CHAPITRE PREMIER
I. La dynastie de Naples a cessé de régner. — II. L'entrée à Naples. III. Conquête du reste du royaume.
« La dynastie de Naples a cessé de régner. » Lorsque, à Schœnbrunn, le 27 décembre 1805 (1), Napoléon prononcça cette sentence, en des termes qu’il affectionnait à l'excès et qu'avait déjà entendus, à titre d'avertissement, la cour ainsi condamnée (2), il y avait longtemps que les rapports entre Naples et la France subissaient une tension menaçante. On peut dire que depuis le début de la Révolution, il n’avait jamais cessé d’en être ainsi et le Consulat n’avait pas amélioré la situation. En dernier lieu, ratifiant, le 8 octobre 1805, un traité de neutralité négocié avec la France (3), alors que, depuis le 10 septembre, elle s'était engagée avec le tsar à recevoir une armée anglo-russe et à coopérer à une diversion en Italie, la cour napolitaine avait décidé la rupture.
Simple prétexte, a-t-on soutenu : le sort de la dynastie était décidé d’avance et la politique de Napoléon ne visait qu’à la pousser à bout. On accuse notamment l’hostilité opiniâtre de l'ambassadeur Alquier, qui, défiant par système, aurait exagéré
(4) La proclamation ne fut publiée qu’un mois plus tard (Moniteur du 4er février 1806). Ce qui parut alors (Moniteur du 5 janvier), ce fut le 37° Bulletin de la Grande Armée, du 26 décembre ; il ne visait encore que la reine.
(2) Napoléon à la reine de Naples, 2 janvier 1805, Revue d'histoire diplomatique, 1887; et AURIOL, la France, l’ Angleterre et Naples, t. II, p. 128.
(3) 21 septembre 1805. MARTENS, t. XI, p. 186.
ou dénaturé tous les actes de.la cour. L’empereur avait besoin du royaume pour sa politique, il poursuivait contre toutes les branches de la famille la haine qu’il vouait aux Bourbons, ses rivaux les plus redoutables. Longtemps, le gouvernement napolitain se serait efforcé de garder la neutralité : soumis à des exigences intolérables, il aurait saisi une occasion de secouer le joug; sa faiblesse excuserait ses procédés. De toute façon on ne l’eût pas épargné. Nelson, en juillet 1803, écrivait déjà : « C’est mon opinion bien arrêtée qu’il entre dans les plans de ce scélérat corse de conquérir le royaume de Naples. Naples sera conquise un peu plus tôt, un peu plus tard, selon les convenances de Bonaparte (1). » Et la reine Marie-Caroline, qui s’obstina le plus longtemps à espérer, faisait, une fois convaincue, cette prédiction frappante, que, malgré toutes leurs concessions, la cour d’Espagne, le Pape, la reine d’Etrurie, avant deux ans, seraient tous chassés (2)!
Pour apprécier la politique de Napoléon, conquérant un royaume dont les souverains l’ont offensé, 1l faut s'élever au-dessus du conflit. Afin d'établir la suprématie française en Italie et d’assurer une base à ses grands projets méditerranéens, l’empereur avait besoin de pouvoir compter sur le gouvernement de Naples : quand il lui parlait, ainsi qu’au Pape, de neutralité, c’était d’alliance qu’il s'agissait. S'il avait trouvé des princes acceptant de bon gré son hégémonie, fermant sincèrement leurs Etats aux vaisseaux, aux commerçants, aux espions anglais ou du moins acceptant qu’il s’en chargeât, peut-être se fût-1l, comme en Alle-
(1) À lady Hamilton, 5 juillet 1803, Dispatches and letters of Nelson, t. V, p. 417.
