CHAPITRE XV
I. Situation à l’égard de la France et des puissances. — II. Naples et la politique méditerranéenne. — III. Naples et Rome. — IV. Les Etats napoléoniens d'Italie.
. Un bref exposé de la situation diplomatique confirmera l’existence d’une aspiration déjà très vive à l’indépendance, dans un pays que l’on regarde souvent comme ayant été sous Joseph un vassal bien humble de la France.
Dès ce règne, des principes tout autres apparaissent. Naples prétend à la réciprocité parfaite : nulle faveur à une puissance qui n’accorderait pas l'équivalent. L'autorité des agents étrangers est limitée aux bons offices en faveur de leurs nationaux ; ils perdent toute juridiction en matière d’avaries de mer et de ventes de prises; ils n’ont plus le droit d’arborer les armes de leur pays (1); la police tente même de s’arroger la délivrance des passeports, aux dépens des consuls. A ces mesures on prétend soumettre la France tout comme les autres ; on la voit perdre, sous un roi français, à une époque où elle est plus forte que jamais, des privilèges que les Bourbons n’avaient pas osé abolir.
Les navires et magasins de nos commerçants étaient exempts de visite douanière, sauf le cas de flagrant délit et en présence du consul : «les gens de la douane sautent à bord, cherchent, fouillent, visitent sans aucun respect pour le pavillon (2) ». Notre consulat doit renoncer à vendre lui-même les prises de nos corsaires.
(1) Décret, 14 avril et 2 septembre 1807.
(2) La Feuillade à Champagny, 22 avril 14809. A. E., Naples, 133.
Bien plus, le consul général Blanc qui, retiré à Rome lors de la rupture, était revenu spontanément prendre son poste et dont Joseph fait cas au point de l’employer comme administrateur de la marine, n’est reconnu qu'après de nouvelles et longues formalités.
Dans la pratique, l'application de ces principes favorisait trop Panimosité presque générale des Napolitains contre les Français, pour qu’ils n’aient pas profité avec volupté des occasions offertes de les chicaner et de les vexer. Le parti pris, évident sous Murat et même dès l’interrègne, est dès lors observé, sur le terrain commercial, judiciaire, fiscal. La France est officiellement traitée sur le même pied que les autres puissances et déjà se multiplient les faits qui autoriseront notre consul à écrire : « Naples, qui était jadis le port de l’Europe où le commerce français trouvait le plus de facilités et où le pavillon jouissait le plus de franchises, est aujourd’hui celui où l’un rencontre le plus d’entraves et où l’autre obtient le moins de considération (1). » né
Le duc d’Aubusson de la Feuillade (2), qui s’attendait à jouer le rôle d’ « ambassadeur de famille », est fort dépité de se voir mesurer.les égards : son audience est ‘ajournée et le roi aurait dû «se fâcher » pour faire observer le cérémonial dans son intégrité. A peine si on le visite! De ces procédés, il rend responsable le marquis de Gallo, ministre des Affaires étrangères, dont les décrets précités étaient, paraît-il, l'œuvre et qui soutenait, comme il fera effectivement en écrivant à Champagny (3), que « les prétendus
(1) Note mss.sur la suppression des droits et privilèges dont jouissaient les Français dans le royaume de Naples. À. E., Naples, 133, fos 294-297.
(2) Pierre-Raymond-Hector d’Aubusson de la Feuillade; né en 1765, cadet à l’EcoleFmilitaire (1779); sous-lieutenant au régiment de cavalerie du comte d'Artois ; ‘capitaine de dragons au régiment de Ségur; deux ans aide de camp du lieutenant général duc d’Harcourt, major en second au régiment de l’Islede-France infanterie (1788); colonel attaché à l'état-major du maréchal de Mailly (1791); ministre à Florence (19 avril 1806), à Naples (17 décembre 1807). Cet émigré,"parent du duc de Richelieu, était devenu napoléoniste ardent (Eug. Welvert en‘dit quelques mots dans l’ Araignée des La Feuillade, Feuilles d'histoire, 4er décembre 1909). Il a pour secrétaire d’ambassade Huë de Grosbois (Claude- François-Xavier) : élève de l'Ecole d’artillerie de Metz, 1789; peu de temps avant sa nomination à Naples (17 décembre 1807), il était inspecteur de l’application du système métrique dans les départements du Midi; il resta à Naples jusqu’à la fin de 1810. Conseiller référendaire à la cour des comptes (13 juin 1813),se distingua comme officier de grenadiers de la garde nationale à la barrière de Clichy. Parmi les attachés, le baron du Montet.
(3) Gallo à Champagny, 28 octobre 1809 (mémoire en réponse aux Plaintes des agents français). À. E., Naples, 133. .
privilèges de la nation française » wétaient que des habitudes ou des abus et assurait qu’il ne faisait qu’'interpréter la recommandätion de l’empereur lui-même « d'élever et de maintenir la couronne de Naples au niveau des premières et des plus grandes puissances de l’Europe (1) ». Dans l’altération immédiate des rapports entre les représentants de la France et de Naples, il faut peut-être faire la part du caractère de La Feuillade, hautain, ardent, ombrageux, qui venait de jouer en Etrurie le rôle d’un gendarme plus que d’un ministre, et qui prit tout de suite son nouveau poste en grippe, disant qu’il préférerait être ministre en Perse (2). Mais le système de Gallo parait clair.
“Le gouvernement impérial montre une mansuétude admirable, passe sur les mesures prises, engage son représentant à la modération, recommande de faire grand accueil à la délégation chargée d'aller saluer l’empereur à son quartier général d’Allemagne, accorde à Naples le protocole des « grandes puissances », étant « naturel que la cour de Naples soit aux premiers rangs dans l’ordre politique de l’Europe comme dans les affections de Sa Mäjesté l'Empereur (3) ». Tout à la fin du règne, il décide que les Français qui prêteront serment de fidélité au roi de Naples ne seront plus Français, et que les autres, pour le servir, devront se faire autoriser par l’empereur lui-même (4) : à un certain point de vue, c’est une atténuation au. concept du Français citoyen du Grand Empire comme jadis le cévis romanus.
D'ailleurs, Joseph lui-même, tout attaché qu'il soit aux droits de la couronne et attentif au protocole, reste ferme dans ses sentiments français et ne se laisse point, comme Murat, envelopper. L> ambassadeur est reçu dans les mêmes formes qu’à la cour impériale ; le roi le « comble de bontés » (loge au San Carlo et au ‘Fondo, don d’un service de table; il parle même de lui fournir sor
‘(1) La Feuillade à Champagny, 22 avril 1809. Zbid.
(2) 11 paraît même ignorer les éléments du métier : Champagny doit lui expli- -quer, avec beaucoup dé patience, ce que c’est qu’une note verbale, la distinction entre ses fonctions et celles dû consul, l’inviter à observer le pays. Lorsqu'il sera rappelé (juin 4809), en congé illimité, à la suite, semble-t-il, d’une lettre où il ‘attribuait lé manque d’égards de Murat à l'égard du corps diplomatique au désir d’imiter l'empereur, le gouvernement, instruit par l’expérience, ne désignera pour Naples qu’un ministre.
(3) A. E, Naples, 131, fo 127.
(4) Décision impériale, 12 mars 1808. C’était préparer le grave conflit de 1811 sur la nationalité des Français au service de Naples.
logement) (1). Cependant Joseph partageait avec son ministre, avec li masse de la nation, le sentiment d’intérêts politiques en Opposition avec les projets: de l’empereur : bien qu’il se fût fait blâmer vertement en 1805 pour avoir dit quéla France désirait la paix, il s'était empressé de l’annoncer à son arrivée, agréait les allusions à son rôle de négociateur des grands traités du Consulat, et osa de nouveau réclamer cette paix à l’empereur, dans une lettre bien connue (2), tandis que Gallo en montrait à Talleyrand Purgence vitale pour le royaume épuisé et en proie aux troubles intérieurs (3). Ils redoutaient surtout Pun et l’autre le projet, qui paraît avoir été réellement formé par lescoalisés (avant l'orientation nouvelle donnée par les affaires d’Espagne), d’une grande attaque des Anglais, avec les Russes, peut-être les Autrichiens, sur l'Italie, où ils éscomptaient alors un soulèvement contre les Français (4).
