L'ORDRE DES DEUX-SICILES
Pon offre des liqueurs et des sorbets. Les dames, charmées de nos manières, sont devenues très accessibles. La valse voluptueuse a succédé aux danses bizarres du pays (1). » L'exemple de recevoir est venu des autorités françaises : des familles riches ont suivi.
La création d’un ordre honorifique était encore un moyen d’agir sur l’opinion et de rapprocher les classes et les partis : les Bourbons y avaient recouru à plusieurs reprises (2). Tout au plus trouverat-on que Joseph s’en était préoccupé un peu tôt : « L’envie de donner un Ordre ne peut venir comme une envie d’aller à la chasse (3). » Il attendit jusqu’au 24 février 1808, ce qui était méritoire pour un souverain porté à la vanité et qui comptait parmi ses ministres deux rapporteurs du projet instituantla Légion d’honneur. L'ordre royal des Deux-Siciles devait « attacher à Pordre actuel les personnes les plus importantes du pays (4), » et récompenser «ceux qui auront coopéré à la régénération de la patrie (5)». Une première dotation devait être constituée en biens-fonds, d’un revenu de 24 000 ducats et les membres, comme ceux de la Légion d'honneur, toucheraient une certaine rente, ceux du conseil un véritable traitement : sous Joseph, aucune allocation ne fut faite. Plus original était Pétablissement de huit dignitaires, résidant en
(1) Durer DE TAveL, lettre 6 (15 janvier 1808), p. 34. La lettre 18 (septembre 1808) décrit l’agréable vie de société à Catanzaro, ville qui semble alors plus policée.
(2) Ordre Constantinien, de saint Janvier, de saint Ferdinand (celui-ci en l'honneur de la contre-révolution). Une ordonnance de police les avait interdits, ainsi que les armes de l’ancienne cour (août 1806). Joseph avait aussi songé à l’ordre du Croissant, fondé par René d'Anjou : Napoléon le trouvait bien démodé et bien turc.
(3) Napoléon à Joseph, # mai 1807. Corr., t. XV, n° 12530. Il eût voulu ratta cher cette fondation à l’idée de la délivrance des esclaves. Le 26 janvier précédent, Joseph avait annoncé la création de l’Ordre comme faite et même envoyé un modèle de la décoration.
(4) Joseph à Napoléon, 10 mai 1806. Mémorres, t. II.
(5) Préambule de la loi : 650 membres, dont 100 commandeurs et 50 dignitaires. La formule du serment était : « Je jure de consacrer ma vie à la défense et à la gloire de la couronne et de l'Etat. » L’insigne était élégant (Girardin s’en attribue l’invention, Mémoires, p. 55) : Cf. Bibliogr., p. xxx.
province, pour surveiller les biens de l’ordre, signaler les hommes dignes d’y être admis, censurer au besoin les chevaliers.
Napoléon avait averti son frère de la difficulté de récompenser des gens dont on n’avait pas assez éprouvé la fidélité; c’est de Bayonne que Joseph fit publier, précipitamment, des listes de nominations, ne laissant à son successeur que le soin de doter effectivement l’Ordre. Parmiles dign ïitaires,on vittous les ministres, plusieurs des conseillers, les amis personnels, Jourdan et plusieurs généraux, dont Reynier, malgré l’affaire de Reggio. Mais, bien que Girardin eût fait craindre, dit-il (1), que l'Ordre n’en prit le surnom d’ordre de l’ingratitude, on omit Masséna!
(1) Souvenirs, p. 55 (v. cependant Lettres inédites, p. 208.). J.-B. Cavaignac, L. Reynier ne furent que chevaliers, perdus dans des listes évidemment exagérées : notre ambassadeur dit cette « profusion très nuisible à la considération de l'Ordre» (A. E., Naples, 132, fo 191).
I Action sur l'opinion. — II. Courants d'opinion suivant les diverses classes. INT. Le parti patriote. — IV. Les sociétés secrètes.
« Il n’y a peut-être aucune partie du monde aussi dépourvue d'esprit public que Naples (1). » Ce mot d’un Anglais s’accordait avec les plaintes des Napolitains les plus éclairés. L'opinion n’avait pas un caractère national; c'était plutôt une opinion de classe, encore qu’il faille tenir compte d’une infinie diversité d’intérêts personnels et de combinazionti subtiles.
Nul doute que le nouveau régime n’ait été accueilli favorablement par une grande partie de la population. Les déclarations de Joseph dès son arrivée, ses efforts pour concilier les partis, son affabilité, ne séduisirent pas seulement les libéraux; son voyage dans les Calabres, provinces les plus arriérées et les plus attachées aux traditions, provoqua un enthousiasme indéniable. Le roi, enchanté, assurait que tous les Napolitains croyaient à sa bonne foi et ne demandaient qu’à se rallier : « Depuis le duc d’Ascoli, ministre de la Police du roi Ferdinand, jusqu’au dernier Napolitain, Fra Diavolo compris, je puis tous les avoir (2). »
Ce qui paraît vrai, c’est que la cour déchue laissait peu de regrets : le roi, depuis les tristes scènes de 1799, ne gardait quelque popularité que dans le petit peuple de Naples; la reine n’en avait jamais eu. Mais on avait appris à les craindre et la peur ou Pattente d’une restauration tenait chacun dans la réserve. Le sou-
(1) Moore, dans The life of Moore, t. IT, p. 35. {2) Joseph à Napoléon, 15 mai 1806. Mémoires, t. II.
venir des représailles de la contre-révolution, celui de la défection soudaine des Français, dominent lPépoque; latmosphère d’espionnage et de délation, qui avait pénétré dans les sociétés les plus choisies, dans les familles les plus unies, entretenait une défiance générale. Aussi le nouveau régime se heurte-t-il à une inquiétude profonde et à une force d’inertie, plus nuisibles à son action que l’opposition ouverte : dès le premier contact, Joseph devine très bien l’état d’esprit de « gens timides... qui tremblent au nom de la reine, au milieu même des troupes françaises (1) ».
