‹ Naples: Sous Joseph Bonaparte 1806-1808Chapitre 122 sur 164 · TRAVAUX PUBLICS · texte numérisé non relu

TRAVAUX PUBLICS

« députations » de notables créées suivant l’ancien usage, sont préposés à ces travaux. Naples ne fut pas oubliée; une dynastie française lui avait donné sa première parure de capitale : les rois napoléoniens l’embellirent avec goût et magnificence.

- La superbe cité portait encore à l’arrivée des Français les traces. sinistres du tremblement de terre de 1805 : une foule de bâtiments étaient lézardés, plusieurs entièrement ruinés et des vagabonds, des voleurs, s’y abritaient. Les rapports sur les couvents sécularisés les montrent d'ordinaire en piteux état; en certains points, il faut faire évacuer les maisons; des églises menacent chute, comme celle de Santa Maria a Cappella, que Mgr Perrelli, d’illustre mémoire, est sommé, comme bien d’autres propriétaires, de faire démolir (1).

La nécessité de refaire s’accordait avec le goût du bâtiment, commun à tous les Napoléons. L'œuvre propre du règne ne commença qu’au printemps de 1807, quand Joseph put se sentir enfin stable, C’est à lui qu’est due Padmirable voie qui, prolongeant Toledo, atteint Capodimonte en traversant le quartier de Santa Teresa et en franchissant, par un viaduc hardi, le val della Sanità : jusqu'alors, il fallait descendre dans le ravin et gravir péniblement l’autre versant à pied ou à grand renfort de bœufs; cette route devait aller jusqu’à Aversa (2). Mais, en attendant, la critique avait beau jeu contre des dépenses aggravées par des erreurs de construction, et bien que le château ne fût pas seul, dès lors, à en bénéficier, car tout un quartier élégant se construisait autour de la résidence préférée du roi. Aujourd’hui, tout Naples profite et s’enorgueillit de la voie triomphale, alors Corso Napoleone, dont la première section fut inaugurée le 14 août 1807, en même temps qu’on préparait la fête de l’empereur et qu’on célébrait Tilsit : une inscription latine placée sur le tunnel au pied de Capodimonte fit allusion à cette glorieuse coïncidence (3).

A Joseph aussi remontent les premiers travaux qui, devant

(1) Lettres relatives à ces précautions, de Miot, Saliceti, Laurenzana (Munic. Naples, Lettere et Dispacci).

(2) Il avait été question de contourner la dépression par S. Gennaro de’ Poveri; c’est Miot qui fit décider le grand pont. Cf. Ceva GRIMAUDI, ouvr. cité; M. A. D'AVALA, 11 convento. di S. M. della Verità, Napoli Nobil., avril 1898 (appré-

ciation élogieuse). Architecte : Nicola Leandro. : (3) Sur cette inauguration, M107T, Mémoires, t. I, p. 324; DE NicoLa, Diario,

t. Il, 14-15 août 1807..

le Palais Royal, substituèrent à un amas pittoresque, mais désordonné, de bâtiments insignifiants et de jardins de couvents, le Foro Napoleone, réalisé par Murat (1), l’adjonction à la Villa reale de Chiaïia du Bosco, qui la doubla d’étendue, et de la Loggetta a Mare, pittoresque rond-point avançant dans la mer (2). Plusieurs rues subirent des modifications notables : la strada de Chiaia, où fut démoli le couvent de S. Spirito, sur l’emplacement duquel s’éleva le palais actuel de la préfecture (3); construction de la strada del Gigante (le long de la Darsena jusqu’à Santa Lucia), qui entraîna la mise au musée du géant du Palais, colosse antique qui, autre Pasquino, prêtait son torse disloqué aux épigrammes des mécontents (4).

Ces travaux, qui parurent déplacés, eurent du moins ce bon effet d’affermir l’impression de stabilité et d’occuper 2000 hommes du peuple : Joseph insistera, et, croyons-nous, de bonne foi, sur cet avantage, déjà vanté par Miot dans son Rapport. Il ne paraît pas douteux non plus, à voir la place minime que tiennent ces travaux dans les crédits, que le roi y ait contribué avec sa liste civile. On le voit se préoccuper fort des indemnités aux propriétaires, et faire appel au domaine (5). La nouvelle grotte de Pausilippe date de Murat : Joseph fit réparer le pavage de l’ancienne ; il la fit éclairer d’une double rangée de fanaux, allumés jour et nuit, et blanchir pour augmenter la clarté (6). C'était un des bons effets de la police des rues, qui renchérissait sur l'activité à elle inculquée après l’anarchie de 1799.

