvernement de Murat, fut la suppression des conservatoires de musique. A leur retour, les Bourbons réparèrent cette faute; mais, depuis la dernière révolution, pendant laquelle les élèves avaient jeté leurs instruments pour prendre les armes en faveur de la république, le Conservatoire, bien que maintenu, a vu diminuer ses ressources et disparaître toutes les faveurs dont il jouissait auparavant. La direction en est encore aujour-
INSTITUTIONS
d’hui confiée à Mercadante, qui ne doit pas être très-satisfait des progrès de son jeune personnel.
Dans un concert extraordinaire, j’ai entendu
exécuter fort médiocrement l’ouverture de Gidl-
laume Tell , œuvre d’une portée contre laquelle
est venue échouer l’intelligence musicale des élèves. ' ...
On a beaucoup parlé de l’encouragement accordé par le gouvernement à de grandes entreprises industrielles et financières, dont la réussite n’intéressait pas moins la prospérité nationale que celle des particuliers. Là encore, nous trouvons que des intentions excellentes n’ont abouti qu’à T insuccès et à la ruine des
entrepreneurs, l’incurie ou le mauvais vouloir de l’administration ayant rendu impossible l’exécution des œuvres .qu’elle avait paru d’abord encourager.
Une société de propriétaires s’était formée, en 1817, pour le dessèchement partiel du lac Fucino; elle avait régulièrement demandé et obtenu la concession de cette utile entreprise ; mais, épuisée par une lutte de plusieurs années contre les difficultés suscitées par les communes, • aussi bien que par le pouvoir central, elle fut réduite à l’abandonner, après avoir subi toute espèce de désagréments et la perte de la plus . grande partie de son capital. Il y a quelques années, un riche banquier de Rome s’est rendu acquéreur des droits de la Compagnie, et, avec le concours d’un habile ingénieur suisse, M. de Mon tricher, il a réussi à commencer l’exécution du vaste projet dans lequel avaient échoué ses prédécesseurs.
Une autre compagnie, sous la dénomination de Tavogliere de la P ouille, s’était également
INSTITUTIONS. V.. < ' 77
constituée avec l’autorisation de l’État, au capital de deux millions de piastres, dans le but de venir en aide aux possesseurs du sol et de développer l’agriculture sur toute la surface du royaume. Ses statuts lui permettaient de faire des avances aux propriétaires, d’exploiter des terres, d’en exporter les produits, etc., etc. Le désordre et les malversations ne tardèrent pas à s’introduire dans le sein de cette administration. Des prêts de faveur, sans aucune garantie hypothécaire réelle, des acquisitions qui ne révélaient que trop une coupable connivence entre les parties contractantes, tout concourut à la ruine de la Compagnie, et il s’ensuivit tout un cortège d’accusations réciproques et de procès scandaleux. Il ne resta plus au comité dirigeant qu’à réunir les actionnaires et à leur apprendre que, par suite de diverses disgrazie , leur capital avait disparu.-
A la même époque, quelques propriétaires avaient cherché à former des colonies agricoles en Sicile, sans réussir davantage, par suite du
défaut d’impulsion et de prévoyance de la part du gouvernement, toujours prêt à entraver Ja sortie des produits du sol, comme à prohiber Feutrée des outils et des idées. . *
Nullement découragée par ces déplorables précédents, une nouvelle compagnie financière et industrielle, fondée par des capitalistes français et nationaux, s’est constituée en 18A7, dans • * , , * # *
un but à peu près semblable à celui.de la Tàvogliere, mais avec des éléments beaucoup plus sérieux et plus dignès dè confiance. Le roi lui.a donné son auguste approbation; mais ses statuts, confiés à l’examen du conseil d’État, restent enfouis dans les cartons, d’où les sollicitations des hommes distingués, mais peu influents, placés à la tête de la Compagnie, n’ont pas en- .core eu le pouvoir de les tirer depuis dix ans. Personne n’ignore que, par la vertu de quelques milliers de piastres, ces statuts, examinés et approuvés, ne tarderaient pas à revoir la lumière; malheureusement, ces directeurs sont d’honnêtés gens, et les statuts, risquent fort de de-
INSTITUTIONS. * 79
meurer à jamais une lettre morte. A Naples, Tintégrité a d’autant plus de mérite quelle y est presque toujours un gage d y insuccès.
