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LES DIVERSES CLASSES

revenus du clergé la plus forte part, six millions d’après Galanti, provenait des dimes ecclésiastiques, des dons et des offrandes des fidèles.

Par ses meilleurs éléments le clergé, dépouilé de ses derniers privilèges mais conservant son prestige, contribue aussi à former cette classe moyenne trop peu nombreuse, mais qui renfermait Pélite de la nation. Le principal contingent, peut-être, était fourni par le Foro, ce monde exubérant et très mêlé des gens de loi, avocats ou juges (catégorie supérieure où l’on passait aisément de l’une à l’autre fonction), huissiers, greffiers et autres subalternes, et ces notaires souvent « d’une incapacité ou d’une immoralité dangereuse », comme disait le directeur des domaines (1) : « La plupart, écrivait un autre Français, sont malheureux et griffonnent dans une petite boutique qui n’a de jour que par la porte d’entrée (2). » Cette médiocrité matérielle et intellectuelle était le fait de bien d’autres parmi ces milliers de paglietti, auxquels la carrière s’ouvrait sans garanties sérieuses (un examen de pure forme, trois ans de stage chez un avocat connu) et qu’attirait, malgré l’âpre conèurrence, une influence qui pénétrait presque nécessairement dans toutes les familles, répandant cet esprit processif qui, à en croire les lamentations de Galanti, tenait lieu d’esprit public (3)! Intéressés à la confusion des lois et des juridictions, aux abus de toute espèce, les gens de lois, dans l’ensemble, étaient routiniers et, paraît-il, aisément malhonnêtes : au temps même de Joseph parut une vigoureuse satire du Foro par l’un de ses plus illustres membres (4). C’est pourtant là que l'instruction, le talent, l’expérience des affaires se rencontraient le plus fréquemment, là que la parole avait le mieux conservé ses droits, là que se formèrent les plus sagaces écrivains du dixhuitième siècle, plusieurs des meilleurs administrateurs du Decennio. Avec les autres « professionnistes », avec la partie active et instruite de la noblesse, avec un nombre restreint de commerçants

(1) Note relative au décret du 3 janvier 1809 (Arch. Cavaignac).

(2) Pertr-RADEL, t. III, p. 44. Au dire de Cavaignac, ils étaient 812 à Naples {ce qui faisait, avec les environs qui en dépendaient, 1 pour 800 habitants), 18 dans la seule île d’Ischia.

(3) Descrizione, t. Ir p. 535. 26000 « tribunalistes », suivant Galanti.

(4) GALANTI, T'estamento Forenze, Naples, 2 vol., 1806. Déjà sa Descrisione était très mordante (t. Ier, p. 495 et suiv. et passim).

et banquiers qui s’élevassent au-dessus du petit négoce ordinaire, ce groupe imposant des légistes, le « seul tiers état, confidents universels des citoyens », comme les définissait Rœderer (1), formait la vraie classe moyenne, qui s’accrut sous les rois français de nouveaux propriétaires et d’un certain nombre d’industriels. C'était la seule classe dirigeante possible, qui avait montré dans la crise républicaine l’énergie dont elle était capable et sa faiblesse numérique, qui à présent progressait le plus, se préparant, par léducation politique et militaire, à jouer un rôle dans le Risorgimento. Mais l’élite, encore décimée en 99, émergeait avec peine du milieu des non-valeurs et l’on se refuse à joindre à la vraie classe moyenne les citadins bornés, égoiïstes, arrogants, qui ne se distinguaient que par plus d’aisance du peuple qu’ils pressuraient, et surtout ces mezzo galant'uomini, sous-acquéreurs ou fermiers de grands domaines, de taxes féodales ou royales, race d’exploiteurs restée une des plaies du Midi : c’est assez que le régime français, comme ceux qui l’ont suivi, ait rencontré, dans les réformes les plus bienfaisantes, jusqu’à les voir arrêtées ou déviées, leur cupidité, leurs intrigues, leurs prétendus droits.

A cette société disparate, dont le défaut principal peut-être était Pindividualisme, la conquête française vint ajouter un nouvel élément hétérogène. Naples pouvait être aecoutumée aux étrangers : Espagnols avec Charles de Bourbon, Toscans avec Tanucci et Acton, beaucoup de Suisses, militaires ou commerçants, et, avant la Révolution, bon nombre de Français (2); convenons toutefois que les nouveaux venus sont exceptionnellement nombreux et encombrants. Bien que Joseph veillât à restreindre l'invasion, c'était tout une colonie étrangère (3), qui risquait de rester à Pécart de l’autre, par ignorance des mœurs ou préjugé, par dédain réciproque. Les voyageurs français, dont les récits faisaient auto-

(1) Note autographe au sujet des tribunaux à réorganiser. Papiers Rœderer, vol. 25. Joseph signalait de même (à Napoléon, 20 novembre 1807, Mémorres,

t. IV) la prépondérance de ce que Galanti nommait, avec regret, le « premier corps de l'Etat ».

(2) En 1778, notre consul, Marianne, évaluait à 15 000 les Français établis à Naples, dont #2 chefs de maisons commerciales.

(3) « Foule de Français, tous de partis différents et que le hasard, le séjour de l’armée française et le désir de faire fortune dans un nouveau pays ont amenés. » Leur ambassadeur même n’en connaît qu’une partie, beaucoup trouvant à se

munir de feuilles de route militaires (La Feuillade, 11 février 1808. A. E., Naples, 192/10627).

rité, montraient souvent plus d'esprit que d’observation et surtout d'équité, depuis le président des Brosses jusqu’à l’astronome de Lalande ou le conseiller Duclos. Creuzé de Lesser travestissait le proverbe fameux : « Voir Naples et puis partir! » Mme de Genlis était scandalisée par la foule grouillante des lazzaroni demi-nus. Mme de Staël elle-même éprouvait dans sa récente excursion des impressions beaucoup moins favorables que celles que traduira Corinne (1). On a vu que plusieurs des collaborateurs de Joseph ressentaient pour les Napolitains une estime et une sympathie médiocres (2).

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A rapprocher les classes et donner parmi elles droit de cité aux Français Joseph s’employa avec résolution ; il fit effort pour rendre ‘ à la nation, dans tous ses organes, plus d’activité, d'équilibre et de vigueur, pour pallier Peffet de réformes qui ruinaient beaucoup d'intérêts.

