C. PVPIRIIS. C. MED. TVT. AAMANAPHPHER. ISIRV. PRVPHATTER
que les savants traduisent ainsi : Le chef i>uprême des Osques, C. Popidius, fils de Cajiis, grand-prêtre d'Isis, a offert cette porte à la ville.
Les portes d'Isis et d'Herculanum sont munies d'une seconde porte. Une particularité de celle-ci est qu'elle fermait au moyen d'une herse, montant et descendant, par le jeu de chaînes qui la soulevaient ou la baissaient, en suivant des rainures pratiquées dans la muraille : nos portes du moyen-âge, en un mot.
Deux voies romaines passaient à Pompcïa.
234 NAPLÏÏS,
La Via Popidiana, allant de la porte d'Isis à Nola;
Et ensuite la Via Domiiiana, qui, venant de Naples, de Résina ou Herculanum, entrait dans Pompéï par la porte d'Herculanum, et en sortait par la porte de Nocera, se dirigeant vers Salerne.
Près de la porte d'Herculanum, à partir de la rue des Tombeaux, la voie domitienne fait voir des ornières plus profondes que partout ailleurs, parce que c'était le point le plus fréquenté.
Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre que près de cette porte, en avant du faubourg Augusto-Félix et de la rue des Tombeaux, qui lui sont «ontigus, en 1769 et 1770^ on fit sortir des décombres une station de poste, mansio, une auberge avec relais, comme il en fut créé par Auguste, sur les routes consulaires, viœ consulares. Cette auberge, placée à gaucho de la porte d'Herculanum pour celui qui arrive à la villfe, montre en avant une vaste cbîir entourée de nombreuses chambres, thermopoles, cuisines, etc. Elle a aussi une vaste écurie dont les anneaux tenaient encore attachés au râtelier les squelettes do pauvres chevaux, eux aussi victimes de l'éruption. On voit encore, sur la façade de la maison, le nom du propriétaire de l'auberge, albinvs, écrit en lettres noires. Devant la porte se dresse un dé de pierre destiné à aider tout cavalier à monter à cheval.
Chose étrange! les écuries sont fort rares, à Pompéï. A peine en signale-t-on deux ou trois, et encore sont-ce des écuries? Presque tous les cadavres d'ânes et de chevaux, fort communs du reste dans la ville, se rencontrent dans des cours, où on les livrait à eux-mêmes, sans être aucunement attachés.
Il en est de même des cheminées, dont on compte tout au plus une douzaine dans la ville entière. Mais à raison du climat, on s'explique facilement cette omission.
Dm/ J'en ai fini avec Pompéï. Après y avoir passé de longs jours, des jours bien employés, certes! je lui dis adieu, en lui jetant un long regard, du point précis oii l'on trouva la momie de la fidèle sentinelle dont on conserve la tête casquée au musée de
SON GOLFE ET 'SES PaVAGES, 233
Naples, et prBs de la porte d'Herculanum, en face de la rue des Tombeaux, dont la vue n'égaie pas. Aussi est-il temps que je m'éloigne.
Toujours en présence des ruines et de la mort, je deviendrais d'un sinistre à répandre le deuil autour de moi, avec des senteurs dépoussière et de moisissure. C'est bien assez d'avoir vu tant de merveilles; c'est bien assez d'avoir vécu pendant un mois dans les siècles passés, il est urgent de revenir à la vie présente. J'emporte d'ailleurs de tels souvenirs d'Herculanum et de Pompéïa, d'Oplonte et de Stables, qu'ils me suivront jusqu'à la tombe!...
Voyez-vous ? Voilà que je reviens encore à des idées lugubres ! Je vais entonner quelque lamentation, comme Jérémie, ou bien, comme Salomon, m'écrier :
Vanitasvanitatum etomniavanitas!
Foin de la tristesse ! Retournons à Naples. Oh ! qu'ils sont loin d'être moroses, ces bons Napolitains ! Ils sont à quelques kilomètres de Pompéï, et qu'ils se gardent bien d'y aller ! Sur 80,000 habitants que Naples possède, il n'y a pas 4,000 qui aient mis les pieds dans les villes mortes!...
A Naples donc, à Naples, par le rail-way ! . . . '■ .
Là, à Naples, que je voudrais vous conduire au Museo Borbonico ; non, on ne l'appelle plus ainsi, depuis que les Bourbons ne régnent plus dans le royaume des Deux-Siciles ; que je voudrais vous conduire au Musée des Stiidi, c'est-à-dire des Etudes ! On l'a bien nommé, car quelles études sur Tantiquité on peut y faire ! quelles ineffables curiosités ! quelles merveilles indescriptibles ! quelles magnificences inimaginables ! Quels trésors possédaient Herculanum et Pompéïa, en bronzes, en marbre, en mosaïques, en statues, en peintures, en meubles, en objets d'art de toutes sortes !
Ce n'est plus un mois qui suffit pour connaître et étudier toutes ces richesses ; c'est tout au moins une année ! Or, de toutes ces splendeurs entassées dans le Louvre napolitain, que pourrais-je vous dire en quelques pages ?
Donc, à regret, bien à regret, je m'abstiens !
Adieux à Nappes. —Le corricolo du départ. — Oîi l'on devient un3 Fsselenza î — - Dernier regard sur le panorama de la ville, de ses collines du Pausilippe et de Sorrente, du Vésuve et du golfe. — Dernière traversée des quais, de la Marinella à la Mergellina. — Salut aux hôtels de la Chiaja et au château de l'Œuf. — Le Pausilippe. — Tombeau de Virgile. — Son épitaphe. — Ce qu'est un Columbarium, — La grotte du Pausilippe ou de Pouzzoles. — Origine de ce tunnel antique. — Bruit et embarras du souterrain. — Son éclairage. — • Effets du soleil se levant et se couchant en face du tunnel. — Ftiori di Orotta, ou hors de la Grotte. — Via Antoniana, de Naples à Rome, le long de la mer. — Entrée dans les Campi Phlœgrei ou Champs de Feu. — Santa-Maria del Parto. — Tombeau du poète Sannazar. — Où Virgile composa ses Géorgiques et son JEnéiàe. — Palais de la reine Jeanne. — Question judicieuse d'un médecin : A quel journal êtes-vous abonné? — Villa et viviers d'Asinius PoUio. — Cruautés de ce personnage. — Drames des viviers. — L'empereur Auguste dans celte villa dePoUion. — L'Ecole de Virgile. — Où l'on évoque le souvenir des grands écrivains du siècle d'Auguste. — Palais et maisons de plaisance du riche Lucullus. —Temples. — Thermes. — Péristyle. — Théâtre. — Dépendances de cette habitation opulente, encore debout. — Splendeurs de l'horizon, à l'heure du soir. — Le golfe vu des hauteurs du Pausilippe. — Ville antique de Pausilippe. — Ses ruines. — Tunnel de Séjan. — Vallée de Bagnoli. — Les îles de Caprée, d'Ischia, de Procida. de Nisita, entrevues dans la brume de la mer.— Asi)ecls féeriques.
Une fois ma curiosité saturée de Naples et de son peuple, de Tolède et de la Chiaja, de mes stations sur le môle et de mes visions nocturnes au beau milieu de la slrada del Porto, des mystères de la Vicaria et des ébats populaires aux confins de la porte de Capoue; après nombre de jours, soixante-dix, je crois, employés à visiter et à revisiter les splendides monuments de celte étrange cité, ses deux cent cinquante églises, son château
Safnt-Elmé, sa chartreuse de Saint-Martin se profilant au sommet de l'immense amphithéâtre que hérissent ses coupoles, ses. campaniles, ses clochers et ses tours; ayant fait provision des vues les plus charmantes, des sites et des paysages qui m'avaient le plus vivement impressionné, terrasses verdoyantes et fleuries de la longue ligne des hôtels qui se mirent dans le golfe, blanches façades du palais de Ghiatamone, Villoria, etc., maisons roses des quais, vénérable château de l'Œuf accroupi sur son rocher et constamment battu par la vague, Palazzo-Reale avec ses i#?)pangées de balcons, etc.; enfin, au retour de mes excursions au Vésuve et après les dernières péripéties de ma descente très dramatique dans ses entrailles et de la nuit passée au milieu des vertigineux phénomènes du volcan, je songeai à quitter Naples pour achever, avant de lui dire un deruier adieu, la seconde partie de ma promenade autour de son admirable golfe, en visitant Pouzzoîes, Misène, Baïa, Gumes, l'Enfer et l'Elysée des anciens, etc., comme déjà, dans la première partie de mon excursion circulaire, j'avais étudié le Vésuve, Pompéïa, Herculanum et Stables, et vu Gastellamare, Sorrente, l'île de Gaprée, Pœstum, Salerne et Amalfi.
De mon hôtel de Rome, quelles merveilleuses perspectives j'avais contemplées, savourées, sur les îles, sur Ischia, sur Procida, sur les collines qui entourent le golfe de leurs déhcieuses ondulations! Gombien de fois j'étais demeuré haletant, fasciné par les aspects charmants du Pausilippe, de Sorrente, etc.! Pausilippe veut dire fm du deuil,.. Hélas! pour moi, en quittant toutes ces magnificences d'art et surtout de nature, Pausilippe devenait commencement du deuil !
Au moins, avant de m' éloigner à tout jamais peut-être, j'allais revoir encore ces incomparables paysages, ces collines si gracieuses se reposant au milieu des lames bleues du golfe, comme une nymphe marine après le bain. Il me tardait de les saluer encore, de les gravir, de les étreindre. Leurs perspectives fuyantes, violacées, rougeàlres, orangées, me donnaient le
frisson du regret de ne plus les voir : elles se détachent d'une façon si ravissante sur Téclatant azur d'un ciel sans nuage!
Donc, un matin, je descends tristement le bel escalier de marbre blanc de mon hôtel, et je vais droit à l'un de ces véhicules qui toujours stationnent sur le quai de Sainte-Lucie. En ce moment, un bel enfant blond des abruzzes chantait, une dernière fois pour moi, hélas ! la délicieuse romance dont le joyeux refrain : Santa-Lucia! est si fréquemment répété. J'en avais le cœur malade. Enfin, pour m' étourdir, je fais choix d'un corricolo que j'apercevais chaque jour, depuis mon installation à l'hôtel de RjDme, et dont \q paérone me saluait sans fin du sourire de l'espérance; et fouette, cocher! me voilà en route pour Pausiiippe, d'oii je partirai ensuite, le bâton à la main et le sac au dos, afin de continuer à pied mon aventureuse expédition. N'est-ce pas la meilleure manière de voir, d'étudier, de connaître-?