Un grand marché fut aménagé à Monte Oliveto et quatre autres

(1) Décrets, 26 septembre 1806 et 23 avril 1807; destruction de l’église et couvent S. François de Paule (officiellement Saint-Louis de France); GRIMALDI,

ouvr. cité; mais c’est Murat qui fit reprendre et achever les travaux. Cf. Laura CosENTINI, 1! foro Murat, Nap. Nobil., mars 1898.

(2) B. CROCE, la Villa di Chiaia. Architecte Ambrosino. Min. Casa reale à la municipalité, 5 septembre 1806 (Munic. Naples, Dispacci, 1806).

(3) F. COLONNA DI STIGLIANO, la Strada di Chiaia, Nap. Nobil., décembre 1897. Architecte : Leopoldo Laperuta. A peine achevée en 1815.

(4) Miot au président du Corpo, 30 novembre 1807 (Munic. Naples, Dispacci, 1806) : Ordre « d’enlever le terme vulgairement appelé le Géant du Palais et d’en conserver soigneusement les morceaux, jusqu’à ce que Sa Majesté en ait prescrit le destin ».

(5) Décret, 21 février 1808, indemnisant dans la péninsule de Sorrente les propriétaires de fonds traversés par le Corso Napoleone. Laura COSENTINI, ZE foro Murat, Nap. Nobil., mars 1898.

(6) Comte della Rocca Marigliano au Corpo, 20 octobre 1806 (Munic. Naples, Lettere, 1). DE LA VILLE SUR YLLON, la Grotta di Pozzuoli. Nap. Nobil., 1900. .

furent désignés pour recueillir les vendeurs qui, jusqu'alors, encombraient Toledo et Chiaia (1).

D’importants travaux de voirie furent effectués; on ferma de grilles les cloaques béants sur Chiaia, refuge ouvert aux voleurs et aux conspirateurs (2); on combla les fondrières de l’aristocratique avenue; des ordres furent donnés pour l’arrosage, l'été, des rues principales et de la grotte.

Enfin, la ville dut se charger d’une grande opération que, par extraordinaire, tous, sauf les malfaiteurs, s’accordèrent à louer : l’éclairage des rues. Jusqu’alors, dans ce labyrinthe peu sûr, Phabitant attardé n’avait pour y voir, en l’absence du clair de lune, que les petites lampes placées devant les madones, heureusement multipliées à cette intention sur le conseil du bon Père Rocco. Dès avril 1807 (3) fonctionnaient dix-sept cent vingt lampes à huile, d’un modèle perfectionné (miroir parabolique) et tel que n’en possédait aucune capitale (4).

A lexemple de Naples, les villes de province amélioraient leur voirie; Chieti, la première, imita son éclairage (5).

Le commerce trouvait son compte à la réforme des impôts, des douanes, non encore unifiées (il subsistait trois divisions territoriales), mais simplifiées et uniformisées, de la justice, à la eréation d’une chambre de commerce à Naples (10 mars 1808) (6). Certaines entraves toutefois subsistaient dans la législation : les

(1) Ils ne changèrent pas sans peine leurs habitudes : l’intendant de Naples parle de les y contraindre (10 mai 1808. Munic. Naples, Lettere, n° 8).

(2) Munic. Naples, Lettere, n° 2. Ordonnances de Laurenzana sur la propreté des rues 28 avril 1806, 27 avril et 9 août 1807.

(3) L'installation en fut commencée, 15 décembre 1806. Instructions 6 décembre (fixant l'horaire, le nombre de Zampions à allumer, nommant deux inspecteurs de l’illumination). A. Naples, Interno, 2195; CEVA GRIMALDI, p. 507.

(4) MaceroNt, Memoërs, L. Ier, p. 285 (il avait participé à l'installation).

(5) Giornale italiano, 23 inars 1807.

(6) Règlement des capitaineries de port, institution (décrétée) de tribunaux de commerce. Comme toujours, le gouvernement précédent avait eu des velléités : junte du commerce réunie par Charles IT; magistrat suprême du commerce, dont la compétence large et bienfaisante fut soudain restreinte à certaines causes spéciales ; code de commerce rédigé, non approuvé.

droits de sortie (permis spécial pour chaque exportation de grains, bétail, huiles), et, avant l'application du Code, les corporations; ainsi, à Naples, les pêcheurs mêmes avaient leurs consuls de l’art; les dix-sept catégories de vendeurs de comestibles formaient chacune une « chapelle » ou « fratrie », avec règlements particuliers d'administration et de police et leurs «consuls » fixaient les prix au marché (1).

