LA RÉALISATION
Un intrigant peut-être; peut-on dire, avec le roi, un « fripon »? En tout cas, les faits, dans la vente d’un des plus importants domaines, témoignent d’un arbitraire, d’une incertitude regrettable dans la procédure.
Ces ventes réalisèrent-elles le but économique et social que l’on en attendait par surcroit ? Tout d’abord, il ne peut être question du peuple, puisque les cédules n’ont été données qu'aux possesseurs d’arrendamenti, d’offices vénaux, etc., ou à titre de récompense ou d’indemnité. Par contre, il ne s’agissait point d’assignats : la baisse du papier et l’agio n’atteignaient pas le peuple (1). Une grande partie de la bourgeoisie était en situation trop précaire pour profiter des circonstances. Sur les listes d’acquéreurs s’étalent au premier rang les noms de hauts fonctionnaires, ceux de nobles qui, ralliés à temps pour conserver ou se faire restituer leurs propres biens, trouvent des fonds pour acheter des biens d’Eglise, quand ils ne se les font pas donner (2). L’aristocratie s’est véritablement ruée à la curée. Rœderer s’indigne de voir ces gens qui, plus que compensés de leurs arrendamenit ou autres créances sur l'Etat, ont encore « jeté de grandes clameurs (3) », quand les prix de vente se furent élevés, grâce à une estimation plus rigoureuse.
Ensuite, on trouve de riches commerçants ou banquiers. Les biens des jésuites, affectés à l'emprunt forcé, n’ont même profité qu’à une partie des commerçants imposés : des capitalistes ont racheté les cédules à 75 pour 100 de perte! (en tête, paraît-il, Gallo et le due de Laurenzana). Sans doute, on relève de petites adjudications (300, 150 ducats), mais si l’on considère la part des grosses, sans aller jusqu’à limiter le profit à « quelques gens hardis (4)», enrichis que Rœderer lui avait d’abord promis une indemnité, puis qu’il lui écrivit : « Sa Majesté ne vous accorde pas d’indemnité ; elle n’en doit point pour les décisions erronées de ses magistrats ou de ses ministres. »
(1) Joseph avait songé à une mesure démocratique : distribuer un million de cédules aux « délabrés » de la Calabre : Rœderer lui démontra que la bienfaisance ne serait en réalité que du quart de cette somme ; que, par contre, le Grand- Livre se verrait chargé d’une rente de 50 000 ducats, soit l’équivalent d’un emprunt à 20 pour 100 (septembre 1807).
(2) Ou n’obtiennent du roi les avances nécessaires : tel le prince de Monteleone,
qui se fait prêter pour 100 000 ducats de cédules, à condition d’en rembourser
le quart en argent.
(3) Rapport au roi sur la dette, septembre 1807. Arch. Rœderer, vol. 18. (4) BrANCHINI, Storia, livre II, chap. vu, $ 1. Zurlo, Rœderer déplorent le
même fait.
de la ruine du plus grand nombre, on peut croire que même la classe moyenne profita peu de la vente des biens nationaux, que, comme toujours, l’opération enrichit des spéculateurs, des riches (1).
La vente des biens-fonds est la seule qui attire l'attention. Les cens et rentes monastiques furent généralement donnés en dotaton à des établissements d’instruction ou de bienfaisance, ou en indemnité de droits féodaux reconnus légitimes. Nous ne voyons aucun indice de vente des biens mobiliers (autres que les denrées). Elle dut être exceptionnelle, car le mobilier des couvents supprimés fut presque immédiatement attribué à des hôpitaux, casernes, collèges, ce qui ne se fit pas, on l’a vu, sans déprédations.