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ÉTAT ÉCONOMIQUE DU ROYAUME

royaume de Naples comme une sorte de paradis, riche de tous les dons de la nature, uniquement victime des mauvais gouvernements et surtout des dominations étrangères. Les souvenirs de l’antiquité, l'admiration inlassable des voyageurs de tous pays pour la Campanie heureuse et le golfe de Salerne, le luxe, souvent superficiel, de la cour et des grands, l’habitude invétérée des Napolitains de proclamer leur pays le plus fertile et le plus beau du monde, ont créé une légende, dont la réalité est bien loin. Le pays, a-t-on pu dire, « ne vit que par son pourtour (1) ». En arrière de la splendide façade que baigne la mer, les pays de l’intérieur, montagneux et sauvages, aux fonds argileux, aux vallées malsaines, soumis à un climat inégal, au régime torrentiel des eaux, sont parmi les moins privilégiés de l’Europe; la proportion des terres impropres à la culture est plus forte que nulle part en Italie; le rendement du blé y est partout très faible ; les ressources minières, sauf le soufre et le sel, sont des plus médiocres ; le Midi, dans son ensemble, est pauvre : peut-être l’a-t-il toujours été. La Grande Grèce, mal connue, hante l’imagination, même d’économistes avisés comme Galanti (2). Ni l’empereur Frédéric, sous qui le royaume de Naples fut le.mieux organisé de la chrétienté, ni les Angevins, dont on a pu réhabiliter en grande partie l’administration (3), n’ont retrouvé le secret de la prospérité du Midi. Aux temps abhorrés des Espagnols, nous apprenons qu’à Charles- Quint tout au moins le royaume coûtait parfois plus cher qu’il ne rapportait (4). Mème les commerçants et financiers étrangers, dont l’intervention, sous ces divers régimes, avait paru indispensable au développement économique du pays, y prospéraient rarement : « Nul pays ne fut un champ plus facile, mais plus trom-

meridionaie; G. FORTUNATO, dans sa série de Motizie storiche della valle di Vitalba; les Atti della Giunta dell inchiesta agraria de 1879, et de celle de 1909, et la plupart de ceux qui ont étudié les causes de l’émigration actuelle.

(1) E. RecLus, Géographie générale, t. Ier, p. 508.

(2) VANLAER, la Fin d’un peuple, rappelle que, dès les premiers siècles de notre ère, le Bruttium, la Lucanie, le Samnium sont cités comme déserts.

(3) Ainsi G. YVER, le Commerce et les marchands dans l'Italie méridionale aux treizième et quatorzième siècles, et P. D'URRIEU, les Archives angevines de Naples. Il est remarquable de voir leur souvenir, éminemment impopulaire, évoqué avec estime dans un rapport napolitain sur les douanes : « Charles Ief protégea le commerce et introduisit de nouvelles industries. » (Arch. Rœderer, vol. 22, fos 52-53.)

(4) H. LEMONNIER, Histoire de France, publiée par E. LaAvisse, t. V, vol. II, p. 14,

peur, pour les entreprises commerciales d’autrui (1). » Et Napoléon, qui partageait le préjugé commun sur « le beau pays de Naples, où l’on a du pain, du vin, de l'huile, du drap, des draps de lit, de la société et même des femmes (2) », qui escomptait au moins l'entretien de son armée, fut bien obligé de modifier ses vues.

Sur les délices du royaume, l'opinion des militaires était quasi unanime : tous demandaient à partir. Courier semble répondre directement à l'opinion de l’empereur quand il dit qu’on a en effet du superflu, mais pas le nécessaire. C’est une preuve de sens politique chez le roi Joseph que d’avoir compris, malgré l’opinion des étrangers et même de beaucoup d’habitants, que les ressources étaient limitées, que les Napolitains les exagéraient, ne fût-ce que « pour faire ressortir l’avidité et la mauvaise administration des étrangers (3) ». Il y avait donc au mal des causes profondes. C’est de celles-là qu’il importe surtout de voir si le nouveau gouvernement se préoceupa.

