LA FUSION DES BANQUES
Les banques étaient une institution vraiment nationale : les habitudes du commerce, la commodité des particuliers et le désir de sécurité dans un pays où le climat obligeait à ouvrir largement les maisons et à passer une grande partie du temps dehors, en faisaient l’intermédiaire universel des transactions (1).
Elles prenaient l’argent en dépôt contre des fedi di credito. Quand le possesseur d’une fede avait des paiements à faire, il délivrait simplement des polizze, papiers d’un type spécial sur lesquels il inscrivait la somme à payer et qui, une fois revêtus du timbre de la banque, avaient cours, étaient reçus aux caisses publiques, devenaient en un mot une sorte de papier-monnaie. Les madrefedi sur lesquelles, à la banque, on inscrivait les dépenses et les nouveaux versements des clients, faisaient foi en justice. Ces opérations, pour lesquelles la banque ne prenait point d’escompte mais ne servait point d'intérêt, évitaient beaucoup de dérangements et rendaient presque inutile d’avoir chez soi du numéraire. Il fallait, bien entendu, une confiance illimitée et générale dans les banques. Il y en avait sept (2), dont l’une, celle de Saint-Jacques, tout en travaillant aussi pour les particuliers, faisait office de Trésor, l'Etat se fiant plus à la vieille et populaire institution qu’à ses propres agents. En fait, depuis 1794, les banques formaient presque un seul organisme ; les « députations de gouvernement » qui les dirigeaient, choisies comme toujours parmi des hommes riches et honorables, étaient nommées par le roi et une junte commune exerçait un contrôle.
Les banques pratiquaient aussi le prêt sur gages à un taux très modéré (3 pour 100), jouant le rôle de mont-de-piété, et le prêt sur hypothèques, constituaient des rentes, plaçaient à fonds per-
(1) Rapport, 15 mai 1808, p. #1. Diverses pièces des archives Rœderer (vol. 25), un Aperçu sur les moyens propres à rétablir les banques de Naples par Cavaignac (Arch. Cavaignac, 52 pages) nous ont permis d’ajouter à l’ouvrage consciencieux de TORTORA, Il Banco di Napoli.
(2) S. Giacomo, La Pietà (la plus riche), Poveri, Salvadore,S. Spirito, $. Eligio, Popolo.
dus ou à longues échéances (au profit notamment de « seigneurs dérangés », recommandés par la cour). Elles possédaient des terres, maisons, arrendamenti, rentes constituées, des biens considérables dont on évaluait la valeur en 1803 à 13 millions de ducats. L’administralion, trop nombreuse comme dans tous les établissements napolitains, coûtait 350000 ducats par an, — pour certaines, assuret-on, plus que le produit des opérations.
Une pareille richesse avait tenté l’ancien gouvernement. A trois reprises Acton mit la main sur une partie du numéraire et De Medici saisit pour 2300000 ducats de biens-fonds. Une foule d'obligations furent émises sans l’encaisse correspondante. Bien avant la crise de 1799 la situation était lamentable (le papier perdit jusque 87 pour 100) (1)! Au moment de la fuite en Sicile on s'était hâté de saisir tout l’argent en caisse. Au retour, Zurlo entreprit une grande opération : la liquidation de tous les papiers de banque contre des titres de rente ou des biens-fonds pris aux banques ; abandonné avec une insigne mauvaise foi, le ministre supporta la honte de cette véritable banqueroute. Un projet de réorganisation, proposé en juillet 1805, n’était pas encore en voie d'exécution que, de nouveau, la cour devait fuir et, de nouveau, avec l’argent des banques. A l’arrivée des Français le déficit était de 1500000 ducats (2), et les papiers de banque perdirent 28 pour 100.
En regard de cette conduite, on jugera équitablement celle du nouveau régime, confirmant les administrations, les biens désignés pour être vendus et déclarant que les billets « continueraient à avoir cours et à être reçus dans toutes les caisses de l'Etat en paiement de contributions, comme numéraire effectif (3) ». On les vit remonter rapidement (4), mais bientôt la loi du 11 juin 1806, préparée, semble-t-il, par le rachat secret d’un certain nombre de polices (5), mettait absolument à part la banque Saint-Jacques,
(1) TorToRrA, 2! Banco di Napoli, p. cczx et suiv. Pour la banque de S. Eligio, FILANGIERI-RAVASCHIERI, St. della Carità, t. I®, p. 64, constate l’état voisin de la faillite où elle se trouvait bien avant le changement de régime.
(2) Dont 800 000 pour Saint-Jacques : chiffres donnés par Cavaignac.
(3) Edit du 19 février 1806 : « Mon premier soin est de rétablir la valeur du papier de banque. » (Joseph à Napoléon, 18 février 1806. Mémoires, t. IL.)
(£) IL Moderatore du 12 mars 1806.
(5) Comme le conseillait Cavaignac, dont l’Aperçu semble avoir directement inspiré le projet.