Le nouveau roi avait été reconnu sans difficulté par la plupart des puissances. La reine d’Etrurie, malgré son étroite parenté avec Ferdinand, répondit la première à la notification (5). L’électeur de Bade applaudit à cet affermissement du «système d’ordre, de justice et de consistance » édifié par Napoléon; le roi de Bavière y vit «la tranquillité de lItalie », lElecteur de Heëse-Cassel, un progrès vers «le rétablissement de la paix générale », Haugwitz écrivit, pour la Prusse, que «le vœu le plus cher du roi est toujours de voir s'établir en Europe un ordre de choses stable.» et il nomma le premier un ministre, Humboldt (6). La Porte, après avoir atermoyé près: d’un an (7), reconnut aussi le roi, ce qui avait de lim-
(1) La Feuillade, reçu le 28 février 1808; v. ses lettres des 4%, 4, 14 mars 1808. A. E., Naples, 132, f 47 et suiv.
(2) 29 mars 1807 (Mémoires, t. II) : Votre Majesté doit faire la paix à tout prix. V. aussi la lettre du 2 septembre 1806 et la proclamation du 9 février 1806. A la réception du 127 janvier 1807, le roi exprime la thèse fameuse que l’empereur ne voulait vaincre que pour assurer à l Eurqpe une paix durable. C’est en l'honneur du « pacificateur » que Gallo, le jour de’la fête du roi (19 mars 1807), consacre des. inscriptions laudatives ét illumine ; c’est lui que saluent 1:s orateurs provinciaux (Monitore, 16 mai 1806)... .
(3)-Gallo à Talleyrand, 4 et 29 août, 22 septembre, 24 novembre et 5 décembre 1806,,17 mai 1807. À. E., Naples, 131, fo: 135, 149, 165, 177, 178, 213.
(4) Gallo à Talleyrand, 24 décembre 1806, 27 février et 10 mars 1807. À. E., Naples, 131, fo: 184, 200, 203.
(5) Sans avoir, écrit Talleyrand à Joseph, « exprimé aucune opinion ». Toutes ces réponses sont à A. E., Naples, 131.
(6) Il se rendit sans délai à Rome, mais il y était encore à la fin du règne.
(7) Talleyrand dit la chose faite en août 1806; en réalité, la reconnaissance officielle n’eut lieu qu’en février 1807.
portance, surtout pour les relations de commerce. Le ministre de Portugal, resté à Naples, faisait part confidentiellement des bonnes intentions de son gouvernement. Les liens étroits, mais largement distendus par les soins de Godoï, qui unissaient les deux branches des Bourbons, n’empêchèrent pas l'Espagne d’accuser réception de la participation (1) et d'inscrire, dans son almanach de cour pour 1807, Joseph comme roi de Naples et Sicile, Ferdinand comme infant d’Espagne, Caroline comme archiduchesse; Pio Gomez, ancien chargé d’affaires à Naples, y resta en cette qualité, sans nouvelles lettres de créance. Les relations sont meilleures que lorsque c’est Joseph qui sera en Espagne! La Russie, après Tilsit, le reconnut comme «roi de Naples (2) »; de même, en novembre 1807, la cour d'Autriche, à qui on avait jusqu'alors épargné une démarche que rendait humiliante son double lien de parenté avee la famille de Sicile (3).
.L'échange, avec toutes ces puissances, d'agents diplomatiques entrainait à bien des frais et Napoléon n'y tenait point, proposant que les « Etats de famille » se fissent représenter par les ambassadeurs et consuls de France, ce qui aurait aussi l'avantage de «sanctionner dans l'opinion dé F Europe l’établissement de la grande fédération (4) ». Naples envoyait seulement un chargé d’affaires à Paris (5) et des consuls dans les ports de Pempire. Il est à remarquer que c’est elle qui parla presque aussitôt d’avoir un ambassadeur à Paris et des ministres près de plusieurs cours (6). La question traîna, puis les nominations. Le corps diplomatique napolitain comprit : un ambassadeur en France, qui fut le duc de
(1) GEOFFROY DE (GRANDMAISON, l'Espagne et Napoléon, 1804-1809 (Paris, 1908), reproduit les notes échangées (p. 54).
(2) Au début de 1808, le colonel Marie, aide de camp de confiance du roi, se rendit à la cour de Russie, où il séjourna six semaines, logé au palais (son retour à Naples est annoncé le 15 avril 1808) : on a dit que ce voyage avait rapport aux événements d'Espagne : Joseph le nie (Cf. Lettres inédites, p. XXI).
(3) L'impératrice Marie-Thérèse, fille de Marie-Caroline, était morte le 13 avril 1807 et l'empereur avait aggravé la rupture de ce lien en se remariant très vite. Notre ambassadeur avait simplement présenté une note sur les événements ayant amené |’ « établissement du royaume de Naples » (juillet 1806). A. E., Naples, 131. Observons que le consul général d'Autriche, Reymond, n'avait pas cessé de résider à Naples. La cour de Pal:rme, laissée huit mois sans lettres officielles d'Autriche, en reçut adressées à « LL. MM. de Sicile » et les refusa.
(4) Talleyrand à Napoléon, 23 juin 1806; à Gallo, 11 juillet 1806. A. E., Naples, 131, fo 116 et 122.
(3) Pierre Questiaux, ancien secrétaire d’ambassade de Gallo à Paris. (6) Gallo à Talleyrand, 29 août 1806. A. E., Naples, 131, fo 149.
Monteleone, Diego Pignatelli, très grand seigneur, que la cour avait emprisonné pour être resté, sous la République, membre du Sénat de Naples : presque ruiné, malgré son immense fortune, peu soucieux d’encourir peut-être de nouvelles représailles, il mit un médiocre empressement à accepter ce poste et à s’y rendre (1); des envoyés extraordinaires et ministres plénipotentiaires en Russie, Hollande, Autriche : Filippo Grillo, due de Mondragone, duc Giov. Riario Sforza et Ottavio Mormile, duc de Campochiaro (2). Pour l'Espagne, l'affaire ne fut pas réglée (3). On remarquera l’importance donnée aux choix regardant l’Autriche : Campochiaro, ancien ministre et parent de Gallo, et Francesco Caracciolo, des princes de Melissano (4). À Rome, le comte Fabio Crivelli est qualifié de chargé d’affaires, mais il se voit réduit au rôle d’observateur.
Aucun des ministres étrangers (5), sauf Pio Gomez, chargé d’affaires officieux d’Etrurie et d’Espagne, et Tassoni, ministre d’Italie, ne rejoignit son poste sous Joseph. En janvier 1808, était arrivé l'ambassadeur.
Le corps consulaire importait plus que ces ministres dont l’institution était plus coûteuse et peut-être plus dangereuse qu’utile. Il fut très limité (6); le plus souvent les intérêts des Napolitains
(1) Note de Montelcone, sans date. A. E., Naples, 133, fo 502 et suiv.; La Feuillade, 16 février 1808, cbid., 132, fo 37. Nommé le 1€ janvier 1808, en même temps ministre près du roi d'Italie.
(2) Décrets, 1% et 22 janvier 1808. A chacun était adjoint un secrétaire de légation.#4
(3) Gallo à Champagny, 2 février 1808. A. E., Naples, 132, fo 21.
f (4) Chevalier de Malte. Avait servi sur mer. Sera chambellan def Murat et chargé d’affaires en Espagne.
. (5) Ni Humboldt, ni Bibikof, ni Colli (Autriche); Dedem de Geluer (Hollande) n’arriva que durant l’interrègne.