En attendant que le bienfait des changements püût se faire sentir, lés temps étaient durs au commerce : guerre, brigandage, fermeture des mers, rareté du numéraire, Contre l'Angleterre, avant l'extension à Naples (décrets 20 décembre 1806 et 9: janvier 1808) du blocus continental, ce fut la prohibition radicale de toute marchandise « manufacturée ou non, provenant des fabriques et du commerce anglais (2) », la mainmise sur la propriété anglaise, comme sur celle des Siciliens ou des Napolitains émigrés en Sicile et qui ne rentreraient pas à bref délai (3). Alternativement l’état de guerre fut étendu au commerce russe et corfiote, portugais, sarde.

De son côté, l'Angleterre avait interdit tout commerce avec un port au pouvoir des Français ou de leurs alliés et Ferdinand déclarait, au moment de l’expédition du prince de Hesse, que tous les ports du royaume de Naples, non occupés par les troupes anglo-siciliennes, étaient en état de blocus, que tout bâtiment de quelque nationalité, qui tenterait d’y pénétrer, serait regardé comme de bonne prise (4).

En s’associant à des mesures qui la ruinaient, Naples ne Benchs ciait même pas d’un libre commerce avec la France. Le protectionnisme napoléonien étendait sa rigueur aux pays allés : les

(1) Ils en abusaient parfois : ainsi le commissaire général de police adresse à la municipalité, 29 juin 1808 (Munic. Naples, Lettere n° 3), des plaintes sur les consuls des fruitiers.

(2) Détermination, 13 mars 1806 : à peine de confiscation des marchandises, bâtiments et tous autres moyens de transport, amende du double, prison. Dans ses négociations avec Ferdinand, Napoléon avait réclamé sans cesse la fermeture des ports aux navires anglais.

(3) Pour ces derniers, détermination, 143 mars 1806. Quiconque leur ferait passer aucune somme ou objet paierait le double. Pour les propriétés étrangères, Joseph observa que la confiscation lui nuirait plus qu’elle ne lui HP Il ne fit point brûler de marchandises.

(4) Dispaccio du 22 mai 1807. A la même époque, la Russie déclarait le blocus des ports ottomans.

objets manufacturés napolitains étaient lourdement taxés, parfois arrêtés aux douanes d’Italie (1). Certains pâtissaient de la prohibition des produits anglais analogues (ainsi « la terre de pipe »): le corail ne pouvait plus être exporté que dans l'empire, où, d’ailleurs, les débouchés ne lui manquaient pas. Ce que voulait Napoléon, c’était que Naples fournit à la France le coton brut (2), qu’elle devint, suivant l'expression de l'ambassadeur français, sa « plus riche colonie (3) » : dans l’organisme continental qui devait pou: voir se suflire à lui-même, Naples constituerait l’élément tropical. Puissance industrielle, elle eût été forcément une rivale redoutable (4).

Murat se mettra, de son côté, et malgré les récriminations de l’empereur, à faire du protectionnisme. Dès Joseph, assez disposé pourtant à cette sorte de pacte colonial (5), les privilèges du commerce étranger, même français, sont attaqués, comme ils l’étaient depuis le dix-septième siècle et surtout depuis les Bourbons (6). Le royaume ne pouvait s’accommoder d’un système où il n’était guère intéressé que par la culture naissante du coton.

A la veille de la Révolution, la France s’était vue distancée à Naples par l’Angleterre : dès la paix de 1763, on signalait la préférence témoignée pour celle-ci, les tendances de la reine et d’Acton, l’action très efficace du ministre Hamilton; les modes, les fournitures pour l’Etat, venaient d'Angleterre (7). Les Fran-

(1) Rœderer à sa femme, 19 juin 1808. Œuvres, t. IV, p. 90 : parure de corail arrêtée à Verceil, malgré le cachet du roi, jusqu’à paiement de 15 pour 100.

(2) « Les cotons du cru de ce royaume sont destinés à devenir Particle capital de nos importations. » Note du ministre de l'Intérieur de France à l’empereur, -9 juillet 1810 (A. N., F2, 622). Et le conseil général de commerce, 14 décembre 1810, pensait que Naples pourrait facilement assurer tout le coton nécessaire.