Je n'ai pas besoin de vous rappeler ce qu'est le corricolo, cher lecteur; nous en avons fait suffisamment la description à l'occasion de ma triste aventure de la strada Lavinajo. Mais comme le corricolo que j'adopte en ce moment est fraîchement remis à neuf, que ses deux chevaux sont plus fringants que d'habitude, et qu'ils font mieux tinter leurs sonnettes et secouer leurs panaches, et que, surtout, je suis seul dans mon véhicule, l'ami Julien étant parti pour Rome depuis longtemps, les lazzaroni du largo Santa-Lucia conçoivent soudain de ma personnalité une idée considérable ; les braves sont en extase : quant à mon cocher, il me traite à'Esselen%a! à me faire monter le rouge au visage.
Toutefois, en me voyant placer à mon côté mon alpenstock et mon sac de peau de chamois, — mes bagages étant partis par le courrier pour Rome, où ils m'attendront, — il ajoute :
Votre Excellence va-t-elle donc plus loin que Pouzzoies?
Oui, mais sans vous... Demain, ou après-demain, à pied,
j'irai visiter Gumes, après être allé k Baïa, etc., lui dia-je.
— Gumes! fait, en reculant d*un demi-mètre, le padrone du vetturino.
Et je vois mon homme pâlir... Sa main semble même essayer de tracer nn signe de croix, comme pour conjurer un péril.
— Y a-t-il donc quelque danger ? demandé-je.
— Eh ! chi lo sa ? répond-il mélancoliquement.
Ce chi lo sa? qui se traduit par cette exclamation dubitative : qui le sait?... est-ce qu'on peut dire? me parait passablement suspecte, et plus suspecte encore la pantomime dont mon interlocuteur l'accompagne. Mais un Français, un Parisien, doit-il avoir l'air de craindre quelque chose ? Je dissimule donc la fin de ma pensée, et d'ailleurs j'oublie vile cet incident, car mon homme escalade son véhicule, non pour s'asseoir sur le siège de devant, — • à Naples, un cocher se déshonore en s'asseyant, — mais pour demeurer droit comme un I sur la planchette de l'arrière. Là, il rassemble les guides par-dessus ma tête, fait claper, sa langue, enveloppe les pauvres animaux d'un large coup de fouet, et nous voilà sillonnant la foule du largo, traversant les quais de Pizzo-Falcone, de Ghiatamone, saluant l'entrée du château de l'Œuf, longeant la Villa-Reale et le quai de la Ghiaja, pour arriver comme le vent à la longue défilade de la Mergellina, autre quai qui se termine à Piédigrotta et à la colline <iu Pausilippe. ' .; ^ ''■•"- ; . - ^^.;/;r:"
Hélas! maintenant Naples est derrière moi! Je Tenveloppe
d'un long et dernier regard Et puis, tout bas, je lui dis : Au
revoir !
Tout d'abord, je vous signale l'église de Notre-Dame du pied de la grotte du Pausilippe, dont je vous ai parlé à l'occasion de son pèlerinage vénéré.
Notre corricolo décrit alors la courbe que suit le rivage, puis tourne subitement à droite, laissant le golfe derrière nous, à son tour, et nous pénétrons dans la fameuse grotte de Pausilippe, qui se montre béante, et dont nous apercevons les lanternes dans ses ténèbres.
Mais, avant de nous engoutfrer dans ce tunnel antique, permeltez-:aoi de quitter un moment mon voiturin, et veuillez m'accompagner afin de rendre hommage, avec moi, à une tourelle bien ancienne, un columbarium ou sorte de pigeonnier, mais une tourelle sépulcrale, comme les Romains d'autrefois en élevaient à leurs morts, pour y renfermer leurs cendres, car à cette époque on brûlait les cadavres. Or, le colombarium que nous allons visiter mérite tous nos respects ; découvrons-nous donc et saluons...
Nous sommes devant le tombeau de Virgile! Et comme les Enfers que nous verrons bientôt ont été chantés par ce prince des poètes latins, c'est bien le moins que nous rendions hommage à la tourelle qui a reçu ses restes.
C'est à l'entrée et au côté gauche du tunnel do Pausilippe, parmi de verdoyants arbustes, que se dresse ce tombeau. Pour l'atteindre, il faut franchir une porte, après quoi l'on escalade un escalier à demi-ruiné, et on arrive au colambarium, que recouvre une voûte ronde d'une médiocre circonférence. Une ou deux marches vous font descendre dans le tombeau, et alors ou trouve huit petites perforations dans la muraille circulaire, destinées à recevoir des urnes cinéraires. Mais ces niches sont vides. Tout chacun sait que dix-neiif ans avant l'ère vulgaire, Vigilius Maro, revenant d'Athènes, tomba malade à Brindes et y mourut. Sur l'ordre de l'empereur Auguste et par les soins de Tucca, un ami du poète, sa dépouille mortelle fut transportée à Naples, qu'il aimait de prédilection et dont il avait habité une villa do Pausilippe, appelée l'Ecole dé Virgile, et fut déposée dans un tombeau, tout près de lui, sur la route de Pouzzoles. Que la nature reconnaissante ait pris soin de faire pousser un laurier pour ombrager la tombe du poète qui l'avait célébrée, quoi de surprenant ? Toute la colline de Pausilippe en est couverte. Mais ce qui étonne, c'est l'obstination que mit le sol à laisser flétrir et- mourir les autres lauriers qu'y plantèrent tour à tour Dante, Pétrarque, Sannazar, et, en dernier lieu, Casimir Dclavi gne, quand le temps eut moissonné celui de dame nature. Il faut dire que ces
lauriers sont remplacés par une végétation luxuriante et sauvage du plus bel effet sur cette ruine funèbre. ' Silius Italiens, qui mourut dans une des villas du voisinage, . Papinius Statius, qui aimait à s'asseoir sur les marches de ce sépulcre pour y rêver en face des perspectives admirables qui l'entourent, puis Dante, Pétrarque, Boccace, Sannazar, et beaucoup d'auti'es hommes de génie, visitèrent ce dernier séjour du grand poète. Pétrarque y amena même le roi Robert d'Anjou. Mais alors ce prince enleva les cendres de Virgile et les transporta dans son palais du Château-Neuf, afin de les soustraire aux indiscrétions des curieux. Elles sont remplacées, à cette heure, par une table funéraire en marbre, érigée par l'un de nos ambassadeurs, au nom de la France, et sur laquelle sont gravés les vers si connus, attribués à Virgile lui-même :
Mantua me genuit, Galabri rapuere, tenet nunc Parthenope. Cecini pascua, riira, duces.
A une époque plus récente, la margravine de Bareuth vint aussi pleurer sur le tombeau de Virgile. Elle détacha même une •branche du laurier qui l'ombrageait alors, et l'envoya à Frédéric II, roi de Prusse, son frère, en lui mandant que ce laurier convenait doublement à sa personne royale, et comme héros et comme poète!...
Je m'arrête à mon tour en face de ce retire de la. mort, moi, pauvre inconnu, et je n'ai pas même l'heureuse chance d'y rencontrer quelque vieille femme bien ridée, bien décrépite, assise parmi les feuillages. Je l'eusse prise volontiers pour l'ombre de la Sibylle, récitant ses vers sur le tombeau du poète qui fait encore sa gloire.
Après une série de réflexions, de souvenirs et d'émotions poétiques dont je vous fais grâce, ami lecteur, je détache une branche de l'arbuste qui entoure le columbarium, je salue une dernière fois l'ombre de Virgile, et je m'éloigne...
Laissant stationner à l'entrée de la grotte mon corricolo, dont le cheval et le padrone sommeillent, je m'enfonce sous le tunnel de Pausilippe ou la Grotte, c'est tout un.
Voici ce que Ton raconte de Forigine de cette immense perforation dans le flanc du Pausilippe, et qui le traverse de part en part. Le tuf volcanique de la colline, composé d'un amalgame de lapilli formant ce qu'on nomme de la pouzzolane, a été ainsi creusé en tunnel, dans l'antiquité la plus reculée, par les Gimmériens, habitants primitifs de cette partie de l'ancienne Gampania, disent les uns ; par les Romains eux-mêmes, disent les autres. D'aucuns, mieux instruits, affirment que le percement du Pausilippe fut confié à l'architecte Gocceius, envoyé par Agrippa, dans le but de faciliter les communications entre Naples et Pouzzoles.
Sénèque et Strabon en parlent dans leurs ouvrages.
Au moyen-âge, la croyance populaire attribuait ce travail aux enchantements de Virgile, dont on faisait alors un terrible magicien. >
Toutefois, sous les Romains, le tunnel était loin d'avoir la hauteur que lui fit donner, en abaissant le sol de la voie, Alphonse I" d'Aragon, au xv^ siècle. Pétrone dit même que la voûte était tellement surbaissée en certains endroits, qu'il ftiUait s'incliner pour passer. En effet, on voit dans toute la longueur du souterrain, un peu plus haut que le milieu de son élévation actuelle, les stries profondes qu'ont creusées dans la pouzzolane, à droite et à gauche, les moyeux des chars romains. On a donc amoindri déplus de moitié la pente de la voie Antonienne qui passait là et qui, pour y aboutir, devait gravir une montée fort escarpée, surtout du côté de Naples.
Le tunnel de Pausilippe ou de Pouzzoles, car il porte indifféremment ces deux noms, est long de 700 mètres, large de 24, haut de 25 à ses deux extrémités, mais beaucoup plus bas à l'intérieur, de sorte que, quand la route n'était pas encore mise au niveau actuel, on devait, vers le centre, toucher facilement la voûte, comme le dit Pétrone.
La grotte est éclairée par 24 réverbères qui brûlent jour et nuit. Sans cette précaution, le bruit épouvantable des voitures qui se croisent impétueusement dans ce souterrain très sonore.
et le nombre des voyageurs à pied, à cheval et à âno, ainsi que des bestiaux, causerait souvent de très graves accidents, qui ne laissent pas d'être encore assez fréquents, à cause de la rapidité des mouvements et de la turbulence naturelle aux habitants de Naples et de ges alentours.