(2) Lettre du 21 mars 1806, citée par HELFERT, Xônigin Maria-Karolina, p. 247. La cause des Bourbons de Sicile et spécialement de la reine a été plaidée avec le plus de talent par ULLOA, duc DE LAURrA, Napolitain, Marie-Caroline d'Autriche, et par le baron HELFERT, Autrichien, Kônigin Maria-Karolina; récemment, d’après eux, par A. BONNEFONS, Marie-Caroline. Le premier pousse le zèle bourbonien jusqu’à ignorer le traité de septembre 1805, pourtant signalé avec plus ou moins de précision par plusieurs écrivains libéraux (PIGNATELLI- STRONGOLI, Memorie, donne très exactement la date du traité) et avoué par la cour elle-même, en 1808, dans un manifeste imprimé. LANCELLOTII, autre apologiste (Mémoires historiques de Ferdinand I®, p. 26), ne parle que de l’adhésion au traité anglo-russe d’avril 1805. M. Helfert signale loyalement le fait. Le texte même du traité de septembre fut publié, pour la première fois, par le marquis MARESCA, Arch. Stor. Nap., 1899. — Sans en connaître peut-être la date exacte, Napoléon en sut certainement l’existence ; cela est dit formellement dans un premier projet de proclamation de Joseph aux Napolitains (A. N., AF1v,1714B).
magne, accommodé de cette ligue des Etats secondaires. Le système du Grand Empire n’apparaît en fait précisément qu'après la perfidie de la cour napolitaine; la suppression du royaume d’Etrurie et de l'Etat romain, la mainmise sur l'Espagne, outre que l’impulsion était donnée désormais à une politique plus violente, ne sont pas des preuves formelles du contraire, puisque, esprit d'indépendance ou duplicité, ces gouvernements n’avaient pas fourni le concours qu’on leur demandait. Or, ces exigences répondaient à celles de l'Angleterre, qui s’établissait de plus en plus menaçante dans la Méditerranée et qui s’était assuré à Naples une situation prépondérante. Les souverains — c’est là leur meilleure excuse — se trouvaient pris, comparses chétifs, entre les deux grandes rivales.
Napoléon ne pouvait souffrir patiemment cette ingérence de l'ennemi dans un pays qu'il considérait, par sa position même, comme l’une des bases de la domination maritime. S'il réclamait beaucoup plus que la neutralité, c’est qu’en fait il n’y avait point de neutralité. En dépit de plusieurs traités, l'hostilité et la mauvaise foi de la cour se trahissaient sous les protestations de franchise et d'amitié. Ce n’était pas sans raison qu’Alquier et Gouvion- Saint-Cyr dénonçaient l’influence des ministres anglais et russe, et toujours, malgré l’éloignement, celle de Nelson. Très réels étaient les armements, niés ou réduits officiellement à quelques mesures de police, les dépôts d’armes en province, le recrutement en Albanie, les efforts pour augmenter les troupes et, jusque dans les cantonnements français, préparer le soulèvement des « masses », ces bandes sinistres de 1799 (1). En juillet 1803, à la même époque où il refusait des offres d’alliance avec la France, Ferdinand consentait, par traité, à l'occupation de Messine par les Anglais, au <as où les Français feraient mine de passer en Sicile, et dès lors il recevait des subsides ; un vaisseau anglais était en permanence devant Naples et, vis-à-vis des bâtiments français ou neutres,
(1) Aux preuves contenues dans les documents réunis par C. Auriol, ajouter le rapport très expressif du chargé d’affaires près la république des Sept-Iles, Romieu, 12 floréal an XII, A. N., AF 1v,1685. Dans ses mémoires inédits, le comte de Damas, inspecteur général de l’armée napolitaine, affirme que les mesures sanitaires n’étaient qu’un prétexte et que, le 7 décembre 1804, le roi avait déjà adressé aux gouverneurs des provinces une proclamation secrète pour réunir les masses au premier avis.