(6) Nous ne voyons que huit nominations : Marseille (pour toute la côte française méditerranéenne), où ce fut un Français, parent de Julie Bonaparte, Alex.-Henri Gosselin de Saint-Même (il avait été témoin au mariage du prince Borghèse); Livourn? ; Gênes (ces trois nominations en septembre 1806); Venise (et royaume d’Italie), Ajaccio (ce fut encore un parent, Giac. Abbatucci) et Trieste (d’abord Zara) en janvier 1807; Toulon (mars 1807); île d’Elbe (février 1808), A Corfou, sous la République Septinsulaire, un singulier compromis s’établit entre le consul de France et le consul bourbonien de Naples, celui-ci continuant à protéger les Napolitains (Vigouroux à Gallo. A. Naples, Consol., 18). Sous Berthier, le consul fut le comte Gicca, indigène (il n’avait pas encore ses patentes en février 1808). Un « agent général des consulats du Levant » fut conservé à Otrante (le baron Salzedo) : il n’avait plus à s’occuper que des relations avec les iles Ioniennes; de Corfou, on laccusait d’être d'intelligence avec l’ennemi. L’occupation de Raguse par les Français fit supprimer le «gouverneur des armes »,
furent défendus par les agents de France, et, semble-t-il, avec un zèle louable : c’est sur le refus de réparation à des pêcheurs de corail maltraités ou pris dans les eaux sardes que notre consul général en Sardaigne se retira (1). La France obtint que plusieurs des consuls de Ferdinand, demeurés en beaucoup d’endroits et agents dangereux, perdissent au moins leur caractère officiel. En Russie, le ministre de Ferdinand, Serracapriola, établi depuis longtemps, mari d’une Russe, garda un grand crédit (2). De même à Constantinople, le comte Ludolf; Sébastiani lui proposa vainement de servir Joseph, mais embaucha le second drogman (Ch. Chabert) et d’autres employés pour la nouvelle légation (3).
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A l’action de la France fut dû, en plusieurs régions méditerranéennes, un regain de prestige pour le nom napolitain.
Les Barbaresques étaient un fléau séculaire qui avait dépeuplé le littoral et fait fuir les campagnards vers les villes. Vainement près de plusieurs cours Charles III avait conclu un traité onéreux et la chasse aux pirates valait à la marine un prestige plus ou moins mérité; cette mer splendide et charmante, qui a vu tant de douleurs, était toujours infestée ; aux plus beaux temps de la flotte napolitaine, le rivage retentissait d’alarmes soudaines, dont les chants populaires répètent encore l’écho (4); un prince de Paternd était pris entre Palerme et Naples et rançonné sans mesure (5).
que le roi de Naples y entretenait depuis 1678 (sur ce point, A. E., Naples, 132, fos 73, 77, 83, et A. Naples, Consol., 85).
(1) Consul général Doriol à Gallo, 2 janvier, 12 et 17 novembre 1807, 10 mars 1808. A. Naples, Consol., 38.
(2) En 1812, la Russie l’emploie à des négociations. Il séjourne dans ce pays de 1782 à sa mort (1822).
(3) Notes élogieuses de Gallo sur Ludolf, 20 avril 1808. A. N., AF 1v, 1685. Plusieurs lettres du comte sont à A. Naples, Esteri, 241 ; en août 1806, ilse plaint de n’avoir pas touché son traitement depuis dix mois et d’être réduit à mettre en gages son argenterie et à vendre ses livres ; en janvier 1807, il reçoit les premières dépêches depuis plus de cinq mois. Cette situation rend d’autant plus méritoire son refus réitéré d’accepter les offres de Sébastiani. A A. Naples, Consol., 31, des rapports du chancelier de la nouvelle légation, Renard.
(4) Cf. B. Croce, Canti politici del popolo napoletano (Naples, 1902).
(5) En 1797. COLLETTA, Storia, livre III, $ 25.
Après l’holocauste des vaisseaux en 1798, le mal ne pouvait qu’empirer : même à terre, des paysans dans la campagne, des chasseurs, étaient attaqués ; il fallait aller à Pestum en caravane armée ; de simples corsaires pillaient des villages à trois lieues de Naples (1). Combien on était loin du rêve de l'abbé Galiani qu’une guerre vigoureuse fût faite aux Barbaresques, que Tunis revint aux héritiers de Roger et de Charles-Quint, les rendant maîtres du commerce de tout le Levant (2)! Pour une centaine de « Turcs » prisonniers à Capoue en 1806, on signalait vers la fin de l’année 900 Napolitains captifs à Tunis, 118 à Tripoli, plusieurs milliers à Alger (3). Au milieu des hostilités générales, les pirates capturaient, à peu près sans distinction, Napolitains, Siciliens, Sardes, même sous pavillon français ou anglais (4).
Protéger les Napolitains contre les Barbaresques était un moyen de popularité pour le nouveau régime. Joseph, qui, à la paix d'Amiens, avait parlé le vremier d’une entente contre les Barbaresques, demandait dès son arrivée que le pavillon napolitain fût protégé (5) : « Mon intention, répondait l’empereur, n’est pas de permettre que vos peuples soient esclaves des Barbaresques (6). » Il parlait d’en finir avec ces pirates : cela faisait partie de ses grands projets méditerranéens (7). Au commencement de 1806, il avait procuré à son frère Jérôme honneur de rapatrier quelques captifs d'Alger, dont soixante-quatorze Napolitains ; au début de
(1) En avril 1799, le représentant de la Cisalpine écrit que dans les deux années précédentes, les Barbaresques ont pris 225 bâtiments napolitains (CANTU, Corrispondenza, t. Ie", p. 13). Note d’Alquier, 24 mai 1803 (AuRIOL, t. Ier, p. 272). Toute une série de cas est signalée en 1805, de Catanzaro, Lecce, Foggia, la Rocella, Gerace (A. Naples, Fin., 2660). La Feuillade à Champagny, 5 août 1809. À. E., Naples, 133.
(2) Lettre du 4% mai 1769, dans Correspondance de l'abbé F. Galiani avec Mme d'Epinay, publiée par L. Perey et G. Maugras (Paris, 1881).
(3) Rapports de Beaussier, notre consul à Tripoli, et de Devoize (Tunis). A. Naples, Consol., 452. Peut-être Napoléon exagère-t-il en parlant de 8 000 captifs à Alger et Tunis. Cependant ils devaient être nombreux (232 prisonniers d’un coup en septembre 1806).
(4) Ministre de la Marine à Lostanges, 4 novembre 1807. Pizzofalcone, Marina Napoli, 1807. Pour la Sicile, A. Naples, Guerra, 2091. En Sardaigne, le 20 juillet 4812, les Barbaresques enlevaient l’île Saint-Antioche, malgré la résistance du château!
(5) Joseph à Napoléon, 18 février 1806. Mémoires de Joseph, t. II.
(6) Napoléon à Joseph, 21 mai 1806. Corr., t. XII, n°10255. Déclaration semblable au Moniteur, 20 mai 1806.
(7) A Tilsit, un article secret autorisait l'occupation par les Français d'Alger, Tunis et autres villes.
1808, quand ses escadres seront en mouvement, il prescrira une pointe sur Alger, pour appuyer la sommation, sous menace de guerre immédiate, de libérer les esclaves italiens, et même demandera à l’amiral Ganteaume des « renseignements positifs sur la possibilité d’une expédition sur la côte d'Alger ou de Tunis (1) ». Il invoquait la situation pour convaincre son frère de la nécessité d’une marine respectable.
Mais comme les Anglais, là encore, paralysaient ses efforts et, de Gibraltar à l'Egypte, minaient notre vieille influence, il fallait pour l’instant composer : donner le pavillon et des passeports français, faire patienter l’opinion par des promesses (2), répandre de «petits pamphlets », poser le rachat des captifs comme base à un ordre honorifique projeté, surtout délivrer le plus possible de ceuxci... en payant! C’est à quoi furent employés nos agents. Tunis se montra assez accommodante : grâce à la générosité du roi, qui fit libérer un certain nombre de Tunisiens dès son arrivée, et à notre consul, Devoize, le bey parut favorable à des négociations avec Naples (3) et, en attendant, il laissa nombre de pêcheurs venir dans ses parages et rendit à bon compte un certain nombre d’es-
8 P claves (4), que l’on débarqua à grand bruit. Alger, en guerre d’ailleurs avec Tunis, fut plus âpre ; Dubois de Thainville, notre consul général, fort en peine au milieu des intrigues hostiles, arracha, sous la protection momentanée d’un brick français, la libération de cent vingt-neuf captifs, dont une vingtaine de Napolitains. Les prisonniers exposaient en vain à leur gouvernement les maux qu’ils enduraient : « souffrances, mauvais traitements, fatigues, nudité, bastonnades, injures, vengeances, humiliations et d’autres énormités horribles, que l'honnêteté oblige à taire », outre la pression
(1) Outre les lettres de Napoléon (Corr., t. XVI, nos 13524, 13529, et Brotonne, p. 246), Ganteaume à Decrès, 9 mai 1808. Marine, BB, 292; capitaine de vaisseau Troude, 29 janvier et 7 février 1808. Zbid.; le chef de bataillon du génie Boutin était envoyé à cet effet à Alger.
