LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
pleines de gens timides, plus prompts aux aveux qu'aux actes, remplies de traîtres ou d’espions, ont bénéficié de beaucoup d’illusions. D’un coup vigoureux Saliceti avait brisé la « conjuration » de 1807, comme la contre-révolution avait anéanti les loges républicaines. Les mouvements carbonaristes de 1813-1814 seront réprimés par le général Manhès avec une poignée de troupes, en majorité indigènes, et peut-être ne se vantait-il pas tant quand il disait qu’il en eût été aisément de même en 1820. Dans l’intervalle, PAnglais Church avait envoyé au supplice le chef des Decsi, qui vainement multiplia les signes de détresse. Les sociétés secrètes ont, en fait, affaibli l’armée, seul instrument de l’indépendance.
Si elle n’est pas très redoutable par elle-même, cette effervescence secrète contribue à accroître le sentiment d’inquiétude, qui est en somme le plus général. Le seul fait que les Bourbons étaient tout près, soutenus par les forces de l’Angleterre, suffisait à atténuer fortement l’effet des victoires impériales et à donner limpression d’instabilité. Il suffit d’écouter les bruits qui se répandent : tout mouvement de troupes est indice de crainte ou même d'évacuation prochaine; si Joseph quitte Naples, c’est pour prendre la route de France; s’il se rend à Venise, c’est pour n’en point revenir. Se décide-t-il, pour donner le change sur son départ réel, à faire venir la reine, des « personnes de marque » insinuent que c’est une comparse, qui en joue le rôle. Masséna, Reynier passèrent plusieurs fois pour tués ou pris en Calabre. Même au sujet de Gaëte, si proche, des rumeurs fantastiques troublèrent les gens de Naples. L’interrègne fut particulièrement scabreux. Y aurait-il simple mutation, annexion à l’empire ou restauration ? « Chaque voile de pêcheurs qui se montrait à l’horizon était le vaisseau qui apportait Ferdinand (1). »
De tout cela résulte, à l’égard des Français, un sentiment de défiance, aisément changé en malveillance et qui est signalé comme « la cause de la résistance sourde que rencontrent les ministres français dans leurs opérations (2)». Nous l’avons indiqué sous des aspects divers (3) : durant l’interrègne, il devient pa-
(1) Notices sur le royaume de Naples. À, E., Naples, 132. Sur les rumeurs cf. le Diario napoletano.
(2) Miot, Journal, 26 août 1806. A | |
(3) A propos de l’entourage de Joseph, du personnel administratif, de la marine, de la situation diplomatique. Une plainte anonyme dénonçait la malveillance sys-
tent (1); l’insolence s’enhardit dès que l’autorité parait se relâcher, plus encore quand elle semble desserrer les attaches avec la France.
Ainsi, sans exagérer, comme le font peut-être l’ambassadeur La Feuillade ou le maréchal Pérignon, qui, jetés au milieu de l'inquiétude résultant du changement de règne, parmi le redoublement de mesures policières qui suivit l’attentat contre Saliceti, estiment qu’ « on est bien loin d’être à nous »et que «le feu couve sous la cendre (2) », on doit se ranger à l’opinion de Joseph luimême : « La confiance, le crédit sont encore à naître ici (3). » Le Decennio finira par créer, du moins parmi les classes éclairées, dans les provinces comme dans la capitale, un esprit public conscient (4).
tématique des tribunaux à l'égard des négociants français : « Ils se vengent sur nous de la haine qu'ils portent au gouvernement. Nous perdons les procès les plus clairs ; les douanes nous vexent... » Des Français en arrivaient à « regretter Ferdinand » (au ministre des Affaires étrangères de France, septembre 1807. A. E., Naples, 131, fo 235).
(1) On peut remarquer dans les dépêches de La Feuillade que, du temps de Joseph, il se louait plus des Napolitains que des Français ; le ton change bien vite.
(2) Pérignon au ministre de la Guerre de France, Naples, 26 août 1808. À. G., Naples, repr. en partie dans les Deux généraux Cavaignac.
(3) A Napoléon, 19 octobre 1807. Mémoires, t. IV. 1
(4) CaARRASCOSA, Mémoires, p. 7, le constate.