L’'aristocratie. — C’est l'aristocratie qui semble avoir le plus bénéficié de ses soins, au point que cela put paraitre un système. Frappée rudement par l’abolition de la féodalité, par la confiscation des biens de tous ceux qui avaient émigré en Sicile ou, sous prétexte d’absence, éludé le serment, elle trouva chez le roi les dispositions les plus bienveillantes à atténuer les préjudices subis et à la gagner par des faveurs. Il leva le séquestre de la majeure partie des domaines (3), avança de l’argent et, ce qui était une

(1) Qui parut en 1807. Cf. P. GAUTIER, Mme de Staël et Napoléon, Paris, 1902. L'esprit de dénigrement se retrouve, en somme, dans les Voyages de Petit- Radel et de Noailly, qui séjournèrent à Naples sous Murat.

(2) Notamment Rœderer qui, parlant sans doute pour lui (il voyait alors chanceler son espoir d’un ministère), dit que Jaucourt est parti parce que le pays ne lui plaisait pas, et que les autres Français sont du même sentiment. La Feuillade, Loc. cit., prétendait même que cette froideur était presque générale chez les Français (il l’attribuait à une animosité contre les nobles en général).

(3) Biens des familles del Vasto, Gravina, S. Nicandro, Luperano. Pension mensuelle de 500 ducats au prince de Soria, avance de 100 000 ducats en cédules au duc de Monteleone, remboursable un an après qu’il sera rentré en possession de ses biens de Sicile, restitution au prince de Torella et au duc d’Andria d'animaux saisis par l’ancien gouvernement, Le marquis de Villanova

façon délicate d’obliger, accepta des « dons » en blé, qu’il paya. Pour les nobles surtout il sollicita la Légion d'honneur; il leur réserva la plupart des charges de sa maison : « Le roi Joseph, dit Rœderer (qui n’aimait pas les nobles en général et ceux de Naples en particulier), les combla d’égards et de bontés à la cour. Il les réduisit à ce qu’ils devaient être dans l'Etat (1). » Il fit plus et s’efforça de les attirer vers le métier des armes, vers des carrières civiles actives : le conseil d'Etat et les autres conseils, les intendances. Il songea aussi à leur rendre le goût de séjourner à la campagne : c’est à cette intention que lui-même attribue les dons, à des personnes de sa cour, de terres acquises autour de Capodimonte (2). Plus sérieuse pouvait être l’idée d'établir huit dignitaires de l’ordre des Deux-Siciles en province et de choisir, dans les grandes familles, les colonels de légions provinciales, invités, ce qui était nouveau, à remplir leurs fonctions. Par ce retour à la terre le roi pensait amener les grands propriétaires à se faire, dit-il (3), « les protecteurs du pays et les amis des pauvres », à améliorer l’agriculture, sans doute aussi contenir la population rurale.

Le clergé séculier. — A l'égard du clergé, le roi, comme son entourage, par ses sentiments et ses opinions, devait se sentir fort libre, mais le négociateur du concordat, que sa nature d’ailleurs portait à la conciliation, se montra, dès ses premières proclamations, plein de déférence, du moins pour le clergé séculier, dont, en toute circonstance, il demanda les avis et le concours : Te Deum pour les victoires françaises, lecture et explication des nouveaux édits au prône, exhortations au calme et à l’obéissance. Dans ses voyages en province, il accueille et consulte le clergé comme le premier ordre de la nation. A l'exemple du roi, on voit Reynier invoquer l’appui des prêtres pour pacifier les Calabres, Rœderer pour flétrir la fraude en matière de contributions, ou Radet pour

delle Torri, Mme Capomassa obtiennent l’administration des biens de leur famille. En Calabre, le commissaire Reynier conseillait une levée générale des séquestres, disant que le produit était bien faible pour les maux en résultant (à Rœderer, 28 juin 1808. A. Naples, 2311). À l’avènement de Murat, il ne restait presque plus rien sous séquestre, pour cause d’émigration (La Feuil+ lade, 11 janvier 1809. A. E., Naples, 133) : Murat rendit tout.

(1) Mémoire sur la contribution foncière (à Murat). Arch. Rœderer, vol. 26.

(2) Bourrienne et ses erreurs, t. I, p. 363.

(3) Ibid.

recruter une bonne gendarmerie. En échange, des honneurs publics, même des fonctions : l'archevêque de Tarente, Capecelatro, futur ministre, entre au conseil d'Etat. De même, Rosini, évêque de Pouzzoles, et, exemple plus singulier, Giampaolo, simple archiprêtre d’un village de Molise et que Joseph a découvert en voyage (1).

Mais des réformes touchant le nombre excessif des ecclésiastiques et l’accumulation de la terre entre leurs mains étaient réclamées même par des esprits très modérés et les Bourbons les avaient inaugurées. Celles qu’entreprit leur successeur ne touchèrent pas gravement le clergé séculier : suppression du scandaleux « droit de dépouille », qui faisait de chaque vacance épiscopale l’occasion d’un véritable pillage, au profit moins de l'Etat que des ministres ou de leurs agents (2); abolition des derniers tribunaux ecclésiastiques. Une mesure plus hardie, mais dont l'urgence était admise par tous les hommes éclairés, fut la limitation du nombre des prêtres à cinq par mille âmes (3); il faudrait désormais, pour être ordonné, avoir été coadjuteur d’une paroisse ; les fils uniques étaient exclus ; nul ne serait admis dans un séminaire avant dix-huit ans. Par contre, on fixait le revenu annuel des curés et vicaires à un minimum de 120 et 60 ducats (4).

Une autre grave réforme fut étudiée : la réduction des diocèses. D’étendue extrêmement inégale, ils présentaient de plus un enchevêtrement singulier, compliqué encore par l’empiétement d’évêchés romains (5). Plusieurs, notamment sur la côte, étaient réduits à une ville et ses environs. Joseph aurait voulu un concordat comme celui de France (6) : prétention exorbitante que

(1) On a vu la place qui est faite au clergé dans l’enseignement ; à l’Académie sur 20 membres de l’Académie d’histoire nommés par le roi, 11 sont des ecclésiastiques.