Ce sentiment d’instabilité, les Bourbons faisaient tout pour le développer et Joseph pour le combattre. La proclamation de Schœnbrunn affirmait bien haut que les Bourbons étaient déchus à tout jamais. La nouvelle cour, les grands travaux, les dépenses somptuaires étaient autant de moyens d’assurer cette opinion. Aux bruits, sans cesse répandus, d’attaques combinées sur le royaume, les Français opposaient l’annonce de puissants renforts, le projet, étudié ostensiblement, d’un immense campretranché, la paix prochaine et, suprême ressource, la venue de l’empereur ! Comme les gens restaient hésitants, des deux côtés on s’efforçait de les compromettre, A Naples, il est visible que les faveurs du gouvernement ont souvent pour principal objet d’arracher l’adhésion d’hommes marquants. Dans le zèle à former les gardes provinciales, il y a la volonté de forcer les propriétaires à se déclarer. On s’empresse de publier les actions d’éclat ou témoignages de fidélité au nouveau régime et l’intéressé, qui lisait son nom dans le Monitore, devait tempérer sa fierté par la réflexion que la reine aussi le lisait et sans doute le notait. De son côté, celle-ci veut que ses ex-sujets s’associent à ses entreprises. Que de gens paisibles furent victimes de compromis, de concessions imposées par les circonstances! Plus que les Français, les Napolitains ralliés, surtout les gardes civiques, sont visés par les insurgés (2). Ce besoin de compromettre avait en 1799 augmenté le
(1) A Napoléon, 16 février 1806. Mémoires, t. II. Sentiment naturel observé un peu partout : en Belgique longtemps (L. LANZAG DE LABORIE, la Belgique sous la domination française, t. I*, p. 329); en Hollande (le roi Louis exhortait ses sujets à sortir de leur « état d’indécision, de stupeur, d’apathie, de méfiance, de découragement »); en Espagne même, « la peur, écrivait La Forest, continue à jouer le rôle principal » (24 juillet 1808).
(2) Exemple du « gouverneur » de Scigliano, Oliva, cité dans les journaux
ACTION SUR L'OPINION g31
nombre des victimes (1) : il paraissait le seul remède à la versatilité reprochée aux Napolitains.
Un autre moyen énergique de pression fut la confiscation des biens des émigrés ou simplement des absents qui n’auraient pas prêté le serment de fidélité. Cette violence rapportait peu au fisc, mais mettait aux mains du roi une arme puissante, qu’il mania d’ailleurs avec une extrême générosité.
IT est vrai que, tout en faisant adhésion, tout en acceptant des emplois, beaucoup s’arrangeaient pour rester neutres. Sans parler de ceux qui trahissaient leur serment, comme le président Vecchioni qui, à peine nommé conseiller d'Etat, se retirait à la campagne pour raison de santé et, de là, communiquait avec Capri, d’ingénieuses « combinaisons » tendaient à ménager les deux cours. Pour faire face aux éventualités, pour éviter surtout la confiscation, les grandes familles s’étaient partagées.
Ainsi des parents, des fils du chevalier Micheroux s'étaient attachés de bonne foi, semble-t-l, au nouveau roi; le prince de Canosa, père de lPagent le plus résolu de la reine, était conseiller d'Etat de Joseph; le frère du duc de Laurenzana, commissaire général de la police de Naples, était en faveur à Palerme; celui du prince de Moliterno, qui tentait de coaliser les Anglais, les bourboniens et les patriotes italiens, était à Naples, où, à l’honneur du nouveau régime, on constate que les plus fervents partisans des Bourbons conservaient une partie de leur famille (2). L’am- ‘bassadeur de France réitérait l’affirmation que les ministres de la Justice et de la Marine, Bisignano, le prédécesseur de Roœderer, Gallo lui-même et Laurenzana, avaient reçu, au début, l’autorisation, « par écrit et signée de la reine Caroline », de servir Joseph! A l’en croire, beaucoup de hauts fonctionnaires étaient dans ce cas; leurs maladies, souvent invoquées, n’auraient été que les délais nécessaires pour recevoir la réponse de Palerme (3). Pour
pour sa conduite courageuse lors d’un premier mouvement d’insurrection : il fut enlevé peu après, emmené prisonnier en Sicile, sa maison saccagée.
(1) La République chancelant déjà, on avait imaginé d'ouvrir des registres d'inscription, qu’un patriote empêcha de détruire au dernier moment.
(2) Ainsi Ascoli, Nunziante. Notons encore que le frère de d’Ambrosio, qui sera général et diplomate sous Murat, était secrétaire intime du prince Léopold.
(3) La Feuillade, 3 août 1808, et Notices sur le royaume de Naples. A. E., 132. Tout aussi formel, MONTIGNY-TURPIN, Grands Episodes, p. 217 (et il connaissait bien cette société, à laquelle il s'était allié). Le gouvernement ne prêta pas
lun des principaux, Tito Manzi, le secrétaire général du conseil d'Etat, on a la preuve qu’il correspondait avec la reine (1). Combien d’autres tenaient du moins à ne pas Pirriter. Là est assurément pour beaucoup le secret des lenteurs, des tergiversations, de la mauvaise volonté, qui impatientaient tant les Français. Plus crâne, mais exceptionnel, le capitaine de vaisseau Maurizio aurait demandé du service, à la condition de n’être pas employé contre les forces siciliennes (2).
La balance n’était d’ailleurs pas toujours facile à tenir : tandis que la reine s’irritait contre ceux qui, attentifs au début à la ménager, avaient « trop suivi le fil de l’eau » (3), Joseph éclatait parfois contre la mauvaise foi, l’ingratitude de ceux qu'il avait conservés dans leurs emplois et traités avec confiance (4). En province, la neutralité était encore moins aisée, les partis se connaissant mieux et l’ordre étant souvent troublé.
