LES FÊTES ET LA VIE DE SOCIÉTÉ
Les fêtes paraissaient une nécessité à Naples: Malgré la rigueur des temps, il y en eut plus que jamais peut-être, puisqu'on ne laissa passer aucune victoire napoléonienne sans Te Deum et salves d'artillerie, ni la fête patronale du roi, de la reine, de l’empereur, sans 1]luminations, « machines à l’antique », statues improvisées des souverains ou figures mythologiques. fl ne s’agissait pas seulement, comme en France, de réchauffer un enthousiasme qui tendait à se refroidir, mais d’en susciter un. L’effet manquait parfois, comme lorsque devant Naples, pavoisée pour l’entrée du roi, l’escadre de Smith parut dans la rade désarmée, ou que la croisière de Capri venait, la veille des anniversaires napoléoniens, tirer le canon pour ceux des Bourbons ! Mais le zèle officiel ne se lassait pas. Après l’enthousiasme réel produit par le voyage de Calabre, ce fut l’entrée à Naples (1), où Joseph parut sous le pallium des rois normands : et ce n’était pas une cérémonie banale qui réunissait, parmi les organisateurs, l’archéologue Daniele, l'architecte Maresca, le maestro Paisiello, et offrait aux yeux des Napolitains le vainqueur de Fleurus, le héros d’Helvétie, toute une élite, militaire et civile, à qui la Révolution avait valu une universelle renommée. Peu de jours après, le « peuple du Mercato » (disons la municipalité) donnait au roi une fête de nuit sur la place fameuse des lazzaront; le 1* juin c’était la noblesse qui offrait un grand bal au San Carlo. Pour l’arrivée de la reine, la ville célébra une fête aux Fosse del Grano, dans un local aménagé tout exprès. La prestation du serment, les victoires napolitaines furent loccasion d’autres réjouissances.
Quelques-unes se distinguaient par une originalité locale, de jolis usages, comme l’offrande de fleurs, de fruits et d'oiseaux, faite par la ville au souverain la veille de Noël, ou la célébration de mariages populaires, dont le roi ou la municipalité faisaient les frais : les jeunes filles dotées étaient présentées au roi, vêtu?s de blanc,
(1) A cette entrée est consacrée la majeuŸe partie du Monitore des 13 et 16 mai
sur des chars allégoriques (1). Le roi, ou spontanément les entrepreneurs du San Carlo offraient des représentations gratuites pour les soldats ou pour le peuple (ce qui était une nouveauté). Une autre gracieuseté fut l’ouverture au public, les dimanches et fêtes, des parcs de Portici, Capodimonte, la Favorite. Encore que la police, naturellement, apporte quelque gêne (défense aux masques du carnaval de porter armes ou bâtons, d'entrer « violemment » dans les maisons, d’avoir le visage couvert la nuit venue), le peuple paraît avoir participé à ces réjouissances plus largement que sous l’ancien régime.
Les grandes fêtes religieuses gardaïent le concours des autorités : le Corpus (Fête-Dieu), dont le roi suivait à pied la procession, les quattro altari, le miracle de saint Janvier : la liquéfaction du sang se fit, le 3 mai 1806, en quatorze minutes, ce qui était d’un bon augure : mais le second miracle de l’année suivante nese fit point : «En d’autres temps, note le bourgeois de Naples, cela faisait plus de bruit (2). » Depuis ses compromissions avec Championnet, l’astre du saint avait pâli. Il est à noter que, malgré les égards prescrits par le cérémonial pour les manifestations religieuses et recommandés aux soldats pour le clergé, la mauvaise réputation faite aux ex- (Jacobins » continue à inquiéter même la bourgeoisie (3).
Recevoir était un devoir pour les hauts fonctionnaires et chefs militaires de l’empire. SousJoseph, l’usage est encouragé à Naples et y semble presque une nouveauté : « Chaque classe se réunit de son côté », remarquait auparavant Galanti et, hors de la capitale, les femmes étaient tenues à l’écart par le « despotisme masculin (4).» La vie de société ne pouvait qu'être un bien.
Malgré les embüûches du voyage, un certain nombre de Françaises arrivèrent, au début d’abord, puis après la pacification du printemps 1807 (5) : beaucoup de femmes ou filles d'officiers,
(1) Ainsi, pour la fête du roi, la ville invitait les curés à indiquer des jeunes filles à marier (Munic. Naples, Lett. sped., 5 et 9; Dispacci, 1808). Moniteur, 9 avril 1807.
(2) Diario Napoletano, t. I, p. 385 (16 décembre 1807). C’est la première cérémonie que décrivent Miot (Mémoires, t. Il, p. 326-330), Girardin dans ses Mémoires, et Lamarque dans une lettre inédite, 6 mai 1806 (Arch. Lamarque).
(3) Ainsi De Nicolaet Florio trouvent mauvais que les soldats individuellement ne saluent point le viatique, que les théâtres et les boucheries restent ouverts pendant des époques où ils étaient clos.
(4) GALANTI, Descrizione, t. Ier, p. 514 et 517. (5): «Beaucoup de Français, même de dames arrivent », écrivait Cavaignac,