(2) Remplacé par une taxe régulière de 2 pour 100 sur le revenu annuel des diocèses.

(3) Décret, 30 novembre 1806. L’ordination avait été préalablement suspendue (23 août).

(4) Décret, 16 mars 1808 (annoncé dans la loi du 13 février 1807).

(5) Rapport cité plus haut de Cavaignac (les évêchés étaient administrés, durant les vacances, par le Monte Frumentario, alors rattaché aux domaines). Plusieurs villes des Abruzzes étaient paroisses pontificales ; de Bénévent dépendaient plusieurs centaines de paroisses napolitaines, ete. Il avait été souvent question, sous Ferdinand, d’une réduction des diocèses (bruit encore enregistré par les Nouvelles ecclésiastiques du 15 mars 1803).

(6) A Napoléon, 22 mars 1806. Mémoires, t. II.

l'attitude du Saint-Siège faisait bientôt évanouir. Le nombre des vacances s’accrut rapidement (1), sans que le gouvernement, qui ne pouvait plus songer à faire agréer des nominations, osât du moins en profiter pour diminuer le nombre des sièges. Il se borna, soit pour exprimer son mécontentement, soit pour s’attacher les évêques, à poursuivre le combat, vigoureusement mené sous son prédécesseur, contre les progrès de la chancellerie romaine (2).

Le clergé régulier et la fermeture des couvents. — Le clergé régulier eut beaucoup moins à se louer des procédés du gouvernement. Par son hostilité peu dissimulée, il prêtait le flanc aux attaques des réformateurs. Mais les sorties de Rœderer, Miot, Girardin contre les couvents, qu’ils rendent responsables de la paresse et de la barbarie populaires (3), ne pallient en aucune façon le caractère ouvertement fiscal des mesures contre les congrégations : 3 juillet 1806, expulsion des jésuites (4) (dès le début, l’empereur l’ordonnait) ; —14 août,expulsion des moines étrangers, réunion des monastères ne contenant pas douze profès aux maisons de l’ordre les plus proches ; les novices étaient invités à rentrer dans le siècle; — 13 février 1807, suppression d’un coup de tous les couvents bénédictins ou d’ordres dérivés : la discussion fut vive au conseil des ministres, où le ministre du Culte et ses collègues napolitains auraient voulu seulement une réduction par fusion, en laissant aux couvents, qui ne donneraient pas lieu à des plaintes, la faculté de faire des novices, où Miot, au contraire, appuyé de Rœderer, réclamait une décision radicale qui, en procurant de plus larges ressources, attestait un pouvoir fort et donnait « à une opération de finances la couleur d’une mesure d’Etat (5) ». Le préambule de

(1) En 1810, 73 sièges vacants.

(2) Règlement des rapports entre le royaume et le Saint-Siège, proposé au roi par une commission spéciale (Gallo, Pignatelli, archevêque Capecelatro, prince de Serignano), 29 juillet 1807. A. N., AF 1v, 1714 B (interdit le recours à Rome dans soixante et un cas, qui seront rendus aux ordinaires).

(3) Ainsi faisaient déjà les voyageurs du dix-huitième siècle (Dupaty, Duclos, etc.)

(4) Ils étaient rentrés à Naples en août 1804, et leur retour avait causé une grande satisfaction. Le roi leur fit rendre tous leurs biens non encore aliénés et soumit à une simple autorisation leurs nouvelles acquisitions foncières (v. Journal des Débats des 17 et 23 fructidor an XII). Diario, t. Il, p. 168.

(5) Mior, Mémoires, t. II, p. 316 et suiv., et Journal. La commission qui prépara le projet définitif comprit Cassano, Miot et Ricciardi. C’est au Conseil d'Etat que, malgré Miot, on obtint que les ordres mendiants, conservés, participeraient à l’enseignement public,

la loi rendait hommage aux services rendus par ces ordres | «aux époques de barbarie » et y opposait les nécessités différentes du temps présent (1) : le ton parut à tous, à commencer par l’empereur, du plus mauvais goût. Il était par trop singulier de supprimer les congrégations les plus instruites et les plus inoffensives, tandis qu’on épargnait les mineurs, presque partout hostiles et que même on leur confiait pour une bonne part l’enseignement (2). Les décrets des 12 janvier et 20 mai 1808 frappèrent enfin tous les couvents de femmes de Naples, à commencer par les plus riches.

Ces mesures arbitraires furent accompagnées de tempéraments fort appréciables, où l’on retrouvait l'esprit conciliateur du roi (3). Des pensions viagères furent assurées aux religieux rendus au siècle, une indemnité aux couvents obligés de recevoir des moines de couvents réunis (4). Les trois grandes abbayes bénédictines du Mont-Cassin, de La Cava dei Tirreni, de Montevergine, conservêrent leurs archives et bibliothèques, sous la garde de cent moines sécularisés et de « directeurs » pris parmi eux et payés par PEtat ; cent autres moines devaient être établis, en trois passages redoutés des montagnes, dans des hospices qui seraient analogues à celui du Saint-Bernard. Enfin les religieux expropriés furent autorisés à participer au ministère paroissial dans leur pays natal, à enseigner dans les écoles et les nouveaux collèges. La plupart des biens mobiliers et une grande partie des locaux se trouvèrent affectés à des établissements de bienfaisance ou d’instruction, les objets du culte à des paroisses pauvres. Sans aller jusqu’à prétendre avec Roœderer que les moines fussent satisfaits de

(1) Et la presse renchérissait : le Corriere du 21 février 1807 insistait sur les -compensations accordées aux moines : « L’ancien gouvernement aussi avait -aboli des monastères, mais il n’avait jamais pensé à accroître le lustre de ceux qui restaient, ni à les rendre plus utiles, ni il ne s’était préoccupé de la subsistance des religieux, ni il n’avait fait servir la réforme aux besoins de l'Etat et de l’ins- ‘truction publique. » Le Monitore du 20 célébrait les services rendus autrefois par les moines et en attendait d’autres dans les nouveaux emplois offerts à leur activité.

(2) Sauf, bien entendu, les couvents supprimés par réunion. La mesure prise était si purement fiscale que c’était juste le contraire (supprimer les mendiants et seulement les couvents d’autre ordre ayant démérité) que Joseph avait annoncé vouloir faire (à Napoléon, 30 juillet 1806. Mémoires,t. IT).