(3) La Feuillade, 17 mai 1808. A. E., Naples, 132, fo 84. Il conseillait Murat dans ce sens (à Champagny, 4 novembre 1808). C’est une des vives critiques que P. Darmstaedter adresse au système.

(4) Bonaparte au Directoire, 17 juin 1797. Corr., t. III, n° 1852.

(5) « Vous nous envoyez des draps, il faudra nous prendre des laines, » dit-il au député de l'Aude ; il lui fait même remettre les échantillons des draps du pays que les fabriques du département pensent à imiter.

(6) Sur ce point, mémoire du citoyen Sautreau sur le commerce français à Naples, 15 vendémiaire an VI (A. E.); nous avions le traitement des nations plus favorisées, l’exemption de toute visite, sauf flagrant délit, la juridiction civile des consuls.

(7) En 1785, demande à notre consul d’un rapport sur cette préférence. En 1787, lors des réformes militaires opérées par la mission française Salis, on acheta les uniformes en Angleterre (P. I. RINIERI, Della rovina di una monarchia, p. 114). :

çais, dès lors, achetaient beaucoup plus qu’ils ne vendaient. Les guerres de la Révolution, tout en laissant à notre commerce une activité qui est à remarquer, achevèrent le triomphe de l’industrie anglaise (1). Dans les Deux-Siciles, écrivait un Napolitain, « on parle, on pense, on mange, on marche, on monte à cheval, on dort, tout se fait à l’anglaise.. Ces provinces sont plus tributaires de la compagnie anglaise établie dans les ports de la Méditerranée que le Bengale ne l’est de celle des Indes (2) ». On peut juger de la perturbation produite dans le commerce d’un pays essentiellement maritime, en grande partie privé de communication intérieures, et accoutumé à se fournir aux manufactures anglaises.

Cet état de guerre presque universelle, les croisières qui viennent enlever des bâtiments jusque dans les ports (3), les corsaires, écume de toute la Méditerranée, s’ajoutaient aux entraves habituelles, douanes très élevées, police sanitaire rigoureuse, insuflisantes garanties pour les étrangers, auxquels, par contre, on retirait d’anciens et précieux privilèges. Les besoins militaires accaparaient les moyens de transport (en Calabre pour l’expédition de Sicile, en Pouille pour Corfou) (4) et du même coup les marins (5). On conçoit que le commerce maritime soit tombé à presque rien. Or, c’était à peu près le seul commerce possible : par terre, les immenses trajets (29 postes jusqu’à Rome, 190 jusqu’à Paris), par des chemins difficiles et peu sûrs, et la cherté des

(1) Mémoire de Cacault au ministre des Affaires étrangères (probablement en 1794. A. E., Mém., Naples, 1).

(2) GaLpr, Discours sur les rapports politiques et économiques de l'Italie libre avec la France... (trad. Couret-Villeneuve, Paris, 15 pluviôse an VI). Actuellement, dit une note anonyme, qui semble de 1802, « l'Angleterre fournit à l'Italie

tous les articles manufacturés qui s’y consomment » (A. N., AF 1v, 1685). De même TUPPUTI, oupr. cité.

(3) Salzedo à Gallo, Otrante, 29 juillet, 30 août, 30 septembre 1808 (A. Naples, Consol., 150). Un bâtiment d’Ancône enlevé dans le port même d'Otrante (Salzedo, 1bid., 19, et Zœpfell, 26 octobre 1807. A. G., Naples). Mss. Elefante, 29 avril 1806 (t. IT), 29 juillet 1808 (t. II).

(4) De Manfredonia à Tarente, écrivait le capitaine Tascher en décembre 1807, plus une barque qui ne soit prise (Mémoires de Joseph, t. IV, p. 75). Trois mois après, l’inspecteur des finances Gentil constatait qu’il en était de même. Joseph fit envoyer de l'argent pour payer les nolis, mais, outre que le payement était irrégulier (capitaine Zæpfell, 26 octobre 1807. A. G., Naples), les risques étaient énormes : les Anglais captaient, les Sept-Iles gardaient les barques.

(5) On en vit même pris par « presse » dans nos ports méditerranéens (Gallo à Champagny, 3 mars 1808. A. E., Naples, 132, fo 48; le ministre assure d’ailleurs que le roi s'incline devant « l'intérêt commun »).

transports ne permettaient cette voie qu’aux soies, cotons, produits fabriqués.