Rien de plus fantastique que ce tunnel de Pausilippe. A droite, à peu près vers son second tiers, du côté de Naples, on a creusé une chapelle que dessert un ermite. Un peu plus loin, aux pieds d'une madone, se tient un frère quêteur, capucin émérite qui vous montre son plat de cuivre en nazillant le Una piccola moneta, signore ! mot souvent répété sous le ciel de Naples. Ensuite, d'un bout à l'autre du tunnel chevauchent ici et là, avec un parfait nonchaloir, sur des onagres ventrus, de bons religieux, des femmes dans leurs costumes de fête, de braves paysans et des jeunes filles qui reviennent du marché, des soldats en goguette, d'est une vie surabondante et une truculente agitation, dont le faux bourdon esta chaque instant dominé par la voix de soprano d'un ânier s'écriant, pour encourager ses bêtes : Hiati ! Hian ! dont partout, du resté, on est assourdi, fatigué, brisé.
L'orientation du tunnel de Pausilippe est telle que, à la fin de février et d'octobre, le soleil couchant se montre exactement, d'une extrémité à l'autre du souterrain, qu'il inonde de ses rayons, ce qui est d'un effet magique.
A la sortie du tunnel, du côté opposé à Naples, où se trouve l'antique voie Antonienne, qui jadis unissait Rome à Naples, le long de la côte, comme la voie Appienne par le milieu des terres ; puis on rencontre le village de Fuori-Grotta, où Ton entre dans la fertile vallée de Bagnoli, ancien cratère de volcan, qui a des eaux thermales, comme toute la partie du pays qui porte le nom de Champs de Feu, car c'est là, en effet, que Ton pénètre dans les Gampi Phlœgrei. Mais je préfère pour le moment quiUer cette vallée, que nous retrouverons plus loin, en tournant la pointe du Pausilippe, aprè« avoir longé, ainsi que je vais le faire, la base de cette colline, du côté de la mer.
Sur le flanc méridional du Pausilippe, nous avons à voir des curiosités nombreuses, et rien ne doit nous en distraire.
Mon corricolo me conduit d'abord à l'église Santa-Maria del ' Parto. Grand souvenir déjà! Regardez ces ruines qui sortent de terre, et sur lesquelles se dressent les murailles de la maison de Dieu, Eh bien! ce sont les substructions de la demeure qu'y occupa longtemps Virgile, le prince des poètes, dont tout-àl'heure nous visitions le tombeau. Ce fut là qu'il composa ses Géorgiqiies, son Enéide, en regard du golfe et de la ville, du haut •de ce site incomparable. Or, Sannazar, un poète italien, son admirateur, édifia celte église sur. ces ruines profanes, et comme Virgile avait fait pour Enée, Sannazar chanta dans ses vers l'enfantement du Christ. Il rappela ainsi son poème, en donnant à l'église le nom de Sainte-Marie de l'Enfantement. Sannazar se fit enterrer dans cette enceinte sacrée, et on y admirerait son tombeau, si l'on n'y voyait des nymphes, des satyres, des tritons et des bergers, faisant une allusion peu modeste aux productions du poète.
Du palais de la reine Jeanne, vaste et splendide édifice gothique, demeure abandonnée, baignant solitairement ses pieds dans le remous du golfe et se donnant des airs de mélancohe, je ne vous dirai rien, sinon que celte résidence ne fut jamais celle de l'une des deux Jeanne de Naples, mais qu'elle est l'œuvre de la belle et hautaine Anna Garafa, épouse du duc de Médina, vice-roi de Philippe III d'Espagne.
Ce que nous tenons surtout à voir, ce sont les ruines historiques, n'est-ce pas? Ce que nous tenons à savourer, ce sont les souvenirs qui s'y rattachent. Donc, laissons là, une fois encore, notre corricolo, et sur ces pentes si poétiques du Pausilippe, qui descendent vers la mer, comme des écoliers en liesse, courons de droilc et de gauche. Puisque nous avons les mômes goûts et les mômes sympathies, je le suppose du moins, puisque vous voulez bien me lire, cher lecteur, vous n'aurez pas à vous plaindre des caprices et des fantaisies de nos investigations.
Oa dit d'un certain docteur de Paris, le médecin X..., que
lorsqu'il est appelé près de quelque nouveau client, il s'empresse de demander, après le& questions d*usage : Dormezvous?... Avez-vous de l'appétit?...
— A quel journal êtes-vous abonné?...
Le cher docteur fait ainsi, depuis plusieurs années, une étude comparée de l'influence des journaux sur le caractère, le moral, et du tempérament, d'après le choix du journal. " ■ .'
Ainsi, d'après lui, les abonnés àelo. Patrie ont un caractère doux et une nature somnolente ; ■ ■
Ceux de la Lî^^î'fe sont nerveux; . , '
Ceux du Rappel, acariâtres et constipés !
Dans les abonnés de la Marseillaise, il voyait des pronostics d'hypocondrie et une prédisposition à l'aliénation mentale.
Les abonnés du Pays, pour lui sont des épileptiques.
Ceux du Constitutionnel, des natures lymphatiques.
Il plaint fort les clients du Siècle, car il prouve qu'ils sont san- ■guius et violemment échauffes.
Les abonnés du Temps sont bilieux, et ceux de la Gazette de Frawce ramollis. - ■-'-■ " ;... ' "-■'.'..•
Je ne pousse pas plus loin les remarques du savant docteur, et je me hâte de vous démontrer par AH-B, grâce à ses études, que mon caractère n'est pas difficile, attendu que je suis un des lecteurs assidus de la Patrie. Soyez donc bien rassuré, lecteur, nous vivrons en bonne intelligence, et, s'il m'échappe quel [ue trait humoristique, vous me le pardonnerez.. . . ,. \ ' -;,
En descendant les déclivités de la colline du Pausilippe, nous voici da.ns un pli de terrain que l'on pourrait presque appeler un vallon. C'est l'ancien domaine de Pollion. Ce Romain célèbre n'est pas Asinius Pollio, qui fut homme d'Etat et homme de lettres, fondateur de la première bibliothèque de Rome, le dévoué de César, d'Antoine et d'Auguste, un second Mécène, l'ami auquel Virgile dédia sa 4'"° églogue; non. Mais Védius Pollio, contemporain d'Asinius, un gastronome si raffiné que, pour manger de bon poisson, ce monstre si fort sur sa bouche jetait ses esclaves aux murènes de ses viviers... Les voici, ces viviers.
246 NÂPLES,
Nous arrivons sur les margelles qui les bordent et qu'entoure une maçonnerie évidemment romaine. Oui, voici ces viviers théâtres de drames cruels, si cruels que l'histoire les a enregistrés pour la honte et l'opprobre de leur auteur. La villa fastueuse de ce Pollion, la voici également, debout encore, debout toujours. Cet opus reticulahim dont elle est encore décorée à sa base, nous montre un édifice de JL'époque d'Auguste. C'était là, en face de ce triclinium où voluptueusement assis sur son pulvinar, sur les rives de ce beau golfe bleu, à l'ombre de ces arbres chenus, sous le ciel rutilant qui nous couvre, cet être odieux se donnait le plaisir épicé, de faire précipiter dans les eaux calmes de ces viviers, communiquant avec celles de la mer, d'infortunés esclaves que dévoraient soudain la dent meurtrière de voraces murènes, afin de mieux engraisser ces poissons et de s'en repaître ensuite... C'est un horrible poisson, 1-a murène : ses teintes sont livides et sombres ; une mncosité qui transsude de sa peau le rend difficile à saisir, et son aspect inspire l'horreur ; mais sa chair est blanche, délicate et savoureuse. Eh bien ! la suprême récréation de cet exécrable personnage était de livrer à ces poissons favoris des hommes et des femmes, vivants, pieds et poings liés, dans ces mêmes viviers que voici, et de jouir alors de leur supplice sous les morsures des murènes...
Un jour que l'empereur Auguste dînait chez ce Pollion, dans cette même villa et en face de ces mêmes viviers, une jeune esclave que l'on allait jeter aux murènes, pour la punir d'avoir brisé une amphore' et en même temps dans la pensée d'amuser le prince, s'étant échappée des mains de ses bourreaux, vint se réfugier aux pieds du souverain. Révolté d'une telle barbarie, Auguste, dans sa colère, fît briser les plus beaux vases de Védius, et combler une partie de ses viviers...
Eloignons-nous en hâte de cette anse maudite, que le paysan du Pausilippe appelle Marechiano, et dont il se détourne avec horreur, et poursuivons notre examen vers la pointe extrême de la colline.
Laissons de côté ces ruines de villas antiques, qui dorment
SOUS l'ombrage de pampres aux noirs Taisins et de figuiers sauvages, et remarquez comme, en cet endroit, les. vagues du golfe ont empiété sur le rivage. Admirez en effet cette autre ruine su- .perbe qui émerge de la mer, là, à quelques mètres de la rive. C'est une demeure fameuse entre toutes ; elle a nom l'Ecole de Virgile, ou son académie. Sa large base est à peine voilée par les eaux transparentes. L'édifice est en briques revêtues de stuc; elle possède encore son triclinium hexagone, avec des nicbes régulières, mais les statues en ont disparu... A côté de cette sorte d'ofiSce, on voit encore l'escalier qui montait aux étages supérieurs. C'était là, dans cet exèdre, que le grand poète aimait à travailler; là qu'il recevait ses amis et discutait avec eux. Lucullus. Mécène, Cicéron, Caton d'Utique, Pompée, César même, Brutus, Cassius, Antoine, Lépide, Salluste et Cornélius Népos, Horace et Catulle, sont venus en ce lieu ; ils se sont assis, ils ont mangé, ils ont causé là, avec le prince des poètes. Et si l'écho de ces voûtes ét^t fidèle, il nous redirait encore les entretiens de C3S hommes illustres. Il nous redirait les doctes leçons de Virgile à Ovide, à Properce, à TibuUe, ses élèves bien-aimés ! Mais le sol de la colline s'est effondré, rongé à sa base; la mer s'est élevée, et l'écho de l'Ecole de Virgile est devenu muet. De toutes les choses dites en ce glorieux asile... il ne reste plus que le souvenir !
