LIEUX PIEUX
- La bienfaisance à Naples avait et garde encore en partie une marque d’originalité ingénieuse et délicate. La diversité des intentions des fondateurs, le caractère restreint de nombre d’institutions, par exemple les « monts », assurant des dots aux filles d’un même famille, ou des pensions à des veuves et orphelins d’une même catégorie, ou des fonds à des œuvres d'utilité publique intéressant un groupe de communes, rendaient particulièrement hasardeuse l’intervention de l'Etat (1). Celui-ci toutefois n’eut garde de s’abstenir, moins par tendance générale à centraliser (Joseph était porté à ménager la noblesse, principale gardienne de ces fondations), ou par couvoitise des biens-fonds: qui constituaient pour une bonne part la dotation des maisons charitables et des innombrables «lieux pieux laïques » (les Bourbons en 1798 y avaient fait des coupes sombres), que par une conséquence directe d’autres réformes : suppression des couvents les plus riches et, par suite, d’aumônes quotidiennes pour une foule de pauvres, adaptation des hôpitaux aux besoins militaires, surtout reprise des arrendamenti, dont ces établissements et fondations possédaient un grand nombre.
Les « lieux pieux » furent placés sous lPadministration des domaines, qui désigna, par province, deux administrateurs, auxquels les anciens durent remettre leurs comptes. Aucun contrat de vente ou d'obligation relatif à leurs biens ne put être passé sans autorisation du roi; de même pour l’acceptation de legs. Les intendants furent présidents de tous les hospices et hôpitaux de leur province et durent contrôler la gestion des « gouvernêurs »; une commission de conseillers d'Etat fut chargée de
(1) Il faut distinguer les hospices de toute sorte, les conservatoires, où l’on recueillait des enfants, les banques faisant office de monts-de-piété;, les monts frumentaires tenant lieu de crédit agricole, des fondations proprement dites; « lieux pieux », dont les revenus étaient affectés à des églises, des séminaires, des routes, etc. Mais les uns et les autres étaient propriétaires fonciers. Sur ces établissements, cf. Teresa FILANGIERI, Storia della Carità napoletana; GALANTT, Descrizione di Napoli. ?
la haute surveillance de tous les établissements (1). C’est un acheminement à la direction officielle et à l’administration umiforme imposées à tous par Murat (2).
A vrai dire, il y avait beaucoup à critiquer dans la pratique des œuvres mêmes dont le principe était le plus généreux. Le Rapport général de Miot disait qu’on ne pouvait tolérer que « le patrimoine du pauvre serve à payer des fonctions inutiles (3) », et de fait le personnel, les frais d'administration, étaient excessifs, les revenus souvent mal gérés, parfois pillés (4). Certaines formes de cette bienfaisance pouvaient être considérées — Roœderer fulmine sur ce chapitre — comme encourageant la paresse. D’autres cachaient une incurie grave : les enfants trouvés (espositi) étaient très mal soignés, même à l’Annunziata (5); les hôpitaux, entretenus, administrés, en partie même desservis par une charité dont la persistance et la générosité faisaient honneur aux Napolitains (6), étaient, à en juger par les plus réputés (7), fort arriérés. Plusieurs établissements étaient en pleine décadence avant l’arrivée des Français (8). Enfin l’étranger était tout d’abord frappé par la misère étalée dans les rues de Naples. Malgré la police vigoureuse du duc d’Ascoli, les pauvres, les vagabonds pullulaient : « Il est ordinaire ici de voir mourir de faim, dans les rues, des hommes couchés, nus comme la main. J’ai déjà donné bien des milliers de ducats, mais on ne s’en douterait pas à l’aspect hideux de la misère que l’on voit dans les rues et qui existe aussi dans beaucoup de ménages (9). »
(1) Décrets, 31 juillet, 2 octobre, 26 décembre 1806, 12 janvier 1808. Rapport de Cavaignac au ministre des Finances, 28 avril 1807 (Arch. Cavaignac). ] (2) Centralisation jugée funeste par T. FILANGIERI, Storia, t. Ier, p. 67, 173.
(3) Ce rapport énonce le projet d'établir par province un grand hospice pour les infirmes et un autre pour les enfants trouvés. Cavaignac proposait des hospices civils et bureaux de bienfaisance dans toutes les villes marquantes, un dépôt de mendicité dans chaque province.
(4) TuPPUTI, Réflexions. À
(5) Cacnazz1, Saggio, t. II, p. 112, dit qu’il en périssait, au-dessous d’un an; 95 pour 100!
(6) Admiration exprimée par l'Anglais CHESTWODE-EUSTACE, À tour through Ztaly (Londres, 1802), t. Ier, p. 498.
(7) Perit-RADEL (t. IIÏ, p. 51-53) décrit les Incurables : très beau bâtiment, mais salles « peu aérées et rarement nettoyées », pharmacie luxueuse, mais arriérée, traitements d’un autre âge.
(8) Ainsi S: Eligio et lAnnunziataz: T. FILANGIERI, Sioria, t. IeT, p. 64, 170, Le Diario (t. 11, p. 81) montre en 1801 la ruine des hôpitaux et hospices. J
(9) Joseph à Napoléon, 12 mars 1806. Mémoires, t. IL. Ascoli avait songé- à