Jusqu’à l’établissement des Français aux îles Joniennes, l’Adriatique était relativement praticable : beaucoup de grains furent envoyés à Raguse, d’où l’on en vendit même à l’armée turque (1), à Lésina, qui mourait de faim et fut ravitaillée pour plus de six mois (2); le bienfait de ces exportations se faisait déjà sentir (3). Mais Corfou fut bien vite surveillée par les Anglais, et cependant il fallait y faire passer un énorme stock de blé et toutes sortes d’approvisionnements ; le transport était devenu si périlleux qu’on avait toutes les peines du monde à contraindre les marins à la traversée et que les Corfiotes refusaient des lettres de change sur Naples. Avec Ancône, Venise, Trieste, des relations assez fréquentes subsistaient (4). L'autre mer était plus dangereuse encore : pour Marseille et Gênes, c'était à grand’peine, dans la mauvaise saison, qui relâchait les croisières, que quelques expé- -ditions étaient tentées; pour envoyer les denrées à Marseille, on donnait le conseil de les expédier par mer à Venise, de là à Gênes par terre et de nouveau par mer (5). La Corse ne recevait en 1807 que cinquante felouques napolitaines (6). Joseph ne voyait de solution pour le commerce que dans un cabotage serrant la côte, dont rades et caps seraient armés. Moins rarement qu’on ne croirait arrivaient, en majorité par Livourne, des bâtiments danois, américains surtout : les Etats-Unis, avec les Grecs, étant peut-être les seuls à avoir bénéficié dès lors de la grande lutte franco-anglaise, au prix d’ailleurs des plus graves risques (7).

(1) C. Berthier au ministre des Finances, 16 mai; au ministre de la Guerre, 23 juin 1807. À, N., F#, 88310.

(2) Lauriston à C. Berthier, Raguse, 27 mai 1807. Zbid.

(3) « On voit un peu d’argent et d’or », et le prix du blé s’est accru de 15 grains, note le mss. Elefante, de Barletta (mai-juin 1807, t. 11).

(4) Au printemps 1808, malgré l’audace des corsaires, une certaine activité semble même renaître dans l’Adriatique (lettres des intendants de Bari et Otrante, avril-juin 1808. A. Naples, Ocrupaz., 260).

(5) Rapport Gentil : il calcule d’ailleurs que le transport par ce moyen, avec droits et assurances, atteindrait à Venise 18 ducats par salme d’huïie, à Marseille, 32,

(6) Consul Braccini à Gallo, 31 décembre 1807. A. Naples, Consol., 25.

(7) Les plaintes de l’état de choses abondent de la part des Américains, constamment vexés et dommagés (bâtiments ou cargaisons confisqués, le consul général Degen imposé comme un particulier, un navire reçu dans un port de PAdriatique à coups de canon, etc.),et des Turcs, qui ne peuvent admettre la

- Les Napolitains établis en Turquie croyaient qu’il serait possible de développer et d’améliorer les rapports avec ce pays : preuve qu’ils subsistaient malgré la guerre, et que l’on avait le sentiment qu’ils pouvaient encore bénéficier du prestige de la France (1).

Les expéditions forcées de grains et autres denrées pour Corfou, l'alimentation d’une armée, les achats d’huile et de blé par les Américains, l'augmentation de la consommation d'huile à Naples, ne purent empêcher l’avilissement de ces produits et des laines, dont la production baissa de trois cinquièmes. Seul le coton progressa (2).

C'était, naturellement, plus que jamais, la France qui achetait et, malgré un progrès très marqué, toujours beaucoup plus qu’elle ne vendait (3) : coton, huiles, laines, manne et réglisse pour l’industrie. Elle envoyait surtout des tissus, des cuirs ouvrés (armée), des modes et objets de luxe. A défaut de concurrence anglaise, il y avait une concurrence allemande. L’Etat romain ne fournit guère que du bétail et du charbon. Un fait singulier est que la France, qui vendait autrefois à Naples une masse de denrées coloniales (4), se prend à lui en acheter (5).

nouvelle législation des prises, « essentiellement destructive des liens d'amitié et des relations d’hospitalité » (Joseph ne pouvant restituer un navire pris aux Anglais et réclamé par le pacha de Scutari, Ibrahim, remit au capitaine 600 ducats). A. Naples, Consol., 11 et 37.