(3) Miot et Rœderer trouvaient qu’il était beaucoup trop large.

(4) Pension annuelle de 120 ducats ; indemnité de 6 ducats par mois par religieux.

recevoir leur liberté avec une pension, on doit tenir compte au gouvernement « philosophe » des compensations et des débouchés qu’il leur offrit, des formes généralement correctes mises à l'opération (1).

Le peuple. — Le peuple avait bien besoin de l’action protectrice et éducatrice du pouvoir. Mais, outre que le temps et l’argent manquaient, l’intéressé répugnait, on l’a vu, à se laisser faire. Rappelons les efforts pour fournir du travail à une partie des Napolitains et leur imposer quelque régularité, pour suseiter dans tout le royaume l'esprit militaire et le goût de la marine, les appels convaineus à la gloire des aïeux et à l'honneur national. Attaché à ses coutumes, rebelle à des réformes dont il ne voyait que le mauvais côté, hostile par instinct à l’étranger, « le peuple, suivant l’expression d’un Sicilien libéral, resta ce que Ferdinand Pavait fait (2) ».

Efjorts pour rapprocher Français et Napolitains. — Le rapprochement entre Français et Napolitains était dans les idées de l’empereur, qui jugeait nécessaire à la solidité du nouveau rot l'établissement d’une centaine de généraux, de colonels et autres, et des officiers attachés à votre maison, possesseurs de gros fiefs dans les royaumes de Naples et de Sicile », et qui se marieraient dans le pays (3). Des six duchés qu’il s’était réservé d'établir dans le royaume, il parlait déjà de donner l’un à Masséna, un autre à Jourdan, et songeait pour un bon « fief » à Reynier, au cas où il réussirait dans l’expédition de Sicile (4). Les duchés ne furent pourvus que plus tard (5); plus tard aussi Joseph créa de nouveaux nobles (6). En attendant, il use de son autorité pour que, dans les divers services, les Français vivent en bon accord avec les Napolitains, leur témoignent de la bienveillance, ce que l’on sut être un titre à ses bonnes grâces. Qui plus est, il favorise

(1) Les journaux insistent soigneusement sur ces égards ;le Français Thierry, qui a été chargé de la fusion de couvents, est loué de s’en être acquitté « en homme plein d'honneur et d'humanité ». (Enquête Le Blanc de Pommard, avril 1807. Arch. Rœderer, vol. 19, fo 1435.)

(2) PALMIERI, Mémoires, p. 45.

(3) Napoléon à Joseph, 8 et 31 mars, 11 avril 1806 ; à Talleyrand, 3 mars 1806 (Corr., t. XII, n° 9944, 10044, 10086, 9918).

(4) Napoléon à Joseph, 5 juin 1806. Zbid., n° 10314.

(5) Et, sauf Macdonald, pas un titulaire qui fût allé dans le royaume.

(6) Miot, comte de Melito ; Salligny, due de San Germano; Ferri-Pisani, comte de Sant'Anastasio.

les mariages entre les deux sociétés. Rœderer, parlant de l’affection de son fils pour une Française (1) : «Je crains, disait-il, que cela ne déplaise au roi, qui veut qu’on se marie à Naples. » Angélique Jourdan devenait princesse de Luperano, Caroline Saliceti duchesse de Lavello, plus tard princesse de Torella. Joseph espérait que l’exemple serait suivi et, de son côté, songeait à établir le jeune Tascher et les six enfants du frère de sa femme (2)! Par ces unions, par l’abolition d’une loi de 1801 limitant la dot à 15 000 ducats, par la faculté que le roi gardait, lorsque le Code civil exercerait son action dissolvante sur la propriété foncière, d'autoriser de nouveaux majorats, on espérait que l’aristocratie (ancienne et nouvelle) serait fortement rattachée à la dynastie (3).

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Un moyen puissant de rapprochement était la cour. Il y avait eu une intention politique dans l’éclat que Ini donnèrent les Bourbons ; la cour de Joseph Bonaparte visa à exercer en outre une influence sociale :

« Actuellement que vous êtes plus tranquille, écrivait de Posen Napoléon, j'imagine que vous voyez société et que vous animez le pays. Cela est nécessaire pour la ville et pour vous (4). » Ce fut chez l’empereur un moyen de gouvernement, et sans doute une preuve de sens psychologique, que de recevoir beaucoup : les Bonaparte ont tous suivi l'exemple avec une largesse et un goût

(1) La fille de César Berthier. Rœderer à sa femme, 17 janvier 1808, dans ses Œuvres, t. IV.

(2) Joseph à Napoléon, 5 décembre 1806 et 19 février 1808. Mémoires, {. III et IV. Parmi les mariages mixtes, qui eurent lieu vers le temps de Joseph, citons ceux d'enfants de Dareste, directeur de la fabrique de tabac, du comte Alexandre de la Ville-sur-YIlon, chef de bataillon au La Tour d'Auvergne, du capitaine de Montigny-Turpin.

(3) Murat, lui, songea à une véritable réforme de la noblesse : supprimer les titres usurpés ou non soutenus par une fortune suffisante ; l'hérédité ne serait permise que moyennant constitution d’un majoratet, pour cela, il fallait l’autorisation du roi. Ainsi l’ancienne noblesse « cesse avec la génération présente, si elle n’est reconstituée par Votre Majesté ». (Rapport de Mosbourg, 30 novembre 1810. À. N., AF1v, 1714 A.)

(4) Napoléon à Joseph, 5 décembre 1806. Corr., t. XIV, n° 11391.

remarquables. Les cours napoléoniennes ont partout fait grande impression et produit de bons effets. Pouvait-on s’en passer à Naples, la ville des plaisirs, du luxe extérieur, des fêtes pittoresques (1)? Par politique, les Bourbons avaient attiré les barons; pouvait-on faire moins que de les retenir, alors surtout qu’on leur donnait par ailleurs de graves sujets de mécontentement? Enfin, puisque c'était par les hautes classes seules que l’on pouvait espérer agir sur la nation, c’était par la fréquentation qu’on pouvait les imprégner elles-mêmes de l'esprit nouveau.