Le royaume comptait alors environ 5 mullions d'habitants (4). Aujourd'hui les provinces correspondantes en ont 8 600 000, mais dont beaucoup ne trouvent pas à vivre dans leur pays. Pour une étendue de 67 008 kilomètres carrés (y compris les deux enclaves) cela faisait environ 74 habitants au kilomètre carré, densité fort supérieure déjà à celle de la France.

(1) G. FoRTUNATO, /a Badia di Monticchio (Naples, 1907, p. 190).

(2) A Joseph, Osterode, 47 mars 1807. Corr., t. XIV, n° 41910. Dans une autre lettre (à Joseph, 31 mai 1806), il estime le royaume de Naples plus riche que celui d'Italie. Illusion partagée notamment par Rœderer qui, dans son Rapporto per un progetto di legge sulla contribuzione fondiaria, estime, avec Galanti d’ailleurs (t. Ier, p. 225), le sol de la France « moins fertile et moins peuplé ». Il assure à Louis que « les ressources du pays sont immenses » (Œuvres de R@DERER, t. IV, p. 43). L’historien Bonnet, qui avait longtemps habité Naples, jugeait qu'en cinq ans le royaume pouvait devenir « le plus riche de l’Europe » (Notes sur le royaume de Naples, 1806. A. N., AF 1v, 1684). Même exagération dans la Variété du Journal de Paris, du 6 juin 1808. Notons, au contraire, que: Zurlo avertit Rœderer de son erreur : toutes les sources du revenu sont moindres qu'en France, même l’agriculture, « car il ne faut pas en juger d’après la Terre: de Labour » (Observations sur la contribulion foncière).

(3) A Napoléon, 15 novembre 1807. Mémozres, t. IV.

(4) Suivant l'état de 1791 (reproduit par GALANTI, t. Ier, p. 225), 4 925 384 ha bitants; d’après le Motiziario di Corte de 1804, 4 984 639. Rœderer estimait, comme déjà l'abbé Sacco dans son Disionario geografico del Regno di Napoli.

Naples, 1795, 3 vol., qu'il y avait un peu plus de 5 millions (5 300 0900, dit-il dans ses réponses à l'empereur. Œuvres, t. IV, p. 65).

AGRICULTURE: ACCENSEMENT DU TAVOLIÈRE 421

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L'agriculture était la base de l’économie napolitaine : elle était dans l'enfance (1). Des pratiques élémentaires y étaient inconnues : pas d'engrais, une charrue sans roues, la jachère, parfois prolongée par des servitudes, immobilisant périodiquement même les meilleures terres ; le grain toujours mêlé d’ivraie et de rouille, battu par le pied des bêtes, était enfermé dans des fosses où souvent il fermentait; de même, le coton, récolté avant maturité et sur un s0! insuffisant. Nul effort pour améliorer, adapter des espèces, On filait à la main et l’on faisait blanchir les toiles du -pays à Fiume et Trieste, La macération du lin et du chanvre -corrompait l’air. En Calabre, allait constater un des nouveaux - conseils généraux, on « ignore communément le semoir, la herse et la houe; le soverscio (2) et le sarclage y sont également inconnus (3) ». Le raisin, cueilli trop tôt, donnait des vins « louches et sujets à s’aigrir ». L'élevage et la laiterie étaient encore plus primitifs : certains animaux partagaient le logis de Phomme, les autres étaient toujours en plein air; on signalait la diminution du nombre des troupeaux et lPappauvrissement des espèces. La routine du paysan est suivie par les propriétaires, même les plus riches. Le duc de Monteiasi, l'archevêque Capecelatro sont des exceptions très rares; l’aristocratie vit à Naples, achète des équipages, joue, s’endette, ne songe à ses colons et à ses vassaux que pour les faire pressurer par des intendants, qui s’en- . graissent de leur côté, ou pour les livrer à de gros entrepreneurs de fermages. Un officier français (4) entend le régisseur du prince <- (4) Outre Galanti et les auteurs cités à propos de la féodalité, v. le P. OxXORATT, Delle Cose rustiche ovvero dell'agricoltura teorica, trattata secondo à principt della chimica moderna (Naples, 1803, 2° édit., 6 petits volumes), exposant en détail les vices généraux et l’état particulier de chaque culture; UNGARO, duc de Monteiasi, Prospetto economico; TUPPUTI, ouvr. cité; Notices générales citées ; SCULCO, Mémoire adressé à l’Institut d'encouragement, 1807. ù (2) Usage de renverser l'herbe pour en faire un engrais. (3) Procès-verbaux du conseil général de Calabre ultérieure, 26 octobre 1809. A. Naples, Interno, 28, n° 1. | 4 (4) Clermont-Tonnerre, voyage de Naples à Foggia, 5-7 janvier 1807. A Gr, Naples. Rapport très intéressant, que E. GAGHOT (op. cit., p. 295-299) à publié.