. (4) Mémoires de Renard, chancelier de la légation (vacsnte), de Salzani, négociant établi à Constantinople, 1808. A. Naples, Consol., 31

(2) Les comptes rendus de la commission des douanes, 1807 (Arch. Rœderer, vol. 22, f® 311-318 et 320-332) contiennent un tableau précieux des prix de paix et de guerre pour les dentées d'importation : les toiles d'Allemagne ont passé de 8 ducats la pièce à 11, le plomb de 15 ducats le cantaio à 24, le fromage (Sardaigne et Sicile en fournissaient auparavant des quantités) de 20 à 30; le poisson salé (denrée capitale) de 14 à 20, le thon même de 10 ducats le baril à 251 Le sel renchérit tant qu’en mars 1807 l'administration des sels à Naples fixa un maximum (13 grains 1,2 le rotolo).

(3) Un rapport du ministre de l'Intérieur de France à l’empereur, en vue d’un traité de commerce, 17 janvier 1810 (A. N., F1?, 622), donne les chiffres suivants du commerce entre Naples et 1a France : 1806 (plus trois mois de.l’an XIV): Importations en France : 6 528 000 francs; 1807 : 4 085 150 francs; 1808 : 3424 630 francs. Exportations de France : 1806 : 1 660 600 francs: 4807 : 1 397 655 francs ; 1503 : 2 538 608 francs. Chiffres dont la faiblesse alarmait le conseil général du commerce, bien qu’il les soupçonnât incomplets.

(4) En 1785, les deux tiers de son importation; en 1806, pour 320 000 francs seulement.

(5) Les prix sont moins élevés qu'en France, tout en augmentant site. A la foire de S. Donato (Barletta), en août 1806, le sucre valait 6 carlins le rotolo (en 1804, 5 carlins 1/2) et le café 15 carlins le rotolo (en 1804, 13 carlins ie meilleur); en août 1807, le sucre 5,80, le café 13 carlins ; en août 1808, le sucre 13 carlins 1/2 (plus que doublé), Le café 23 carlins. (Mss. Elefante).

Cette dernière remarque ouvre les yeux sur un vice certain dès lors, quoiqu'il ne soit pas âprement dénoncé comme sous Murat: la contrebande, qu’à une époque de paix Galanti déclarait « un -commerce salutaire, parce qu’il s'oppose à la ruine de l’Etat (1) ». Dans les conditions actuelles, qui, si elles pouvaient favoriser Pagiotage, resserraient le commerce (2), l'avantage était encore plus clair. On constate que, outre la Sicile et Malte, Reggio et Capri sont des entrepôts, que certains commandants français se fournissent chez l’ennemi (3), que les navires parlementaires, contre lesquels Napoléon fulmine, saisissent l’occasion de trafi- -quer. Les Grecs amènent force marchandises anglaises à Corfou, d’où on les réexpédie comme d’une terre française. Ali-Pacha, devenu « l’agent et le sectateur zélé des Anglais », favorise l’introduction, dans le royaume de Naples, des marchandises anglaises amenées dans ses Etats; la Morée comme l’Albanie ont des factoreries anglaises et, pour bien faire, il faudrait, assure notre consul à Janina, traiter ces pays en colonies de la Grande- - Bretagne (4). Les douaniers napolitains, corruptibles par essence, et presque tous de l’ancien service, sont complices (5). Peut-être la marine de guerre l’est-elle déjà. En tout cas, de tous côtés on signale la fraude : en Pouille, des bâtiments sous pavillon ottoman sont autorisés par les Anglais à commercer librement, à .condition de porter les grains et comestibles à Malte ou en Sicile (6); à Civita-Vecchia et Terracine, les navires neutres, qui -chargent du charbon avec des expéditions pour pays amis, font de même (7); Les échanges entre la Sicile et la Calabre n’ont pas cessé, même au plus fort de la guerre. Sous le règne suivant, ce sera le ministre même de la Police que l’on soupçonnera de négo-

(4) Descrinone, t. Ier, p. 440. Le général Cavaignac, dans un rapport à Murat, observait que la contrebande n'avait rien de déshonorant dans l'opinion : « La maieure partie des fortunes prennent leur source dans les spéculations prohibées par les lois. » 10 décembre 1809. A. G., Naples.

(2) Mss. Eiefante, t. II, p. 337.

(3) Ainsi RÜSSELET, Souvenirs, p. 137.

(4) Pouqueville à Gallo, 21 et 27 octobre 1898: A. Naples, Consol., 41 ; à Champagny. À. E., Naples, 132.

(5) La Feuillade. 7 décembre 1808. A. E., Naples, 132, f° 333 ; consul de France à Trieste, 16 décembre 1808 ; rapports de Gentil à Rœderer (cf. les Finances) : s’appliquent au règne. Le consul général de France évalue pour le port de Naples même, en 1806, la contrebande à 10 pour 100.

