LIEUX PIEUX
Malheureusement, l'intervention du gouvernement, si elle risquait de décourager beaucoup de bonnes volontés, ne sauvait pas les établissements de bienfaisance des fâcheux effets des circonstances et des réformes. Ils gardèrent leurs biens-fonds; on les exempta de l’impôt foncier. Pour compenser un peu la perte des arrendamenti, en attendant la liquidation (pour laquelle la préférence leur serait donnée), quelques subsidesleur furent alloués (à partir de 1807); des dotations furent faites en cens ou autres rentes provenant des monastères, en inscriptions au Grand-Livre (1). Parfois le produit des droits repris par le fisc fut continué à l’établissement dépossédé. Signalons le soin de laisser en principe les gouverneurs en place (parfois réduits en nombre), le souci, en cas de fusion de fondations, de respecter les intentions des fondateurs, la bienveillance pour les initiatives bienfaisantes (2).
Malgré tout, la situation devint très critique. L’Albergo de’ Poveri, établissement royal destiné à recueillir les pauvres du royaume et à leur apprendre un métier, était, malgré l’intérêt que lui porta le nouveau roi, en déficit de plus de 4000 ducats au commencement de 1807 (3). La suppression des anciennes banques, qui faisaient office de monts-de-piété, favorisait les usuriers (4). Les hôpitaux, augmentés en nombre par les besoins militaires, enrichis du matériel utilisable possédé par les couvents supprimés, restaient insuffisants. Les conservatoires furent stimulés par l’impulsion donnée à Pindustrie : suivant l'usage, on payait les enfants ainsi employés, en les établissant ou en les dotant (5). Plus difficile était de faire travailler les vagabonds, les lazzaroni, comme avait fini par le tenter l’ancien gouverne-
déporter en masse les vagahonds dans les îles. A Palerme, le mal était signalé avec la même force en 1805 (A. Naples, Guerra, 1460).
(1) Les sommes effectivement versées atteignirent senlement #9 000 ducats, suivant le Rapnort de Miot.
(2) Ainsi celle de Rosini, évêque de Pouzzoles, fondateur de deux orphelinats.
(3) Sur l’Albergo, arrêté, 12 mars 1806 et A. Naples, 2391 et 2402. L’hospice des SS. Pietro e Gennaro présente son bilan ancien (excédent de 1 147 ducats) et Je nouveau (déficit de 7 409), avril 1807. A. Naples, 2391. Les revenus de $. Eligio sont tombés par la liquidation des arrendamenti de 14 826 ducats à 4 712 (T. Fr- LANGIERI, Storia, t. Ier, p. 65). Instances de l’hospice Santa Fede, 26 mars 1808 (A. Naples, Fin., 2754).
(4) Cavaignac à Murat, 3 novembre 1808. Arch. Cavaignac.
(5) A Cosenza, l’intendant, avec une partie des revenus des lieux pieux forma un conservatoire, où 80 enfants travaillaient à la filature de la soie et du coton (Arch. Cavaignac).
ment (1). Un certain nombre, organisés en corps d’ouvriers, nourris et payés, purent être employés dans les travaux de la capitale, Le résultat fut, paraît-il, excellent et révéla les capacités de travail d’une classe réputée incorrigible (2).
Les « soupes économiques », que Ferdinand avait fondées (1802), mais délaissées beaucoup ensuite, ne purent qu'être maintenues au dernier taux et les clients se plaignaient de la quantité comme de la qualité (3). On peut joindre aux charges de la bienfaisance publique les indemnités aux victimes de l’insurrection et du brigandage (4).
En somme, le règne avait trouvé les établissements de bienfaisance en mauvais point et il les laissait, frappés par ses réformes, dans un état de « langueur (5) », très éloigné de ses bonnes intentions.
(1) Cf. notamment la pragmatique 11 De vagabundis (1792), GIUSTINIANI, FEXVe Ë
(2) Bourrienne et ses erreurs, t. Ie", p. 360. Joseph projetait de former un autre. camp de 4 200 « fainéants valides » pour les travaux de la route de Calabre et un grand asile de mendiants (Lettres inédites, p. 66)). t
(3) A. Naples, Finanze, 2870, 2402, 2408. Sous Joseph, le service passa de l’Albergo de’ Poveri à l’intendance, puis à une entreprise. — Pour le vaccin, dont l'introduction était due à l’ancien gouvernement, l'institut semble avoir été mieux organisé quant aux relations avec la province. Zbid., 2870.