Si je vous fais étudier ainsi, pas à pas, les ruines du Pausilippe, et si nous nous acheminons lentement vers Pouzzoles et Baïa, cher lecteur, c'est qu'il faut connaître ces étonnants débris, car toutes les gloires du monde romain ont passé par là. L'aristocratie de Rome s'y disputait les moindres parcelles de terre pour y élever des résidences. Du Pausihppe, de Pouzzoles, de Baïa, de Misène, on a une admirable vue sur le golfe et l'amr phithéâtre de Naples ! Des différents sites de ces collines circulaires on jouit d'un climat si délicieux!
Tenez, remarquez sous ces belles eaux translucides du rivage toutes ces énormes substructions ? C'étaient autant de maisons
(le plaisance, qui s'encadraient dans ces délicieuses perspectives de la côLe.
Voici, par exempk, un immense semis de ruines grandioses qui commence à nous montrer ses merveilles. Elles couvrent toutes les pentes et capitonnent le plateau du Pausilippe. La pointe entière de cette colline en est décorée de sa base à son sommet.
En effet, là môme, en face de la mer, en regard des deux golfes de Naples et de Baïa, en présence des îles de Nisita, de Procida, d'Ischia, Gaprée, Sorrente, Gastellamare et le Vésuve, y développant au loin leurs silhouettes incomparables, se dressent à demi encore les palais de Lucidlus. LucuUus ! quel nom fameux dans le domaine du faste, de l'élégance, de la richesse, de l'atticisme et delà... gourmandise !
Voici d'abord les débris d'un temple en rotonde, avec ses colonnes de brèche, ses mosaïques toujours éblouissantes de tons, nonobstant l'intempérie d'innombrables saisons.
Voici des thermes avec leurs voûtes, leurs splendides arabesques peintes sur le stuc, et de charmantes peintures.
Voici des citernes, des réservoirs, des bassins, des viviers...
Escaladons la pointe du Pausilippe et atteignons son plateau: Voici le palais . de l'opulent Lucullus qui se dresse comme un fantôme gigantesque : péristyles avec colonnes, vestibules immenses, atrium, triclinium, œcus, fauces, perrons, escaliers, impluvium ici, là compluvium ; puis, plus loin, viridarium accidenté comme le parc le plus pittoresque, et partout marbres, statues, bronzes, carmin, cinabre, azur, argent et or, mais le tout brisé, crevassé, tombé, terni, délavé, flétri.
Au nord, en face du palais, reconnaissez-vous cet édifice découvert, qui semble tenir lieu de cour à la résidence somptueuse? C'est un théâtre, le théâtre de Lucullus, et certes, il est digne du personnage! Il est complet encore : gradins, orchestre, scène. On pourrait y donner un spectacle, ce soir môme.
Dites-moi, ces magnificences antiques ne méritent-elles pas notre attention, notre examen, notre admiration?
Et si, du sommet des décombres, je vous invite à promener vos regards sur l'immensité de l'horizon, quelle splendeur déterre et de mer!
Combien ces Romains, après avoir vécu en des lieux aussi fortunés, devaient avoir de peine à mourir !
Notez que LucuUus avait réuni l'île de Nisita à la terre ferme du promontoire du Pausilippe, et que partout se déployaient les jardins les plus somptueux et les mieux décorés en fleurs, en arbustes, en statues, en théâtres, en grottes, on édicules de toutes formes, témoins ce temple de la Fortune, cet Odéon, etc., dont voici également les ruines élégantes.
D'autre part, laissez-moi vous signaler cette série d'arcades et de pilastres qui traverse cette dépression de terrain; c'était la galerie, le viaduc plutôt, qui réunissait le domaine de Luoullus à la ville de Pausilippe. Car ces ruines amoncelées sur le plateau, celliers, colonnes, portiques, temples, thermes, maisons effondrées, encore enduites de leur opus reticidatum, tout cela c'était la cité qui avait nom Pausilippe ! Pauvre cité ! elle dort maiutenant dans le sommeil de la mort et de l'oubli... Vanilas vmitatum, et omnia vanitas! encore.
Mais cette ouverture béante dans la colline et qui domine la ville antique et la villa de Lucullus, quelle est-elle ? Le tunnel de Séjan. C'est encore une voie de communication ouverte pour les habitants de la vallée cachée derrière le Pausillipe, afin d'aller à la mer sans fatigue. On dirait une contrefaçon de la grotte que nous avons déjà visitée. Creusé à une époque fort reculée par les habitants primitifs de la contrée, mais obstrué par des éboulements, ce long souterrain fut longtemps inconnu di^s Napolitains. Le hasard le fit enfin découvrir. On lui donna le nom de Grotte de Séjan, d'après une inscription que l'on y trouva. Ce tunnel, plus haut et plus large que le souterrain de Pausilippe, est aussi plus long. Strabon en signale les ouvertures latérales qui lui donnent du jour. Le roi Ferdinand II l'a rendu à la circulation, et lés voitures peuvent maintenant y passer.
Franchissons-le donc au moyen de notre corricolo, et, comme
2o0 NAPLES, SON GOLFE ET SES RIVAGES.
si nous avions franchi de même le premier tunnel du Pausilippe, nous allons nous trouver dans la vallée de Bagnoli, où nous nous arrêterons pour passer la nuit, après avoir congédié le vetturino. Pour aujourd'hui, nous ne pouvons nous fatiguer davantage; d'ailleurs déjà le soleil se couche derrière les îles qu'il empourpre de ses feux; la mer commence à faire lucioler les vagues phosphorescentes du golfe. Vénus brille à l'horizon; le Vésuve s'embrase dans le lointain, et VAve, Maria sonne dans tous les hameaux de la côte, des colHnes et des vallées...
XIT
Les Champs de Feu. —Volcan de Bagnolî. — Lac d'Agnano. — La Orotte du CMen. — Tristes expériences. — Spectacle cruel. — Ce que fit Néron dans cette grotte. — Le ruisseau brûlant des PisciarellL — Pendant la nuit, vision
» de fumerolles rouges, violettes, s'échappant du sol. — Volcan d'Astroni. — Tombeaux qui annoncent l'approche d'une«ville antique. — Pouzzoles. — Ascension de la Solfatare. — Volcan de soufre. — Immense cratère de ce volcan aux temps préhistoriques. — Retentissement et sonorité du sol. — Comment on y fait la cuisine. — Fournaise de Vulcain. — Un dernier coup d'œil sur l'amphithéâtre de Pouzzoles. — Piscina Grande. — Souvenirs de Sylla. — Le pont de Caligula. — Souvenir plus édifiant de l'apôtre saint Paul. — Eglise de Saint-Procule. — Académie de Cicéron. — Temple de Neptune. — Ce qui s'y passe sous Auguste. — Temple des Nymphes. — Temple et bains de Sérapis. — Curiosités mystérieuses. — Routé de Pouzzoles à Baïa. <— Où le Monte-Nuovo pousse en une nuit. — • Un volcan qui dure trois jours. — Surprise des habitants. —Chaussée construite par Hercule. — Où l'on devine l'approche des Enfers. — Golfe de Baïa. — Origine des villas de Baïa. — Baïa
. chantée par Homère, Virgile, etc. — Aspects de Baïa. — Tableau de la vie romaine à Baïa. — Etat actuel de ce théâtre de la décadence romaine. — Mal'aria remplaçant le parfum des roses de Pœstum. — Tritoli. — Déjeuner à Tritoli. — Huîtres du Lucrin. — Lac Lucrin. — Etuves de Néron. — Où le touriste s'engage dans le couloir qui conduit aux Etuves. — Temple de Diane. — Temple de Mercure. — Tarentelle échevelée. — Morveille incomparable du petit temple de Vénus. — CasteUo diBaja. —Tombeau d'Agrippine, mère de Néron. — Où l'on se trouve en face des Euménides.
Derrière la chaîne du Pausilippe s'ouvre la vallée de Bagnoli; et au-dessus de la vallée se dressent et la montagne de la Solfatare, et un autre pic de la même montagne que couronne un couvent de Gamaldules.
■ Celte montagne est le géant de la contrée, et de son sommet
on domine les Champs de Feu, car à présent nous mettons le pied dans lesGampi Phlœgrei, sur le sol brûlant chanté par Homère et Virgile, au sein de cette nature volcanique si étrange que les phénomènes plutoniques ont inspiré aux poètes, puis fait croire aux peuples que le ciel et Tenfer y avaient été établis par les dieux.
Je vous ai dit que Bagnoli est un ancien cratère de volcan, qui a des eaux thermales. La vallée est occupée en partie, après le village de Fuori-Grotta, par le lac d'Agnano, Nombre de serpents habitent ses rivages. Actuellement que nous voyageons à pied dans réquipement de vrais touristes, n'ayons cure de ces serpents ; on ne les voit qu'au printemps, et nous sommes en automne. C'est de cette fréquence des serpents que vient au lac le nom d'Agnano ou Angiano, qui veut dire serpent. Il faut supposer à ces reptiles un esprit bien fait, car ils cèdent leur droit de séjour aux grenouilles, quand vient l'été. Et sans doute ces batraciens ne leur payent pas de loyer, car ils sont en telle quantité qu'il s'échappe des roseaux du lac un formidable coassement.
Voici la singularité du lac d'Agnano. Il occupe le centre du cratère de l'ancien volcan, au pied de la montagne de la Solfatare, et l'on pourrait croire que les feux intérieurs chauffent ses eaux, car elles bouillonnent ainsi que feraient l'eau d'une marmite chauffée par une fournaise. Et cependant mettez la main dans cette eau, elle est froide. C'est l'hydrogène sulfuré qui, en s'échappant du liquide, produit ces bouillonnements sans fin.
Deux curiosités phénoménales signalent les rives du lac. en question.
La première est la Grotte du Chien...