(6) Gicca, consul à Corfou, à Gallo. A. Naples, Consol., 21.

(7) Consul de France à Gallo, bid., 37.

cier en grand avec la Sicile par l'intermédiaire du consul américain de Palerme. Pour Joseph, nous croyons à l’attestation de Rœderer (1) que le gouvernement (sans empêcher grand’chose) ne fléchit pas lui-même; il y songea du moins, sollicitant l’empereur de lui permettre de traiter avec des maisons autorisées par le gouvernement anglais (2).

Un autre commerce interlope était la course. Quelques chefs s’en mêlèrent, ainsi qu'avait fait Thiébault, mais c’étaient corsaires français, comme l’Etoile-de-Bonaparte (3), ou italiens, comme le Senza-Paura du Génois Giov. Carli, qui ravitailla les îles Tremiti bloquées en 1806 : proie séculaire et résignée, les Napolitains n’armaient point.

La pêche souffre des mêmes entraves que le commerce. Les règlements de police sont draconiens : obligation de se munir d’un permis tous les huit jours (4), autre permis pour pêcher la nuit, défense de s’éloigner de plus d’un mille de la côte, ordre de rentrer au premier signal (5); comme c’est par les pêcheurs que passent en grande partie la correspondance avec l’ennemi, l’espionnage, la contrebande, ils sont soumis à la visite de tout bâtiment de guerre, livrés sans défense aux vexations et aux extorsions des sbires, comme aux réquisitions militaires. En cas de péril ennemi, le commandant de la marine peut interdire absolument de naviguer (contraventions jugées militairement), La pêche du corail, une des meilleures sources du commerce, se voit interdire, sous la pression de l’Angleterre, le littoral de PAIgérie (6) et de la Sardaigne (7), au profit des Siciliens et des Mal- | (1) Questions sur le royaume de Naples. Œuvres, t. IV, p. 65.

(2) Joseph à Napoléon, 21 et 24 mars 1807. Mémoires, t. III.

(3) Capitaine Teisseire, armée à Tarente en 1807. Clermont-Tonnerre (cf. ROUSSET, p. 57) eut affaire à ce capitaine, « Corse opiniâtre et emporté ».

(4) Gratuit, au moins officiellement (bien que l’espion de Lowe, Sussarelli, soit toujours à lui réclamer de l’argent à ce sujet).

(5) Le décret du 23 mai 1806 et le règlement du 8 mai 1807 seraient à citer en entier. Modèle d’un permis à Bibl. nat. Naples, Fogli voli (militari 1806). Un matricule, des rôles d'équipage sont pour la première fois imposés. Des chefs militaires renchérissent encore : celui de Gaëte a fait établir en permanence sur chaque barque un soldat, auquel le pêcheur doit payer 3 à 6 carlins par jour (protestation du ministre de la Marine, décembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046). On a vu (p.194) des hommes condamnés à cinq ans de travaux forcés pour avoir navigué de nuit, à plus d’un mille et «en manœuvrant d’une manière suspecte ».

(6) D’après une note de Gallo (1807), 23 barques venaient d’être prises.

(7) Trente-quatre bâtiments napolitains portant pour 300 000 ducats de corail confisqués (La Feuillade, 8 décembre 1808. A. E., Naples, 132).

tais; celui de Tunisie leur sera rendu par l’influence de la France et moyennant un tribut (1), mais de tous côtés les felouques coralliennes sont menacées. Rœderer, pour trouver une parure à offrir, est obligé de s’adresser à Livourne.

La crise de la pêche ordinaire apparaît suffisamment dans la cherté du poisson. Une compensation, qui du moins affirma un principe, fut la libération de la pêche dans les cours d’eau (abolition des entraves féodales), les « lacs royaux », les marines du Pausilippe, de Portici et de Resina.

A l'intérieur, le gouvernement fit effort pour réveiller l’activité des foires. De Naples, seul entrepôt de la grande masse du royaume, les produits devaient se répandre dans les provinces par les succursales de quelques maisons de commerce ou par les foires, Celles-ci souffraient des maux généraux : à Barletta, la foire de 5. Donato en août est pour ces trois années très peu achalandée (2). Celle de Salerne (en juillet et novembre), celle d’Aversa (en mai) paraissent plus actives. Bien que la commission douanière (comptant plusieurs négociants de la capitale) fût hostile aux foires (3), non seulement on se préoccupa de la continuation et de la sécurité des anciennes, mais on en autorisa de nouvelles (4), ainsi que des marchés. La suppression de la féodalité, bien qu’une partie des droits eussent été simplement transférés aux communes, facilita encore le commerce intérieur.

