LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
- Egalement antérieure aux Français, puisqu'on la fait remonter aux Espagnols, la Camorra ne fait point parler d’elle avant la Restauration. Par moments, la plèbe de la capitale paraît comme sollicitée par un mot d’ordre : des rumeurs circulent, faux bruits, menaces d’émeute, principalement à lapproche des anniversaires de 1799, et les bourgeois parlent avec effroi de « clubs de révolution (1) ». Est-ce l’indice d’une organisation quelconque? Faut-il, de même, voir autre chose que des signes de reconnaissance dans certains emblèmes saisis sur des insurgés (2)? N'oublions pas que les forces contre-révolutionnaires avaient reçu une sorte d’organisation permanente, que Marie-Caroline montrait un goût singulier pour l’intrigue et le mystère : l'influence des « masses » et de la reine dut être fort efficace dans cette élaboration tumultueuse des sectes. La conjuration de 1807, en tout cas, révéla des signes de véritable organisation secrète : des società indépendantes les unes des autres, par précaution, mais rattachées à un comité palermitain, dont Canosa, la marquise de Villatranfo, le « colonel » Salvatore Bruno, tous dans la confiance de la reine, furent dits les principaux membres (sous des noms supposés); des emblèmes symboliques (bêtes, rameaux d’oranger), Giove fulminatore désigné comme grand maître. Au même parti, reformé sous le nom de Trinitart, on a attribué l’attentat contre Saliceti (3). D’autre part, le fait que l’auteur de cet attentat aurait été calderaro (chaudronnier) aurait valu à la fameuse secte contre-révolutionnaire,. essentiellement populaire, le nom qui ne se fera connaître que sous la Restauration (4). Le nom importe peu d’ailleurs : toutes ces sectes bourboniennes dérivent plus ou moins du sanfédisme et beaucoup, qui existaient du temps des Français (5),
‘(4) Dario, t. II, p. 242, 248, 407. La police interdit rigoureusement les réunions « non approuvées par les lois ou par l'usage » (arrêté de Laurenzana, 8 avril 1806, dans Monitore du 11) : toutes réunions clandestines seront regardées commè menaçant l’ordre public et les non-dénonciateurs même punis comme « fauteurs de désordres ». De même dans la Lor sur la justice correctionnelle, art. 70 et 71.
(2) Ainsi la patente, reproduite dans le rapport sur la conjuration de 1807 (v. p. xxv); ainsi la proclamation de « l’abbé Inconnu », impr., 28 mars 1806,
(3) Drro, p. 204.
(4) CaAnosA, I Piffari di montagna, p. 60. La secte n’aurait été formée qu’au temps de Bentinck, à la suite d’une orme qui lésa les « maîtres chaudronniers » de Palerme.
- (5) Canosa dit (vbid., p. 58) qu’il y eut toujours des sectes sous Jes Français, mais que la reine et lui y restèrent étrangers. te
n'étaient, au témoignage de l'officier anglais que Ferdinand chargera de les réprimer, que des associations de malfaiteurs (1). .
Du côté libéral, la fermentation est déjà active. L’existence de carbonari dès le temps de Joseph ne peut plus être contestée (2). L'un des importateurs présumés est Briot, intendant de Cosenza, où précisément des marques certaines ont été relevées. Cela semblerait confirmer l’origine jurassienne des « bons cousins (3) », sans d’ailleurs expliquer la transformation totale qu’ils subirent en Italie. Les caractères de la secte restèrent longtemps fort vagues et les «loups » à exterminer longtemps indéfinis. Dans les dernières ‘années de Murat seulement, les tendances républicaines ou vaguement libérales se préciseront en une formule : la Constitution. Les idées relatives à la patrie italienne participent encore de la confusion des conceptions « patriotes ». Il reste fort douteux que la doctrine unitaire ait jamais pénétré dans le gros des adhérents. Le recrutement des ventes paraît au début se faire essentiellement parmi les militaires et les gardes provinciales.
L'obscurité même qui enveloppe si longtemps ces sociétés secrètes conduira peut-être à penser que leur rôle ultérieur, favorisé par les ambitions et les défaillances de Murat, puis par un gouvernement faible et l'éloignement de l’Autriche, aurait été fort réduit sous un gouvernement résolu. Sur un aussi grave sujet, ici seulement entrevu, nous ne pouvons émettre une opinion, mais notre impression serait que toutes ces organisations secrètes,
(1) L’Anglais R. CHURCH, Brigantaggio, p. 41. L'un des chefs auxquels il eut affaire (et qui tenait déjà la campagne sous Joseph) fut successivement carbonaro et cheî de la secte criminelle des Decisi. (Sur ces associations, en Pouille, sous la Restauration, JOHNSTON, ouvr. cité, t. II, p. 61 et suiv.)
(2) Drro (p. 66) signale, dans les procès-verbaux de la commission militaire de Cosenza, en 1806, les signes carbonariques à côté de plusieurs signatures. Même date donnée par le général d’Aquino (D. SPADONI, Sette, cospiraziont e
cospiratori nello Stato Pontificio all’ indomant della Restaurazione. Rome, 1904,
pv)
(3) La même origine est donnée par l’abbé GRÉGOIRE, Histoire des sectes (Paris, 2e édit., 1828, t. II, p.384 et suiv.), et semble acceptée par l’auteur des Memoirs of the secret societies, p. 7, et par CARRASCOSA, Mémoires, p. 18 (1807, à Capoue, officiers suisses). JOHNSTON, ouwvr. cité, t. II, p. 32, admet cette origine, mais adopte 1808 pour date. Il n’y a pas à s’arrêter, bien entendu, à l’opinion qui attribue l’idée de la secte à Caroline, soit lors de l’intrigue Moliterno (deuxième moitié 1808 ; DE POTTER, les Rognures), soit en 1812 (ORLOFF, t. II, p. 284). SAINT- EDME, Constitutions et organisation. des carbonari (Paris, 1821), parle des carbonari comme existant avant 1806 et déjà sous Joseph songeant à arracher le royaume à la domination française (visiblement la secte n’était que dans l’en-
fance).