Napoléon n’avait compté que médiocrement sur l’adhésion des Napolitains et semblait peu s’en soucier. À l’assurance de son frère il opposait un scepticisme glacé : « Je vous félicite de votre réconcillation avec saint Janvier, mais avec tout cela j'imagine que vous avez fait armer les forts (5). » Il avait déclaré l’insurrection inévitable et ne croyait même pas à l’impopularité de la reine : « Il n’y a pas vingt personnes qui la haïssent comme vous le pensez, et il n’y a pas vingt personnes qui ne se rendissent à -un de ses sourires, à une de ses avances (6). »
L’aveu cité plus haut prouve que Joseph se faisait moins d’illusions qu’on ne l’a dit; de même cette remarque charmante : « En général, il n’est pas vrai que les gens de ce pays soient plus traîtres qu'ailleurs ; ils sont plus faciles à enflammer, à entraîner; mais attention à la même accusation, venue d’autre source, contre Laurenzana, ni contre le duc de Roccaromana (qu’un espion de police accusera d’être en même temps colonel des gardes de Murat et brigadier au service de Sicile), ni contre le ministre Pignatelli et contre Zurlo, que le même espion déclarera avoir reçu des congés réguliers (Spompani au directeur de la police de Toscane. A. N., F7, 6569).
(1) Branco, la Sicilia… Doc. IX (p. 319).
(2) Rond, Racconti storici, loc. cit.
(3) La Feuillade, dépêche citée.
(4) Ainsi son algarade, après la découverte du complot de mai 1807 (Diaruo, £. IL, p. 339).
(5) 28 février 1806. Corr., t. XII, n° 9904, et 30 juillet 1806 (ibia., t. XIII,
n° 10572) : « Si vous écoutez l’opinion du peuple, qui ne sait ce qu’il veut...» (6) À Joseph, 9 août 1806, Corr., t, XIII, n° 10629.
presque toujours ils sont de bonne foi dans le parti qu’ils ont embrassé aujourd’hui et qu’ils peuvent, avec la même bonne foi, quitter demain (1). » Crédule ou non, il a, somme toute, fait ce qui se pouvait de mieux pour gagner une nation à laquelle il fallait faire accepter tant de choses : sa facilité d’accueil, son attitude confiante à Naples, où il assurait qu’on ne pouvait « se soutenir que par l’opinion (2), » et où, malgré le conseil de son frère, il résidait habituellement, ses voyages, ses efforts pour connaitre directement la vérité et réparer les torts, les appels qu’il adresse, en toute occasion, à la raison, à l’intérêt national, à la gloire antique et future, préparaient, dans la mesure du possible, un esprit public, jusqu'alors inconnu, et pouvaient faire agréer, au moins provisoirement, la tutelle éducatrice de la France. Luimême se croyait très populaire : plus tard, aux prises avec les Espagnols, il demandait à retourner parmi le peuple de Naples qui, disait-il, « sait apprécier mon gouvernement et rendre justice à mon caractère (3) ».
IT
C’est un fait, qui peut paraître singulier, que les classes possédantes sont en majorité pour le nouveau régime. Assurément il y a le désir d’être protégé contre les violences populaires. Mais ce danger était en partie l’effet de la réaction qui suivit le mouvement de 1799, et ce mouvement avait déjà été l’œuvre des classes aisées. Championnet le disait nettement : « En général, tout ce qui possède quelque chose est pour nous (4). » Pourtant
(1) A Napoléon, 10 août 1807. Mémoires de Joseph, t. III. (2) A Napoléon, 18 février 1806. Zbud., t. II.
(3) A Napoléon, 9 août 1808. Mémoires de Joseph, t. IV. Mathieu Dumas affirme, « sans crainte d’être contredit », que les regrets du départ du roi furent unanimes » (Précis, t. XIX, p. 370). L’ambassadeur écrit (à Champagny, 17 mai 1808. A. E., Naples, 132, fo 84) : « Le roi est aimé de tous et la haïne se dirige seulement contre quelques entours. » Lamarque à sa sœur, Naples, 7 juin 1808 (au sujet du départ du roi) : « Les Napolitains sont désespérés, car ils l’aimaient réellement. » (Arch. Lamarque.) Murat lui-même rapporte que la reine de Sicile s’indigne contre ses anciens sujets « pour les regrets qu’ils ont montrés au départ du roi Joseph ». À Napoléon, Naples, 10 septembre 1808 (A. N., AF 1v, 1714 4).
(4) Rapport au Directoire, 9 pluviôse an VII : « Tous ceux qui avaient du bien
les Français d’alors étaient de médiocres défenseurs de la propriété. Mais les classes aisées renfermaient tout ce qu'il y avait. d’esprits éclairés et libéraux, les adeptes de la « philosophie », ceux aussi qui, pour leurs intérêts économiques, souhaitaient des réformes. La révolution de 1799, c'était, pourrait-on dire, une république faite par les hommes de 1789, contraints d’entrer en guerre ouverte contre le roi, mais à Naples le roi avait triomphé et, ressaisissant le petit peuple, l'avait déchaiîné contre la noblesse et la bourgeoisie rebelles. Depuis, celles-ci avaient vécu dans la terreur de ces « masses » populaires abhorrées, que la cour tenait soigneusement en réserve : les Français revenus trouvèrent donc auprès de ces classes un accueil plus timide, mais généralement plus favorable.