Les postes furent encore, malgré de sérieux efforts (5), un des points faibles, Le gouvernement avait assumé depuis 1800 le service des procacct (courriers portant les effets et valeurs), sauf dans certaines zones où il était affermé. Il le garda à peu près dans les mêmes conditions (6), établit à Naples une « petite poste »

(1) Campochiaro à Champagny, 2 septembre 1810 (A. E., Naples, 135), semble «parler de la chose comme récente, mais déjà en juillet 1807 on signalait 40 barques à Tabarca et, en octobre 1808, des felouques, prises par les Sardes, venaient de Barbarie.

(2) Mss. Elefante.

(3) Rapport à Arch. Rœderer, vol. 22, fo 51-67. Au contraire, une Dissertazione sul sistema daziario mss. (tbid., f° 69) insiste sur les avantages. Ce document, entre -autres, montre une fois de plus le soin du gouvernement à s’éclairer.

(4) Ainsi décrets, 197 septembre, 5 octobre, 22 et 28 décembre 1807, 15 février | La Saliceti à C. Berthier, avril 1806. A. Naples, Guerra, 1045.

(6) Décret du 24 juin 1806. La juridiction spéciale, dont jouissait le personnel

postal, étaitnaturellementsupprimée ; on annonçait la reprise des services affermés. D’après le tarif annexe, il en coûtait 6 grains pour une lettre d’une demi-feuille

(levées dans les quartiers et distributions à domicile). Le 23 :juin 4808, l'administration fut autorisée à donner à l'entreprise le service des voitures publiques, pour voyageurs et marchandises, de Naples aux principaux points du royaume, chaque voiture courrière devant se charger d’un courrier postal. Nous ne savons si la concession fut faite, mais il est certain que, grande et petite, affermée ou en régie, la poste se signala par son irrégularité. Gendarmes et cavaliers avaient beau prodiguer les escortes, sauf l'hiver, où le brigandage chômait, il n’y avait guère de semaine où quelque courrier, sur les routes de Calabre et de Rome, ne fût dévalisé, sinon tué. Un bon trait de Fra Diavolo fut de donner -à un procaccio, sur son registre, un reçu en règle de ce qu'il lui prenait. Il arrivait aussi que des militaires, malgré les défenses, réquisitionnaient fourrages et chevaux! Les plaintes étaient unanimes et le commerce de Naples en vint à exprimer au gouvernement ses regrets du temps où il n’y avait pas de monopole (1). Une heureuse innovation, d'intérêt surtout militaire, fut l'établissement, par les soins de la marine impériale, du télégraphe de Naples en Calabre par Salerne (2).

Une remarque doit être faite au sujet du commerce en général, Le régime nouveau, réforme et guerre, était lourd pour le pays, mais outre que celui-ci dans l’ensemble devait en bénéficier bientôt, combien d'habitants en profitaient déjà, ne fût-ce que les fournisseurs de toute espèce, suscités où multipliés par la présence de garnisons (3)! Combien savaient se rattraper sur ces Français qu'ils maudissaient comme spoliateurs ! Non seulement à Naples, où les prix étaient haussés pour eux, les loyers hors de prix, les tripoteurs à l'affût, mais partout où on le pouvait impunément.

de ou pour Rome, 12 grains pour la Krance. Un cheval, d'une poste à l'autre, coûtait 6 carlins 12. L'estafette pour la correspondance officielle, journalière, faisant le trajet en huit jours, put être utilisée par les particuliers moyennant triple affranchissement. Sur la petite poste, cf. l'article de A. Fiordelisi.

(1) Requête présentée au nom du commerce de Naples par Pradez-Prestreau, un Français établi depuis longtemps : prix très augmentés, retards qui entraïnent des protestations de traites et l'arrêt de beaucoup d'affaires, 29 octobre 1808. A. Naples, Occupaz., 224.

(2) Dez Pozzo, Cronaca 9 juin 1807; ministre de la Marine au chef d'état-major, 20 avril 1808. A. Naples, Guerra, 1049.

(3) Rapport italien à Rœderer (Arch. Rœderer, vol. 21, 321). L'ambassadeur se lamente de la cherté de toutes choses; le général Cavaignac, commandant la place, se plaint à la municipalité des loyers exagérés à plaisin

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