Ces raisons atténuent la violence du contraste, sévèrement relevé, entre les scènes barbares de Calabre, l’état de guerre, la gêne financière et cette vie de cour, ce que des bourboniens ou, plus tard, des patriotes mêmes ont appelé « le luxe et l’orgueil insultant de Joseph et de ses courtisans (2) ». La cour des Bourbons de Naples avait frappé les étrangers par sa splendeur : il n’en fallait pas juger par ce qu’elle était devenue après la crise républicaine (3). La prodigalité de la reine et les chasses du roi aidant, elle était hors de proportion avec les ressources du pays. Sous Joseph, le crédit assigné officiellement à la maison royale par Ferdinand, et qui ne pouvait évidemment lui suffire, fut conservé (4), mais non les dépenses « extraordinaires » : le nouveau roi renonça formellement aux frais de voyage, supprima plusieurs

(1) La lésinerie, sous ce rapport, des vice-rois autrichiens avait fait un effet déplorable. ScHiPpA, Carlo di Borbone, p. 19.

(2) PEPE, Mémoires, t.Ie7, p. 309. LÉo, Histoire d'Italie, t. III, p. 462. Pignatelli- Strongoli, après avoir fréquenté cette cour, en blâme la « profusion », cependant que Cacciatore dit que Joseph dépensait fort peu et emporta tout l’argent de sa iste civile.

(3) « Il n’y a jamais de fêtes, écrivait Alquier en 1804, jamais de cercle à la cour, et les valets du palais ne sont ni vêtus, ni payés. » AURIOL, t. Ier, p. 606.

(4) Un million deux cent vingt-trois mille ducats sous Ferdinand (pour les dépenses réelles, v. l’estimation de GORANI, Mémoires, t. Ir, p. 418); 100 000 ducats par mois sous Joseph, en partie (la moitié, dit-il, Bourrienne et ses erreurs, t. Ier, p. 363) en cédules négociables en biens nationaux. Le budget de [a maison royale pour 1807 porte : premier aumônier : 52248 ducats; premier chambellan : 43 863; grand veneur : 30 000; grand écuyer : 180 456; grand maître des cérémonies : 7 300; ministère de la Maison : 602 048; cassette : 120 000. Total : 1 035 915 (A. N., AF 1v, 1714 B). Un compte de Thibaud, trésorier de la maison du roi (zbid., 1714 c), indiquant, pour la période fin mars-octobre 1806, une dépense de 47 195 ducats, semble représenter des sommes fournies par Joseph luimême : la « bouche » n’y est portée que jusqu’à mai, où la liste civile pourvut au service (rapprocher un mot du roi, à ce sujet, en février 1806, Diario Napol., t. IT, p. 222). Ainsi Naples n’aurait rien à reprocher à cet habit qu’il commanda pour lui faire honneur, et dont la broderie est portée pour 300 ducats.

LA COUR; LA REINE | pa 515

des chasses royales, d’autant plus coûteuses qu’une grande partie des terrains étaient loués ; le ministère de la Maison royale disparut en 1807. Les dix mille ducats mensuellement attribués à la cassette pour « dépenses imprévues » ne partirent que du {+ janvier de cette année. D’autre part, Joseph tirait sur James, son intendant de Paris, des traites au paiement desquelles l’empereur dut contribuer. Si l’on songe que l’ancienne cour avait minutieusement déménagé les palais royaux, emportant jusqu’à des fenêtres, des cheminées et du bois de chauffage, que certains étaient encore sous le coup des pillages de 99, il faut bien croire que Joseph, pour les remettre en état, fit appel à ses revenus personnels. Ajoutons que de ce budget dépendaient un certain nombre de pensions annexées à divers services du ministère et nous y voyons figurer des crédits alloués au musée, aux fabriques royales, bibliothèques, fouilles, à la promenade de Chiaia, au service géographique. La cour devait refléter, avec une particulière netteté, la physionomie d’un souverain sociable, aimable, et que ses goûts personnels attiraient vers les salons bien plus que vers les tracas du pouvoir. Sa vraie place était au milieu de ce cercle d'amis, qui semblait une « société de château (1) ». De ces intimes, plusieurs se retrouvent à Naples, bien qu’ils s’y plaisent d'ordinaire fort peu le roi les réunit fréquemment le soir, en petit comité, autour de la table de whist ou pour écouter des lectures littéraires; Monti y déclame ses Pythagoriciens ou des vers d’autres poètes, et la reine, dans les dernières réunions, lit elle-même des romans du jour (2). Quelques-uns de ces amis sont pourvus de hautes charges de cour; la plus élevée, celle de grand maréchal du palais, fut donnée à Mathieu Dumas, quand il quitta le ministère (3). Avec eux, des alliés : Salligny et Maurice Mathieu, les deux capitaines des gardes, ont épousé des nièces de Julie Bonaparte et c’est un frère du second, Bernard de Saint-Affrique, qui est intendant de la Garde. Les aides de camp, — l’empereur l’a recommandé, — sont tous Français (4).

(1) F. Masson, Napoléon et sa famille, t. II, p. 442 et suiv.

(2) GIRARDIN, Mémoires, t. Il, p. 59.

(3) On a vu ces amis, chap. vi : Girardin est premier écuyer, Antoine Rœderer chambellan et sa mère (qui ne vint pas) dame d’honneur, son frère aîné aide de camp. Mathieu Dumas avait été chambellan du prince Joseph. Un Français encore, Thibaud, devient trésorier général de la maison royale.

(4) Colonels Guye, Marie, Franceschi-Delonne, chefs d’escadrons Strolz, Rœde-

Le cardinal Giuseppe Firrao, des princes de Luezzi, est grand aumônier.

