Gladstone, Lettres sur V Italie
Malheureusement, nous avons déjà vu combien les faits sont loin de répondre à ces prévisions si naturelles. Au lieu de répandre et d’élever l’enseignement, de faire fleurir les études et les universités, le gouvernement ne semblé préoccupé que d’amoindrissement intellectuel et de répression politique; au lieu de réunir les éléments qui pourraient suffire, encore aujourd'hui, à produire une renaissance littéraire
et scientifique, il s’attache à les tenir dispersés en leur refusant non-seulement la liberté, mais encore les encouragements si nécessaires, même dans un pays où les besoins de la vie matérielle
sont réduits à leur plus simple expression. On humilie de pauvres professeurs quand on ne daigne pas les exiler. En un mot, nous avons montré que toutes les manifestations de l’intelligence étaient suspectes au gouvernement, qui n’y voit qu’un appel aux passions révolutionnaires. C’est au nom de sa sollicitude pour les
besoins du peuple qu’il proscrit la poésie, les
arts et les sciences, comme si la poésie, .les
arts et les sciences n’étaient pas aussi des besoins.
L’art de gouverner, c’est-à-dire de conserver en progressant, est devenu pour le roi l’art de conserver en reculant. Pour vérifier l’exactitude de cette assertion, il suffit de jeter les yeux sur la société napolitaine. Ce n’est pas seulement dans le peuple, c’est dans toutes les classes de la société que règne une sorte d’atonie intellectuelle et morale. Partout, le sentiment du devoir, l’amour de la vérité, l’activité de la pensée sont plongés dans un sommeil qui ressemble à la léthargie ; partout est négligé le côté sérieux de la vie, au profit de tout ce qui est léger et frivole, de tout ce qui agite le coeur sans i*échauffer l’âme. La noblesse, en particulier, présente d’une manière frappante les lacunes que je viens de signaler dans l’éducation, et
qui rendent ses membres, si intelligents d’ail-
leurs, inhabiles à triompher de tant d’influences pernicieuses. Un ami maladroit en parlait récemment en ces termes : « Il faudrait, dit-il.
bien mal connaître l'aristocratie napolitaine pour ne pas savoir que ses membres, si dévoués à leur roi et si distingués d’ailleurs, n'ont pas été élevés pour figurer dans un sénat ■ ou dans un corps législatif. En général, ce serait leur rendre un très-mauvais service que de
vouloir les transformer en législateurs. Mieux
• vaut mille fois les laisser servir le roi de leur
.épée et se rendre utiles à leur pays par les
bons offices de toute nature que de grands seigneurs, riches et intelligents, peuvent mul- . 'ti plier autour d’eux. • rh
. Ne croirait-on pas entendre le langage qu’on parlait sous le grand roi? Très-naïvement, et
pour dire du bien des gens, on nous ramène de
deux siècles en arrière; heureusement qu’ aujourd’hui on ne pense pas tout à fait de même. Il est généralement reconnu qu’il y a pour la noblesse autre chose à faire que de porter sans cesse de grands coups d’épée ou de perdre
son temps dans les antichambres du sou-
verain ; on ne trouve point mauvais qu’elle
cherche à conquérir dans* l’État, par la pensée et l’instruction , une place au moins aussi
honorable que celle qu’elle tient de la naissauce.
Mais, si notre auteur se trompe de date dans
son appréciation administrative de toutal’heure,
en revanche il ne pouvait apprendre à la no-
blesse napolitaine, en termes plus courtois, que ses amis la tiennent pour parfaitement inepte et ignorante. Il n’est que trop positif que, sauf
un certain nombre d’individus non moins re-
marquables par l’élévation de leur caractère et
la distinction de leurs sentiments que par l’étendue de leurs connaissances, la noblesse est
généralement peu lettrée, et que la décadence de son influence morale égale presque celle de
sa fortune. : ’ ‘ ' ' ’ V ' ' '
Sans constituer un corps politique, puisqu’elle n’a plus aucun privilège, elle a conseï véline ligne de démarcation bien tranchée entre elle- et le reste de la nation. Elle affecte parfois , les allures de l'indépendance et condamne l’am-
bition de gouverner, tout en regrettant le peu de part qui lui est laissée dans les grandes • charges de l'Etat. * .