. La grande puissance du jour, celle des chemins de fer, n’a pas mieux réussi à faire fléchir la ligne de conduite de Ferdinand. Ne pouvant empêcher Y invasion de nouveautés soutenues
. • par l’opinion du monde entier, il a adopté les
• projets» encaissé les cautionnements; puis*
quand il s’est agi de l’exécution, il a fait naître , * des embarras inextricables : si bien qu’avec de nombreux tracés, depuis quinze ou vingt .ans, les Deux-Siciles ne possèdent encore que quelques lieues de chemins defer. " ; \
- ■/ En se promenant sur le rivage de Chiaja, on peut se faire une idée assez exacte de la ma-
nièrë dont le gouvernement s’entend aux tra-
vaux publics. Depuis plusieurs années, il a décrété l’agrandissement de la. Villa-Reale ; en vertu de ce décret, de nombreux ouvriers sont employés à transporter de la terre et des matériaux sur le rivage ; mais les précautions ont
80 N4PLES ET LfcS NAPOLITAINS.
été si mal prises, qu’au fur et à mesure qu’on apporte ces matériaux, le flot les entraîne.
L’action destructive de la mer se joignant à l’ineptie plus nuisible encore des conducteurs des travaux, la Villa- Reale ne pourra de longtemps recevoir l’extension qui lui est promise. 11 en est ainsi du tunnel de Pizzo-Falcone, dont le percement a été décidé dans le but de fournir les matériaux nécessaires à la construction de l’hôtel d’un général influent.
Ce grand - travail d’utilité publique ne s’achèvera pas avant qu’un intérêt particulier vienne suppléer à l’incurie administrative. Près de là, et pour imiter Paris, on a percé une petite rue ; mais on a mis beaucoup plus de temps à la déblayer seulement qu’il n’en a fallu pour construire la rue de Rivoli ou le boulevard de Sébastopol. . -
C’est à ce même esprit d’inertie que nous dûmes la visite des commissaires qui venaient s’assurer, en février J 858, si le tremblement de terre du 16 décembre 1857 n’avait point
INSTITUTIONS
compromis la solidité des maisons, et si elles ne menaçaient pas ruine. Mesure très-sage si elle eût été prise immédiatement, mais qui, au bout de plusieurs mois, n’était qu’une dérision, ou un prétexte à buona ?nano. C’est encore en vertu du même système que l’on refu-
sait des passe-ports à de généreux étrangers
impatients de porter des secours aux victimes ■» * - » " du terrible cataclysme qui venait d’engloutir
20,000 personnes et de réduire à la plus pressante misère des populations tout entières , tandis qu’on envoyait sur les lieux des ordres tels, que les pauvres survivants ont pu dire
que les soldats du roi leur avaient fait autant
de mal qu’un second tremblement de terre, en pillant ce qu’avaient laissé d’autres hordes de bandits. En présence de ces horreurs on se rappelle involontairement le mot d’Attila ordonnant aux Romains de lui apporter leurs trésors. « Que nous laisseras- tu donc ? » dui demandaient les vaincus épouvantés, a La vie ! » répondit le barbare, du ton dont il leur eût accordé une grâce.
Les ‘soldats napolitains, avides et indiscipli-
nés, se montrèrent tout juste aussi généreux
gu’ Attila, générosité superflue envers beaucoupde ces infortunés, qui, après avoir été épargnés par le désastre, moururent de faim et de froid
sur les ruines de leurs habitations. .
; . ' . Une des attributions les plus importantes du
* ministère de l’intérieur est F administration des
, \ hospices et autres établissements de bienfai-
sance> Le plus remarquable est YÀlhergo dë
povcri . ; Dans la pensée de Charles III, qui l!a
. * fondé, comme la plupart des grands monuments de la capitale, il devait recevoir douze à •
‘ . . * , " • ' • - • * • . quinzé mille pauvres. Le tiers de l’édifice seu- •
* ' INSTITUTIONS. '
lement est terminé. Tous les indigents, y .ont accès ; mais, parmi les cinq à six mille mendiants, plus ou moins valides, qui peuplent les rues de Naples et de ses faubourgs, il en est très-peu qui ne préfèrent leurs haillons et leur existence vagabonde au bien-être relatif qu’ils trouveraient dans le splendide palais que la
munificence des rois leur a élevé. Qu’on ne les blâme pas trop, qu’on les plaigne moins encore ; nous voyons leurs besoins, ils ne les sentent pas. Ils ont le soleil et la liberté, qui si
souvent nous font défaut l’uu et l’autre.