Cependant, en grande majorité, le personnel de cour est napolrtain. Le grand maître des cérémonies est le prince de San Teodoro, qui, négociateur malheureux, à, comme Gallo, prudemment passé à l’autre camp. Le duc de Cassano-Serra de ministre devient grand veneur, le prince de Stigliano grand chambellan, alors que Jaucourt, quand il était là, n’était que premier chambellan : précaution sans doute pour ménager l’orgueil napolitain ; de même fut refusé à Girardin le titre de grand écuyer. Le prince de Gerace est premier chambellan du roi, le prince d’Angri premier chambellan de la reine. Luigi Macedonio a l’intendance générale du Domaine. Au-dessous de ces hauts emplois, et en dehors de la Garde, où presque tous les officiers sont Français, ainsi que les écuyers (1), le plus souvent en campagne malgré ce titre honorifique, et que les adjudants du Palais (2) et le maréchal des logis (3), tous les chambellans sauf un, les deux maïtres des cérémonies, les deux préfets du palais, sont Napolitains. Si Joseph garde son chirurgien français, Paroisse, il nomme premier médecin de la reine lillustre Cotugno. Plus illustre encore, le maître de chapelle, Paisiello. La dame d’honneur de la reine fut la duchesse de Cassano (Carafa); parmi ses dames du palais, princesse de Doria et marœuise de Gallo. — L'élément français conquiert un emploi et de premier ordre : la cuisine, dont Joseph, personnellement très sobre, connaissait le pouvoir sur Popinion. Là règne sans conteste Méot, l'illustre traiteur parisien, génie auquel un de ses plus fervents admirateurs regrettait qu’il manquât seulement un Homère pour le chanter (ne regardant apparemment point l’abbé Delille comme tel) (4) : c'était encore une forme d’influence française (5).

rer, Clermont-Tonnerre, Tascher de la Pagerie, sous-lieutenant Marius Clary.

(1) Colonels (bientôt généraux) Cavaignac et Lafon-Blaniac (qui passera premier écuyer de la reine), déjà attachés au prince, général Merlin, colonels Cattaneo, Bigarré, Franceschi.

(2) Capitaines Rapatel et Mugnoz.

(3) Colonel Expert.

(4) De ce maître de la cuisine française, GIRARDIN (Mémoires, t. II, p. 61) et F. Masson (Napoléon et sa famille, t. IV, p. 61) tracent de charmants portraits ; le général Thiébault (Mémoires, t. IV, p. 345) reçut, en Espagne, la visite de ce personnage, dont le costume était extravagant de luxe. Cf. E. BrRé, Mémoires et souvenirs, t. I, p. 161.

(5) On connaît l’anecdote de Courier sur Méot, sollicitant pour tous les

Le grand nombre d'emplois, dont les plus élevés sèuls étaient rétribués, s’expliquait suffisamment par le désir de rallier le plus de familles possible. Et il ne semble pas qu'aucun grand nom fasse défaut. De ceux qui hésitèrent, plusieurs entrèrent dans la maison de la reine, pensant peut-être, comme certains congénères de France, qu’ils serviraient la femme, non la souveraine. Cet enveloppement de la personne royale pouvait avoir ses dangers : l’exclusivisme napolitain, encouragé par les procédés du marquis de Gallo, par qui passent les demandes d’audience et que les Français accusent de leur être hostile, se fait déjà sentir sous Joseph : le colonel Bigarré remarque l’air glacial des courtisans tant que le roi ne lui a pas témoigné hautement sa bienveillance, l'ambassadeur de France attend impatiemment qu’on le reçoive. Sur ce terrain, l’arrogance des nobles pouvait s’exercer impunément envers les maîtres du pays, se donner la satisfaction de leur faire faire antichambre : les armes cédaient au protocole!

Joseph, nous Pavons dit, a résisté beaucoup mieux que Murat à cette pression; il penche plus volontiers, comme il faisait en France, vers la haute bourgeoisie éclairée. Ceux des nobles qu’il distingue davantage sont des libéraux ayant fait leurs preuves en 1799 : les Cassano notamment, dont notre ambassadeur dénonce la puissance tyrannique à la cour, avaient eu plusieurs victimes dans la réaction.

Comme tous les Bonaparte, le châtelain de Mortefontaine, dont Napoléon trouvait l'installation trop peu princière, avait, quand il convenait, le « sens de la principauté (1) »; il s’était plié avec une facilité singulière à la représentation royale : il y montra une dignité d’allures, une entente du cadre, un tact dans les rapports, qui ne sentaient nullement le parvenu. Les témoins les plus sévères s'accordent à reconnaitre l’affabilité de ses manières et de son langage. Beau, de stature élégante, s’exprimant avec grâce en italien comme en français, ayant aussi bon air à cheval, en uniforme, que dans un salon, ce roi improvisé ne montrait nulle gêne dese trouver à Naples.

Ce n’est pas encore l’organisation complexe qui fera dire au

siens : « Sire, c’est ma dynastie. » Son papier officiel porte en tête : « Contrôleur de la bouche de Sa Majesté. »

(1) Suivant l’expression de F. Masson.

représentant d’une cour réputée comme stricte : « L’étiquette est ici d’une grande sévérité et elle abonde en distinctions très futiles (1). » Joseph se vante d’avoir largement ouvert son palais (2) : de fait, les fonctionnaires des premiers degrés, les officiers supérieurs, les académiciens, sont admis à la plupart des réceptions. Bien qu’on eût conservé le protocole bourbonien, une simplicité relative, conforme aux habitudes du roi et aux tendances de l'opinion libérale, s’introduisit : suppression de l’usage humiliant du baise-main, auquel les femmes mêmes étaient astreintes ; à la première réception où des dames furent invitées, le roi fit asseoir tout le monde; c2 n’est que tout à la fin que Joseph, sous prétexte de compléter sa maison, encombra d’avance les antichambres de son successeur de gens que Murat dira ne point connaître, n'avoir jamais vus (3). Alors seulement, il discuta l’étiquette à adopter pour les « cercles du dimanche », qui se tenaient, chaque semaine sauf exception, après la messe, dans les grands appartements (4) : les catégories de fonctionnaires civils et militaires, auxquelles le roi « accordait l’honneur de lui faire la cour, » avaient été déterminées ; l’uniforme, si elles en comportaient un, était de rigueur (5). Le « décret sur le cérémonial » a été cité plus haut pour le respect dont il entourait l'Eglise; le roi n’y perdait rien : venait-il dans une ville, le corps municipal sortait au-devant de lui pour lui présenter les clefs, les cloches sonnaient, troupes et gardes civiques faisaient la haïe, le clergé attendait sur le seuil des. églises. (6). D’autres questions de protocole avaient préoccupé très tôt le nouveau roi : armoiries du royaume, livrée (7), cocarde, etc., mais il n’y a pas encore un système arrêté et tyrannique : la cour est plus simple, plus libre que sous Murat, moins

(1) Huë de Grosbois à Champagny, 20 septembre 1809. À. E., Naples, 133.

