PASSAGE DE JOSEPH AU TRONE D'ESPAGNE
adressé à Joseph par son successeur, « qu’il voulait avoir tout fait (1) ».
Beaucoup plus graves étaient les mesures financières. En s’en allant, Joseph se départit de cette générosité élégante, qui lui avait fait laisser au Trésor une partie de sa liste civile : il la réclama tout d’un coup (2). Cet arriéré, qu’on solda en partie avec le reliquat de l'emprunt de Hollande, ne peut d’ailleurs rendre compte des générosités que fit alors Joseph, et qui consistèrent surtout, faute d’argent liquide, en biens-fonds et en inscriptions sur le Grand- Livre : pour 2 549 416 ducats (3), et non compris des terrains voisins de Capodimonte, dont il fit aussi des largesses (4). Joseph, qui de son côté devait se montrer si soupçonneux sur la conduité de Murat en Espagne, savait cependant que ces « règlements de comptes », au moins hâtifs, bouleverseraient des finances encore chancelantes (5).
Le statut constitutionnel. — L'idée d’une constitution semble se rattacher au même système de défiance à l’égard de Murat. Donné le 20 juin 1808 à Bayonne, sous forme de décret et garanti par l’empereur, le Statut est presque une réplique de celui qui venait d’être octroyé à l'Espagne et tous deux dérivent de la constitution du royaume d'Italie de 1805. Quel qu'en soit l’auteur, il n’a pas fait preuve d’une grande originalité; mais certainement Joseph n’a pas été étranger à sa rédaction (6):on pourrait recon-
- (4) Murat à Napoléon, 25 novembre 1808. A. N., AF 1v, 1714 4.
(2) Il réclamait même le mois de juillet en entier, ce à quoi Murat s’opposa. Cet arriéré, d’après la note de Rœderer du 25 avril 1808, Œuvres, t. IV, p. 172, était pour 1807 : 191 000 ducats, somme qu’il déclarait « impossible » à acquitter.
(3) D’après la note envoyée par Murat (A. N., AF 1v, 1714 4) : 232 014 ducats au comptant, 1 513 625 en inscriptions, 803 781 en terres. Les chiffres concordent à peu de chose près avec ceux que donne Rœderer.
(4) Parmi les donitaires, à part la duchesse d’Atri, qui reçoit 472 000 ducats en terres et, si l’on veut, son père Stigliano, le premier chambellan, aucun qui doive beaucoup surprendre : les ministres Gallo (de tous le mieux pourvu) et Ricciardi, Jourdan, des généraux, des aides de camp, un seul chambellan (Noja), une femme et quatre filles de Français, militaires ou fonctionnaires (eux-mêmes non portés sur la liste). Quelques restrictions devraient peut-être être faites à cette liste, sans parler des retranchements ordonnés par Murat : ainsi l’on voit dans une lettre de Rœderer que 12 000 ducats de la part revenant au duc de Noja ont été prélevés sur l’arriéré de la liste civile.
(5) Autre doute sur les meubles : Joseph assurait (à Rœderer, 1*% juillet 1808. Œuvres de R&@DERER, t.IV, p. 21) qu’il les laissait à son successeur « gratuitement » et La Feuillade (à Champagny, 5 juin 1808. A. E., Naples, 132, f° 105) écrivait qu’on avait à peu près tout « emporté ou vendu ».
(6) IL dit formellement l’avoir demandé comme une condition (Bourrienne
naître son intervention dans la classification spéciale des députés
au Parlement national, dans le libéralisme consistant à. imposer lexécution (ajournée par lui-même) des lois sur les conseils provinciaux, dans l’obligation de respecter ses principales réformes, spécialement financières, ainsi que les dotations faites, «de quelque nature qu’elles soient (1)». L'article, qui n’admettait aux emplois civils que des nationaux ou naturalisés, et dont le fâcheux effet fut immédiat (2), ne peut lui être imputé, puisqu'il était dans la constitution faite pour l'Espagne.
