D'ARGENSON MINISTRE
CUXVII
D'Ai^enson avait été prophète : en prenant la Flandre, nous pertlion» l'Aileraagne ; Frédéric nous faussait compagnie et l'Angleterre redoublait ses armements.
Les projets de d'Argenson sur FAlIcmagne avaient clé improvisés; il avait médité depuis dix ans, à l'école de GhauveliD et dans l'étude de Richelieu et de Sully, se» projets sur i'Itolio.
^^ Je commencerai Tannée 1746, écrit d'Argenson, par le ^^écit de la plus grande affaire qui se soit traitée en Europe « depuis longtemps, c'était de former une République ou asso- « dation étemelle des puissances italiques, comme il y en a une Il germanique^ une batavique et ujie helvétique. > Et ausaitdt, avec cette délicatesse charmante qui lui avait valu ce beau remerdément de Chauvclin : < Votre cœur est au-dessus des évéoements', » il rend au ministre disgracié le mérite principal de l'idée qu'il n'a fait que reprendre et généraliser. C'était un proverbe, au xvi" siùclc, que l'Italie est le tombeau des Français ' : de qui donc, depuis deux cents ans, n'avait-elle été le (orabeau? L'une après l'autre, toutes < les grandes puissances étaient venues s'y consumer " * et s'y détruisaient encore. Autriche et Espagne s'y étaient également ruinées après avoir |»Fessuré, jus<iu'à l'épuiser, celle terre qui avait semblé d'une lécoodité éternelle et qui dépérissait tous les jours davautage, [kù le sol devenait aussi stérile, sous le régime des tyrannies fttrangâres, que les cerveaux. C'était l'évidence que l'Italie ne redeviendrait < heureuse et florissante » que le jour où elle Mirait chassé de chez elle ceux que le pape Jules II appeluit les barbares : les étrangers. Hais quand trouvera-l-ellc la force de ies chasser elle-même 1 ■< Tût ou tard, cela doit arriver, à en k juger par l'évidence et par la raison; > tôt ou tard, l'Italie » pa- ^ ciflée t> sera, dans l'Europe, une cause de moins de «iiscordes bl (le guerres. Pourquoi, une fois de plus, ne pas chercher à
, 1. L«iXr« du 17 A-iAl 17» 4 Saint-SâTorin. — Cf. dép4di« de tî aoAl & Rcn»ud, rendent iTr««M [Aff. éU.).
* t, V^Iori i d'ArgenKtn, %\ jaiii ITU {Aff. éir.).
I S. KémairtM, Néyocûttiotts lie V Ue Cliampeaux à fntim, p. S66 cl tnir.
t. Uuro *1» CbxtiTiliii 4 d'Argen»oii, de Bourgn, lo li irril 1742. [Mimairf K'Alol.i, 111, p. tW. — JV^., t. IV. p. 0.)
i:lxxmii
INTRODUCTION
hâter ce jour ? Pourquoi ne seraiUce pas l'œuvr© de France? « Nous y avons voulu conserver quelques citadeUe*!^
< quelques portes pour y prendre part aux désordres soos « prétexte de défense et* d'équilibre » ; à quoi bon? « Ce n'e^t
• point tout cela qu'il y faut. Ce qu'il faut, c'est de concentrer^ a les puissances italiques en elles-mêmes, c'est d'en chaswtV « les étrangers, c'est de montrer exemple den'y plus prétendre.
< Si quelques princes étrangers y gouvernent encore, que ces K princes deviennent tout h fait italiens, qu'ils ne puissent M hériter d'ailleurs. Que s'ils préfèrent d'autres auccessions qui (t leur surviendraient, qu*ils abandonnent alors à des succès- H seurs désignés l'Etat qu'ils posséderaient en Italie et quecelt« « option, cette incompatibilité, soit une des lois fondamentales 14 de toute domination en Italie. » Voilà le remède, sûr, iofail* lible : eh bien, que la France, prêchant d'exemple, se chasse elle-même de ritalie libre par elle 1 « Soyons les promoteurs de
<i cette règle, employons-y de la force et de la sincérité pou^H « la maintenir. » Nous en avons les moyens. C'est notre inté-" rét : « tout ce qui écartera de nous les funestes guerres \[i-
* liques sera toujours un bon parti » ; ce sera notre gloire d'avoir défendu, h soutenu les faibles et les opprimés » '. ^Ê
L'Italie aux Italiens, « aux seuls princes et Républiques" de l'Italie >, voilà la formule : comment la réaliser? Deux ans avant son entrée aux affaires, vers l'époque où Uaurepas s'engageait dans les négociations qui devaient conduire au traité de Fontainebleau, il'Argenson écrivait dans le journal : c Si j'étais a maître aujourd'hui (juin 1742) du ministère de France et de « persuader la cour de Madrid, je n'hésiterais pas à donner au t roi de Sardaigne et autres Italiens tout ce qui appartient à U M reine de Hongrie et au grand-duc en Italie, et je travaillerais
< de bonne foi à les en dépouiller pour n'y rien prétendre, > Corament faire le partage? D'Argenson avait cette conception : les États italiens une fois délivrés do tout lien envers le prétendu saint Empire romain définitivement aboli, créer une fédération d'Etats égaux entre eux ; le Milanais au Piémont, le reste Je
PROJETS DE D'AHGENSON
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la Lombardie & Venise, la Toscane redereaaat République, le Saint-Siège, la République de Gènes el les Deux-Sicîles maintenues dans toutes leurs possessions. Et que faut-il pour cela, pui^ue la Franco, généreusement, s'exclut d'elle-même 1 <■ Chas- H ser également les Allemands el les Espagnols... Les Allemands ? « H. Ghauvelio a montré, en i733, pendant son ministère, que « rien n'est plus facile que de les chasser entièrement de la « péninsule '. » Les Espagnols? Mais c'est nous-mêmes qui les y conduisons cl les y soutenons de nos forces, « nous prë- « tant, sans profil, à leur ambition, renouvelant sans cesse ,« les liens de consanguinité par de doubles mariages >, sacrifiant k leur alliance une paix de jour en jour plus nécessaire, « car le royaume s'écroule par ses fondements et il n'y aura « bieuLôt plus assez d'hommes ni d'argent pour envoyer au « dehors' ».