les Anglais agissaient comme chez eux (1). Le ministre Acton qui, suivant l'expression de l’ambassadeur de France, « dans le cabinet sicilien… n’était qu’un membre du cabinet britannique (2) », s’était retiré en Sicile (mai 4804) : le retour de la reine à la tête des affaires eut seulement pour effet, au point de vue français, de juxtaposer à l'influence anglaise celle d’émigrés français irréductibles, celle de l'Autriche et celle, qui était plus hostile encore et plus présomptueuse, de la Russie (3). Dès l’été 1804, il est bruit d’un débarquement russe; au mois de mai suivant, le général russe Lascy, qui commandera les forces combinées, est à Naples, inspecte les forts, les troupes, les routes de la frontière; sa présence, de l’aveu de la reine, « n’est plus un secret pour personne (4) », et quand les Français hâteront l’évacuation du royaume, accordée par le traité de neutralité, ce sera dans la crainte de se voir coupés par un corps russe. Aux côtés mêmes de Saint-Cyr, le marquis Rodio, commissaire royal, dont on vantera l’énergie à combattre les pilleries des troupes françaises et les voleries de leurs chefs, est là essentiellement pour leur préparer des difficultés, semer la mésintelligence entre soldats français et italiens, les inciter à la désertion, et surtout pour organiser, armer et diriger au bon moment le soulèvement populaire, même, à la fin, assure le général, pour provoquer les excès des Français et fournir des griefs à la cour (5). Celle-ci fait grand bruit des abus militaires, bien que Saint-Cyr maintienne une discipline dont le félicitèrent l’empereur et la reine elle-même. Dans un projet de coalition, formé par la Russie et l’Angleterre, le 11 avril 1805, Naples figure comme devant fournir un contingent.
Plusieurs actes diplomatiques aussi blessants que vains, l’abstention au couronnement impérial, la protestation contre l’établissement d’un royaume d’Italie, les récriminations envers l’am-
(1) Violences ouvertement exercées dans le port de Naples (rapport Aymé,
10 fructidor an XI, A. N., AF 1v, 1685). 3 (2) Alquier au ministre des Affaires étrangères, 4 juillet 1802, AuRxoLz, t. IL, p. 56.
(3) Les alliés se sont rejeté la responsabilité de l'intervention en 1805. Celle de la Russi est très lourde. Serra-Capriola, ambassadeur de Naples à Pétersbourg, en fit notamment la déclaration à Savary (Mémoires de Rovigo, t. II, p. 200).
(4) La reine au comte de Damas, 11 mai 1805 (Arch. Damas). Une lettre du tsar à Ferdiï1and (copie jointe à la lettre précédente) demandait, le 3 janvier 1805, que Lascy r.çût, le moment venu, le commandement des troupes napolitaines.
(5) SAINT-CYR, Mémoires, t. II, p. 308; ROMIEU, Loc. cit.
bassadeur de France, si mal vu, si isolé qu’à la fin il ne pouvait trouver un médecin (1), des propos malveillants, tenus en public par les courtisans, les émigrés, les Russes, par la reine elle-même (2), dont par suite l’empereur se croyait détesté, peutêtre encore l’échec d’un projet de mariage (3), confirmaient l’hostilité des faits. Napoléon se doutait très certainement que, ses troupes retirées, celles des Alliés entreraient (4); il avait, au commencement de 1805, donné à Saint-Cyr l’ordre formel de les devancer à Naples, quand lui-même franchirait le Rhin et si, après cela, il pressait si vivement la conclusion du traité de neutralité, il pensait peut-être n’avoir rien à perdre pour attendre : le traité de neutralité, négocié à Paris et raüfié à contre-cœur, sur une injonction formelle, ne pouvait effacer les preuves acquises d’hostilité.