(2) Bourrienne et ses erreurs, t. Ier, p. 364.

(3) GrBARDIN (Mémoires, t. II, p. 59-60) raconte qu’il fut, vers la même épo-que, chargé de proposer un plan de création de pages.

(4) Le premier (13 juillet 1806) est raconté dans une lettre de Naples (A. N., AF 1v, 1685) : « Le souverain se montra aimable à son ordinaire, s’entretenant indistinctement avec tous. »

(5) Règlement, 8 septembre 1806. Quelques décrets organiques fixent des uniformes civils, à commencer par celui des ministres.

(6) Décret, 25 juin 1807, 84 pages du Boll. delle Leggi, t. Ie. Des rangs et des préséances, t. IT. Des honneurs militaires et civils, t. II. Honneurs funèbres militaires.

(7) Celle de l’empereur, c’est-à-dire verte, avec galon différent.

rigide, dirons-nous moins ennuyeuse, que celle de l’empereur.

La reine n’apparut que pour trois mois (4) : encore le roi s’en alla-t-il six semaines avant elle. Quelle part de comédie v eut-il dans les négociations entre l’empereur, Joseph et elle, avant de la décider à venir, et quelle intention politique dans cette arrivée presque au dernier moment? A côté des mobiles complexes qu’on a spirituellement analysés (2), l’insuffisante stabilité du trône, Pinsécurité des routes pourraient sembler des motifs suffisants pour le retard. Le désir de rassurer l’opinion à la veille d’un changement de pouvoirs, qui fut réellement très critique, parut la vraie raison du voyage. De fait, reine, Julie Clary ne le paraissait guère et l’on pouvait appréhender une fâcheuse impression sur cette aristocratie hautaine et ce peuple moqueur : à peine l’excellente femme se fut-elle montrée, avec sa simplicité d’allures alliée à une grande finesse d’esprit, sa douceur, son instinct obligeant et charitable, sa piété aussi, que l’opinion fut conquise. Le mépris vulgaire dont la reine déchue gratifiait sa rivale, parce qu’elle était fille d’un ancien consul de Naples, ne trouva point d’écho. Des familles restées tièdes briguèrent des emplois dans sa maison, comme en France on en vit se rallier par l’intermédiaire de la femme du Premier Consul. Avant et après le départ de son mari, la reine se montra beaucoup, au théâtre, au musée, aux écoles et aux hôpitaux. Un témoin peu partial dit qu’elle fut « vivement et généralement regrettée », que, peu avant son départ, sa voiture fut, à Santa Lucia, entourée avec un enthousiasme tel qu’on crut un instant à une émeute (3).

(1) Arrivée à Naples, 3 avril 1808 ; départ, 8 juillet.

(2) F. Masson, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 81 et suiv. La médiocre santé de la reine n’est en tout cas pas douteuse : au 1% janvier 1806, avant qu'il ne fût question de partir, Joseph l’excusait, sur une attaque qu’elle venait d’avoir, de ne pas écrire elle-même à l’empereur. En 1810, Rœderer, de Plombières, annonce à sa femme que la reine Julie a eu un « évanouissement d’une heure et plus » (Œuvres, t. IV, p. 31). La comédie, d’autre part, dut être pour une part jouée par la reine, peu soucieuse à l’ordinaire (de même que sa sœur Désirée Bernadotte) de vivre avec son mari.

(3) DEDEM DE GELDER, Mémoires, p. 129. Miot, Journal. L’ambassadeur note également l’affluence et les regrets lors de son départ (9 juillet 1808. A. E,, Naples, 132, fo 142). De sa modestie, tact, bonté, agrémentés de « petites moqueries piquantes et gaies », Rœderer fait un éloge très expressif (àsa femme, 14 juin 1810. Œuvres, t. IV), et l’on sait que Julie a trouvé beaucoup de bienveillance chez un historien sévère pour les entours de l’empereur (F. MASSON, ouvr. cité, Pile, p291)

Des raisons alléguées pour expliquer le médiocre empressement du roi à faire venir sa femme, la présence de favorites ne nous paraît pas la plus sérieuse. Jamais Joseph n’avait subi de contrainte sous ce rapport et l’exemple de ses prédécesseurs prouvait suffisamment que Naples n’était pas un séjour moins favorable que Paris à l’indépendance des époux. Nul doute que Joseph n’y ait déployé, sinon « toute la galanterie d'Henri IV (1) », suivant l’expression de son aide de camp Bigarré, très compétent dans le genre, du moins une partie. Toutefois, dans cette cité de la médisance, aucun nom n’a été prononcé : c’est Murat qui parla de la duchesse d’Atri, parce que Joseph, en partant, lui avait fait un don de 500 000 ducats (2). Les plus hostiles ont inventé l’histoire des « dames chasseresses » (3), qui prouverait seulement qu’il n’était pas dans l’usage napolitain que les femmes prissent part activement aux chasses royales. La vie privée du roi ne paraît pas avoir nui à son gouvernement (4); elle ne fit point scandale.

Au point de vue de la tenue, comme à bien d’autres, il faudrait être prévenu pour ne pas reconnaître que le nouveau régime était supérieur à l’ancien, de toute la différence qui séparait, en prestige personnel, le nouveau roi du précédent, lourd, épais, ignorant. Le costume même gagne à passer de l’accoutrement un peu ridicule, dont un contemporain trace la spirituelle caricature, — habit à basques immenses et à poches profondes, qui engloutissent un monde d’objets ; breloques énormes, grande perruque à toupet, queue et ailes de pigeon, exagération des modes de l’ancienne France (5), — aux uniformes militaires ou civils (agrémentés au besoin par la fantaisie), aux coiffures à la romaine, naguère indice suspect, à présent seules en usage, sauf chez les valets de pied et

(1) BIGARRÉ, Mémoires, p. 214.