Figurez-vous une petite caverne haute de quatre pieds et profonde de sept à huit. Vous y arrivez à peine que vous êtes suivi d'un homme et d'un chien. L'homme tient une clé et vous regarde d'un air jubilant, car il sait qu'il va puiser dans votre escarcelle. I^ chien porte la queue basse et vous regarde d'un
SON GOLFE ET SES RIVAGES, 2o3
air piteux; il sait aussi, hélas ! qu'il va... mourir! Ne vous effrayez pas; du reste, nous veillerons sur ses jours. Sur un signe de vous, l'homme ouvre la porte de la caverne et appelle le chien. Le chien se sauve, mais le roi de la création fait main basse sur sou esclave, le bourreau saisit sa viclime, et la jette dans la grotte, tremblant de tous ses membre^. Là, l'énergie de l'animal reparaît ; il veut fuir, il bondit, il se dresse sur ses pattes de derrière ; on voit qu'il cherche à éviter l'air méphitique que le sol exhale à la hauteur d'un pied à peu près. Vains efforts ! Un tremblement convulsif s'empare de lui; il tombe sur le flanc, raidit ses membres, les agite comme dans l'agonie..'. Vous intervenez alors, la pitié vous en fait une loi... Le chien est aussitôt tiré au-dehors : son œil s'ouvre, la respiration lui revient ; sa queue s'agite, il se dresse et vous regarde avec reconnaissance... Son rô^le est joué.
N'est-ce pas que c'est hideusement cruel, cela? On vous offre ensuite de faire mourir un chat, un lapin, une grenouille ; mais la première expérience suffît bien. Seulement, je vous autorise à présenter, comme moi, un cigare allumé à l'action délétère du gaz qui s'échappe du sol; il s'éteindra immédiatement. Vous pourrez môme décharger votre revolver; la capsule se refusera à prendre feu. Il vous est loisible ensuite de recueillir dans la main l'air inférieur de la caverne, et de la porter vivement au nez ; vous sentirez une odeur suffocante. En quelques secondes, l'acide carbonique vous asphyxierait aussi bien que le chien.
Payons l'agonie du chien; c'est une piastre. Sa mort en eût coûté quatre.
Néron, l'empereur Néron, qui visita cette grotte, en amateur, tout comme nous, et qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, se donna le divertissement d'y faire mourir, gratis, cinq ou six esclaves.
La seconde curiosité du même lac, c'est le petit ruisseau des Pisciarelli, qui découle du pied de la Solfatare, oii il a sa source. Cette fois, c'est bien de l'eau bouillante qui coule dans le lit du
courant. Gardez-vous même d'y plonger vos doigts ! Cette e;i.ii, fortement imprégnée d'alun et de soufre, fait cuire un œuf en une minute. Le rocher d'où Teau traiissude est brûlant. Cette aqua délia holla, nom que l'on donne au roclier, alimente des bains fort en crédit chez les Napolitains, comme moyen curatif des maladies de la peau. Pline en parle sous le nom de Fontes Leucogœi.
Du ruisseau des Pisciarelli, il n'y a qu'un pas pour gagner Astroni, un autre cratère du même volcan, partage en trois petits lacs abrités par les hauts arbres d'un parc royal qui renferme le gibier réservé aux chasses de la cour.
Revenant alors à Bagnoli, reprenons Tantique Via Antonianay qui longe les bords du golfe de Pouzzoles ou Baïa, et se montre agréablement émaillée de couleurs rouges, jaunes et bleues, comme un long sillbn couvert de coquelicots, de bluets et de boutons d'or. Ce sont d'aimables forçats qui ont deux ou trois succursales de bagnes échelonnés sur cette route. Ils travaillent cà l'entretien de cette grande voie romaine.
On arrive alors à Pouzzoles, dont les maisons blanches, groupées sur les premières rampes de la Solfatare, qui domine le golfe, semblent des massifs de tuf baignés par le flot. Mais au lieu d'entrer dans la ville, à la porte de laquelle on voit des restes de tombeaux qui, jadis, bordaient la voie antonienne, comme, à Rome, la Via Appia, tournons à droite, et par un embranchement de la même voie, qui a conservé toutes les pierres plates polygonales employées sur leurs routes par les Romains, nous atteindrons le sommet de la montagne, et nous nous trouverons en face d'un volcan de soufre.
'C'est la Solfatare, ou Soufrière naturelle.
La Solfatare affecte la forme d'un cirque immense, aux rebords verticaux chargés de végétation; c'est le cratère de deux kilomètres d'ouverture d'un volcan toujours en action, mais dont cependant on ne connaît que l'éruption de 1198. Un sol blanchâtre, saturé de soufre et d'alun, forme une voûte plate sur laquelle on marche presque précautionneusement, et qui dissimule letm-
vail des feux intérieurs, car il s'en exhale une telle chaleur qu'il suffit d'y creuser un trou pour j placer un vase quelconque, et l'on voit bouillir presque immédiatement le contenu. C'est un véritable fourneau économique dont les paysans du voisinage font un usage journalier, et qui, de jour, projette constamment des fumerolles tamisées par le sol, et, pendant la nuit, des flammes bleuâtres, violacées. On sent que le terrain que l'on foule aux pieds n'a qu -me très médiocre consistance, et qu'il est sans épaisseur, car il ùc t^hit, menace de s'entr' ouvrir et résonne comme une grosse caisse sous le battant de l'artiste.
J'ai dit que ce volcan souterrain est en activité; mais il est amoindri par sa fougue première, et quoique dissimulé maintenant sous cette croûte peu solide du sol, il a conservé toujours néanmoins, à la tangente orientale de sa circonférence, une bouche d'où jaillissent les flammes dévorantes du soufre en combustion, dont l'aspect fantastique à l'heure des ténèbres offre un spectacle terrifiant. Les vapeurs sulfureuses qui se répandent au loin vous saisissent à la gorge et vous asphyxient ; vous ne pouvez tolérer l'excessive chaleur qui s'exhale de cet horrible vomitoire des entrailles de la terre en fusion, et vous êtes assourdi par l'effrayante explosion de l'action des feux.
Assurément la Solfatare est en relation de foyer commun avec le Vésuve, dont elle est une des cheminées, nonobstant la distance qui les sépare. Le golfe de Naples, qui est placé entre ces deux cratères par la nature, est un énorme récipient d'eau, un alambic gigantesque, placé sur leurs fournaises. Et on peut affirmer que l'Etna n'est autre, lui-même, que la mère du Vésuve et de la Solfatare, avec lesquels il est en jonction, ainsi que le témoignent les feux des îles Lipari qui les unissent et les font vivre des mêmes aliments.
Etonnez-vous donc, après cela, que ces campagnes aient reçu le nom de Champs de Feu, et que les anciens aient placé leur enfer dans ces contrées. Aussi appelle-t-on de nos jours la Solfatare la fournaise de Vulcain, Fucina Vulcani.
Cinq minutes suffisent pour nous rendre de la Solfatare à l'am-
phithéâlre de Pouzzoles, situé vers le coucliant, à mi-côte audessus de la ville. ■
Naguère encore s'élevait sur ce point un plateau couvert de vignes et de figuiers. Mais une tradition vulgaire affirmait que sous Téboulement d'une partie de la montagne causé par l'éruption de la Solfatare, en 1198, se trouvait là un très vaste édifice. Ferdinand II, en 1838, ordonna des fouilles et elles eurent pour résultat de rendre à la lumière du jour et à l'admiration des hommes l'amphithéâtre de Pouzzoles, l'un des plus beaux monuments de ce genre.
, Moins vaste que le Golysée de Rome et que l'amphithéâtre de Gapoue, Y amphithéâtre de Pouzzoles est plus vaste que ceux de Vérone et de Pompéï. Il peut contenir 35,000 spectateurs. Il est remarquable par la solidité de sa construction. Quatre entrées donnent accès dans son enceinte. Deux d'entre elles sont triomphales, car elles étaient décorées de magnifiques colonnes, surmontées de très riches chapiteaux corinthiens que l'on voit gisant sur l'arène. Un portique extérieur l'entoure et pouvait mettre à l'abri les spectateurs, lorsqu'un orage subit venait interrompre la représentation. Trois rangs d'arcade^ soutiennent les gradins; les murs sont réticulés et construits en lave et en briques. Je reconnais, sous l'arène, c'est-à-dire sous le sol oîi se livraient les combats, d'immenses substruc lions divisées en compartiments, et qui comprenaient les loges des animaux, les réduits des gladiateurs, la salle destinée à recevoir les cadavres, et les carceres ou prisons des esclaves ou martyrs destinés à périr sous la dent des bêtes féroces. De l'un des compartiments de chaque extrémité, des trucs faisaient monter et paraître soudain sur l'arène et bêtes et gens.
L'un de ces réduits, celui qui est au nord, servit de prison à saint Janvier, le patron de Naples : aussi l'a-t-on transformé en chapelle.
Dion Cassius raconte que Néron donna dans cet amphithéâtre des fêtes magnifuiues à Tiridate, roi d'Arménie, et que ce prince, lançant son javelot, tua d'un seul coup deux taureaux furieux.
Mais le plus beau souvenir de cette enceinte est, sans contredit, la mort de saint Janvier et de ses compagnons, que Tespace ne me permet pas de vous raconter ici.
Actuellement, après avoir jeté un rapide coup d'oeil à une piscine appellce le Labyrinthe, simple réservoir destiné à changer Tarène de l'amphithéâtre en naumachie, pour y donner le simulacre de combats navals, et une autre piscine nommée Piscina Grande, tant elle est immense en effet, après avoir visité des bains d'où la vue s'clcnd sur les splendeurs du golfe, descendons à Pouzzoles.
Puteoli, Puteolœ, chez les Latins, Dicœarchia chez les Grecs, et PozztioH chez les modernes Italiens, et pour nous Français, Pouzzoles, qui jadis faisait un commerce considérable avec l'Egypte et la Syrie, est aujourd'hui bien déchue de sa grandeur première. Ses rues sont sales, et ses maisons de très misérable aspect. Autant, de loin, elle offre une physionomie pittoresque, de la Solfatare qui s'avance dans le golfe de Baïa, en face de cette ville, autant, de près, elle prévient peu en sa faveur. Mais on juge que ce dut être une ville splendide, car, avant d'arriver à son enceinte, du côté de Bagnoli, et du côté de Rome, où s'élèvent des tombeaux et des columbaria sans nombre, éventrés, spoliés, profanés, et enfin sur la route circulaire qui conduit à l'entour du golfe, on marche constamment au milieu de massifs épais de ruines grandioses, qui témoignent de l'antique opulence de cette ville.