Il serait superflu d’insister sur l’accueil fait à un acte, que nul ne réclamait, qui fut Ju le 2 juillet en séance du Conseil d'Etat, transcrit sur les registres des tribunaux, annoncé au prône, mais qui en resta là (3). Nul doute, par contre, qu’il n’ait préparé les revendications qui troublèrent les dernières années du règne de Murat (4). Le nom de Parlement n’était pas nouveau dans le royaume : c'était celui des antiques comices municipaux, celui de ces états généraux siciliens qui, moins égalitaires, étaient peut
et ses erreurs, t. Ier, p. 369) et exprime à Rœderer (9 juin 1808. Œuvres de RŒDE: RER, t. IV, p. 17) le regret de n’avoir pas eu son avis sur l’article concernant la dette, au conseil d'Etat celui de n’avoir pu le consulter. Savelli (Souvenirs, p. 144),sans autorité suffisante, assure que Joseph s’occupait depuis longtemps d’une constitution.
(1) Le titre le plus intéressant est celui du Parlement : cent membres répartis également en cinq bancs (sedili), clergé, noblesse, propriétaires, dotit (savants), commerçants ; les deux premières classes nommées directement par le roi, mais à vie; les propriétaires élus par des collèges de district, dont les cent membres seraient nommés à vie par le roi parmi les deux cents plus imposés ; les commerçants présentés, en triple liste, par des collèges, nommés à vie, à Naples et dans les dix principales villes; les dotti également choisis par le roi, à vie, sur triple liste dressée par l’Université, l’Académie, les tribunaux supérieurs. Ce Parle. ment, que le roi devait réunir au moins tous les irois ans, avait pour mission d'approuver le budget (avec droit de faire des représentations) et les changements proposés aux lois essentielles, d'examiner les projets de lois.
(2) Rœderer à Joseph, Œuvres, t. IV, p. 24 (il accuse Gallo d'avoir suggéré l’article). Mior (Mémoires, t. Il, p. 338) note également le mécontentement général des Français. Falconnet à Rœderer, 12 novembre 1808 (Arch. Rœderer, vol. 25) :« La constitution avait tourné les têtes des Napolitains et mis au jour toute leur haine pour les étrangers. » Le pamphlet, très violent contre Zurlo, Notizie su la condotta politica di G. Z., lui attribue une large part dans la rédaction de la Gonstitutionet spécialement de l’article en question : rien n’autorise à le croire.
(3) Mror (Mémoires, t. II, p. 339, et Journal, 2 juillet 1808) est le premier à
ne pas le prendre au sérieux.
‘ (4) On n'attendit pas jusque-là pour en parler : NaAPoOLI-SIGNORELLI, dans la préface du tome VIII de ses Vicende (1811), analyse la constitution et rappelle que, Murat l’a garantie solennellement. Murat avait écrit à Gallo, qu’elle ba paraissait «fort bien » (15 juillet 1808, dans GALLO, Memorie). .
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être plus indépendants que n’eût été l’assemblée nouvelle, Mais lépithète de national donnait à ce nom une sonorité qui devait. faire vibrer les cœurs libéraux.
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Jugements contemporains sur le règne. — Des procédés, qui ressemblaient à des précautions, joints” aux dépenses anticipées, alors que l’empereur arrêtait ses subsides et élevait des réclamations jusqu'alors suspendues, ne pouvaient qu'aigrir Murat contre son prédécesseur. Visiblement il est décidé à tout trouver mal : © Il y a beaucoup de désordre dans l’administration », écrit-l avant d’avoir rien vu (1). Il n’est pas à Naples depuis quatre jours qu'il a manifesté publiquement sa réprobation des dépenses, l'intention de prendre le contre-pied de diverses mesures ; ses lettres à l’empereur sont la critique des errements suivis. Les Napolitains, pour faire leur cour, ont bien vite su renchérir. La note est de blâmer l’œuvre antérieure. Si lon ajoute le trouble résultant d’une liquidation hâtive et indiscrète et d’un interrègne prolongé, le déchaînement des médisances, l’inquiétude des esprits, on conçoit que l'impression finale laissée par le gouvernement de Joseph ne lui ait pas été très favorable.
Ces fâcheux effets de l’instabilité habituelle aux créations du Grand Empire et du caractère personnel, égoïste, que leur donnaient presque forcément les souverains napoléoniens, étaient inévitables. Ils ne doivent pas rendre injuste pour le règne qui vient d’être étudié et qui fut l’une des plus actives et plus fécondes, manifestations du système.