(2) Au comptant, selon lui. Ce sont apparemment les 476 000 en terres, signalés p. 551. C’est alors seulement que le bruit en parvient à l’ambassadeur français (La Feuillade à Champagny, 11 janvier 1809. A. E., Naples, 133) et au ministre de Hollande (DEDEM DE GELDER, Mémoires, p. 130). Napoléon dira à Rœderer (11 février 1809. Œuvres de RŒDERER, t. III, p. 544) que le roi lui avait luimême appris à Venise « qu’il vivait (?) avec Mme …, qu’il en avait deux enfants ». Stendhal, sous la Restauration, aurait entendu nommer « Mme Miller » et raconter, en renchérissant sur les auteurs cités plus bas, l’histoire des chasseresses (Journal d'Italie, P. par P. ARBELET, Paris, 14941, p. 244-245.).

(3) Pere, Mémoires, t. Ir, p. 256; Memorie segrete, p. 176.

(4) Comme dira Napoléon dans son irritation contre le roi d'Espagne, qui

passe son temps « avec les femmes, à jouer » (RŒDERER, Œuvres, t. III, p. 581). (5) PALMIERI, Mémoires, p. 99 et suiv.

LA COUR; LA REINE ‘ b21

chez les rétrogrades, qu’elles exposent à être houspillés par les patrouilles.

Même pour la simple politesse, les Napolitains pouvaient apprendre quelque chose des élèves de la cour napoléonienne. Parlant d’une fête offerte par la ville au San Carlo, le chargé d’affaires de l’empereur accuse les invités napolitains de s'être, aussitôt le roi parti, abandonnés «aux penchants peu délicats des naturels du pays (1) » On leur reproche surtout de n’aimer pas à recevoir (2). Du moins leur donne-t-on l’exemple.

Après le « cercle » du dimanche, qui durait généralement de midi à deux heures et était suivi d’audiences privées, il y avait d'ordinaire « parade », à Chiaia ; ce n’est pas l’éclat des revues de Murat, l’armée nationale s’affirmant à la face de Naples : de Napolitains, il n’y a que quelques détachements du régiment de la cité, exceptionnellement un corps de nouvelle formation. Ce sont les vieilles troupes françaises qui rappellent leur présence, ou les conscrits dont on souligne ainsi l’arrivée ; des exercices à feu terminent généralement la revue, le roi passe dans les rangs ou commande lui-même la manœuvre; il reçoit ensuite tous les officiers de la garnison, très souvent retient les principaux à diner. Les repas de gala paraissent espacés, mais très souvent, le soir, outre ses intimes, le roi a des invités, hommes et femmes (3). Fréquemment aussi, il y a « grand appartement », avec musique dirigée par Paisiello, ballet ou représentation du « petit théâtre de cour » (généralement des classiques français), dans les grandes’ occasions, gala au San Carlo. Ù

Les Bourbons de Naples étaient peut-être les souverains d’Europe les plus somptueusement logés. De leurs résidences magnifiques, celle qu’'habita le plus souvent Joseph fut le Palais-Royal de Naples, celle qu’il préférait était Capodimonte, mieux protégée contre une agression maritime ou une émeute et plus pittoresque. C’est pour en faciliter l’accès que fut construite la Strada Napoleone, des terrains avoisinants furent achetés, des travaux

(1) Huë de Grosbois à Champagny, 1% novembre 1809. A. E., Naples, 133. Il est piquant de rapprocher une réflexion analogue du ministre de Savoie au temps des vice-rois autrichiens.

(2) C’est le cri unanime chez les Français : Rœderer, La Feuillade ou Petit-

Radel. (3) La « bouche » était inscrite pour 8 000 ducats par mois.

entrepris, la galerie de tableaux transférée au musée (1). En attendant, le palais des anciens vice-rois logeait la cour et les hôtes du roi. La restauration, qui suivit l’incendie de 1837, a transformé l’intérieur (2) : il y avait déjà lescalier monumental, mais peu orné, gardé par les statues de l’Ebre et du Tage; au premier, la galerie, sur laquelle ouvraient la Chapelle et le salon d’Hercule, qui, par la salle du Conseil menait à la salle du Trône, tendue de velours cramoisi; les appartements privés étaient décorés à l’antique (3). Malgré la terrasse agrémentée de parterres et la proximité de la mer, l'édifice en lave sombre pouvait paraître triste. Quelques travaux furent faits à Caserte, qu’on vida aussi d’une partie des œuvres d’art, mais l’éloignement risquait de nuire au gouvernement et d’inquiéter l’opinion, disposée à croire que le roi se tenait à dessein sur la route de France : l'immense et symé-= trique demeure, que Joseph avait jugée « au-dessus des moyens d’un roi de Naples (4) », passait d’ailleurs pour ennuyeuse (5). On semble avoir négligé Portici, auquel Murat s’attachera, l’ornant avec ce luxe élégant qui suggéra, dit-on, à Ferdinand cette réflexion qu’il aurait dû encore ajourner son retour (6). Les données manquent pour préciser la part de Joseph à l'aménagement de ces divers palais (7) : nul doute qu’elle n’ait été grande, puisque de son prédécesseur il n’avait eu que quelques « gros meubles », ramenés par la tempête, et qu’il laissa au moins deux maisons en parfait état, où même de nouveaux tableaux remplaçaient ceux qu’on avait enlevés.

(1) Arditi, directeur du musée, à Miot, 11 décembre 1807 : fournira douze colonnes d’albâtre demandées pour Capodimonte (A. Naples, Interno, 52, n° 2), peut-être celles qui sont au théâtre. Sur l’aspect du château, alors, cf. NAPOLI- SIGNORELLI, Vicende, t. VI, p. 295, et Petir-RADEr, Voyage, t. III, p. 36; sur la préférence que montre pour lui Joseph, Dec PEZzzo, Capodimonte (Napoli Nobil., {XI p.490).

(2) V. Napoli e le sue vicinanze (Naples 1845), t. Ier, p. 461-473.

(3) Perir-RADEL, t. II, p. 29-34 (sous Murat).

(4) À Napoléon, 14 février 1806. Mémoures, t. II.

(5) C’est l’avis de Pertir-RADEL, ibid, p. 262 et suiv., et d'A. DUVAL (note aux Mémoires d'Orloff).

(6) Sous Joseph, le musée d'Herculanum et Pompeï était encore à Portici: la Favorite, « petite maison de plaisance » (Perir-RADEL, t. III, p. 176), fut attribuée à Masséna durant son séjour. Les autres domaines du roi sont énumérés. dans le décret du 31 juillet 1806.

(7) Cf. F. MAssoN, ouvr. cüté, t. IV, p. 63.

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