de Bovino, l’un des plus grands terriens, lui aflirmer que jamais il n’a essayé de garder son vin d’une année à l’autre et que, bien que fabriquant beaucoup d'huile, « il aimait mieux se servir d'huile de France que d'essayer d’en faire de l’aussi bonne avec les excellentes olives que son territoire produit ». Un économiste, caleulant en 1806 l'augmentation de valeur des terres depuis un demi-siècle, estime les améliorations totalement négligeables (1).

On a vu la description lamentable que les économistes faisaient des terres féodales, qui étaient l'énorme majorité ; la supé riorité des autres ne devait pas être fort grande : « Pas un homme dans les campagnes qui ne soit en haïllons, pas un cheval qui ne soit maigre, pas un mulet qui ne soit écorché jusqu'au vif (2). » C’est le ministre français des Finances qui parle ainsi.

Malheureusement, pour commencer, le nouveau régime aggravait la situation des paysans et en voyait une bonne partie s’insurger contre lui. La nature ne se montra pas favorable non plus : secousses nouvelles du sol et éruptions du Vésuve, hivers de 1807 et 1808 exceptionnellement durs, épizooties. Un remède parut être de développer la petite propriété; elle n'était pas rare, mais infime (3). On vient de voir les efforts vigoureux tentés par le gouvernement : abolition de la féodalité, division des domaines sujets à des usages civiques. Dans le même sens fut rendue IR grande loi sur le Tavoliere de Pouille.

Cette immense étendue de terres cultivables, vouée par Alphonse d'Aragon à n'être qu'un pâturage d'hiver pour les troupeaux, était donnée en location, en petite partie pour la culture (4), par l'Etat, et chaque année (ce qui détournait les locataires de faire aucune amélioration). Les économistes protestaient contre un système « digne de la Tartarie (5) »et c’est, parait-il, d’après les idées

(1) CAGNAZZT, Memoria sull'incremento di valore che han riceouto le proprietà di questo regno dal 1754, mss. Arch. Rœderer, vol. 25, fo 141-148.

(2) RŒDERER, Œuvres, t. IV, p. 106.

(3) : « La plus grande partie des communes dans les provinces sont divisées en milliers de toutes petites propriétés. » (ZurLO, Observations citées.)

(4) Il y avait cinq petites colonies établies par le gouvernement.

(5) GALANTI, t. Ier, p. 52; TUPPUTI, oc. eit.; surtout M. DELFICO, Discorso sul Tavoliere di Puglia (Naples, 1788); sous le marquis Palmieri, et de nouveau en 179%, une loi fut préparée (AFAN DE RIVERA, Osserpazioni): v. Fr. SALRI, Gaetano Filangieri, note 11, intit. Seritèt sul Tavoliere.

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