(2) Avis au public, du ministre de la Marine de Naples, 18 mars 4806 : l’empereur «a déjà décidé que tous les Napolitains, qui gémissent dans l'esclavage des régences, soient rendus à la liberté et à leurs familles »; demande les noms des captifs. Bibl. nat. Naples, fi voli, 18. Promesses aux familles des prisonniers à Torre del Greco (juin 1807).
(3) Gallo engage Devoize à entretenir le bey dans l'idée d’un traité, 45 juin 1807. A. Naples, Consol., 152.
(4) Cent sequins l’un, au lieu du prix minimum ordinaire de 300. Une autre
fois, un équipage d’Ischia, pris malgré des passeports français, fut relâché sans rançon (juillet 1807).
pour les faire apostasier. Ce sont les agents français qu’ils imploraient ou entouraient, comme celui d'Alger le jour de son départ, malgré les coups des sbires, et qui les secouraient comme ils pouvaient, faisant les frais des rachats et des rapatriements (1).
En échange de ces bons offices, le ministre Gallo, qui les avait sollicités, répondait, quand il s’agissait de remboursement : à notre agent de Tunis, qu’il avait toujours considéré le renvoi d’une partie des caplifs comme une gracieuseté; à celui d'Alger, qu’il avait dépassé sa mission en continuant à secourir les malheureux (2).
Vers d’autres parages méditerranéens, l'influence française encore orienta l’activité napolitaine. Dans de grands projets, restés vagues faute d'exécution, Napoléon voulait que Corfou, à défaut de la Sicile ou par préférence, fût sa place d’armes, sa base d’opérations : il y entassa des approvisionnements de toute sorte, y fit passer des troupes, de l’argent, et le tout fut finalement perdu, sans avoir servi à rien (3).
Les ordres de Napoléon pour Corfou occupent une place énorme dans sa correspondance avec Joseph et prennent un ton singulièrement pressant : « Cela tient à des plans généraux que vous ne pouvez pas connaître. » : « Dans la situation actuelle de l’Europe, le plus grand malheur qui puisse m’arriver est la perte de Corfou (4). » Sans qu'il s’en explique plus clairement, même avec son frère préféré, il reprend des idées déjà agitées à Campo-Formio. Il voudrait dans les îles 12 000 hommes, des approvisionnements pour faire face à un blocus, une caisse de réserve, et l’on entend des ordres inaccoutumés : solder rigoureusement les troupes, être le moins possible à charge au pays, s’en faire aimer. Peu de projets napoléoniens ont montré cette continuité.
(1) Supplique des Napolitains esclaves à Tunis, 13 janvier 1807. A. Naples, doc. eit. ; Dubois de Thainville à Champagny, 12 décembre 1809. A. E., Naples, 133. # (2) V. lettres de Gallo à Champagny et Dubois de Thainville (A. Naples, Consol., 152)
K& (3) On ne peut s'étendre ici sur l’occupation très intéressante des Français aux Iles Ioniennes. Une étude d'ensemble en a été faite par E. RoDocANACHr, Bonaparte et les Iles Ioniennes.
(4) Napoléon à Joseph, 7 novembre 1807, 8 février 1808. Corr., t. XVI, n° 43337 et 13540. Avec le même mystère, Talleyrand, de Tilsit, 10 juillet 1807 (A. G., Naples), annonce à Joseph la mission du commandant Terrier à Naples, Otrante, Corfou, mission qui « montre une grande harmonie entre la France et la Russie et qui est d’un grand intérêt pour toutes les nations de lItalie ».
Les Sept Iles, avec un gouverneur général et une administration distincte, furent placées, pour le civil et le militaire, sous l’autorité supérieure du roi de Naples (1). Le roi recevait les rapports du gouverneur, non seulement sur l'administration militaire, mais sur les relations avec les pachas turcs, ou avec les Grecs : c’est toute une face de la question d'Orient qui se trouvait tournée vers l’Italie du Sud, comme aux temps glorieux des Normands, dont Joseph affectait de se réclamer (2).
C’est Naples qui dut tout d’abord organiser l’expédition qui prit possession de Corfou. Le commandement fut donné, à la demande de Berthier, à son frère César, alors chef de la division de Pouille. Malgré la croisière anglaise, sans autre escorte que deux corsaires, sans autres moyens de transport que quarante barques de pêcheurs, 3 000 hommes, avec de l'artillerie, passèrent en deux fois (17 et 23 août 1807); deux bâtiments, avec un colonel et 134 hommes, furent seuls pris. C’était un beau succès auquel avaient concouru, avec une entente remarquable, due certainement pour beaucoup au roi, toutes les autorités, militaires, marins, intendants, ministres (3). Les 27-30 novembre, ce fut le tour de Donzelot, qui effectua le périlleux passage avec seulement une vingtaine de soldats, sur deux parancelles, dont l’une fut prise, l’autre percée de boulets et réparée, sur un ilot, avec des peaux de bœufs (4). Au commencement de décembre, une expédition partie de Brindisi perdait sept bâtiments avec 470 hommes (5). C’est dans de semblables conditions qu’il fallut assurer des communica-
(1) Avec sa légèreté coutumière, César Berthier jugea à propos, à peine arrivé à Corfou, de proclamer sa réunion à l'empire et de déclarer à son ordonnateur qu’il n’avait plus de compte à rendre au commissaire des guerres de l’armée de Naples. Il se fit vivement rappeler à l’ordre et dès lors adressa des rapports au roi. Pouqueville, notre consul à Janina, correspondait avec Gallo. Nous avons reproduit in extenso les instructions que Joseph adresse à Berthier, 16 et 24 octobre 1807 (Lettres inédites). Il semble que ce soit en partie sur son désir que l’empereur, en janvier 1808, nomma Donzelot à la place de Berthier.
(2) Il en adoptait les armoiries et Gallo était même d’avis de ne point négliger les droits sur Jérusalem : « I1 y a bien des rapports politiques sous lesquels il ne convient pas à notre roi de négliger le souvenir de ces droits. » (A. E., Naples, 431, fo 154).
(3) C. Berthier à Napoléon, 21 et 24 août, 17 septembre 1807 et Saliceti à Joseph, 23 août 1807. A. G., Naples ; C. Berthier à Joseph, 24 août 1807; A. N., F0, 88319. Plusieurs lettres de Saliceti à C. Berthier. A. N., F0, 88291.
(4) Donzelot à Partouneaux, 28 novembre 1807. A. Naples, Guerra, 1048.
(5) Lamentations du colonel Goriz, du 142 léger (9 décembre 1807. A. G. Naples).
tions avec Corfou, établir un service de barques courrières partant d’Otrante, en principe, deux fois par semaine, faire passer les renforts et les officiers en mission, dont chaque voyage était une aventure, pourvoir enfin à l’approvisionnement des îles.
De tout temps, elles avaient dû demander des vivres au continent ; avec une telle garnison à nourrir, et les innombrables risques de la traversée, leur ravitaillement devenait un problème. Napoléon multiplia de tous côtés ses instances, en Italie, en Dalmatie, en Albanie, jusque chez les Barbaresques, mais la part principale de la tâche revint à Naples.
Le transport d'argent et de denrées, le soin de trouver des bateaux, d’embarquer les équipages effrayés, fut une des plus grandes préoccupations du gouvernement ; toute la côte adriatique était en réquisition, mais les obstacles étaient énormes : les croisières anglaises, parfois sur triple ligne, les corsaires de tout bord, la timidité et la duplicité des marins des deux pays, que l’ennemi, s’il les prend, jette à terre, dépouillés et roués de coups, et qui préfèrent donc souvent porter à Malte, où on les paye, les denrées qu’ils chargent pour Corfou. Le blocus est tel que, malgré les efforts déployés (1), à la fin de janvier 1808, la détresse était au comble. Il fallut, pour forcer le passage, l’arrivée de l’escadre de Toulon. Pour un instant, le cercle se desserra et, hâlivement,
passèrent, outre l’argent envoyé de Paris, des vivres de toute sorte, 56 000 tomoli de blé, des poudres et des renforts : en avril, Corfou comptait 11000 hommes de garnison (2) et était ravitaillé pour un an. Cest certainement un des faits les plus remarquables de la guerre maritime ; le mérite en revient au royaume pour une large part.