C’est ainsi que la noblesse, qui avait en très grand nombre participé à la révolution républicaine, se déclara, avec moins d'enthousiasme, mais en immense majorité, pour le nouveau régime, bien qu’il apportât l'égalité et l’abolition de la féodalité. C'était la revanche des grandes familles mutilées, ruinées par la réaction, abaissées à l’humiliation de craindre leurs vassaux, exclues souvent de l’armée, des hautes charges, au profit d’étrangers ou d’ex-capimassa. Les aînés n’étaient pas seuls à apporter une adhésion, qui sauvait d’ailleurs le patrimoine familial; comme les cadets avaient tout à gagner au changement, c'était bien, de l’aveu de la reine, « toute la classe de la noblesse (1) » qui se ralliait. S'il est vrai que beaucoup de nobles restaient en correspondance avec la Sicile (2), de tous ceux qui acceptèrent de servir Joseph, un très petit nombre trahit sa confiance; on en vit remplir avec zèle les emplois les plus compromettants, plusieurs accepter l’alliance de familles françaises.
Les précédents n’autorisaient pas à compter sur les sym-
et de la naissance étaient républicains. » (Cuoco, Histoire de la Révolution de: Naples, p. 1x.)
(1) Lettre à l’impératrice d'Autriche, 22 octobre 1806, citée par HELFERT, Kônigin Maria-Karolina, p. 281.
(2) La Feuillade, qui accuse la noblesse de Naples de ne savoir « jamais ce: qu'elle veut », prétend que la prise de Capri la gêna beaucoup (dépêche, 17 octobre 1808. À. E., Naples, 132, fo 280). D'ailleurs, on entend CANOSA (1 Piffari di montagna), et les Memorie segrete accuser, de même, les nobles émigrés en Sicile, tels Ascoli, Tommasi, Medici, d’être inféodés aux Français, le dernier derecevoir une pension de Murat.
pathies populaires. Il semblerait que le peuple surtout eût dû applaudir aux réformes égalitaires et libérales : sa misère ne lui permettait pas d’en attendre patiemment les effets; c’est lui qui souffrait le plus du contact avec l’armée, des heurts à ses coutumes, et il tendait à résumer le nouveau régime dans les réquisitions, les colonnes mobiles, les fermetures de couvents.
Cependant on généralise avec excès : dans plusieurs provinces les troubles ne furent qu’accidentels et, même en Calabre, des cités entières restèrent fidèles au régime (1). Les rivalités de ville à ville lui profitaient pour une part. Fra Diavolo dans sa dernière entreprise, le prince de Hesse l’année suivante, trouvêrent une abstention presque générale. N'oublions pas qu’en 1799, les Français partis, Parmée sanfédiste rencontra des résistances, impossibles si le peuple n’y eût participé. En 1806 on pourrait dire, la Calabre mise à part, que le sentiment dominant est la passivité, Pindifférence. Nous négligeons la plèbe de Naples même, qui avait, sous la République, dansé la carmagnole autour des arbres de liberté, pour se livrer ensuite sur les « jacobins » à des exploits de cannibales, qui avait acclamé Joseph, comme elle acclamera Murat avant de huer sa femme s’embarquant. après la défaite : disons cependant qu’elle paraît, dans l’ensemble, avoir gardé avec une fidélité remarquable ses sentiments bour-. boniens. Le panache de Murat la séduira pour un temps : certainement elle n’aimait pas Joseph (2).
Pour le clergé, beaucoup plus encore, il faut éviter de généraliser son opposition. L’attitude de beaucoup d’ecclésiastiques en 1799 pouvait faire espérer, malgré des réformes audacieuses, son adhésion. Il s’était signalé par son empressement à recevoir Joseph dans les villes qu’il visita. Assurément le clergé régulier ne pouvait être favorable au gouvernement, quelques ménagements qu’il eût mis dans l'opération des couvents; dès le début, toutefois, on signalait son hostilité (3), qui ne pou-
(1) Scigliano, Nicastro, Monteleone, dont Masséna attestait la joie du retour des Français (et que Murat visait, quand il débarqua au Pizzo), S. Caterina, de laquelle Lucotte certifiait le zèle « non équivoque » au milieu de l’insurrection, Ciro, Rossano, Cosenza surtout.
(2) Diario, t. I, p. 424 et passim.
(3) L’action hostile des moines est signalée de tous côtés par les généraux, même par Vintimille, un émigré, qui dénonce les capucins comme prêchant
vait que s’accroître : on a vu le rôle, dans l'insurrection, d’un grand nombre de moines. On y trouve aussi des prêtres, qui ‘étaient pas sans doute les meilleurs (1). Mais, d’une façon génésr le clergé séculier, dans les villes du moins, ne donne pas les mêmes inquiétudes. Les évêques s’accordent d’ordinaire avec les autorités (2) et s’acquittent, parfois avec un réel courage, de leur rôle de conciliateurs. Leur grande influence est naturellement sollicitée par les partis et les met parfois dans la situation la plus difficile : tel l'archevêque de Cosenza, Dentice, qui avait parfaitement accueilh Revynier, faillit être massacré après la retraite de Verdier et n’en fut pas moins exilé au retour des Français. Les évêques de Pohcastro (3) et de Gallipoli furent arrêtés et celui d'Aquino, quelque temps celui de Lauria, exilés à Rome, par ordre du gouvernement de Naples, celui d’Oppido fut enlevé par ordre du gouvernement de Palerme ; l’évêque grec de Santa Sofia fut égorgé par les masses. L’archevêque de Naples, Luigi Ruffo de Scilla, au poste le plus compromettant, montra une attitude ambiguë bien expressive : il recut solennellement le roi, sa cireulaire du 17 mai 1806 recommanda, citant saint Paul, la soumission au nouveau souverain comme étant l’ordre de Dieu. Leur jour de prêter serment à ce même souverain, il refusa et fit scandale!