La situation qui lui est faite, et qui a toujours
été en s’aggravant, la met en quelque sorte en
dehors des conditions d’existence de la nation.
; Bien que possédant des palais qui sont des musées, elle a peu de goût pour les arts, moins encore pour la littérature. Quant aux sciences,
, c’est tout au plus si elle les respecte, de sorte qu’elle semble borner son existence aux intrigués de société et au luxe des équipages : c’est , une faible ressource pour des hommes dont la plupart sont doués de tant d’esprit et de qualités aimables.
Cette indigence dans les préoccupations de . la vie n’exclut pas toujours des vertus trèsréelles et de louables et sincères aspirations; mais une partie de cette société, corrompue un ^ - peu à la façon de nos roués du xvui e siècle, va- * niteuse comme eux, mais moins égoïste, res-
semble à une belle personne qui voudrait être
sage et n’en a pas la force. En attendant, l’étranger qui visite Naples ne perd rien à cet état dechoses . Le naturel bienveillant et expansif des Napolitains reporte sur lui toute l’activité que
le gouvernement et les prêtres s’appliquent à laisser sans emploi. Ils font les honneurs de leur -
ville avec un empressement de bon aloi et une
exquise politesse. C’est au point que celui qui
est l’objet de tant d’attentions est tenté de se
demander s’il ne les aurait pas obligés sans le v savoir. ; ;
Ajoutons qu’on pressent dans la noblesse les
germes d’un meilleur avenir. Elle compte assez de membres éminents pour qu’une réaction vers ' un sage libéralisme se produise et grandisse rapidement pour peu que les circonstances vien-
nent favoriser ce mouvement. Il en est de même
de la bourgeoisie, bien qu’elle soit, quant à pré-
, sent, dépourvue de prestige et quelle inspire . peu de confiance.
La petite secte dont Poerio continue à H être regardé comme le chef n’est pas composée seu-
ft. ..
lement de philosophes incrédules et de théori-
ciens révolutionnaires ; ces rêveurs et chercheurs de constitutions ne sont si durement qualifiés que parce qu’ils ont osé élever la voix contre ; les abus et la corruption, revendiquer les droits
de la pensée et l’affranchissement de la conscience, nobles aspirations compromises par les ' exagérations qui ont toujours été fatales à l’Ita- . lie. Si la bourgeoisie exerce peu de prestige, c’est parce qu’elle est incomprise des masses ignorantes, c’est aussi parce qu’elle a été vain- eue, puis littéralement décimée par les emprisonnements ; l’exil et l’intimidation. Comment, d’ailleurs, cette pauvre bourgeoisie, si excessive ' dans ses prétentions, si maladroite dans l’application de ses rêveries constitutionnelles, chez qui la liberté engendre, dès quelle l’a obtenue,
un esprit de vertige qui la lui fait perdre, corn-
ment, dis-je, pourrait-elle se montrer sous des traits plus dignes d’un peuple qui aspire à être libre? N’est-elle pas dépourvue de tous moyens ; de développement, privée de la vie publique,
sans laquelle il ne peut y avoir ni force durable
ni sentiment national ? * ;
De cet examen sommaire des différentes
classes de la société napolitaine, il me paraît clairement résulter que, s’il est vrai qu’elles ne sont pas mûres pour le régime constitutionnel, le gouvernement use de tout son pouvoir pour retarder et empêcher cette maturité. Une des conditions fatales de cet état de choses, c’est que ce système de dégradante compression est suivi avec une habileté qui ne se dément pas un instant. Grâce à sa politique immorale, le despotisme a consommé l’anéantissement de l’esprit public; Y asservi ssement du peuple au roi
a entraîné l’asservissement du roi aux idées
d’une puissance étrangère. Dans ses démêlés avec ses sujets, il a toujours trouvé dans l’empereur d’Autriche, un protecteur zélé, si bien qu’il offre ce singulier spectacle d’un roi qui, dans ses relations extérieures, ne fait pas cause commune avec son peuple.