Pouzzoles fut habitée par Sylla, qui y mourut victime de ses déportements ; par Gicéron, qui ayant des villas à Gumes, àPompéï, un peu partout, voulut en posséder une à Pouzzoles; par Auguste, qui partit de cette cité pour marcher contre Sextus Pompée; par Gaîigula, qui fit construire du môle de Pouzzoles à celui de Baïes, un port dont les piles sont encore très visibles au-dessus dos eaux, et qui porte son nom; par saint Paul, dont les Actes des Apôtres racontent le séjour chez les habitants de Pouzzoles.
Voilà qui affirme la gloire passée de Pouzzoles : mais la pau-
258 , NAi'LES,
vro Loiirgado de nos jours ne compte plus guère pour citoyens que des pêcheurs dont la misère est le partage. Cependant Ils sont fiers de quelques monuments qui rappellent sa ricliesse d'autrefois.
Par exemple, sur la place unique, on voit une statue de saint Janvier, de très mince valeur au point de vue de Fart; mais le piédestal qui la porte est antique et reçut jadis une effigie de l'infâme Tibère, avec de superbes bas-reliefs représentant quatorze villes de l' Asie-Mineure, qu'un tremblement de terre avait renversées, et que ce prince fit rebâtir.
Le point culminant de la ville est occupé par l'église de Saint- Procule, mais elle est assise sur les ruines d'un somptueux temple d'Auguste, dont on a conservé dans ce nouvel édifice de magnifiques colonnes d'ordre corinthien.
Du môle, endroit immonde aujourd'hui, se voit le fameux pont de Caligula, chevauchant vers Baïa, à travers la mer !
— Caligula no sera pas plus empereur de Rome qu'il ne traversera, à cheval, le golfe de Pouzzoles à Baïa !... avait dit, un jour, Thrasjlle, l'astrologue de Tibère, en regardant Caligula, qui devait succéder au tyran de Caprée.
Et, pour se jouer de l'astrologue et de Tibère, Caligula étouffa celui-ci, et fit mentir celui-là, car il éleva un pont gigantesque au travers des flots du golfe, et le traversa à. cheval...
Aujourd'hui, de ce pont, on ne voit plus que treize piles colossales et quelques arches puissantes, du côté de Pouzzoles.
Mais après un maigre repas, le seul que puisse donner le misérable albergo delà cité jadis si opulente, acheminons-nous, le long du golfe, sur la route qui conduit à Baïa.
D'abord, sur notre droite, saluons ['Académie de Cice'ron; cette charmante villa, encore debout, et si admirablement située en face de la mer, que le grand orateur la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Gumes, à sa villa de Tusculum, à sa villa d'Antium, à sa villa de Pompéï. Construite sur le modèle des portiques de l'Académie d'Athènes, et décorée par lui du chefd'œuvre de la sculpture grecque, rendue fameuse par les
Questions académiques qu'il y avait composées, Cicéron errait avec bonheur sous les longues galeries de ces portiques, que
• voici encore debout, ruinés sans doute, leurs arceaux effondrés, mais qui sont là toujours et nous permettent de suivre les traces du grand orateur. Je retrouve même les celliers dans lesquels il renfermait les vins de sa vendange, confiés à des amphores
.x dont les vestiges sont encore parfaitement visibles.
N'êtes-vous pas étonné, amis lecteur, ainsi que je le fus longtemps moi-même, dans mes voyages, de retrouver ainsi debout, nonobstant le poids de la main du temps, les édifices historiques les plus remarquables de Tantiquité?
En effet, en Italie, il n'est pas un site célèbre, pas une demeure fameuse, pas une résidence signalée par de grands drames, comme par une vie savante, simple et studieuse, dont, en ces contrées,- on ne retrouve des vestiges; mieux que des vesti-
., ges, des murailles; mieux que des murailles, les habitations en-
' tières, les palais entiers, les villas, les temples,' les thermes, les théâtres, au grand complet. Ou à peu près.
En France, dans notre beau pays, on efface jusqu'à la moin dre trace de ces monuments historiques, de ces édifices illustres. Les propriétaires du sol s'inquiètent bien des souvenirs, ma foi î Ils utilisent la pierre qu'ils extraient des ruines, et des décombres ils édifient des maisons modernes, plus ou moins étriquées, oii ils vivent de leur vie égoïste et stupide. Allez dono chercher où furent les palais et les Louvres de nos premiers rois ?. . . Allez donc voir ce que sont devenus la Bastille, le For-l'Evêque, la tour du Temple, l'hôtel Saint-Pol, et telle ou telle résidence princière, artistique, glorieuse ou dramatique, dans notre Paris ! Et, au-dehors, dans nos départements, c'est bien en vain que vous vous mettrez en quête d'un simple moellon, ayant appartenu, pai? exemple, à la maison de Haute-Isle, où notre Boileau écrivit ses vers immortels; à nos antiques et savantes abbayes, à nos vieux et vénérables châteaux des plus grandes familles. Tout est rasé, abattu, nivelé; tout souvenir est à jamais perdu !
SCO NAPLES,
A Rome, dans tout l'immense Agro Romaiio, daiis le pourtour du golfe de Baïa, de l'Italie entière, eu un mot, les édifices soûl là, en ruines; oui, mais leurs squelette^;, debout, vous saluc!?! quand vous passez, et vous disent :
— C'est là, bien là, que passèrent leur vie, que moururent, que firent le bien, ou que commirent leurs crimes, Gicéron, Sylla, Marins, et Auguste, et Tibère, et Néron, et Galigula, et les Scipion, et les Ilortensius, et les Pollion, et les Lucullus, et les Agrippine, et celui-ci, et celui-là !
Ces grands, ces tristes, ces terribles souvenirs, dont on voit le lieu précis de la tragédie, du drame, de la généreuse action, n'ont-ils pas une étrange saveur, une élrange poésie?...
Vous allez avoir la preuve de ce que j'avance :
En face de l'Académie de Gicéron, à Pouzzoles, voici venir le temple de Neptune. Il est à moitié submergé par les eaux du golfe qui envahissent les terres, mais ses colonnes dépassent le niveau de la mor. Ge fut là, dans ce sanctuaire, à deux mètres du rivage, que le premier empereur de Rome, x^uguste, partant de Pouzzoles pour aller porter la guerre à Sextus Pompée, offrit un sacrifice à Neptune, le dieu de la mer.
Galigula, lui aussi, offrit o-u môme dieu, dans- le même temple, sur le même rivage, un même sacrifice, pour une même cause.
Je ne parle que pour mémoire tXwttmple des iSi/mpheSy à demi englouti par le golfe, et je passe à la grande merveille de Pouzzoles, à savoir le temple de Se'rapis.
^'ous le beau ciel bleu de la Gampanie, au pied de collines verdoyantes, en face d'un golfe limpide qu'entourent mille accidents de nature et d'art, les plus gracieux à l'œil, représentez-vous une forêt de colonnes monolithes élancées, du plus rare cipollino, du plus beau marbre africain, du jaune antique le mieux choisi, s'élcvaut vers l'azur du firmament, en forme d'atrium long de 134 pieds et large de 115. En avant de chacune de ces colonnes se dresse un piédestal de marbre blanc, que surmontent d'admirables statues. Au centre de l'atriuui, sur un massif circulaire '
;■ ..• SON GOLFE ET SES RIVAGES. 2Cl
dresse un temple roud compose de 16 colonnes, entre lesquelles se montrent des piédestaux portant les vases les plus finement sculptés. Enfin, dans le pourtour du môme atrium, s'ouvrent seize cliambr«;s en-dedans, et, en-dehors, seize autres chambres, dans lesquelles des baignoires de marbre, alimentées par des eaux minérales, chaudes et froides, dont les canaux s'échappent du pied de la montagne voisine. De superbes dalles en marbre grec servent de pavé et couvrent tous les soubassements. On voit même, près de la rotonde, les anneaux de bronze qui servaient à attacher les victimes jusqu'à l'heure du sacrifice. Ce monument est d'autant plus intéressant que ses ruines furent perdues pendant plusieurs siècles, enfouies par les éboulements de la Solfatare et le tremblement de terre qui accompagna le soulèvement du Monte-Nuovo. La partie la plus élevée des colonnes était masquée par des broussailles, quand on les découvrit, en 1750. TFne singularité, qui a soulevé de longues discussions au point de vue géologique, est que h; marbre de trois des colonnes du iwonaos ou portique de la cella, qui occupe le fond de l'atrium, sont perforées par des coquilles marines, les lithodomes de Guvier, à une hauteur de 3 mètres au-dessus de leurs piédestaux, tandis que le bas ne présente aucune altération. Gela I)royient de l'action du sol, qui tantôt s'est élevé, tantôt s'est abaissé, au point que l'eau du golfe a frappé pendant longtemps cette partie des colonnes. - ; - ^' r ." -,,1 :; - :. V--
Mais pourquoi ce temple est-il attribué à Sérapis, et pourquoi ces bains dans un temple? , . ^. . : '. , ,. .
D'abord on a trouvé la statue de Sérapis, assis sur son trône, le modius sur la tète, et Cerbère à côté de lui, abandonné dans une des chambres, comme s'il y eût été jeté; et l'on voit dans la cella la niche que cette statue devait y occuper. Mais, en outre, on a déterré une inscription qui porte ces mots : OEdes Sérapis j et non templum, ce qui explique que l'édifice étant une demeure et non pas un temple, les dévots, tout en venant honorer la divinité, pouvaient se permettre le bénéfice du bain, qui, d'au-
tre part, valait mieux pour les prêtres attachés au service du dieu.
Je vous prie de croire que j'ai dédaigné ces eaux thermales; mais j'ai admiré la disposition et la commodité des salles. Dans les deux plus grandes, on voit des sièges percés de... lunettes : il ne faut pas se tromper sur l'usage de ces lunettes ; elles étaient destinées à des bains de vapeur...
De Pouzzoles à Baïa figurez-vous une route décrivant la plus belle courbe possible autour du golfe le plus fameux du monde.
D'abord on laisse à sa droite une plaine basse formée de dépôts marins récents, en avant de l'ancienne falaise que battait jadis le flot du golfe; mais on voit que la mer tend à présent àse rapprocher de cette falaise et à reconquérir ce qu'elle a perdu.