Les ennemis de d'Argenson ont essayé (et essayent encore) de le Etire passer pour un esprit absolu, irréductible sur ses chimères el ses ntopies. Rien do moins exact. S'il élait bien, de l'aveu nidmo de Maurepasqui ne l'aimallguëre, « l'homme lepluspro- «■ fond du ministère ' >, il n'avait pas moins de sens que d'éléva- ' Uon dans l'esprit, c an bon sons raboteux, mais robuste' *, et, selon Valorî qui s'y connaissait, < la phis solide judiciaire ». Quelque raisonnées que fusscnilcs diverses parties de son projet, ^*..l e plus beau, lui écrit Voltaire enthousiasmé, le plus utile ^boi ait été conçu depuis cinq cents ans ' », il sut, en effet, Montrer beaucoup de souplesse à le modifier, au fur et à mesure des circonstances, dans tout ce qui n'était pas le principe «Mentiel, c'esl-à-dire l'exclusion de l'Autriche et € l'italianisa- Uon » de tous tes princes appelés au partage. La logique eût voulu que l'Espagne fût exclue en même temps que l'Empire, ooD seulement pour affirmer l'indépendance de l'Italie, mais 9, surtout peut-être, pour ôter au roi de Sardaigne le pré-
L IV. p. SS7.
t,M/m0irt pour prouver ^u'it favl sacrifier taiUanee WEtpaffnepour obtenir ta ftH*, 1 1 etS. (MHn. dTÊtaf, U U), fol. S». - Mém.. t. iV, .\rrenaio».) 2. lUvnpM, Mém., uIV, p. 1283.
4. Sftbt-BtQTt. Cautena du Luniii, U JUV, p. X4f. >>Ctrrw>.. I jwvier I7M. *
INTRODUCTION
texte dont il avait joué contre Chauvelin et Villars : la crainte et la jalousie d'un voisin indigène qui serait trop puissaiit. D'Ai^eoson n'hésitera pas cependant à transiger avec la nécessité et, devant le danger, ayant rompu avec la cour de Madrid, de se trouver seuls en Europe, à oETrir, sinon à l'Espugne, du moins à l'ambition maternelle d'Elisabeth Farnë^, une part dans les dépouilles italiennes de l'Autriche. « Ayant vu des roé- « moires bien exacts des forces et des moyens qui peuvent contrift buer à chasser les Allemands de l'Italie et à y établir un partage K durable, » il avait beau être convaincu «que laFrance seule, u avec le roi de Sard&ignc, saisissant bien le moment, y réuB- « sirait avec facilité ' », il ne décida pas moins de modifier, dans le sens d'une entente avec l'Espagne, son plan primitif. Le principe du nouveau projet restera donc le môme : ■ aucun état « d'Italie ne pourra être possédé, en aucun temps, à l'avenir, t( par les princes possédant la couronne impériale, ou celle de I France ou d'Espagne ou quelque autre Ëtat situé hors de (' l'Italie' ; le partage seul sera autrement « ménagé » : le Milanais, moins Crémone, en apanage à l'Infant; Florence, â U paix, au prince Charles de Lorraine qui renonce à toute prétention extérieure; Mantoue à la Képulilique de Venise ; Ooeglia et les fiefs impériaux de Ligurie à celle de Gènes ; Rcggio et Guaslalla au duc de Modéne. Ainsi « l'Ame du partage des < biens autrichiens était toujours que les princes de maison u étrangère qui se trouvaient souverains en Italie devaient « se regarder désormais comme Italiens el être exclus de toute " autre souveraineté qui leur adviendrait* » ; ou abolissait Juaqu'jli la dénomination de Saint Empire Romain ; « la moindre « République, le moindre fief devenait aussi libre de tout auze- K rain étranger que les plus grandes puissances », et l'Infant, avec un établissement convenable, « ne recevait cependant que tm pour trois qu'on donnerait « au roi de Sardaigne* ». La France, sejugoantassozgrandc.ncdemandait même pasIaSavoia,
I. Aiém. Négociation* de Ai. de Cftavtpeaux, u IV, p. 37i. S. Projet do tr&il^. utide 3. (Mém., U fV, Api>., p. 466.)