Nul doute que le rapprochement ne fût devenu sincère, l’attitude du nouveau gouvernement envers le clergé valant au moins
eu (14
partout l'insurrection (à C. Berthier, La Padula, 17 juillet 1806. A. Naples, Guerra, 1046) On découvre dans le tabernacle du couvent dominicain d’Altamura des cocardes et des drapeaux bourboniens (Reg. de C. Berthier, 13 juin 1807. À N., F#, 88310) Au couvent réformiste de S. Fili (Calabre Citér.) on zvait mis des bannières bourboniennes dans les mains des statues de saints (Reg. æs jugements de la commission militaire, 19 septembre 1806. A. Cosenza): « L'esent du clergé est bon, dira Murat, mais celui des moines est détestable. »
A Napskon, 19 février 1809. A. G., Naples.) Ferdinand avait soin d'annoncer qu'il remettrait les ordres religieux dans leur état antérieur (Proclamation
primée de M De Curtis, 13 février 1807. A. Palerme, Segr., 5473).
: “a Des convictions sincères cependant : ainsi, sans doute, chez ce prêtre de soixante-quatorze ans pris, à Senise, un fusil à la main (rapport du colonel du 14 léger, 7 août 1806. À Naples, Guerra, 1046).
2) Desvernois célèbre les sentiments français de l'archevêque de Salerne. Miceù Celui d'Amalf salue Joseph, paraissant dans ces régions négligées jus- ‘alors, «comme un ange descendu des cieux ». L’archevêque de Matera, Cattaneo, : e très dévoué au gouvernement.
3) Pour celui-ci, le général Espagne, chargé de l’opération, observe qu'il y a mis « les plus grands égards » (rapport à C. Berthier, 13 septembre 1806. A. Naples, Guerra. 1046)
celle de l’ancien, si le pape n’avait pris parti pour ce dernier. Or, les prélats napolitains étaient en majorité, même sous Ferdinand, très romains de cœur. Désormais donc leur adhésion ne pouvait qu'être entourée de réserves ; le vieux grief d’impiété adressé aux Français résistait aux égards dont ils avaient ordre d’entourer la religion. Les événements de Rome achèveront de faire du clergé la classe la plus foncièrement hostile au régime napoléonien ; déjà on observait qu’il ne chantait les Te Deum de victoire que sur requête officielle et, dans ce pays, le seul fait de s’abstenir d’éloges faisait un mal « incalculable (1) ».
Si l’on peut discerner des courants d’opinion suivant les classes, dans toutes la tendarce dominante paraît la passivité, que l’on a souvent opposée à l'esprit frondeur et récriminateur de ce peuple (2). Malheureusement cette majorité accueille les bruits insidieux répandus par les insaisissables sparlatori, se lamente ou daube sur toutes les mesures du gouvernement. Elle lit les placards bourboniens et les satires colportées sous le manteau, l A malgama, où l’on montre Joseph, poursuivant sa politique de conciliation, nommant entre autres, Fra Diavolo généralissime, ou le Testament du Géant, le Gigante du palais : les républicains Pavaient coiffé du bonnet rouge, la canaille lui avait offert des sacrifices humains, le nouveau régime, sous un prétexte de voirie, le remisa dans les dépôts du musée. De véritables « clubs » réunissaient à Naples, au su du commissaire général de la police, des gens du monde, magistrats, négociants, qui clabaudaient contre le gouvernement :« Toute la ville de Naples est remplie de ces coteries (3). » Le résultat était un sentiment d’inquiétude, d'insécurité, de scepticisme, très préjudiciable au régime.
(1) Notices sur le royaume de Naples. A. E., 132. C. Berthier dut contraindre
le clergé de Foggia à chanter pour Mileto (12 juin 1807. A. N., F#°, 88310). V. l'affaire des cardinaux.
(2) GALANTI (Descriz., t. Ie", p. 524) : « Les Napolitains sont le peuple qui parle le plus contre une loi nouvelle et plus l’observe. » RADOWSKI (Casi memorabili, p. 77) : « Il n’y a pas de peuple en Italie plus disposé à se payer de bonnes paroles. » Même observation dans De la Révolution unitaire en lialie et de ses effets à Naples (Paris, 1862, p. 47). De même, en 1799, « la majorité resta incrédule ou défiante » (De CASTRO, Storia d’Ttalia, p. 2).
(3) Note annexe à la dépêche de La Feuillade, 3 août 1808 (A. E,, Naples,
432, fo 202),
IT
Le parti même qui s’était déclaré pour le changement n’était pas entièrement sûr.
Les « patriotes » avaient d'avance rompu résolument avec l’ancienne cour. C’étaient les amis des réformes et du libéralisme. Les mieux trempés avaient pris part à l’éphémère révolution de 1799 et pouvaient demander avec fierté : « Dans quel pays viton jamais un gouvernement tomber avec autant de dignité.…, la liberté défendue avec plus d’héroïsme (1)? » De ceux qui n’avaient pas péri les armes à la main ou dans les supplices, beaucoup avaient connu les confiscations, l'exil, l’emprisonnement, les horribles fosses du Crocodile ou du MWMarittimo. De l’amnistie, imposée par la France en 1801, l’exécution n’avait guère pu être contrôlée, et, de leur côté, les exilés rentrés ne renonçaient pas à leurs espérances ou à leurs vengeances. Beaucoup, d’ailleurs, avaient préféré ou dû rester en Italie ou en France : la suppression des subsides, en 1806, l’ordre donné aux militaires et fonctionnaires, ramena dans leur patrie la plupart de ces irréconciliables.
Parmi ces patriotes, il y avait une élite, honneur de leur patrie : des esprits de premier ordre, dont la vie en exil avait été studieuse et édifiante (2); des hommes d’action, dont l’héroïsme était réel, sous des allures volontiers romantiques (3). Le patriotisme, qui les avait soutenus dans la détresse, leur inspirait un orgueil des plus susceptibles (4), mais empreint d’une véritable noblesse.
De cette élite on regrettait le faible nombre. La masse des
(1) Pepe, Jtalia militare, p. 224.
(2) Comme exemple, v. la correspondance de Matteo Galdi et Fr. Lomonaco avec le Milanais Reina, coll. Custodi, B. N., mss. Cf. chap. x1v.