Aux jugements partiaux ou impressionnés par la crise de la fin, et auxquels leurs auteurs même ont apporté parfois des tempéraments (2), il ne serait pas suffisant d’opposer les éloges pro-
(1) À Napoléon, Paris, 11 août 1808. A. N., AF 1v, 1714 4. L’audience à Ant. Rœderer est dans Ræœperer, Œuvres, t. IV, p. 45-49. Signalons, parmi bien d’autres, lzs deux lettres de Murat à Napoléon, du 28 septembre 1808 : critique violente d2 l’administration financière de Joseph : « Votre Majesté croira avec peine qu'avec des personnes de talent le roi Joseph ne fût pas encore
arrivé à établir un système d’administration. » (2) Le ministre de Hollande, Dedem de Gelder, n’arrive qu'après le Aéoart
digués durant le règne (1). 11 faut songer que sa brièveté fait très souvent attribuer aux continuateurs le mérite des réformes, et que Joseph, ainsi que le rappelait Napoléon à Murat, avait eu « toutes. les épines (2) ». L’ambassadeur de France, qui ne pèche point par excès de bienveillance, le reconnaît nettement : «Il n’est personne de nous, au reste, qui ne sente que la position du roi Joseph, arrivant à Naples, était infiniment plus difficile que celle de son successeur. L’on marchait à travers des écueils sans pouvoir avoir une route fixe et bien tracée. L’on avait besoin de s’attacher des partisans par toutes sortes de voies. Tout autre peut-être n’aurait pas aussi bien réussi que l'excellent prince que ce pays a perdu (3)... »
Dans ce laps de temps si court, il avait d’abord fallu conquérir le royaume : l’assaut de Capri qui, à la faveur d’une chance exceptionnelle, inaugure avec éclat le règne de Murat, ne doit pas éclipser les sièges et les batailles sanglantes de la période précédente, ni cette lutte opiniâtre contre l’insurrection, où Manbès n’a fait que suivre l’énergique exemple de ses devanciers. Au printemps
de Joseph; il est par principe mal disposé pour les Français. La Feuillade, qui s’était habitué en Etrurie à des allures de maître, se trouve fort dépaysé et s’irrite d’une foule de choses : lenteur à lui rendre les honneurs dus, à le recevoir, à lui faire visite; il demande sans cesse son rappel; une des lettres les. plus sévères pour Joseph est celle du 11 janvier 1809 (A. E., Naples, 133), mais il la termine par ces mots : « Tel est le tableau que le roi m’a fait, à peu près, de l’état du royaume à son arrivée... » L’un et l’autre atténuèrent leurs critiques (DEDEM, Mémoires, p. 136 et 152). Murat même, dès la scène qu’il fait à Antoine Rœderer, cède sur divers points, et il écrit à Napoléon (8 septembre: 1808. À. N., AF 1v, 1714 À) : « Sans doute le roi Joseph a fait le plus grand bien à Naples, mais il reste encore beaucoup à faire... »
(1) Même quand ils émanent d’un homme comme Cuoco : il place au rang des plus précieux bienfaits de l’empereur à l’Italie « d’avoir donné Eugène à Milan et Joseph à sa patrie » (préface de la deuxième édition de son fameux Saggio, traduction, p. XXI).
(2) Napoléon à Murat, 15 décembre 1808, Corr., t. XVIII, n° 14570.
(3) La Feuillade à Champagny, 11 janvier 1809. À. E., Naples, 133. Bien mieux, le ministre de la Guerre de Murat lui signalera, en décembre suivant (A. G., Reg. 9, a. 5), des comparaisons tendancieuses qui couraient dans le public: « Vous payiez moins d'impôts sous le roi Joseph, dit-on aux Napolitains, et cependant il se: faisait plus de choses. On traçait des routes, on embellissait la capitale, la cour était plus splendide, plus généreuse, accordait un plus grand nombre de pensions et l’on n’entendait pas autant de fournisseurs se plaindre sur les retards et sur les non-payements qu’ils éprouvent. Les brigands n’étaient pas en aussi grand nombre dans les provinces, et l’on n’y était pas autant tourmenté pour l’enrôlement dans les gardes civiques, dans les vélites, dans les gardes d'honneur, ni pour la conscription. » On est en devoir, avec le ministre, de contester l’équité
de certains de ces regrets : ils sont assez significatifs de la difficulté de contenter l'opinion.