(4) Décret du 4 juin 1807, assignant un million de ducats en cédules provenant de la liquidation des couvents. Nombreux décrets partiels. . (5) Rapport de Rœderer, 15 mai 1808.
I. Tendances nouvelles du gouvernement. — Il. Etablissements scientifiques. — III. Enseignement : écoles supérieures, collèges, écoles et « conservatoires ». — IV. Protection officielle. Rapprochement des foyers intellectuels d'Italie et renforcement de l'influence française. — V. Indications sur le mouvement intellectuel napolitain : arts, lettres, sciences, presse.
Sans être autorisé à tenter, pour une si courte période, un « tableau des lettres, sciences et arts » à Naples, on peut indiquer les courants nouveaux qui se dessinent et l’on doit rappeler la part que linstruction publique et le mouvement intellectuel tinrent dans les préoccupations d’un gouvernement cependant toujours sur la brèche. Ce gouvernement, à qui Napoléon reprochait de subir l’influence de « métaphysiciens », contenait un groupe d’hommes remarquables par leur goût des choses de l'esprit : Miot, archéologue, helléniste; Rœderer, économiste et Journaliste de grand talent; Mathieu Dumas, futur historien militaire et l’un des meilleurs ; le roi lui-même, dont les productions personnelles dénotent au moins le goût de la littérature et qui, comme son frère ‘Lucien, comme Napoléon, tenait en haute estime son titre de membre de l’Institut. A Naples, le protecteur de Bernardin de Saint- Pierre, de Casti, l’ami de Mme de Staël, se montra mécène éclairé et généreux.
Pour apprécier la liberté relative que l’avènement d’un «roi philosophe » apportait au royaume de Naples, il ne faut pas oublier que celui-ci, après avoir connu le « despotisme éclairé », était retombé sous la plus absurde compression. Censure, espionnage, obscurantisme officiel paralysaient les esprits : c’était le temps où
un cercle de gens du monde, formé pour la lecture des gazettes, était interdit par la police (1), où des quantités d'ouvrages, y compris le Code français, étaient prohibés, souvent brûlés par la main du bourreau (2), où un professeur de physique, expliquant à ses élèves la batterie électrique, était soupconné d’en vouloir à la sécurité du Saint-Elme. Les ordres religieux, notamment les jésuites, rentrés en 1805, s’occupaient seuls de l’instruction; celle du peuple était nulle. La misère intellectuelle, déplorée en des temps meilleurs (3), n’avait fait que s’accroître. La grande majorité de la noblesse, une foule de prêtres, la subissaient avec quiétude : «Chez nous, disait un de ceux qui devaient être martyrs de la contre-révolution, il n’y a ni éducation, ni morale publique (4). » Il est évident que, sauf dans le domaine politique, et bien que la surveillance subsiste intacte (5), le nouveau régime est beaucoup plus libéral : Nunc demum redit animus, disait l’épigraphe du Gtornale enciclopedico, assimilant avec quelque complaisance l’ère de Joseph à celle de Trajan. Bien autrement active aussi fut l’intervention de l’Etat pour stimuler et organiser. |
Assurément, ce sont les institutions brillantes, fastueuses, qui attirèrent davantage l’attention. Les académies étaient encore nombreuses, quoique dans la crise de 1799 plusieurs eussent dis-
(1) 17 octobre 1804. A. Palerme, R. segr., 1316.
(2) Zbid., 10 et 22 janvier 1805, livres « à brûler par la main du bourreau comme contraires à la religion, à l'Etat et aux bonnes mœurs » : on y trouve les œuvres de Rousseau, d’Helvétius, Candide, Jacques le Faialiste, les poésies de Grécourt, les Mouvelles galantes de Casti, les Ruines de Volney. Notons que la Sicile n’avait cependant pris aucune part au mouvement de 1799, que, d’ail. leurs, avant toute crise, la lecture de Voltaire était interdite, à peine de trois ans de relégation pour les nobles, de galères pour les non nobles (1787, GIUSTINTANI, Pragm., t. XII, p. 83).
(3) GALANTI, Descrizione, t, I, p. 519,
(4) Mario PAGANO, Considérations sur la procédure criminelle (trad. Hillerin, Strasbourg, 1789), p. 305. .
(5) Le décret du 24 février 1807 interdit d'introduire ou de publier aucun livre sans l’autorisation du ministre de la Police (auquel furent subordonnés aussi la presse et les théâtres). Pour les livres d’enseignement, il fallait celle du ministre de l'Intérieur, pour les livres des séminaires et du culte, celle du ministre du Culte.