(1) Il suffirait de voir la correspondance de Joseph, qui a envoyé sur place son aide de camp Tascher, puis Clermont-Tonnerre avec Zaepfel, aide de camp de Clarke, l’'adjudant-major Granger, et celle de Saliceti. A. N., F0, 88291. Mais la plupart des transports sont pris, ceux qui parviennent s’attardent à Corfou, on n’en peut plus trouver. Une division navale française (deux frégates et deux autres bâtiments, commandant Chaunay-Duclos) est immobilisée. Avant l’arrivée de l’escadre, un état des denrées expédiées de différents ports de l’Adriatique pour l’approvisionnement de Corfou, 23 février 1808 (A. Naples, Guerra, 1049), accuse réception dans cette île, venant de ports napolitains, de 190 000 rations diverses et 2 900 tomoli de blé. D’autre part, on signale 500 000 francs en or, plus 104 000 tirés sur Naples, et 100 milliers de poudre. Mais il y a un arriéré
de plusieurs mois sur la solde et les masses (restées à la charge du royaume). (2) Dans le nombre, on ne trouve que quelques sr artilleurs ou
officiers (Gugl. Pepe, Gius.f Poerio).
Les négociations dans les Balkans avaient aussi des fils à Naples, qui se trouva indirectement mêlée à ces projets vagues de l’empereur et à ces intrigues embrouillées, qui mettaient aux prises les intérêts et les passions des races et des despotes de la péninsule, Joseph entra ainsi en relation avec ce personnage singulier, l’un des plus cruels, cupides et fourbes, que présente la triste histoire de ces pays, Ali de Tebelen, pacha de Janina. Oubliant sa perfidie envers les Français en 1798, Napoléon avait accueilli ses ouvertures, dans l'espoir qu’il pourrait faire, de ce côté, échec aux Russes ; il chargea son frère d’expédier quelques canons et quelques artilleurs pour renforcer Ali : la mission commandée par le capitaine Montigny et accompagnée du vice-consul Bourbaki, un Grec connu des Bonaparte depuis l'Egypte, trouva à Prévésa, le 22 mars 1807, le meilleur accueil (1).
En juillet, Ali recevait une lettre amicale de Joseph et le remerciait de sa « bienveillance souveraine envers moi, qui certes suis entièrement attaché de cœur et d'âme à l’invincible et immortel Empereur et à Votre Majesté (2)».11 complimentait même personnellement Gallo. Mais, ce même mois, était décidée la cession des îles Ioniennes à Napoléon et la présence des Français dans la Méditerranée orientale allait bientôt, comme en 1798, rapprocher contre eux les Anglais, qui dès lors bloquent les îles, capturent les bâtiments septinsulaires ou français jusque sous les batteries turques, ont des agents qui intriguent, payent et recrutent en Albanie comme en Grèce, — les Russes, dont l’hostilité, persistante malgré l’alliance, est attestée par la conduite de l’escadre Siniavine, — les Turcs, que l'énergie de Sébastiani peut émouvoir, par instants, à Constantinople même, mais qui, partout ailleurs, se montrent malveillants, — Ali enfin qui, tout en prodiguant dans ses lettres les mensonges les plus évidents et les protestations d’amitié
(1) Rapport du capitaine de Montigny, 17 mai 1807 (A. G., Naples) : complète et corrige le récit qu’il a publié : MONTIGNY-TURPIN, Grands épisodes, p. 44-118 (Une mission diplomatique en Turquie d'Europe). 1. "bé tv bee FA
(2) Lettre originale, en italien, avec le sceau. A. Naples, Consol., 37. I1 y eut encore au moins un autre envoi de Naples, comme le montre une lettre de notre consul général à Janina, Pouqueville, à Bourbaki, chargé du consulat à Corfou, Janina, 28 avril 1807; il ajoute avoir «requis au nom de $S. M. Joseph Napoléon la chaloupe canonnière le Requin, afin de coopérer aux opérations du vizir Ali Pacha » (communiquée par le baron A. Lumbroso). De même Joseph à Napoléon, 10 mai 1807. Mémoires, t. II.
«sur sa barbe et sur la tête de ses enfants », se bute tout de suite sur la question de Parga, port albanais qu’il prétendait occuper. Bientôt, il «entrave par tous les moyens possibles » le ravitaillement des îles (1) : il est l’homme des Anglais (2).
Depuis la paix avec la Russie, Ali n’intéressait plus guère l’empereur, qui rappelait les canonniers que Marmont avait eu ordre d'envoyer à Janina, reprochait même à Joseph d’avoir montré trop de zèle (3). On le ménageait encore, parce que l’Albanie devait contribuer, pour le bétail, à l’approvisionnement de Corfou, parce qu’'Ali avait de l'influence auprès de la Porte et qu’il était un voisin redoutable pour les anciennes possessions vénitiennes cédées à la France sur le continent, mais « de belles paroles » devaient suffire. Joseph a mission de convaincre César Berthier de importance de Parga (4), que celui-ci, le regardant comme un « petit fort très faible. et de peu de conséquence » (5), était d’avis d'abandonner au pacha.
La diplomatie napolitaine ne fut pas directement mêlée à Pimbroglio, plus confus encore, des relations avec les autres chefs et tribus de Turquie, mais les dépêches des agents napolitains, celles qu’adresse à Gallo le consul de France à Janina, contribuent à montrer dans quels guêpiers les Français auraient mis les pieds, si l’empereur avait pu donner suite à certains de ses projets.
Naples a toujours joué un rôle capital dans Phistoire de PEtat romain. Son altitude prenait une gravité singulière, à présent
(1) Pouqueville à Gallo, 10 février 1808. A. Naples, Consol., 38. Les témoignages vont en se multipliant.
(2) Dès le 9 octobre 1807, Pouqueville, notre consul, affirme à C. Berthier qu’Ali a écrit à Malte pour proposer une attaque combinée des îles (A. N., F#, 88315). Le gouverneur n’a bientôt plus d’illusion sur le pacha, « inquiet et intrigant et par-dessus tout faux et dissimulé » (rapport, 29 octobre 1807. A. G., Naples). Clermont-Tonnerre, envoyé à Corfou par doseph, voit très bien la situation : Ali « absolument d’intelligence avec les Anglais »; «les Russes ne leur sont pas moins favorables » (à Joseph, 5 décembre 1807. A. G., Naples).
(3) Napoléon à Joseph, 4 juillet 1807 (déjà le 27 mai).
(4) Lettre précitée du 16 octobre 1807. Dans le même sens les recommandations d'Alexandre Berthier à son frère, 46 octobre 1807. A. N., FH, 88315.
(5) Rapport, 1% septembre 1807. C'était d’ailleurs l’avis de Pouqueville.
qu’elle était étroitement unie à l'Italie du Nord, qu’une communication permanente était établie au travers des territoires pontificaux, que le roi de Naples était le lieutenant de l’empereur des Français.
Pris dans cet étau, le gouvernement pontifical se trouvait réduit à l'impuissance. Napoléon exigeait énormément et, il convient de le remarquer, ses ennemis n'étaient guère plus discrets. Ferdinand de Bourbon avait, durant presque tout son règne, été en querelle avec le pape, non seulement pour sa politique intérieure, mais par ambition de s’agrandir (1). Quand il se détermina à braver la France, il prétendit que Pie VIT, dont un moment auparavant il négociait avec le Directoire la spoliation, se mit de son côté et il reçut fort mal le chevalier Benvenuti, envoyé par le pape pour obtenir qu’on respectât la neutralité de ses Etats : les coalisés affectèrent de croire à l'union étroite du pape et de la France, refusèrent de faire aucune promesse, chassèrent l’envoyé et même le consul, et le prince de Hesse, à Gaëte, confisquait les bâtiments romains (2).
