CHAPITRE XVI
I. Les diverses classes. — II. Politique du gouvernement : l’aristocratie ; le clergé séculier; le clergé régulier et la fermeture des couvents; le peuple; efforts pour rapprocher Français et Napolitains. — III. La cour; la reine. — IV. Les fêtes et la vie de société. — V. L'ordre des Deux-Siciles,
La nation napolitaine n’avait pas conscience d’elle-même : entre les diverses classes sociales, entre les provinces et la capitale, la séparation était trop marquée. Tous les écrivains qui pensaient le déploraient.
Les privilégiés, dont le nombre était invraisemblable (1), comme si le climat, fécondant, mais hostile au travail, multipliait les parasites, avaient été ramenés par les réformes nouvelles sous la loi commune : les mœurs n'avaient pu changer; elles gardent encore aujourd’hui bien des vices du passé. On déplore toujours l’abîme qui sépare à Naples Pélite intellectuelle et l’aristocratie possédante de la masse du peuple. Il était alors encore plus profond. De ce peuple, agriculteurs en immense majorité, on a vu la condition matérielle précaire. Pour le moral : ignorance absolue, superstition, violences, tel était le lot ordinaire, qui trop fidèlement s’est transmis. Avec ses défauts, que l’insurrection fit sailhr, des qualités que les voyageurs généralement méconnaissaient, parce qu’ils ne voyaient que la plèbe de la capitale : courage individuel, sinon collectif (en pleine répression, les « patriotes » le saluaient avec fierté chez leurs adversaires calabrais), endurance au travail, esprit d’hospitalité, finesse et vivacité (2). Le petit
(1) Galanti estimait les nobles à 31 000, les ecclésiastiques à 82 000. (2) Gorani en fait grand éloge (Mémoires, t. Ier, p. 301 et suiv.), ce qui est méri-
peuple de Naples, dont chacun observait avec surprise la modération dans l’effort comme dans les besoins, avait étonné le monde par sa résistance acharnée à Championnet : cette explosion, que peut seule expliquer une surexcitation, activement préparée, avait eu pour effet de réduire sensiblement la plus humble catégorie de ce peuple, les fameux /azzaront (1).
Pour la mentalité, il n’y avait pas si loin de ce peuple à ses maitres de la veille, mais l’immense richesse de plusieurs (2), le faste au moins apparent de la plupart, leur dédain pour des vassaux qu'ils voyaient de moins en moins, leur morgue habituelle, isolaient les nobles. Dans leurs lourds palais à l’espagnole, au portail écrasé d’un écusson de pierre, ils entretenaient, comme le comte Galiano de Gil Blas, une valetaille, dont le nombre et l’oisiveté agaçaient le Français Rœderer, qui a vivement décrit le vide intérieur et la saleté de ces demeures imposantes, l’orgueil et la vaine existence de leurs propriétaires (3). Adonnés au théâtre, où ils vont d’ailleurs pour reprendre leurs médisances, aux chevaux, au jeu, ils bornaïent leur activité à suivre d’interminables procès avec leur voisins, leurs fermiers, l’évêque ou l'Etat, assistés à cet effet de gens de loi, devenus plus indispensables que le confesseur lui-même. Maîtres de la plus grande partie du sol, ils auraient pu, mieux élevés et aimés de leurs vassaux, jouer au temps des Français un rôle capital : le leur fut généralement effacé. D’honorables exceptions s’étaient rencontrées dans la haute noblesse du dix-huitième siècle; citons Caracciolo, Pamiral de la République, et Carafa, son plus énergique général. Le plus souvent, ce sont des cadets qui se signalent, parce que le droit d’aînesse les a obligés à
toire pour un étranger : généralement on se borne à signaler la misère. Sur la société napolitaine, il faudrait citer sans cesse Galanti, et, malgré la différence d’époque, le beau livre de M.-A. ScxxPA, Z{ regno di Napoli sotto Carlo di Borbone.
(4) D’ «un bon tiers », suivant TaréBaurr, Mémorres, t. II, p. 359. Tous les voyageurs naturellement décrivent cette classe pittoresque (v. notamment Foresra, #icule, t. I, p. 25; GORANI, Mémoires, t, Ier, p. 154, lui prête, après beaucoup d’autres et tout à fait gratuitement, un chef et une organisation). Le chiffre habituel de 40 000 paraît à Galanti, en 1803 (Descruz. di Napoli, p. 268), très exagéré.
(2) Ainsi le prince d’Angri, le marquis del Vasto jouissaient d’un revenu de 100 000 ducats, le duc de Monteleone de 350 000; la seule principauté de Bovino en rapportait au prince de ce nom 50 000.
(3) Notes éparses; Fragment sur Naples, boutade, et diverses lettres à Mme Rœderer. RŒD£RER, Œuvres, t, IV. Notes sur le royaume de Naples. (1806), de .Bonnet. A. N.,, AF 1v, 1685.