. Six ou huit mille enfants des deux sexes trouvent, dans cet établissement, un asile et une éducation qui les rend aptes à vivre de leur'
travail lorsqu’ils en sortent. Toutes les proiessions manuelles y sont enseignées. J’ai vu dans chaque salle un professeur entouré de deux ou trois cents enfants aussi babillards et aussi distraits que leur maître. Une des nombreuses salles est destinée à l’enseignement des arts plastiques; j’ai été surpris de la trouver à peu près
vide. Cet établissement est fondé sur les mêmes bases que celui de la Martinière à Lyon, mais
il est infiniment plus vaste et plus complet. Ce
serait certes une des plus belles choses du, monde si les défauts inhérents à l’esprit napolitain n’étaient venus tout gâter et tout compro- . mettre. Le sentiment du progrès et de la res- . ponsabilité morale ont fait place au laisser aller, à l’incurie, à la routine et à la malpropreté, le tout déguisé sous une apparence de grandeur, d’ordre et de dévouement au devoir.
v La science appliquée au surdi-mutisme y est seule en progrès, de même que l’éducation des aveugles. Certes, rien n’est plus louable ni plus digne d’encouragement que ces efforts pour soulager une des plus grandes afflictions de la nature humaine ; mais c’est à la condition qu’on ne s’occupera pas activement de quelques malheureux aveugles ou sourds-muets pour avoir le droit de négliger ceux qui ont des yeux et
des oreilles. , , . /
L’hôpital de Santa-Maria délia Vita est une
^INSTITUTIONS. , 85
des dépendances de Y Albergo de poveri. J’en ai visité les différentes salles, au nombre de six ou sept. Elles sont , en général , bien aménagées et renferment près de quatre cents lits. J’v ai trouvé une propreté inattendue, un confort et une atmosphère de gaieté et de satisfaction trop rares dans un hôpital. Au moment de mon
entrée dans la chapelle, je fus accueilli par des
chants destinés à fêter le passage des foresiieri.
Le groupe des chanteuses se détachait gracieu-
sement sur les vitraux coloriés d’une large fenêtre en ogive. Au dernier plan, des enfants et des jeunes filles jouant du violon me rappe- Y
laient les anges aux poses naïves des tableaux du vieux Cimabue. Des appartements spéciaux sont' affectés aux personnes tombées dans la . misère après avoir connu la fortune. Les attentions les plus délicates leur sont prodiguées. Je
ne dois pas omettre de consigner ici que le
mérite de cette bonne organisation revient sur- ;
tout à la supérieure, Française dont le carac- . '
tère de décision en même temps que l’extrême
bienveillance m’ont laissé un excellent sou-
venir. . ' - , ./ ,
‘Il n’en a pas été de même dans les autres hô-
pilaux ou établissements philanthropiques que j’ai visités. Partout j’ai trouvé les vues bienveillantes des fondateurs dénaturées par l’insouciance de ceux qui sont chargés de les mettre à
* exécution» Et cependant, je le répète, partout j’ai reconnu un certain désir de faire le bien, de soulager!’ humanité souffrante, de pratiquer
; tous les grands devoirs de la charité chrétienne.
Je ne parle pas de l’aumône, qui répond à la mendicité, qui l’encourage et l’alimente, mais .. de la charité s’exerçant sur l’indigence individuelle qui ne se montre pas dans la rue et dans ces grands foyers de misères et de douleurs que recèlent tes hôpitaux et les divers établissements de bienfaisance.* -■ *
L’étranger qui. traverse Naples n’aperçoit que la mendicité; son cœur s’indigne et se soulève; il ne voit pas cet immense réseau de charité qui enveloppe la ville. C’est une face vraiment
INSTITUTIONS
• intéressante des mœurs et des dispositions de ses habitants : c’est le meilleur côté de leur physionomie morale, et celui pourtant dont le touriste se soucie le moins. De tous les peuples civilisés, le peuple napolitain est celui qui est demeuré le plus rapproché de F état de nature. L’instinct le dirige plus qüe le raisonnement, et les passions plus que F intelligence . Sa cha- rité se ressent de ces dispositions : elle, porte aussi l’empreinte de ses croyances religieuses," dont le propre est de donner aux œuvres pies un mérite tel, que, par elles, toutes les iniquités
• sont effacées. Pour quelques-uns, la charité est
• un devoir- et une satisfaction du cœur.; pour tous les autres, c’est une expiation. Aussi est-
. elle généralement pratiquée sans la moindre ostentation , et parfois même avec -une sim-
plicité et une humilité touchantes. On a vudes gens pousser cette vertu jusqu’au fanar *
tisme et ruiner leur famille pour enrichir un '
'Kl?*':
.. Lors de ma visite à l’un des établissements
que je viens de nommer, je remarquai un petit vieillard à l’extérieur humble et chétif, qui paraissait, au milieu des malades, comme un père entouré de ses enfants.