Les exigences de Napoléon sont plus nettement formulées et, pour les apprécier avec équité, il faut songer à l'importance immense qu'il attribuait, non sans quelque droit, on en conviendra, aux services qu'il avait rendus à la papauté. Il est trop facile d'expliquer sa conduite envers elle par une ambition extravagante et par une perfidie quidéguisait mal des résolutions arrêtées depuis longtemps ; nous croyons qu’il convient de faire la part plus large à la sincérité des ressentiments, qui éelatent, comme à l’ordinaire, en paroles excessives et en violences inutiles. A Pépoque où se pose la question napolitaine, l’empereur se plaignait que, depuis son voyage à Paris, le pape ne lui opposât que des refus sur tous les objets et, si justifiés fussent-ils, on peut bien
(1) Occupation de Bénévent et Pontecorvo, projet d'étendre la frontière napolitaine au nord. V. le livre très sévère du P. ILARIO RINTERT, Della Rovina di una monarchia et les études de B. MarEsca, la Missione di Ruffo et Il marchese di Gallo a Pietroburgo nel 1799; toutes deux Arch. stor. Nap., t. XXXIIT (1908).
(2) Sur la mission Benvenuti, Vat. Nunz. Nap., 885 C. et F. et RINIERI, Vapoleone e Pio VII, t. I®, p. 238. Sur les plaintes de Hesse contre Rome, Elliot à Collingwood, 127 juin 1806. Admir., 412. Notons que le gouvernement pontifical
consentait à reconduire à la frontière les Napolitains qui fuyaient la levée militaire.
croire que Napoléon ne concevait point la réalité des impossibilités invoquées par celui qu’il regardait comme son obligé. Au pot de vue militaire, on ne pouvait attendre de l’homme de guerre qu'il admît une interruption dans ses communications avec un pays occupé par ses troupes et base de projets illimités. L’occupation d’Ancône avait été rendue nécessaire par l’attitude des Russes, celle de Civita-Vecchia le fut par les entreprises des Anglais (1). Une entente parfaite au point de vue politique, sinon déjà une coopération, cette « ligue offensive et défensive » avec les autres Etats italiens pour « éloigner le désordre et la guerre de la presqu’ile (2) », paraît à l’empereur un simple devoir de reconnaissance. Or, le pape entend ne parler que de neutralité : l’empereur en conclut, qu’il est, sinon hostile lui-même, du moins soumis à l’influence de ses ennemis, mal entouré, mal conseillé.
L'établissement de Joseph à Naples ne pouvait qu'aggraver le malentendu. Pour le passage de l’armée, cependant, le gouvernement pontfical ne s’était pas borné à céder devant la force, comme il s’apprêtait d’ailleurs à le faire devant l’armée coalisée ; il avait consenti à des réquisitions, cédé des poudres, ouvert ses hôpitaux : « Le gouvernement romain nous a servi avec beaucoup de zèle », témoignait Joseph; et il ajoutait : «Ce pays se trouve absolument épuisé (3). » Mais la France réclamait bien autre chose : expulsion des sujets des puissances ennemies, tout au moins de leurs représentants, fermeture des ports à leurs navires. Puis se posa la question du changement de dynastie à Naples.
Etant donnée la conduite des Bourbons envers la papauté et le principe de soumission au gouvernement établi, Napoléon était peut-être en droit de penser que la reconnaissance de son frère comme « roi de Naples » (ce fut le terme proposé) se ferait sans trop de difficulté. Tout au contraire, le Saint-Siège invoqua son antique suzeraineté sur le royaume (4). Quelle que soit la force des
(1) Ancône, dès octobre 1805; Civita-Vecchia en juin 1806 (le siège de Gaëte battait son plein). Ce qui ne peut en tout cas se justifier, c'est d’avoir mis ces garnisons à la charge de l’Etat, qui protestait contre elles.
(2) Napoléon à Champagny, 1° avril 1808 (la rupture est faite).
(3) A. Napoléon, 8 février 1806. Mémoires, t. II.
(4) La fameuse lettre : « Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j'en suis l’empereur » est du 13 février 1806 (remise le 2 mars). Dans la négociation qui suit, les prétentions se précisent : fermeture des ports aux Anglais, occupation des places fortes du littoral, reconnaissance de Joseph; ainsi cardinal Spina
traditions dans la diplomatie pontificale, on peut juger le rappel de celle-ci assez déplacé (1) et l’on comprend là colère, non jouée, de l’empereur : pour lui, « la cour de Rome est tout à fait devenue folle (2) » ou bien elle est résolument hostile. On ne pouvait s’attendre que le« protecteur »de l'Etat romain, comme il prétendait l'être, admit que son frère, son lieutenant, mandât au pape la blanche haquenée, symbole de l'hommage, alors que Ferdinand lui-même s’y refusait depuis 1788 : c'était donc se mettre dans la nécessité de ne pas reconnaitre le nouveau roi, lui procurer par suite les plus grandes difficultés avee son clergé, fortifier Popposition contre lui, et cela au profit d’un prince qui avait fait au Saint-Siège tant de mal (3). Il est remarquable de voir le ministre d'Autriche exprimer le doute que celui-ci, en général, n'ait été «plus attaché à ses anciens principes que ne le demanderaient les lumières du sièele (4) ». On pouvait d'autant plus aisément y voir un prétexte que, dans les discussions ultérieures, il fut dit nettement que, Ferdinand vivant, Joseph ne pouvait être reconnu (5).
Les conséquences très graves de ce refus, et, mieux que personne, en dépit de ses bravades, Napoléon appréciait l'autorité morale du Saint-Siège, faisaient oublier les concessions particulières et les sacrifices que le gouvernement romain consentait : frais très lourds causés par les incessants passages des troupes, des recrues, des
à secrétaire d'Etat, 16 juin 1806 et secrétaire d'Etat à Caprara, 9 juillet. (Vat. Nunz. Fr., 601).
(4) Notification au pape par Fesch, 23 avril 4806 ; note de Consalvi à Fesch, 26 avril; Napoléon à Talleyrand, 16 mai; Consalvi à Caprara, 17 juin (lui transmet l’avis du Sacré Collège sur la note de Talleyrand). Vat. Nunz. Fr., 607.
(2) Appréciation toutefois que le P. Rinieri reproche vivement à d'Haussonville (Vapoleone e Pio VII, t. Ier, p. 270, note).
(3) C'est au cours de cette discussion que furent saisis Bénévent et Ponte-Corvo (6 juin 1806), avertissement traditionnel que l’empereur donna comme une mesure de police, prise contre des foyers d'opposition, et que le pape apprit par le Moniteur! On l'assurait d’un dédommagement prochain et Talleyrand suggérait que ce pourrait être dans les Abruzzes (à Alquier, A. E., Naples, 1314, fos 401 et 111).
(4) Lebzeltern à Stadion, Rome, 3 février 1808. A. N., AF 1v, 1695.
(3) « Comment pourrions-nous le faire sans commettre une faute ? Ferdinand Bourbon, légitime souverain de ces Etats, vit. » (circulaire, 5 février 1808). Déjà, 25 février 1807 (Secr. d'Etat à Caprara, Vat. Nunz. Fr. 602), tout en protestant de « l'estime et affection paternelle (du pape) pour la personne de l'actuel maître (imperante) de Naples ». Après Tilsit, il n’y a plus sur le continent que le pape à donner à Ferdinand son titre de roi des Deux-Siciles. Stanislas de Girar-
din, reçu par lui, n’a pas plus tôt commencé : « Le roi mon maître. » que le pape l'interrompt,
prisonniers (1), et dont l’indemnisation resta à l’état de promesse, autorisations d'exporter du bétail ou des denrées nécessaires À Parmée de Naples, renouvellement du bref pour «la croisade ». Quand il s’agit de prendre possession des biens des Farnèse, le pape déclara qu’il s’en tiendrait à une protestation de forme (2). Il consentit même à «taire ses droits », en ne protestant pas, au moins publiquement, à la Saint-Pierre, contre le refus de la haquenée et, quand Joseph traversa Rome, il le fit complimenter (3). Les nominations de chanoines et de curés faites par Joseph (en 1806 au moins) furent confirmées. Le cardinal Ruffo (de Scilla) agit de son seul chef quand il refusa ou seulement, à ce qu’il assure, négligea de faire chanter pour l’empereur, puis quand il ne voulut point prêter le serment (4) : le premier incident fut clos par le conseil du pape : « Ces prières pour le gouvernement au pouvoir tendent à maintenir la tranquillité des peuples »; la seconde fois, l’avis qu’il avait demandé et qui était de consentir, en tant qu’archevêque, arriva quelques heures trop tard (5); on investit des pouvoirs nécessaires le vicaire général chargé d’exercer ses fonctions. Lorsque les cardinaux napolitains furent menacés par le décret confisquant les biens des propriétaires qui n’auraient pas prêté serment, l’un d’eux, Caracciolo, le fit prêter par son agent. Firrao, invité à intervenir personnellement, y fut autorisé (6) et c’est encore évidemment du consentement du pape, qui l’en félicita, qu’il devint aumônier de Joseph : en rendant compte de sa présentation au roi et des honneurs qui lui avaient été rendus, il osa dire que le Sacré Collège avait retrouvé à Naples le prestige
(1),Consalvi à Caprara, 9 avril 1806 (Vat. Nunz. Fr. 601). Le trésorier généra duYSaint-Siège au général Charpentier, chef d'état-major d'Italie, 28 novembre 1807 (imprimé, sbid., 602), déclare absolument impossible de continuer les paiements pour les troupes stationnées ou de passage : Charpentier répond que le vice-roi fera lever lui-même les impôts! On émet la prétention que le gouvernement romain passe un marché pour la fourniture de vêtements aux malades français des hôpitaux de Rome.
