‹ Naples: Sous Joseph Bonaparte 1806-1808Chapitre 141 sur 164 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

I. Passage de Joseph au trône d’Espagne : Le changement de règne. Liquidation. Le statut constitutionnel. — IT. Conclusion : Jugements contemporains sur le règne. Ses résultats.

Les conceptions politiques de Napoléon étaient loin de présenter la rigueur qu’on leur prête après coup. L’idée bien souvent ne prenait corps que sous la pression de circonstances fortuites : « Les affaires, écrivait-il à Joseph, ne sont jamais aussi claires qu’elles le paraissent (1). » Il faisait aux occasions une part extrême, prompt qu’il était à les saisir. L’affaire d'Espagne et, par suite, le changement opéré à Naples, sont un exemple typique de l’incertitude où il laissait à dessein, presque jusqu’à l’extrême limite, les affaires à régler.

Il n’est pas probable qu’il ait pu être question à l’entrevue de Venise (3-10 décembre 1807) du passage de Joseph en Espagne (2). L'offre, faite le 18 avril 1808, ayant été acceptée (3), le roi reçut

(1) 4 juillet 1807. Corr., t. XV, n° 12851.

(2) C’est Mror qui, dans ses Mémoires, t. II, p. 331, même dans son Journal {extraits datés du 16 décembre 1807 et du 22 mai 1808), dit qu’il fut question alors du projet d’envahir l'Espagne et que la mission du colonel Marie près du tsar se rattachait à ce projet. Joseph, invité par l’auteur de l’Esquisse sur le royaume de Naples à dire ce qui en était, a écrit en marge que Napoléon lui avait seulement dit que les troubles de la famille d’Espagne l’importunaient, parce qu'ils paralysaient une alliée de la France’et faisaient le jeu de l’Angleterre ; que Marie- a seulement servi à l’échange de lettres de compliments avec Alexandre. Girardin, qui était du voyage de Venise, dit seulement (Mémoires, t. II, p. 28) que Napoléon lui déclara que les Italiens ne pouvaient rien faire de sérieux : « Mon frère s’en apercevra. » (Etait-ce pour préparer le changement ?)

(3) F. Masson pense que Joseph aurait refusé une première offre au commencement de mars 1808 (Napoléon et sa famille, t. IV, p. 216 et suiv.). P. Conard (/a Constitution de Bayonne, p. 5) ne le croit pas : avant le 27 mars, Napoléon n’a

le 21 mai l’ordre de se rendre à Bayonne; il partit le 23. Nous n’avons pas à examiner les raisons qui ont pu décider l’empereur à ce choix : ne peut-on y voir jusqu’à un certain point un témoignage en faveur de l’œuvre accomplie à Naples ? Dans ce royaume, l’ère des véritables opérations militaires étant close, les réformes mises en train, il n’est pas douteux que Joseph, sincèrement attaché au pays, n’eût été beaucoup mieux à sa place qu’en Espagne, ni que le changement, par lui-même, n’ait été néfaste aux intérêts français.

Ce qui achevait de rendre la mutation malencontreuse, c’est

que Murat et Joseph ne s’aimaient point. Aussi le roi sortant, après s’être efforcé de faire nommer à sa place Lucien ou Jérôme, eut-il hâte de procéder à cette liquidation à laquelle nous avons dû faire allusion plusieurs fois, et qui altère si malheureusement la physionomie de son règne (1).

- Liquidation. — Bien que roi des Espagnes le 7 juin 1808, Joseph resta roi de Naples jusqu’au 5 juillet (2). Dans les derniers jours, il s’était empressé de signer des décrets de première importance, sur l’organisation judiciaire, la promulgation. du Code, ete. Le Monttore en est encombré jusqu’en plein mois de septembre, alors que le nom de Gioacchino I s'y étale en lettres capitales. À Bayonne, même pendant le voyage pour s’y rendre, le travail avait continué : par une série de décrets évidemment antidatés, le total des membres du nouvel Ordre était atteint, une fournée nouvelle de conseillers d'Etat, la Cour de cassation tout entière, une foule de fonctionnaires étaient nommés, dans le civil et le militaire, même à la cour, où les antichambres de Murat étaient remplies d'avance de gens qu’il ne connaissait pas. Il ne restait au nouveau roi qu’à trouver les fonds pour tout cela! Murat était déjà roi quand une députation fut envoyée à Bayonne, pour saluer le roi d’Espagne qui luimême l'avait désiré. Il y a certainement du vrai dans le reproche pu arrêter le parti de renverser les Bourbons. Dès le 11 avril, par contre, La Feuillade (à Champagny. A. E., Naples, 132, fo 75) enregistrait le bruit que «le roi de Naples passerait bientôt au trône d’Espagne ».

(1) Elle a été étudiée avec précision (et sévérité) par F. MASsoN, Napoléon et sa famille, t. IV, chap. XXI.

(2) Murat ne fut lui-même nommé (15 juillet) qu’à compter du 1% août et

n’arriva que le 6 septembre. Joseph s’était dispensé de désigner, comme l’avait prescrit l’empereur, un régent.

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