" « C’est, me dit la supérieure, un personnage important qui, le jour de mon installation à la tête de cet hospice, me remit une somme de cinquante mille francs pour être employée comme je le jugerais à propos. En même temps, il m’annonça que d’autres offrandes suivraient la première, à mesure que le besoin s’en ferait sentir. »
Pour se montrer si charitable, il fallait, suivan t les idées napolitaines, que ce digne homme eût commis de bien grands crimes. /
kXAlbergo de poveri , une surprise m’attendait. Je prenais congé de la sœur supérieure, et, l’usage ne permettant pas de laisser une trace immédiate de son passage, je me con-
tentais de lui adresser mes remercîments r
lorsque je me vis offrir un fort beau buvard
brodé d’or et d’argent par les pauvres ouvrières
INSTITUTIONS
de T hospice. Un visiteur étranger recevant un don d’un établissement de bienfaisance napolitain, cela bouleversait tellement toutes mes idées, que j’avais peine à en croire mes yeux; mais cette offran !e m’était présentée avec tant de naturel et de gracieux empressement, que je
ne pus me dispenser de l’accepter. Certains es-
prits perspicaces ou chagrins supposeront que ce témoignage de considération n’était pas tout à fait désintéressé, et que c’était là un de ces présents qu’on place à gros intérêt ; mais cette
supposition* n’est guère admissible, puisque le
gouvernement subvient largement à toutes les * dépenses de ce genre d’établissements. Les dotations dont ils jouissent ont été converties, comme cela commence à se faire aujourd’hui chez nous, en inscriptions sur le grand-livre ou en subsides annuels que le ministre des finances leur accorde. Parfois, le roi intervient luimême pour combler les déficits de leurs budgets, déficits qui ont presque toujours leur * " -
source dans des désordres administratifs, sou-
^ vent prévus, rarement empêchés. Un des dîrec-,
* teurs fit beaucoup parler de lui il y a quelques .
■ . années. La consulte d’État résolut de vérifier
\ ses livres, et découvrit qu’il s’était rendu cou- •
pable de détournements et de fraudes considé-
- * ■ ' \ râbles; mais, comme ce digne homme était dans.
les meilleurs termes avec le clergé, le roi con-
. ‘ , sentit seulement à sa révocation, sous la condi-
, ; tion expresse qu’aucun procès ne serait intenté
• à cet intéressant personnage. Comment ne pas
aimer un gouvernement si paternel 1
. Les lois menacent de peines sévères les mal- .
’ ; ‘ versations et les fraudes administratives, et ce-*
; pendant ce genre de délit est si commun à Na-
INSTITUTIONS. * . 81
pies, qu’il semble avoir passé dans les mœurs » ' * . ■ * les plus intimes de la population. Depuis les
hauts fonctionnaires jusqu’aux plus intimes employés, une vénalité chronique a tout envahi.
Avec la connaissance de ces usages et l’art fort
répandu S’obtenir, grâce à la protection du por-
tier, ce que refuse le ministre, on est assuré de .réussir dans toute espèce de démarches. Les de-
mandes et les promesses se font et s’obtiennent au moyen de quelques paroles prononcées à voix basse et à la dérobée, ou par des signes
mystérieux échangés entre des personnes de
. *. rangs souvent fort inégaux. . V
Entente clandestine, honteux acquiescements,
qui marquent une absence totale de dignité et
de délicatesse de conscience. De ces vicieuses
dispositions, on pourrait conclure que, dans .un pareil pays, l’administration financière doit être presque impossible. Cependant, sauf les détournements et les petites spéculations des agents des douanes, de la loterie royale et de quelques autres perceptions vie recouvrement des deniers
h ■ lv< »
Vf
1VE L’KSPRIT NATIONAL,
fl* *• t
Il est certaines conditions spéciales dont 011
doit tenir compte si l’on veut apprécier sainement le caractère des habitants du royaume de Naples, et qui résultent du mélange des races nombreuses et d’origines très-diverses qui ont
successivement envahi ces contrées et s’y sont
superposées aux populations primitives. Ce mélange, plus souvent renouvelé et plus persistant peut-être que chez aucune autre nation, mérite ;
d’autant plus d’être signalé, que, par lui, s’ expliquént beaucoup de modifications survenues dans les institutions, dans les mœurs et dans les croyances religieuses ; il donne la clef de la plupart des anachronismes administratifs et de ces inconséquences populaires qui semblent
fairé de ce gouvernement une énigme de siècle
. en siècle plus embrouillée.