Dans une des cérémonies de la fête de Pâ-
sf • . V . f . •* ,
. ques, on expose aux regards des fidèles un triangle garni d’un certain nombre de cierges./
• A un signal donné, un éteignoir s’avance lente-
ment et les fait successivement disparaître en s’abattant sur eux à intervalles égaux. C’est'l’image exacte du procédé adopté par le roi.
Joseph II, l’empereur libéral et philosophe, disait : « L’éducation du peuple, c’est l’avenir. » Moins sage et moins généreux, Ferdinand II semble avoir résumé ses idées dans la négation de ce principe. Ne voulant pas que l’avenir ' diffère du présent, il ne se lasse point de comprimer les élans de l’esprit et les aspirations généreuses qui surgissent parfois en dépit de l’élément narcotique infusé à forte dose dans les veines du corps social. Toutefois, il y au-
rait injustice à ne pas mentionner, en termi-
nant, deux choses auxquelles le roi prête son
appui : un établissement consacré à l’éducation .de jeunes Chinois, sans doute parce qu’il y a moins d’inconvénients à instruire des Chinois * (pie des Napolitains; et la vaste institution des
confréries qui ont pour mission d’ensevelir gratuitement les morts : faveurs peu dangereuses que celles réservées aux Chinois, ou assez tardives pour n’atteindre l’homme que dans la tombe. • -v
11 a fallu des siècles pour faire prévaloir et vulgariser ce grand principe, qu’une des condi- : tions les plus nécessaires à la prospérité des v nations consiste dans la prompte et impartiale ; administration de la justice. Le gouvernement du roi Murat, agissant d’après ce principe, avait établi un ordre judiciaire propre à faire respec-
ter les droits du plus humble des citoyens aussi bien que ceux du plus puissant.
Au retour de leur exil, les Bourbons essayèrent de rétablir l'ancien ordre de choses; mais
les avantages des lois en vigueur avaient telle-
ment frappé le peuple entier, que les réclama-
tions s’élevèrent de toutes parts et obligèrent Fer-
dinand I er à sanctionner l’excellente loi organique établie par son malencontreux prédécesseur.
•Cette loi ne subit que quelques modifications dont le but était de la mettre plus en harmonie
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avec les mœurs du pays. On peut donc encore dire, relativement à l’ordre judiciaire, que le royaume de Naples est gouverné par les lois françaises, perfectionnées bien entendu, mais
perfectionnées d’une façon telle, que, de lois
protectrices des intérêts généraux, on en a fait
un moyen de vénalité et un arsenal de despo-
tisme. Sous prétexte d’augmenter les garanties
des inculpés et de sauvegarder l’innocence, les
moindres incidents des procédures donnent lieu ,
à un examen traîtreusement minutieux. De là -
des lenteurs excessives, aggravées encore par 4
certaines dispositions particulières à la procé-
, dure napolitaine, exigeant, sous peine de nul-
lité, dans une affaire qui va être jugée, la pré-
sence de tous les accusés quelque nombreux
, % ■ • qu’ils puissent être, de leurs défenseurs et des
témoins. En outre, « suivantX usage des cours /
,de justice du pays, avant que le procès
commence, les accusés sont autorisés à remet-
tre au tribunal la liste de leurs témoins. Et, quand ils désirent retarder le procès ou entraver sa marche, les avocats font ordinairement le mauvais tour de mettre sur la liste des témoins à décharge les noms de personnes absentes, de princes du sang, de personnages
haut placés, tels que ministres, ambassadeurs,
juges des autres cours, etc » Il suffit donc de l’indisposition réelle ou supposée de l’un des accusés, ou de sa mauvaise volonté, pour éterniser un procès.
Le plus souvent, les malheureux accusés succombent sous le poids de cet entassement de prétendues garanties. Leslenteursinterminables ^