(3) Comme chez Gabriele Pepe, qui refusait, à Marseille, le secours alloué par la France, et, pour soulager quelquefois son hôte, se disait invité à dîner et allait manger des glands dans la forêt! (Or1VIERI, Gabriele Pepe, p. 16.)
(4) Comme à Filangieri, le fils du jurisconsulte, d'éducation toute française, qui tuera en duel le général Franceschi, parce qu’il avait médit des Napolitains ;
comme à Gabriele Pepe, qui provoquera Lamartine pour avoir appelé l'Italie la Terre des Morts.
patriotes en était bien éloignée. Même parmi les émigrés, il s’était trouvé de « soi-disant républicains, désespérés de n’avoir pas eu le temps de faire fortune et ennemis de l’ordre (1) ». A Naples, les Français avaient été aussitôt assaillis par la foule de ceux qui assuraient avoir souffert dans la contre-révolution : parents de victimes, patriotes d’occasion, clamant sans mesure après des indemnités, des emplois, des pensions, et aussi après des représailles (2). Avoir été persécuté semblait un titre pour les emplois les plus spéciaux. En même temps, les fêtes publiques étaient une occasion de commémorer les martyrs de la réaction (3). On s’efforçait de circonvenir le gouvernement, dont certains membres étaient nettement favorables au parti patriote : Masséna, qui, dès l’arrivée, essayait de proposer à Joseph des listes de nominatons, Saliceti, considéré comme républicain et comme «italien ». Pour Joseph, il accordait bien des secours aux victimes de la réaction, levait les séquestres, annulait les concessions faites par le gouvernement après le 13 juin 1799, soit à des étrangers, soit à des sujets actuellement absents (4), il plaçait les officiers rentrés du service français ou italien, accordait à des fils de patriotes persécutés des bourses dans les collèges, accucillait, rappelait d’exil les hommes de talent; mais il proclamait l’amnistie pour tous les délits politiques passés (21 mai 1806), il exigeait « qu’on ne parlât plus des événements de 1799 (5) ». Systématiquement il recherchait les modérés, maintenait en place les fonctionnaires qui ne déméritaient point, refrénait les revendications qui réveillaient les rancunes et les haines, se montrait résolu à tenir la balance entre les partis. Ce faisant, il se conformait à l’avis des
(1) Rapport diplomatique (anonyme) au Premier Consul (Bologne, an X, A. N., AF1v, 1685).
(2) « Les soi-disant patriotes, gens mal famés:ne respirant que vengeances et surtout que rapines », dit brutalement le major Sachs, envoyé en colonne mobile (Ariano, 10 mai 1806. A. Naples, Guerra, 1045). Les demandes de secours, restitutions, réparations affluent : CARABELLESE, la Terra di Bari et la Lega del Bene, août 1890, en ont publié. D’autres sont à A. Naples, 2315.
(3) V. les inscriptions de la fête du Mercato. L’Esquisse sur le royaume de Naples observe que Joseph resta sourd à leurs invitations. On fait un service solennel à l’ancien archevêque de Naples, Capece-Zurlo, disgracié par l’ex-cour, on publie La Vie de l’évêque Serrao (par FORGES DAVANZATI); on commémore Pagano, Cirillo et autres martyrs de la République.
(4) D'ailleurs seulement le 27 septembre 1806.
(5) Ministre des Finances à directeur des Domaines, 19 septembre 1806. A. Naples, 2315.
meilleurs, mais il mécontenta une grande partie des patriotes (1). Dès août 1806, ce sentiment s’exprimait dans les Mémoires pour les Napolitains français contre les Napolitains Bourbons, par un ami de la vérité (2), où l’on reprochait au roi de n’avoir pas fait assez pour les premiers : Saliceti fut soupçonné d’avoir, avec intention, laissé publier le libelle.
Certaines tendances générales des patriotes ne s’accordaient pas avec les principes d’un gouvernement étroitement lié à la France. Le libéralisme n’est pas encore en cause : nul Napolitain de bon sens ne pouvait réclamer plus de liberté en des temps aussi critiques. On devait, en outre, savoir gré au nouveau roi de Pinstitution, qui se préparait, d’assemblées consultatives. Mais Pun des grands griefs formulés contre l’ancienne cour, l’emploi excessif d'étrangers, subsistait. Au point de vue militaire, les patriotes eussent voulu former une nombreuse milice nationale et réduire les Français au rôle d’auxiliaires. On voit clairement ce malentendu, qui est en somme au fond de l’histoire des invasions françaises en Italie : les puissances qui les attiraient n’en auraient désiré qu’un concours subordonné, déjà trop coûteux à leur gré. Avant l'intervention des commissaires du Directoire, Championnet, malgré son intégrité et son enthousiasme, après les pertes énormes subies par son armée pour la liberté napolitaine, s’était trouvé en conflit avec ce sentiment (3). En 1802, d’étranges menées, dirigées à la fois contre les « {yrans » et contre les Français, avaient rapproché d’anciens officiers républicains et des capimassa (4); en 1803, en Pouille, une intrigue vaine, mais dont les meneurs semblent avoir fondé sur quelques indices l’espoir de détacher des Français les Italiens de Lechi (5).
(1) I est de fait que certains n’avaient pas même obtenu la plus élémentaire justice : on cite l'exemple, déclaré d’ailleurs « incroyable » par le ministre de la Police, d’un certain Ursi, emprisonné par l’ancien gouvernement comme partisan des Français, ayant eu son frère supplicié, et qui, malgré ses suppliques, malgré des ordres répétés de Saliceti, ne fut libéré qu’en septembre 1808 et obtint pour toute indemnité une place de bas-officier de gendarmerie auxiliaire! (CARABELLESE, la Terra di Bari, au mot Ruvo).
