ÉTAT ÉCONOMIQUE DU ROYAUME
en Calabre, où des villes entières restaient en ruines, où l’on s'était résolu à ne plus bâtir que des maisons à un étage, en bois recouvert de briques et de plâtre. Mais il y avait, en plus de tout cela, des plaies invétérées, dont les économistes napolitains et les voyageurs étrangers recherchent les causes dans les mauvaises institutions, que Charles II, et même Tanucci, n'avaient que très faiblement corrigées; dans le régime agraire, féodalité, grande propriété, coutumes pastorales ; dans l’absence de liberté des agriculteurs et des artisans; dans les douanes intérieures, les droits ou prohibitions de sortie, le manque de communications, extrême diversité des usages et des poids et mesures, variant non seulement de province à province, mais d’une localité à l’autre; dans la rareté du numéraire, qui livre le pauvre à l’usurier; dans le caractère fiscal de toute la législation économique, d’ailleurs d’une versatilité capricieuse ; dans limportance disproportionnée prise par la capitale; dans Pinsécurité persistante, sur terre et sur mer, qui, avec la malaria, est cause de cette coutume des paysans d’habiter les villes, au détriment de leur travail. Le peuple est misérable et ignorant, l’industrie n'existe guère, l'élevage et l'agriculture en sont presque partout restés à des pratiques barbares.
Les Français tout de suite sont frappés de cet état précaire. La Calabre est la région qui les impressionne le plus; les remarques de Reynier, de Joseph, confirment la pittoresque description de Ségur, « indigné » de la misère de contrées jadis si brillantes : les plaines devenues malsaines, abandonnées pour des villes haut perchées, où les maisons de paysans ne sont le plus souvent qu’ «une salle basse et dégoûtante, que le Calabrais et sa famille nombreuse partagent avec leurs pourceaux, et dont lentrée sert à la fois de porte, de fenêtre et de tuyau de cheminée (1) ». Mais Gentil, neveu de Rœderer, chargé d’une inspection dans la province de Lecce, note des traits analogues : entre les quelques villes qui subsistent, déchues, « on ne trouve que des marais, que des déserts; quelques tours et pas une maison : des ruines »! Otrante est réduite à 2 000 habitants, Brindisi « voit chaque année déserter de ses murs le petit nombre d’habitants que la fièvre n’a pas
(1) Séaur, Hist. et Mém., t. II, p. 525-528. V. aussi GR1018, Mémoires, t. Ier, p:,296.
encore moissonnés (1) », et, autour d’elle, 30 000 tomoli de bonnes terres sont abandonnés. La Capitanate était en voie de dépeuplement, parce que les eaux non drainées l’infectaient (2). L’archiprêtre Cagnazzi jugeait les colons actuels « plus misérables et plus opprimés que les anciens esclaves (3) ». Déjà Genovesi affirmait qu'il y avait des contrées du royaume auprès desquelles paraitraient civilisées celles des Samoyèdes; Galanti pensait à Taïti.
Des juges plus sévères ajoutaient à ces causes une insuffisante probité commerciale, le goût de la chicane, la paresse : « À l’exception de quelques bons et anciens boutiquiers de Naples, écrit le député du commerce de l'Aude, tous ces marchands sont de mauvaise foi (4).» « La grande maladie du royaume de Naples, déclare Rœderer, celle à laquelle tiennent toutes les autres, c’est la paresse (5) » : la paresse qui règne, encouragée par le climat, par l’exemple des hautes classes qui s’entourent d’une valetaille aussi oisive qu’elles, par le nombre excessif de fêtes, par l’abondance des couvents, palais, hospices, qui assurent au bas peuple une subsistance suffisante. Pourtant, en faisant à ce vice une très large part, ne jugeons pas d’après la populace de la capitale les rudes, primitives, mais laborieuses populations de la province, qui édifient de nos jours les pays où elles émigrent.
Cette misère du Midi, l’histoire nous la montre bravant les efforts des gouvernements éclairés; elle est encore présente. Il faut donc, pour juger équitablement le régime français, se souvenir de la ténacité, invaineue, du mal: il faut éviter une illusion qui persiste encore, malgré des démonstrations éloquentes, malgré des enquêtes officielles (6) : celle qui représente l’ancien
(1) Gex, Coup d'œil statistique sur la province de Lecce, Arch. Rœderer, vol. 23, fos 3-41, 60-108.
(2) Turpunt, Réflexions. passim.
(3) Saggio, t. Ier, p. 122, et t. IT, p. 38.
(4) THORON-MoNTIRAT, Rapport Sur l'impudence à surfaire le prix, à falsifier des produits aussi communs que le vin, ef. GALANTI, Deseriz., t. Ier, p. 253, 424 et t. II, p. 308, et les Notices générales, A. E., Naples, 133, fos 329, 353. Le conseil général de la province de Naples réclame (en 1809) des peines contre les falsifications.
(5) Note au roi, dans Votes éparses sur le royaume de Naples, Œuvres de Rœderer, t. IV, p. 101. I revient à satiété sur cette idée. Malte Brun dans d'intéressantes Variétés du Journal de l'Empire, 3 et 25 mars (Aperçu politique du royaume de Naples et de Sicile), 2 et 3 août 1806 (De la Calabre), est plus équitable.
(6) Cf. F.-S. Nirm, llialia all alba del secolo XX; Napoli e la questione