Ensuite on passe au pied du Monte-'Nuovo, ce prodigieux résultat du tremblement de terre qui mit si fort à mal Pouzzoles, Baïa et tous les riverains du golfe, en une nuitée de 1538. . Dans cette nuit fatale, tous les habitants de la contrée furent subitement réveillés et cloués dans leur lit par la terreur que leur inspirait \m bruit épouvantable, insolite et tellement formidable qu'ils ne savaient quelle pouvait en être la cause. Pour ceux qui se hasardèrent à regarder par leurs fenêtres, quelle ne fut pas leur stupéfaction? Ils ne reconnaissaient plus leur pays! Où tout-à-l'heure encore ils avaient aperçu le lac Lucrin, ils voyaient une montagne, mais une montagne haute de 134 mètres, dont le sommet flamboyant lançait des flammes, projetait des pierres ardentes, et laissait découler une boue de cendres qui roulait ses vagues furieuses jusqu'à Pouzzoles d'un côté, jusqu'à Baïes de l'autre. Là où, d'ordinaire, ils voyaient briller au clair de lune le dôme bronzé d'une forêt, la forêt Galinara, ils trouvaient des feux qui s'élevaient à une grande hauteur. Oiij la veille, ils connaissaient un village, Tipergole, ils ne distinguaient plus rien. Enfin, où rulilait la nappe, du port Jules, à Misène, ils ne distinguaient plus qu'un simple filet d'eau !
SON GOLl-E ET SES RIVAGES. 263
En effet, en cette seule nuit, une montagne avait poussé, mais poussé comme une gigantesque taupinière, comblant en partie le lac Lucrèce ou Lucrin ; engloutissant le village de Tipergole et le canal d'Agrippa, entre les lacs Averne et Lucrin, et, du sommet de cette montagne ouverte en un cratère, et devenu volcan, s'échappaient de la fumée, des flammes, des tourbillons de pierres incandescentes, et des torrents de cendres qui consumaient les bois d'alentour, inondaient Pouzzoles et Baïa, et remplissaient une partie du port Jules, à Misène.
Aussitôt des curieux gravirent en grand nombre ce nouveau volcan jusqu'à son cratère. Là, leurs yeux effrayés purent entrevoir l'horrible fournaise béante. Plusieurs des plus empressés furent tués par des pierres lancées par le gouffre ou asphyxiés par la fumée. Bref, après trois jours d'explosions souterraines et de formidables convulsions du sol, l'éruption volcanique cessa, le cratère se ferma, et de cette révolution géologique de tr^is jours, les 27, 28 et 29 septembre 1538, il ne resta que la noiivelle montagne, Monte-Niiovo,, qui, certes, méritait bien son nom. Elle se couvrit rapidement de végétation, carie terrain plutonique de la contrée est essentiellement productif, et à l'heure où j'écris, les plus beaux fruits, les plus riches moissons, décorent le Monte-Nuovo, en même temps que la jeune colline fait aussi bonne figure dans le paysage que ses sœurs aînées.
Derrière le Monte-Nuovo, on voit surgir une éminence couverte de vignes de l'aspect le plus imposant. C'est un cône volcanique encore, et le plus ancien des Champs Phlœgréens. On le nomme le Gaurus; mais les Romains l'appelaient le Monte Barbare. Les vins de cette montagne rivalisent avec le Falerne, le Massique et le Gécube, si fameux et si bien apprécié d'Horace, de LucuUus, d'Apicius et des gourmets de l'empire.
Laissons désormais le Monte-Nuovo et le Monte Barbare, pour nous acheminer vers le lac Lucrin, le premier des lacs de TEnfer, chanté par Virgile sous le nom de Cocyte.
Pour y arriver, nous devons suivre cette large chaussée qui sépare le golfe du lac, et qui, elle aussi, appartient à l'histoire,
OU plulôL à la fable. On la nomme via Herculéa, chemin (rUerculc, car on prétend qu'Hercule l'aurait construite de ses \)Vopres mains, tout exprès pour faire traverser la lagune qui se trouvait en cet endroit, et qui était formée par le lac et la mer, aux Lœufs qu'il A'cnait de ravir, après l'avoir immolé parce qu'il nourrissait ses troupeaux avec de la chair humaine, à un géant à trois corps, le terrible Géryon, fils de Ghrysaor et de Gallirhoë, et roi d'Erythie ou îles Baléares.
L'Enfer, ses lacs enfouis sous de ténébreuses forêts, ses souterrains obscurs cachés dans les entrailles de la terre, nous ne les visitons pas encore. Je les réserve pour la bonne bouche, -comme on dit aux enfants.
En effet, nous sommes à cette heure au centre de la spicndidc parabole que décrit le golfe de Baïa, de sorte que, tournant le dos au séjour infernal, nous devons nous metlrc un moment en face des magnificences de cette partie de la mer autour de laquelle il est de notre intcrét scientifique d'achever avant tout notre promenade circulaire.
Donc, devant nous, mer bleue, mais bleue comme le saphir, du golfe de Boïa, que, semblable à des flottilles éparses, ca})itonnent ici et là quelques voiles blanches de pécheurs. A notre gauche, collines volcaniques, boisées, semées de ruines blanches; ville aérienne de Pouzzoles se profilant, au loin déjà, sur la brume d'or du soleil; toutes choses que nous achevons de parcourir. A notre droite, Baïa s'enveloppant d'un immense manteau de ruines impériales, princières, artistiques, admirables : temples, I hennés, édifices à demi tombés, pans de murs debout, débris de toutes formes d'où se dressent, ainsi que des fantômes, les souvenirs des plus grands noms; toutes choses que nous allons étudier, visiter, observer, et qui vont nous instruire ciuor j < t toujours.
Dans ce tableau analyli<]ue que je vais passer sous vos yeux, [Dur vous rejjoser un instant des fatigues de notre excursion, voyez, avec le rçgard deTimagination, de nombreux arbustes et les fleurs croissant parmi les décombres; des oiseaux animant
les mystérieux bocages, autrefois si voluptueux, maiu tenant presque rabougris, de leurs chants plaintifs; et, planant sur l'ensemble, sur l'ensemble de ces villes mortes, de ces villas désertes, de ces champs funéraires, comme une souveraine mélancolie, les brises embaumées de la solitude; telle est la poésie de cet Eden foudroyé qui nous entoure, et' dans lequel nous pénétrons.
Alors que Rome étendait sa verge de fer sur le monde; alors que, avec l'or et le sang des nations, le luxe et la corruption envahissaient l'empire, tout Romain ayant sceptre et diadème, faisceaux de consul ou glaive de général, couronne de laurier d'orateur ou de po^te, trouva sur les collines du Pausilippe et dans les pourtours de la baie de Pouzzoles ou de Baïa un nid si magniliquement créé par la nature; on lui dit leurs eaux thermales chaudes ou froides, rendues par les feux souterrains, si riches eij principes sanitaires; il vit les golfes et les anses de leurs rivages si ombreux, les jours si ticdes, les nuits si parfumées, qu'il se mit à élever sur tous ces gracieux versants des villas et des palais, ides temples et des thermes, des cirques et des théâtres.
Les palais les plus considérables, ceux des puissants du jour, de César, de Pompée, de Marins; les villas les plus charmantes, celles de Lucullus, de PoUion, de Pison, d'Hortensius et d'autres, s'avancèrent, à l'aide de pilotis, jusque dans la mer, parce que l'expérience des voluptés apprenait que l'air agité par le mouvement et le ressac des vagues est plus pur et plus frais.
Tout à l'entour furent plantés à grands frais des bosquets féeriques, dans lesquels on installa des grottes mystérieuses, des retires élégants, des volières, des viviers, des eaux jaillissantes. On y dessina des jardins magiques ; on y appela les sources les plus cristallines; on en fit l'Eden de la terre. Puis on apporta dans ces demeures somptueuses les dépouilles du monde vaincu, et on y entassa les richesses de Tunivers.
Déjà Homère avait chanté Pausilippe, Pouzzoles, Baïa et les peujdes heureux qui habitaient ces rivages fortunés, alors que
^GQ NAPLES,
Baïa et Pausilippe étaient abandonnés aux soins d'une nature luxuriante et forte. Mais quand Fart vint y ajouter ses prodiges, quand la main de Thomme eut enrichi l'œuvre du caprice et du hasard, on trouva ces collines si pittoresques, si élégantes, si merveilleuses, que Virgile, le poète divin, à son tour saisit la lyre, et, comme le poète grec, il célébra Pausilippe et Baïa. Après Viigile, Horace écrivit dans ses odes incomparables : Nullus in orbe sinus Baiis preelucet amœnis î ce qui veut dire : Dans l'univers entier, il n'est aucun golfe qui remporte sur le g-olfe de Baïa...
Dès lors, à chaque retour de la saison des fleurs, Rome ne fut plus à Rome : elle vint auy bains et aux villas de Pausilippe, de Pouzzoles et de Baïa. Elle y vint avec son orgueil, sa férocité, ses vices, ses passions, et l'effrayante dissolution de sa décadence. Mais à ces Romains abâtardis, il ne fallait déjà plus des jouissances ordinaires. Pour eux, tout devait être monstrueux. Que pouvaient se refuser les Tibère, les Galigula, les Néron, les Lucullus, les Pollion, et les innombrables trossuli, — les gandins d'alors! — ces petits maîtres dépravés, ces parasites déboutés de la société romaine? Devaient-ils user de la vie à la (açon du commun des mortels ?
Aussi, pour sortir des ressources vulgaires, ces hommes dégradés appelèrent à eux le raffinement qu'invente une imagination déflorée. Bientôt s'échappèrent de ces asiles voluptueux des accents d'ivresse, des bruits de banquets, les soupirs de l'orgie. Des eaux du golfe on fit un lac endormi, que de nombreuses escjaves de Gaule, de Mauritanie ou de Tingitane, blanches comme la neige des montagnes, ou noires comme les ombres de la nuit, semaient chaque jour des plus belles roses cueillies à Pœstum...
A d'autres, s'ils en ont le cœur, à révéler les indescriptibles infamies dont ces rivages devinrent le théâtre... Pour moi, je ne m'en sens pas le courage.
Rien, rien n'arrêta le débordement de ces voluptés sans exemple et sans nom, rien<.. si ce n'est le souffle de Dieu qui s'éleva.
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En effet, vinrent bientôt les tourmentes ..révolutionnaires, les Barbares et les tremblements de terre. Comme des torrents dévastateurs et des avalanches furieuses, ils frappèrent, ils firent tomber dans la poussière, ils balayèrent ces hommes et leurs œuvres. Palais, temples, thermes et villas, bosquets et jardins, tout... s'évanouit...