(2) L'auteur, suivant Miot, serait Vinc. Catalani, un exilé rapatrié, recommandé au roi par Thibaudeau et Fourcroy. À
(3) Le rapport, cité plus haut, de l’an X, note que les Français étaient regardés en Italie non « comme des protecteurs, mais comme des salätiés ».
(4) B. CRocE, La fine di Mammone. Arch. Stor. Nap., 1905. :
(5) AURIOL, la France, l’ Angleterre et Naples, t. Ier, p. 469 et Suiv. En 1804, l’hos-
La tendance unitaire est encore moins claire que le désir d’indépendance. Elle se dessine sous l’effet du rapprochement imposé par les circonstances aux patriotes de toute la péninsule, sous l'influence même de la France qui, dans toute l’Italie, assimile les institutions et coordonne les efforts. Les bruits peut-être imaginaires, révélés à Alquier en 1803, parlaient d’une « république démocratique » ou d’une monarchie, groupant tous les Etats d'Italie. C’est l’unité encore que, profitant du désarroi causé par le départ de Joseph, le prince de Moliterno offrait aux Napolitains et même à Saliceti, au nom « du parti des patriotes italiens » : « Abjurez ces sottes dénominations d’aristocrate et de jacobin, jurez haine aux étrangers qui s’opposeraient à vous par les armes... Réunissez les Etats d’Italie sous une seule domination : Ferdinand, empereur de toute l’Italie (1). » Au même sentiment se rattachait Phostilité d’une partie des patriotes pour le Saint- Siège, « cause perpétuelle du long asservissement du royaume de Naples (2) », et que la cour déchue ne s’était pas privée de désigner comme un adversaire et comme une proie.
C’est la fédération toutefois qui apparait alors comme le rêve des patriotes les plus ardents. Au moment du départ de Joseph, ce bruit se répandit de Naples dans les provinces, qu’'Eugène était déclaré roi d'Italie, avec Rome pour capitale, et que le royaume de Naples ferait partie du nouvel Etat (3) : l'ambassadeur de France note que cette perspective paraissait aux Napolitains « très effrayante (4) ».
tilité aux Français paraît presque générale en Italie (DRIAULT, Napoléon en Italie, p. 226) et l’on s2rait tenté de se demander s’il en avait jamais été autrement, depuis le temps où Garat ne croyait pas qu’il y eût «un républicain dans toute l'Italie » et n’y observait « que haine pour la France » (Rapport à Talleyrand, Turin, 22 avril 1798, dans B. MAREscaA, la Missione di Rufjo. Arch. Stor. Nap., 1908, p. 30).
(1) Ces documents à A. N.,, AF 1v, 1685 et A. G., Naples, 1808. Cette idée avait déjà auparavant hanté la pensée de Marie-Caroline (DRIAULT, Napoléon en Ttalie, p. 40). À la même époque, Melzi était partisan d’une fédération solidement associée, avec également le roi de Naples à la tête (1bid). Unitaires résolus apparaissent Cuoco dans ses ouvrages, Ciaia et Paribelli que B. GROCE à mis en si b2lle lumière dans Relaziont dei patrioti napoletani… e l’ideà del? unuà italiana.
(2) Pere, Lialia militare, p. 47.
(3) Général Huard, commandant à Chieti, à Lamarque, 31 mai 1808. A. Naples, Guerra, 1049 : la consistance de ces bruits l’oblige à demander confidentiellement ce qui en est.
(4) La Feuillade, 28 mai 1808. A. E., Naples, 132, fo 93,
La domination française pouvait du moins réaliser la fédération italienne. Puisque Naples ne pouvait échapper à une influence étrangère, il semblait que la sagesse fût de tenir compte aux Français de leurs sacrifices militaires, de leurs réformes, du prestige qu’ils rendaient au nom italien. La guerre, dont les Etats d’ltalie partageaient les lourdes charges, ne devait-elle pas, victorieuse, confirmer la révolution libérale dont ils bénéficiaient ? L’autonomie que plusieurs conservaient, Pattitude de leurs nouveaux souverains, pouvaient même faire espérer que l’occupation, mal nécessaire, était une transition.
Mais l'Autriche déjà travaillait à exploiter les déceptions et les griefs et n’attendait pas 1814 pour changer le son de ses appeaux : en novembre 1806 (époque de paix avec la France), un comte de la Tour, äu service autrichien, est signalé comme «le chef d’un projet général de conspiration en Italie (1) », et ce projet eût été, à partir de 1809, d'établir un royaume d'Italie constitutionnel et indépendant (2). L'influence autrichienne restait très forte, en attendant que la défaite de l'influence française lui livrât à nouveau l'Italie, mais nul patriote ne se trompait à son masque hypocrite.
L’Angleterre était autrement à craindre pour l’hégémonie française en Italie : parée d'institutions libérales et la plus redoutable pour cette contrée maritime, elle aurait probablement pu, avec moins d’égoisme, moins de timidité militaire, moins de mépris pour les nationaux, s’assurer alors un rôle prépondérant dans les affaires de la péninsule, trouver mieux encore qu’en Espagne un défaut à la cuirasse napoléonienne.
Dès la fin de 1808, Murat affirme « que les Anglais travaillent fortement les esprits dans toute lItalie. Les patriotes sont Pâme de ce parti (3) ». Saliceti confirme qu’ils « comptent sur les
(1) La Feuillade, alors ministre en Etrurie, 44 novembre 1806. A. N., AF 1v, 4714 8.
(2) BuxBurY, Warratives, p. 359, qui dit tenir l'affirmation de La Tour luimême. Ce La Tour était de Chambérw.