Dans le seul rayon de Naples, on démêle les
descendants de huit .ou dix races. . Chacune
. d’elles a apporté aux races antérieures des altérations dont les traces sont encore apparentes.
La langue et la physionomie du peuple en ont conservé, l’empreinte. Ainsi, à Pouzzoles, où vint, s’établir une colonie arabe, et à Nocera,
occupée pendant longtemps par les mercenaires
: sarrasins au service des rois de Naples, on en-
tend encore résonner des intonations et des mots arabes^ A Salèrne, quelques mots normands rappellent la conquête des hardis aven-, turiers qui* après avoir sauvé cette ville d’une redoutable invasion des Sarrasins, en conser-
' ESPRIT NATIONAL. 9t
vèrent un si bon souvenir qu’ils revinrent plus tard s’en emparer par trahison.
Quelques sonores exclamations échappées à
la bouche . des lazzaroni trahissent une origine
espagnole. Moins prolongées que d’autres, les. occupations françaises ont laissé peu de traces;à Naples êncore moins qu’en Sicile, où le vieux français se retrouve seulement dans des villages écartés, comme un témoignage intéressant de la protection qu’y rencontrèrent les fugitifs dePalerme etdeCatane lors des Vêpres siciliennes. Plusieurs des principales familles du pays comptent parmi leurs ancêtres des seigneurs ou des aventuriers normands, français (de la première occupation) et espagnols. Cette diver-
sité d’origine du peuple pris dans son ensemble,
et celle non moins remarquable des dynasties, qui se sont succédé sur le trône, expliquent le peu de cohésion des Napolitains entre eux èt. l’absence complète de cette solidarité de sentiments et d’intérêts qui constitue le patriotisme*
En France, il n’y a que des Français ; dans le royaume de Naples, il y a de tout, excepté des Napolitains. Cette nation, si l’on peut appeler de ce nom une agglomération confuse de villes et de provinces que ne relient aucune conformité de vues, aucune aspiration vers une destinée commune; ce corps hétérogène n’a été jusqu’ici, et ne sera peut-être longtemps encore qu’une « expression géographique. » Il ne
sent pas circuler dans ses veines ce souffle vi-
vifiant, ' cette vitalité puissante, qui donnent aux sociétés politiques une valeur indépendante du plus ou moins d’étendue de leur territoire, et portent leur influence par delà ses fron-
tières. • .
De tous les peuples de l’Italie, le peuple napolitain est celui dont la physionomie présente le plus d’originalité; mais c’est surtout dans lés classes inférieures que cette originalité s’est conservée. Pleins de vivacité dans leur insouciance habituelle, d’enjouement et de gaieté triviale dans leur misère plus triviale encore,
les Napolitains des basses régions ne semblent avoir d’autre souci que de satisfaire leurs goûts de paresse et de dissipation. Sans culture aueu ne, leur esprit naturel les rend propres à tout; mais, par suite de la mollesse de leur ' caractère, pouvant faire tout ce qu’ils veulent, ils ne parviennent à rien. L’ambition ne les
t . ; *-■..* trouble point, et Topinion publique n’existe
* pas pour eux ; aussi l’existence leur semble-'
t-elle légère comme leur fortune. Les besoins*
du iazzarone, indolent et très-peu vêtu, ne • • • * • ' 4 vont jamais au delà- du produit de son travail,
qui n’équivaut pas certainement à la cinquième partie.de celui, d’un journalier du nord de la France ; il se repose souvent sans avoir rien fait, et sa vie spirituelle* n’est pas plus pour lui un sujet de. préoccupation que ses vêtements et son logis. Au premier abord, le .Na-.
politain des rues paraît à peine civilisé; mais,;
pour peu qu’on l’observe, on reconnaît bientôt
que s’il a le masque grimaçant et grossier de
son ami Polichinelle, il en a aussi la pénétration et l’astuce.