Et, un jour, on ne vit plus à Pausilippe, on ne vit plus à Pouzzoles> on ne vit plus à Baïa et à Gumes, on ne vit plus à Pœstum, à Hisène et partout, que des tronçons d'édifices, des pans de murs gigantesques, des fragments de théâtres, des ruines et des décombres.
Mais quelles ruines f Mais quels décombres !
Voilà pourquoi ces collines qui entourent le golfe de Baïa portent au front une indicible, une inexj>rimable mélancolie. C'est pour cela qu'elles regardent avec amertume le voyageur qui passe, qu'elles essaient de lui sourire, et qu'elles murmurent dans leur acre douleur :
— Vois ce que nous sommes, et... juge ce que nous avons été!...
Le voyageur s'approche en effet. Il examine, il étudie, il fouille les décombres, il descend dans les ruines, il saute les tombeaux, il parcourt les souterrains, il admire partout !... Puis, il se sauve, vite, bien vite, repoussé, effrayé par la mine chétive et mièvre des pauvres habitants, chassé par la, mal'ajna, entraîné par la peur de la fièvre qui le saisit...
La peur?... J'y suis très sensible, surtout pendant la nuit; mais comme il fait encore grand jour, et que... j'ai très faim, permettez-moi de me réfugier sur cette terrasse tout-à-fait charmante d'une misérable auberge de Tritoli, bien ombragée par des pampres verts, et d'où la vue doit être ravissante... Tritoli est un tout petit village, voisin de l'Enfer, mais bast! les huîtres du Cocyte ne sont peut-être pas si mauvaises que la réputation du lieu... Donc, aventurons-nous, étalions chercher un ^te et le souper à l'auberge de Tritoli... C'est un endroit fortuné, puisqu'il me met en face des plus admirables paysages du monde.
Les liuîlres du Liicrin étaient fort appréciées des Romains ; je nie joins à eux pour en célébrer la saveur... Quant au Falerne, il me semble un peu déchu de sa gloire. Mais, à la rigueur, un touriste épuisé par les émotions ot la iatigue peut s'en contenter.
La nuit que je viens de passer en face du golfe a été une nuit qui comptera dans mes souvenirs. Que ne puis-je vous en révéler les magnificences. Mais j'ai tant de choses à vous dire!
Au point du jour, je suis levé, le sac au dos, le bâton à la main, et me voici foulant d'un pied léger le sol que foula Néron, ({ue foula Tibère, que foula César, et tutti quanti!
Grojez-vous que ce nom de Champs de Feu ait été mal appliqué à cette contrée assise sur les entrailles incandescentes da globe? Non, certes! Je quitte la chaussée d'Hercule et le village de Tritoli, pour gravir la côte de Baïa, qui longe le golfe au sud, comme celle de Pouzzoles la suit au nord, et voici que je marche sur un sol tellement brûlant que dans la courbe que décrivent les eaux du golfe, ces eaux sont chaudes à brûler la main, sur ma gauche ; et à ma droite, dans les masses abruptes de pouzzolane jaunâtre, dans lesquelles le bras de l'homme a creusé des portes et des fenêtres, je reconnais des étuves.
Ce sont les étuves de Néron, stufe di Nerone.
Je i)énètre dans cet établissement non breveté de S. M. l'empereur de Rome, en Tan 70 de J.-C. Ces étuves se composent de deux grandes salles longues, où je retrouve une douzaine de perforations qui, jadis, contenaient des baignoires, et, à côté, des talus dégradés où certainement étaient disposés des Hts de repos. Dans les intervalles de ces lits et de ces baignoires se trouvent encore des niches vides, mais qui ont dû contenir des statues indiquant du doigt les noms des maladies dont guérissaient les eaux thermales souterraines de ces étuves.
Ces étuves de Néron furent victimes de la brutalité des barbares, comme Buïa cUo-mème. Aujourd'hui I'cl.u n'arrive ])la.s
aux baignoires; c'est aux baigneurs à courir après. Pour ce faire et les trouv«,'r, il faut une certaine résolution. On doit pénétrer dans un long corridor sinueux, étroit, ténébreux, donnant juste passage à une seule i»ersonne... Malheureusement ces faiiees sont envahies par d'innombrables chauves-souris, et Tair y est si rare, et en même temps si chaud, que la sueur vous arrive incontinent à fleur de peau, vous couvre et ruisselle de tous vos membres. Vous ne respirez plus, vous étouffez, et vous rendriez l'âme si vous ne retourniez sur vos pas en toute hâte et beaucoup plus •vite que vous n'ôtes venu.
J'ai fait l'essai de ce passage içfernal, et j'ai voulu exécuter le grand tour de force dont est fier tout voyageur. Il consiste à remonter ce pcrluis brûlant afin d'arriver jusqu'à une source d'eau bouillante où l'on trempe un panier d'œufs frais qui sont cuits a la minute, si auparavant on n'est pas cuit soi-même. J'ai heureusement échappé à la cuisson, et j'ai réservé mes œufs pour mon premier repas du jour ; ils seront mangés à Baïa, et arrosés de cécube, celle fois; il est bon de changer de temps en temps son régime.
Me voici enfin sur le sol de l'anlique Baïes. Par qui ful-elle fondée ? Peu importe. C'est une ville dont l'origine remonte à la nuit des temps. Go que je puis dire, c'est que, depuis le petit village de Tritoli jusqu'au cap Misène, qui s'estompe dans un horizon lointain, bien au-delà de Baïa, partout où ondule et serpente la plus admirable des chaînes de collines, c'est une succession sans fin, une étagère grandiose d'immenses ruines amoncelées. Pas un point où poser le doigt qui ne soit une ruine splendide, un site merveilleux. Oh ! celte avenue de Baïa devait être une magnificence sans rivale, quand ses rives étaient couvertes de maisons; d'arbres, ses collines; d'élégantes embarcations, ses eaux ; car aujourd'hui que ces palais sont effondrés, ces collines, bouleversées par des mains cupides, le bras du temps et les tremblements de terre, sont arides et brûlées; que ces eaux sont désertes et silencieuses, Baïa est encore une des plus délicieuses perspectives du monde.
Tout d'abord je reucontre sur ma roule uue sorlc d'ir.sidc on de moitié de voûte suspendue en Tair et ne reposant plus que sur un pan de muraille. Les aiitres supports s'écroulèrent avec fraccis, il y a quelque vingt ans. C'est un édifice circulaire du plus bel effet! On lui a donné le nom de temple dé Diane, mais ce dut être tout bonnement une salle de bains appartenant à quelque villa du voisinage.
J'arrive ensuite, à travers un océan de décombres, à des thermes bâtis en rotonde, mais entiers, mais complets, sis à ma droite au pied de la colline. Ces thermes sont appelés temple de Mercure, et plus vulgairement le Truglio. Admirablement conservé, cet édifice possède un écho ravissant.
A peine ai-je eu le temps d'observer la hardiesse de sa voûte, ses murs d'enceinte revêtus de Vopus reticulatum des Latins dont je vous ai déjà parlé, ami lecteur, Tappareil antique chargé d'amener l'eau, et fait jaser l'écho, qu'un bruit soudain et des plus délicieux vient frapper mes oreilles. Ce sont des chants rustiques, mais harmonieux, mais vivement cadencés, avec accompagnement de tambourin sonore. Je me retourne, et je mo vois en présence d'une douzaine de jeunes gars et de jolies filles de Tritoli qui m'ont suivi en catimini, afin de chanter en mon honneur sous la voûte de Mercure et d'y danser ter quaterque une tarentelle échevelée que je paie grassement, bien entendu, mais qui revêt une couleur locale si exquise, que je suis en extase.
Du Truglio au rivage, un pas tout au plus. Là, je vous signale le plus délicieux édicule de l'antiquité.
C'est un temple de Vénus, admirable petit édifice octogonal, a huit croisées. A l'intérieur le monument est tout-à-fait rond. A l'inverse du temple de Diane, la voûte de celui-ci est tombée ; mais une couronne opulente de plantes parasites, festons de pampres et guirlandes agitées par la brise, la remplace fort avantageusement. Cette décoration naturelle est d'un charmant coup d'œiL Cet édicule est de ceux dont la beauté ne s'efface jamais du souvenir.
TJn peu plus loin, je retrouve quelques autres piles du pont de Caligula, dont je vous ai parlé à notre passage à Pouzzoles.
Au-dessus d'un rocher qui forme une sorte de promontoire dans rhémicycle qu'occupait autrefois Baïa, se dresse alors un château-fort bâti par don Pèdre, vice-roi d'Espagne, avec les débris des ruines de nombreuses villas d'alentour, dont les traces mêmes n'existent plus. Placé là pour tenir en respect les indigènes, au temps de la domination espagnole, ce castello di Baja contrarie passablement aussi les touristes, car il interrompt leur exploration sur la ligne de la côte. Il faut alors gravir la colline et passer derrière ,ce monument de la féodalité pour regagner le rivage, ou bien prendre une petite nacelle pour longer le golfe sous le feu des créneaux du fort. Je préfère ce moyen de locomotion plus pittoresque, et c'est en naviguant ainsi l'espace d'un kilomètre que je puis entrevoir l'immense quantité de substruclions énormes, gigantesques, toujours visibles sous la transparence des eaux dans lesquelles les villas ont été submergées, par le fait de la destruction des piles ou pilotis qui primitivement les tenaient suspendues sur la surface du golfe, le long de ses rivages.
A peine ai-je remis pied à terre que je crois toucher à là partie des Enfers habitée par les Euménides. En effet, je me trouve tout-à-coup cerné, enveloppé, bloqué par des légions de femmes hâves, flétries par la misère, la faim et la fièvre... Leurs visages sont livides, leurs poitrines décharnées, leurs cous déflorés. Elles sont à peine couvertes de vêtements sans nom... Armées de torches, mais pourtant sans nul serpent dans leurs cheveux épars, elles prétendent s'arracher mon pauvre individu pour me conduire, sous terre, dans le prétendu tombeau cV Agrippine y la mère de Néron. Mais je connais mon itinéraire, et je sais que le sépulcre en question n'est autre chose que la ruine d'un théâtre, le théâtre d'Hercule Baulius. Donc ce n'est pas là que fut enterrée Agrippiue.