LES FÊTES ET LA VIE DE SOCIETÉ
quelques autres appartenant à des familles de fonctionnaires, même des visiteuses, la comtesse de Caraman, c’est-à-dire la fameuse Mme Tallien, qui s’en est retournée « comblée des bontés du roi (1) »; on annonça Mme de Staël et Mme de Genlis, qui préférèrent peut-être rester sur leur impression première du pays. Groupe trop restreint pour exercer une influence sociale, mais suffisant pour éclairer la mode (2).
À entendre certains Français, la société féminine du pays aurait eu bien besoin de ce renfort. Rœderer, qui se pique d’être un connaisseur en matière de société et de mœurs (avant d’en être l’historien), écrit, à propos de la première invitation à la cour de femmes de ministres, chambellans, membres du corps municipal : « Il y avait là beaucoup de diamants et peu de beauté, moins encore de grâces et d'élégance (3). » Et Cavaignac, parlant des fêtes pour l’entrée du roi : « On a vu les belles Napolitaines, en général mises richement et rarement avec goût, criant et parlant vite comme nos poissardes (4). » Il est vrai que c’est à leurs femmes que l’un et l’autre s’adressent. Lamarque, qui n’écrit qu’à sa sœur, est aussi sévère : «Les dames napolitaines ne sont ni belles, ni jolies, mais en revanche elles sont d’une coquetterie qui mérite plus que ce nom. Ces maris italiens qu’on représente comme jaloux ne le sont de personne, parce qu’ils devraient l’être de tout le monde. Il est possible qu’à dix-huit ans les sociétés de ce pays m'eussent intéressé, mais je les trouve souverainement insipides et quelques Françaises aimables que nous avons sont notre seul refuge contre l’ennui (5). » Et dans une autre lettre : « Quelque belle dame... (je me trompe, elles sont toutes laides) (6). » Ce nesont
le 28 avril 1806, à sa femme (Arch. Cavaignac) : celle-ci ne se décida au voyage que sous Murat; mais Mme Miot est déjà là; Dumas, Jourdan, Saliceti ont leurs filles ; C. Berthier et plusieurs généraux toute leur famille.
(1) Rœderer à sa femme, 28 avril 1806 (Œuvres, t. IV) : « Je l’ai accompagnée à Pompeia, écrit Lamarque à sa sœur; elle a bravement affronté le Vésuve et visité son cratère. Il est impossible d’avoir plus de bonté, un esprit plus naturel et moins apprêté. » (10 juillet 1806. Arch. Lamarque.)
(2) Quelques visiteurs de marque : citons Frédéric de Saxe-Gotha (frère du prince régnant), le comte de Schullenbourg, ancien ministre de Saxe, plusieurs nobles russes. On parle même de la«saison des baigneurs », comme en temps normal!
(3) À Mme Rœæderer, 14 juin 1806 (Œuvres, t. IV).
ÿ: (4) À Mme Cavaignac, 29 mai 1806 (Arch. Cavaignac). (5) A Désirée Lamarque, 10 juillet 1806 (Arch. Lamarque). (6) Idem, 21 septembre 1806, sbid. À ce chœur joignons NOAILLY, Voyage en
Lialie, p. 54.
plus les yeux d’un Thibault : en cessant d’être républicains, les guerriers français ont-ils cessé d’être galants? Les souvenirs que les jeunes ont écrits nous rassurent à ce sujet : Griois, Hauteroche, Rivarol, Duret de Tavel, Bigarré, etc., attestent, outre la fréquence des bonnes fortunes, les agréments de la société napolitaine (1).
Sur le terrain des plaisirs et des fêtes, les Napolitains pouvaient s'entendre avec les Français et même leur en remontrer. Mais limpulsion vint des Français. Saliceti, devenn grand seigneur, semble celui qui, après le roi, reçoit le plus volontiers, mais surtout des diners d'hommes : après l'explosion du palais Maresca, à Chiaia, 1l s’établira au superbe palais Calabritto, que ambassadeur n'avait osé reprendre à cause de « l'énorme dépense » qu’il exigeait (2); bientôt on lui voit au Vomero une erlla avec jardin anglais, temple dorique, grottes, bosquets : un poète a chanté cet asile enchanteur du Cirneo Mecena (3). De brillantes réceptions sont signalées à Naples chez d’autres Français; Antoine Rœderer se distingue par un bal où son père vit « une bonne leçon donnée à la ladrerie napohtaine (4) ». Les Napolitains sont plus durs à entrainer, sauf, il faut lui rendre cette justice, le marquis de Gallo, qui, le vendredi soir, « tient conversation (5) ».
En province, ce sont encore les Français qui stimulent l'esprit de société; en Calabre même, à la veille de l’incendie, Verdier donneune fête champêtre, diner de cent couverts sous une tente, feu d'artifice, bal jusqu’à l'aube, et Reynier fait venir son argenterie. Les imtendants suivent l’exemple des généraux et l’esprit mesquin, divisé, jaloux, des cités provinciales ne pouvait que profiter de ces rapprochements. Un officier constate à sa façon le bon effet obtenu dans une ville, alors bien isolée, de Calabre, et que l'insurrection avait cruellement troublée : « Depuis l’entrée
es Français, Cosenza a beaucoup acquis sous le rapport de la sociabilité. Il y a des bals, des cercles brillants et nombreux, où
(41) Le grave Rœderer lui-même inspire des soupçons au sujet d’une « belle chesse », sans parler d’une « ex-belle princesse », dont s’égaye la reine. (2) La Feuillade à Champagay, 5 juin 1808. A. E., 132, f9 105.
(3) A-M Rxccz, la Villa del Vomero (1809) : v. NAPorI-SIGNORELLI, Vicende, î. VII, p- 228.
A Rœderer à sa femme, 28 août 1806 (Œuvres, t. IV). Une toilette avait été 0Sée pour les dames, avec éventails, gants et même souliers de taffetas blanc. (5) D'ordinaire, il est question de bals offerts collectivement par la ville, la