(2) Fesch à Fempereur, 3 mars 1806. A. E., Naples, 131.
(3) Crivelli à Gallo, 16 juin, 3 juillet, 17 décembre 1807. A. Naples, Occup.,
(4) Après avoir cependant publié une pastorale recommandant l’obéissance (Monitore, 23 mai).
(5) IL. Rintært, Map. e Pio VII, t. Ier, p. 276-277. Lettres de Consalvi et Ruffo sur les deux événements. Vat. Nunz. Naples, 385 F. Sur Ruffo, bon prêtre et populaire, cf Lettres inédites, p. 80.
(6) À. Rome, Misc., 1322.
perdu sous les Bourbons (1). Mais ces ménagements ne pouvaient atténuer l'effet produit par la non-reconnaissance et exploité âprement par la cour de Palerme.
Celle-ci naturellement ne pouvait être, en ce qui concernait la Sicile et même Capri (Joseph se plaint que l’évêque nommé par Ferdinand ait été reconnu), déchue aux yeux du pape : il reconnaît donc toujours le consul sicilien et n’empêche point les cardinaux et l’église de la nation napolitaine de conserver sur leur porte les armes de l’ancienne cour. I] y a même à Rome un agent anglais, Jackson, qui est censé représenter son pays près du roi de Sardaigne. Si le pape se borne peut-être à écouter Les propositions de Ferdinand (2), les Français se plaignent, non sans quelque apparence de raison, que Rome contienne un foyer d’intrigues contre eux. Comment n’y en aurait-il pas eu dans la ville cosmopolite, où le gouvernement français lui-même entretient tout un personnel occulte? Nécessairement, nombre de Napolitains s’y sont réfugiés : cardinaux, grands seigneurs, opposants, religieux expropriés, notamment les jésuites, ordre qu’on soupçonnait d’avoir connu, dès juin 1806, le secret de la coalition prochaine (3). Et quelle action exerce l’ Autriche, même en paix, même alliée de la France, dans un milieu où elle a tant d’influence ?
Le voisinage de l'Etat romain attire forcément aussi les insurgés des provinces frontières, quand ils se trouvent trop pressés. Le fait est indéniable : Joseph, ses généraux, ne cessent de s’en plaindre. Partouneaux, un modéré, ne craint pas de dénoncer ce pays comme «le réceptacle de tous les brigands, de tous les assassins du royaume (4) ». Dès le début de Pagi-
(1) Firrao au secrétaire d'Etat, 7 et 21 août 1807, et secrétaire d'Etat à Firrao 11 septembre 1807. A. Rome, Carte polit., 1333.
(2) L’abbé Coppi, Romain, dit que Ferdinand faisait au pape « des promesses de payer la Chinea et des insinuations tendant à le détourner de reconnaître le roi Joseph ». Annali, t. III, p. 321. En 1808, il lui proposera les moyens d'évasion en Sicile, et c’est comme agent dans cette affaire que le colonel Vanni aurait été fusillé (ibid., 418). Crivelli croyait pouvoir cependant affirmer (31 juillet 1807. A. Naples, Occup., 301) qu’il n’y avait entre les deux cours que des rapports d’affaires « et encore bien rarement ».
(3) Un jésuite anglais serait venu, en mars 1806, conférer avec Acton (viceconsul Marsson, Naples, 11 mars 1806. A. G., Naples). On peut s’étonner que, trois mois après le décret d'expulsion, le pape écrive au P. Taddeo, præposito generali Socuetatis Jesu, à Naples (15octobre 1806). Vat. App. Napol., XXI D.
(4) 15 avril 1807, Chieti. A. Naples, Guerra, 1048 (il fournit un état nominatif). Des espions de Procida se réfugient à Civita-Vecchia, d’où ils correspondent .
tation napolitaine l’empereur menace de « suppléer à linaction de la police romaine » (1). Le gouvernement pontifical peut-il être accusé, comme il le sera après 1860, de complicité ? Il ne peut être question que de faiblesse : à part quelques tentatives pour défendre son indépendance (2), on le voit, en 1806 surtout, protester de son zèle, accorder les extraditions, opérer les arrestations qu’on lui demande (3). Il observera cependant que, puisque les Français, sous le prétexte de son impuissance, ont occupé plusieurs de ses places, violent la frontière et que ce sont eux qui ont causé la révolte dont la contagion a gagné les provinces romaines, c’est à eux à se garder. Mais les Français se plaignent, non seulement de n’être pas aidés dans la répression, mais d’être contrecarrés par les autorités (ainsi le gouverneur de Civita-Vecchia, un noble napolitain, Capecelatro, que Saliceti fera arrêter en 1809) et par le peuple, celui-ci nettement hostile et dont Joseph redoutait, si Gaëte tenait davantage, le soulèvement sur ses communications (4). En dehors des Calabres, c’est aux abords de la frontière que l’insécurité est la plus constante, la correspondance la plus menacée. Rien n’autorise d’ailleurs à suspecter la sincérité des efforts du gouvernement romain pour maintenir l’ordre. Il ne pouvait empêcher la complicité des paysans, ni les propos des salons, ni les coteries, mais de là à faire de Rome le refuge de brigands napolitains « dégouttants encore de sang français (5) », il y avait loin.
avec Gaëte (général Lucotte, 18 juin 1806. A. Naples, Guerra, 1045). Joseph signale, par Civita-Vecchia encore, une correspondance « très active entre Palerme et Rome » (à Napoléon, 11 décembre 1807, 9 janvier 1808. Mémorres, t IV):
(1) Talleyrand à Caprara, 18 et 28 avril 1806. Vat. Nunz. Fr., 592.
(2) Blâme à un gouverneur d’avoir livré des hommes de la bande de Pezza qu’il avait arrêtés (communiqué à Fesch par le secrétaire d'Etat, 15 avril 1806), protestation du secrétaire d'Etat contre les violations réitérées du territoire (à Alquier, 31 mai 1807). Vat. Nunz. Fr., 607.
(3) Vat. Nunz. Nap., 385 c et 398 B; Nunz. Fr., 607; A. Rome Misc., 1295, 1330, etc. Quand, en septembre 1806, Fra Diavolo franchit la frontière, le « lieutenant général » de Frosinone eut ordre de marcher sur lui et l’obligea à la retraite (Vat. Nunz. Fr., 607).
(4) De même Duhesme, chargé du commandement de Civita-Vecchia, écrit : « Il y a eu des miracles et des prières faites pendant le siège de Gaëte. » (A Eugène, 29 juillet 1806, Marine BB, 267, fo 211.)