(3) Murat à Napoléon, 29 novembre 1808. A. G., Naples. Une note du 5 décembre (:bid.) dénonce le chef de la police de Venise comme en relation avec les mécontents de Naples. En février 1809, renseignements analogues sur les efforts des Anglais qui, dans l'Etat romain, auraient 12 000 partisans prêts, et La Feuillade note, lors de la perte d'Ischia (27 juin 1809. A. E., Naples, 133) que les patriotes « commencent à ne plus se croire compromis et trouvent des raisons pour justifier leur conduite vis-à-vis la cour de Palerme ».
patriotes et qu’il paraît évident qu’ils ont beaucoup de correspondants en Italie (1) ». Mais, sous Joseph, aucun fait précis n’autorise à soupçonner les patriotes (2) et cette effervescence a dû précisément commencer avec son départ et le début des affaires d’Espagne.
Il semblerait cependant d’après tout cela que, même sur le parti qui avait salué son établissement, le nouveau régime ne pouvait que médiocrement compter. Mais il faut se garder d’attribuer à ces tendances la netteté que les patriotes leur ont prêtée rétrospectivement. Même sous Murat, si des Napolitains affirment hautement leur espoir d'indépendance, il faudrait voir combien étaient sincèrement disposés à rompre avec la France et ne sentaient pas l’avantage d’être liés étroitement à une grande puissance. Un noyau solide de napoléoniens a résisté à l’évolution muratiste : des penseurs comme Vincenzo Cuoco, que toute sa doctrine éloignait de l'influence étrangère (3), mais qui préférait encore celle des Français à toute autre, comme Melchiorre Delfico, un modéré qui avait fui à temps l’aventure parthénopéenne : convaincu que l’appui de la France était encore le meilleur pour Naples, il sera l’un des patriotes italiens, députés à l’île d’Elbe, Ainsi la nymphe du Sebeto n’avait pas attendu la mort de l’empereur pour éprouver les regrets du vieux Rhenus de Heine. Combien avec Gabriele Pepe, avec le prince d’Ischitella, avaient le sentiment que, ne devant de longtemps compter sur le peuple, il fallait d’abord avoir une armée : où pouvait-elle mieux se former qu’à l’école de Napoléon (4)?
(1) Murat à Napoléon, 10 novembre 1808. A. G., Naples.
(2) Drummond (à Canning, 27 mars 1808. B. M., mss. 20107, fo 73) dit bien qu’il a reçu à Palerme la visite de deux prêtres venus de Naples par Capri, l’un bourbonien, l’autre patriote (Biancamano), qui assurèrent que dans toute l'Italie les partis se réconciliaient contre les Français et que les Napolitains consentiraient au retour de Ferdinand, sous la condition de lois garanties par l'Angleterre; Lowe (à Stuart, cbid., 20108, fo 238 et 284) signale le passage de Biancamano et de Cassetti, par Ponza, en avril 1808. Mais Canosa, le gouverneur de Ponza, assure qu’il s’agit d’une intrigue de Saliceti pour compromettre les Anglais (I Piffari di Montagna, p. 47). Les patriotes, qui vinrent en 1809 conférer avec Stuart à Ischia (BUNBURY, Narratives, p. 376), offraient leur concours, mais ne voulaient pas de Ferdinand.
(4) Ouvrert, Gabriele Pepe, p. 19. ISCHITELLA, Mémoires, p. 16. (Il qualifie « d’intrigues » les menées qui ont détaché Murat de l’empereur et déplore que le roi ne se soit pas trouvé à Waterloo).
Les sociétés secrètes paraissent avoir trouvé à Naples une terre. de prédilection, sans qu’il soit possible de discerner à quels moments des habitudes invétérées de mystère, de défiance, d’espionnage, ont été disciplinées sous des formes d’association.
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la franc-maçonnerie avait joui d’une grande vogue dans la classe éclairée et dans la société mondaine et les loges, favorisées, puis persécutées par le gouvernement, en partie transformées en clubs à la française, avaient eu certainement un rôle dans le mouvement républicain (1). Réduites ensuite à se terrer, même effectivement. supprimées à ce qu'il semble, elles reparurent avec les Français (2), mais pour prendre, comme en France, un caractère presque officiel : le roi lui-même est grand-maîitre.
Leur recrutement aristocratique se trouva modifié par l’intrusion des fonctionnaires. Un de leurs buts était de créer en province un esprit public à l’unisson de la capitale; de toute façon, elles contribuèrent à resserrer les liens moraux entre les Italiens des diverses régions (3). Jusqu'à quel point la surveillance du gouvernement était-elle efficace? Les loges de province cherchaient à se rendre indépendantes, des liens étroits s’établirent entre maçons et carbonarti (4). En fait, les premiers, comme tels, furent plutôt des auxiliaires du gouvernement.
(1) Le P. RiNrERX, Della rosina di una monarchia, décrit (chap. xxv) «la maçonnerie dans le royaume (de Naples) 1751-1799 » et (chap. xxvIx) « la terrible conjuration maçonnique ». Sur l’esprit de la secte au dix-huitième siècle, on discute à l'infini : pour Naples, on discernera d’abord une tendance à la liberté en général et une tendance sinon anticatholique, qui expliquerait mal le grand nombre d’adhérents ecclésiastiques et de nobles dévots, du moins antiromaine. C’est la lutte
contre le Saint-Siège qui amena les souverains de Naples à favoriser la maçonnerie (comme le jansénisme).
(2) Le Diario (t. II, p. 386) signale en janvier 1808 un grand banquet au palais Maddaloni. C’est en 1807 que F. Salfi, Calabrais, publie (à Milan) son grand poème symbolique, Zramo; en 1813 que parurent les statuts d’une loge écossaise à Naples. Sous Joseph, deux loges sont fondées par le Grand-Orient de France (rattachées plus tard au Grand-Orient de Naples) : les Amis des arts et de l’humanité (Capoue) et la Constellation-Napoléon (Naples; le vénérable est le général Radet).
(3) Drro, Massoneria…., p. 64-65, 205.
(2) JOHNSTON, The napoleonic empire, t. IL, p. 34.