Il y faut joindre cette faculté de tout dire
avec un signe ou un mot, et de deviner du premier coup les dispositions; les goûts et les opinions de l’homme avec lequel il parle, surtout s’il a quelque chose à en . attendre.
Ses notions sur la liberté politique sont ex-
trêinement bornées , et il est certain que, telle qu’il la comprend, il n’est aucun peuple qui ait le droit de se croire plus libre que lui. Liberté oblige; elle crée des devoirs qu’il ne saisit pas. La rue lui appartient, il y fait ce qu’il veut, il crie, il danse, il se bat, il est mal vêtu,
au besoin il ne l’est pas du tout : voilà sa li- . * * 1 berté. Aussi la vraie liberté, celle qui civilise
et élève le niveau moral, n’a-t-elle jamais
trouvé de partisans parmi les lazzaroni.
A deux reprises, ce pays a été doté du régime • , - • * , . ■ ' . '
parlementaire ; mais ces constitutions éphémè- :
res n’ont pas tardé à faire place au gouverne- * ‘ ment despotique et traditionnel, dont la restauration a pu s’opérer sans rencontrer de résistance sérieuse. En 1823, comme nous l’avons * déjà vu, la constitution fut supprimée par Ferdinand I er , et, en J 848, après quelques mois ,
d’un essai infructueux, Ferdinand II suspendit ' \ celle qu’il venait d’octroyer sous le coup d’événements qui ne lui avaient pas laissé, il est vrai,
le mérite de l’initiative. Plusieurs publicistes
ont étudié cette rapide réaction. L’un d’eux, M. Gondoii, dans un ouvrage publié en 1857, résume assez bien l’opinion des partisans de ce mouvement rétrograde. Après avoir cherché à se rendre compte de la faiblesse et de la chute si rapide du gouvernement représentatif, il conclut en affirmant que tout homme dé bonne foi conviendra avec lui de l’impossibilité de ce régime. « Les classes inférieures, dit-il, n’ont jamais songé à obtenir ce qu’on appelle des droits politiques. Qu’on vante le système parlementaire et ses avantages, je le'comprends ; mais qu’on ait soin, avant de doter les
: peuples italiens de constitutions si séduisantes,
de leur donner l’éducation qui leur manque, et de créer chez eux tons les éléments politiques et sociaux qui, en d’autres pays, ont concouru au développement et au maintien du régime constitutionnel.. On ne saurait vouloir la fin que Ton ne veuille aussi les moyens: of, ces moyens n’existent pas plus à Naples que dans les autres parties de la Péninsule. Les Napo-
litains ont la seule forme de gouvernement qui puisse leur convenir. »
Cette conclusion est sans doute de nature à satisfaire les partisans du régime actuel plus que le peuple si cavalièrement taxé d’impuissance politique. Quoi qu’il en soit, la thèse est nettement posée. Le gouvernement et ses amis connaissent le mal ; mieux encore, ils en connaissent les causes. Le peuple, suivant eux, est trop ignorant pour comprendre et, par conséquent, pour réclamer ses droits. Ii est dépourvu de l’éducation et des moyens de développement dont jouissent d’autres peuples. Ce point demeure établi. Il semblerait donc qu’un roi qui, suivant l’auteur déjà cité, « n’est point un monarque fainéant, occupé des affaires de sa famille au détriment des affaires publiques et des intérêts de l’État, mais qui, au contraire, veille avec une constante sollicitude au bonheur de ses sujets, » qui descend humblement du trône pour s’assurer par lui-même de leurs besoins, il semblerait, dis-je, que ce roi dût mettre sa
gloire à les initier à cette éducation politique qui leur fait défaut, et à accélérer par tous les moyens possibles le développement de leurs progrès moraux et intellectuels.
La tâche lui serait, d'ailleurs, facilitée par les dispositions générales des populations, car.« il est douteux quon puisse trouver dans toute l’Europe un peuple plus doux, plus susceptible d’attachement et de contrôle que le peuple napolitain » Ce n’est pas que quelques nuages n’ obscurcissent ce ciel, en apparence si serein, * et on pourrait objecter, l’histoire en main, que la très-fidèle ville de Naples en est à sa quarante et unième révolution ou émeute; mais cette ob* jeclion même ne fait que rendre plus évidente la nécessité d’une prompte réforme dans le régime despotique dont les excès font naître
ces orages, et dans le régime d’abêtissement
national qui les rend si fréquents et si dangereux.