Entre la France et l’Angleterre, qui menaçaient chacune un de ses royaumes, le roi de Naples était assurément dans la situation la plus précaire. L’Angleterre donnait de l'argent, la France en demandait, mais celle-ci se fût efforcée de maintenir l'intégrité de la monarchie, tandis que l’Angleterre, qui occupait déjà Malte, au mépris des droits reconnus à Ferdinand par la paix d'Amiens, ne se souciait que de la Sicile. De la part de Naples, en tout cas, nulle politique ne pouvait être pire que celle qui fut suivie, toute d’intrigue et de duplicité, alternant les protestations mensongères et les bravades impuissantes, soumettant les affaires, comble
(1) Alquier à Talleyrand, 12 mars 1806, A. E., Naples, 131 ; un rapport (anonyme) au Premier Consul, an X (A. N., AF 1v, 1685), dit que l'ambassadeur «ne peut voir personne. On craindrait de se compromettre en allant chez lui. Il en est de même pour tous les Français : on craint de leur parler. »
(2) ULLOA, loc. cit., p. 117, 126, 159. Damas, dans ses mémoires, reproche également à la reine son intempérance de langage : « Elle avalait une conférence avec Alquier pour se purger de l'humeur âcre qui était en elle. » Dans sa lettre du 12 mars, Alquier rapporte que Kaunitz, ministre d'Autriche, lui a répété que la reine avait dit à son fils, à titre de réconfort : « Notre situation peut changer d’un instant à l’autre. Il y a tant d'accidents heureux, un verre de poison, un coup de couteau, que sait-on ? » D’après le même diplomate, en septembre 1805, la reine aurait dit que si les troupes françaises bougeaient, elle ferait mettre l'ambassadeur en pièces par la populace. De tels propos semblaient justifier l’assertion qu’elle connaissait la conspiration Cadoudal avant l'attentat.
(3) Au printemps 1805, le marquis de Gallo aurait suggéré l’idée de marier Marie-Amélie à Eugène de Beauharnais (Armand LEFEBVRE, Hist. des Cab. de L'Europe, t. IT, chap. xt); P.-L. Courier fait allusion vaguement à un projel matrimonial manqué.
(4) Il le fait entendre dans la proclamation de Schœnbrunn.
d’indignité aux yeux de Napoléon, à l’humeur capricieuse d’une femme et, par une perfidie finale, annihilant d'avance l’intervention diplomatique de l'Autriche à Presbourg, de la Russie ensuite. À présent rien ne pouvait plus détourner l’empereur d’«enfin châtier cette coquine (1) », c’est-à-dire la reine, rendue responsable.
Les alliés étaient arrivés à Naples le 19 novembre 1805. Leur but était de faire, de concert avec les Napolitains, une diversion en faveur de l’armée autrichienne qui attaquait le royaume d’Italie. Pour ce simulacre de coopération, ils venaient cyniquement compromettre, sans rémission, une alliée qui se livrait à eux. On se demande de quelle offensive étaient capables ces 12 000 Russes (ou Monténégrins sauvages) et ces 8000 Anglais, dont les chefs se défiaient les uns des autres et ne s’entendaient pas avec les diplomates, eux-mêmes en désaccord (2).
En tout cas, les nouvelles du nord, Caldiero, Austerlitz, « frappant de terreur nos braves alliés », comme disait le ministre Circello (3), arrêtèrent bien vite la marche esquissée vers la frontière. Bien avant que l’armée française destinée à Naples fût réunie, les Anglo-Russes étaient décidés à se retirer : le parti, proposé par le conseil de guerre du 3 janvier et déjà envisagé par le ministre anglais Elliot, de se borner à défendre la Calabre, n’était qu’un leurre et l’ordre formel de retraite, expédié par l’empereur de Russie après Austerlitz, vint fort à propos délivrer son général de ses derniers scrupules (4). Quant aux Anglais, ils étaient encore
(1) Napoléon à Talleyrand, 14 décembre 1805, Corr., XI, n° 9573. Pas plus que l’hostilité de la reine, sa responsabilité dans cette maladroite rupture ne nous paraît pouvoir être mise en doute. Le baron Helfert, plaidant en faveur de Marie-Caroline, prétend qu'elle ne s'attendait pas au débarquement et qu’elle l’a toujours déploré. Le comte de Damas, un de ses fidèles, attribue au contraire à son influence le rejet de la proposition du ministre russe de faire, moyennant un subside, débarquer les Russes hors du royaume. Dans son exposé au ministre Fox, l'ambassadeur de Naples s’efforce de le convaincre que sa cour n’a fait que subir la pression des Alliés ; le ministre russe surtout « exigea et pressa » (Castelcicala à Fox, 15 mars 1806, F. O., Sicily, 28).