(5) Note du 22 janvier 1808. Or, les Français avaient bien su arrêter le consu de Ferdinand à Civita-Vecchia (relâché sur protestation du secrétaire d'Etat, mais surveillé), organiser des colonnes mobiles sur la frontière napolitaine. Dans sa protestation du 25 février 1808, à Alquier (Corr. authent. Rome, p. 37 et suiv.), le secrétaire d'Etat insiste sur le concours prêté pour les arrestations demandées
Les plaintes de Murat, sur le même genre d’inconvénients, seront stimulées par son âpre désir d'expansion. Mais déjà Joseph, comme par une ambition inhérente au trône de Naples, est attiré vers l'Etat voisin. Déjà on peut être surpris de l’ardeur qu’il met à désirer la cession des biens farnésiens (1). Il voudrait pouvoir occuper, pour raison militaire, dit-il, Ascoli (2), Frosinone, d’autres points encore, et prend sur lui de mettre garnison à Terracine. Bien mieux, il fait en 1806 la proposition, qui serait absurde si elle n’était tendancieuse, d'échanger avec le Saint-Siège Naples pour Rome (3).
Dans le conflit entre le pape et l’empereur, il n’est que juste de faire la part des tiers. Joseph, malgré le souvenir de l’échauffourée de 1797, quand il était ambassadeur à Rome, semblait bien vu personnellement de Pie VIT, comme le négociateur du concordat ; lors du passage de l’armée, il avait mérité les remerciements du Saint-Siège (4) et, à l’occasion, lui témoignait de la déférence (5); on ne peut parler cependant de bienveillance. Subit-il l'influence de Saliceti, de Miot, deux adversaires décidés du pouvoir temporel ? Est-il irrité de procédés dont, plus que personne, il connaît les conséquences ? Il est de fait qu’il multiplie auprès de l’empereur les plaintes et les insinuations malveillantes (6).
Cependant Elisa incriminait sans ménagement l’opposition du pape à l’extension du concordat d'Italie à Lucques : « Ces remontrances apostoliques portent le caractère d’une provocation incendiaire de la superstition des peuples contre l’autorité des souverains légitimes. » Elle montrait les miliciens s’en autorisant pour ne point prêter serment et demandait à l’empereur sa protection (7). Avant Murat, voici deux princes de la famille tenant à leur frère et sur le vague des accusations de complots tramés par des agents étrangers. Le consul de Joseph nie l’expédition d’armes et de munitions en Italie.
(1) Sur cette « petite affaire », le marquis de Gallo écrit à Talleyrand avec les plus vives instances (A. E., Naples, 131).
(2) Ce fut une des questions posées à l’entrevue de Venise. Napoléon à Champagny, 6 décembre 1807 (Corr., t. XVI, n° 13376). Ferdinand l’avait déjà convoitée.
(3) Joseph à Napoléon, 23 juillet 1806. Mémoires, t. II.
(4) Le secrétaire d'Etat à Fesch, 29 janvier 1806. Vat. Nunz. Fr., 607.
(5) L’abbé Capparucei, resté à la nonciature de Naples, pendant tout le règne,
obtint facilement satisfaction dans des affaires la concernant {V:45. Nunz. Nap., 385 c et F).
(6) Ainsi sur les faubourgs de Rome, asile du brigandage (à Napoléon, 26 décembre 1807. Mémoires, t. IV).
(7) Elisa à Napoléon, Lucques, 15 mai 1806. A. N., AF 1v, 1695.
un langage dont ils doivent bien pressentir la portée (1). Si Napoléon était ainsi renseigné par ceux en qui il avait le plus de confiance, on comprend qu’il ait si vite passé aux menaces et aux violences.
Quand l’empereur, à la suite d’un ultimatum, dont trois points sur six concernent Naples (2), eut effectué l'occupation de Rome (2 février 1808), le bruit courut, et c’est l'agent de Joseph qui le rapporte (3), qu’elle deviendrait « ville libre sous la protection du roi de Naples », que le reste de l'Etat serait divisé entre les royaumes de Naples et d'Italie! Quelques arrestations de Napolitains furent opérées alors (4); cinq cardinaux, bientôt suivis par une quinzaine de prélats, furent expédiés sous escorte (5) pour le royaume et ce fut l’occasion d’une des plus sévères algarades que Joseph ait reçues de l’empereur : craignant une manifestation, le roi avait refusé de recevoir les cardinaux; deux d’entre eux, Caracciolo di Martina et Ruffo di Bagnara, l’ex-généralissime, envoyèrent leur serment; Saluzzo et Pignatelli refusèrent formellement le leur ; Parchevêque de Naples, qui demandait à réfléchir, fut, après quelques jours d’attènte à Gaëte, réexpédié (6). La question séculaire des rapports entre les deux Etats n’en fut pas réglée pour cela ; les frontières resteront toujours aussi mal famées.
(1) Leur hostilité était connue à Rome : cf. Lebzeltern à Metternich en 1815, dans H. Weix, la Dernière année de Murat. Paris, 1909, t. Ier, p. 69.
(2) 23 janvier 1808 (reconnaissance de Joseph, éloignement du consul et autres partisans de Ferdinand, arrestation de brigands napolitains).
(3) Crivelli à Gallo, Rome, 20 mai 1808. A. Naples, Occup., 301.
(4) Le consul de Ferdinand, V. Mora, plusieurs personnes attachées au cardinal Ruffo de Bagnara, la princesse della Cattolica, quelques moines (A. N., AF 1v, 1695).
(5) L’intimation est du 23 février : « Comme les criminels d'Etat », dit la protestation du secrétaire d'Etat, 2 mars 1808 ; avec une « garde d’honneur », écrit le ministre d'Autriche (A. N., AF 1v, 1695). Amère dérision, le pape dut venir en aide, pour ce voyage forcé, à deux des cardinaux.
(6) Napoléon à Joseph, 17 février, et surtout 25 mars 1808 (Du CASSE, Supplément). Saliceti fait son rapport au roi le 427 avril (A. N., AF 1v, 1695) et Joseph se disculpe, 5 avril (Mémoires, t. IV). Saliceti informe Miollis des dispositions prises (13 mars 1808. A. G., Naples) et Miollis, en informant le vice-roi (zbed.) observe : « L'effet de ces dispositions différentes donne matière à fonder les propos fanatiques qui se répandent avec plus d’assurance et de profusion. »
Bénévent et Ponte-Corvo, les fameuses enclaves pontificales, ne pouvaient manquer, autre effet des traditions, d’exciter l’ambition de Joseph. Quand il attira sur elles l’attention de son frère, il ne s’attendait sans doute pas à leur érection en grands fiefs de Pempire (5 juin 1806). Du moins le choix de Talleyrand, celui de Bernadotte son beau-frère (1), étaient-ils pour lui agréer. Ses commandants cédèrent la place aux gouverneurs envoyés par les nouveaux princes, de Saint-Léon et le lieutenant-colonel Gault,.
Talleyrand avait su travailler pour son propre compte avec beaucoup de zèle. Nul doute que Joseph n’ait éprouvé du dépit, car dès le début la quasi-suzeraineté qu’il exerce sur Bénévent, et que le prince reconnait en se mettant «sous sa bienveillante sauvegarde », se fait pesante. En toute occasion, il répond aux déclarations de respect et d'affection, à celles que reçoit Gallo (non sans doute afin qu’il les garde pour lui), par des protestations semblables et des recommandations officielles de « ménager » la principauté, «autant que les circonstances de la guerre pourraient le permettre (2) ». L'empereur lPinvite à ne rien faire de désagréable à un ministre dont il se loue (3), et cette recommandation laisse entendre que les rapports n’étaient pas excellents.
D'abord, le royaume avait trouvé dans son patrimoine, où les Bourbons les avaient introduits à une époque de brouille avec Rome et conservés à force de tergiversations, les biens que l’abbé de Santa Sofia possédait sur son territoire : une des sources principales du revenu de Bénévent. Il fallut longtemps au nouveau titulaire pour obtenir droit sur une affaire qui lui tenait si fort à cœur; annonçant au roi la victoire d’Iéna, il ajoutait : « Alors,
(1) Peut-être Joseph eût-il encore mieux aimé qu’on lui laissât Ponte-Corvo : dans son rapport à l’empereur (mai 1806. A. E., Naples, 131), Talleyrand le proposait, en même temps que, pour lui-même, il était d'avis de compléter la dotation de Bénévent par un des six duchés réservés par Napoléon dans le royaume.
(2) Dumas à Lamarque, 18 février 1807. A. Naples, Guerra, 1048.
(3) Napoléon à Joseph, 4 mai 1807. Corr., t. XV, n° 12530.