(2) Elliot, dépêche du 13 janvier (F. O., Sicily, 27), signale l'hostilité du ministre russe.
(3) AURIOL, t. II, p. 742, note.
(4) Lascy au ministre napolitain Circello, 9 janvier 1806, AURIOL, t. II, p. 767. Les Anglais ont rejeté sur les Russes la responsabilité de l'abandon, mais le général Craig, au conseil du 3 janvier, avait soutenu, et seul, l’avis de se rembarquer ; la résolution prise, il refusa, malgré les instances de la cour et même de
Lascy, de retarder le départ. La reine, qui savait à quoi s’en tenir, s’en prend aux Anglais.
plus pressés de partir, songeant avant tout à la Sicile et craignant même, tant la reine de Naples inspirait de confiance, qu’elle ne livrât l’île aux Français pour se réconcilier avec eux (1). Le 23, il ne restait plus aucun de ces « prétendus protecteurs et alliés », qui, à la seule menace de danger, abandonnaiïent un pays ami, que durant leur séjour ils avaient accablé d’exigences (2). La reine ne trouvait pas de termes pour qualifier « la conduite infâme, incroyable » des généraux qui, déjà au cours de leur tournée vers la frontière, avaient « cherché par tous les moyens possibles à épouvanter (3) ».« Jai dit à Elliot, écrivait-elle, cent fois plus que je n’ai dit à Alquier (c'était tout dire). Nous vivons dans un siècle abominable (4)! » Abandonnés aussi complètement, les souverains tombèrent dans une consternation « impossible à décrire (5) »: ce que Napoléon appelait être « au désespoir de leurs sottises (6) ».
La hâte de l’évacuation ôtait par surcroît toute vigueur aux négociations que l’on s’efforçait de rouvrir avec les Français. Le marquis de Gallo, ambassadeur à Paris, auquel on avait fait jouer un si singulier rôle et qui avait dû présenter le débarquement des Alliés comme un fait imprévu, impossible à éviter, fut pressé de tenter d’apitoyer l’empereur. Il n’obtint d’autre réponse que Pinjonction de cesser toute communication avec les agents du gouvernement (7) et une remarque assez vive sur l’étrangeté de sa présence à Paris. À Londres, le prince de Castelcicala, ambassadeur, devait s’efforcer de montrer à Fox, qui arrivait au pouvoir, qu'au sort de Naples était lié celui de Malte, de la Turquie, des Indes et le supplier bonnement « d’entamer tout de suite et sans le moindre délai une négociation entre la Grande-Bretagne et la France (8) ».
En même temps on dépêchait à Rome (7 janvier), alors que la paix de Presbourg était déjà signée, un négociateur, assez singu-
(1) BUNBURY, ÂVarratives, p. 213.
(2) Damas, Mémoires inédits : « Jamais quartier général n’a été établi en pays ennemi avec plus d’exigence que celui des généraux alliés ne le fut dans Naples. »
(3) La reine à Damas, 4 janvier 1806 (en français), Arch. Damas.
(4) La reine à Damas, 6 janvier (en français), 1bid.
(5) C’est l'expression du ministre anglais Elliot, AURIOL, t. II, p. 778.
(6) À Talleyrand, 13 décembre 1805, Corr., XI, n° 9560.
(7) Talleyrand à Gallo, 28 janvier 1806, A. E., Naples, 131.
(8) 11 février 1806, F. O., Sicily, 28.
lièrement choisi, le cardinal Ruffo (qui avait commandé les bandes de la Santa Fede), pour tâcher d’arrêter le mouvement de l’armée jusqu’à l’issue des instances faites à Paris : il devait offrir l’exclusion absolue des Anglais, même une alliance contre eux, et jusqu’à l’abdication du roi en faveur du prince royal qui, lui, observait Ruffo, pouvait inspirer confiance (1). Ni le cardinal Fesch, ni Alquier, ni Masséna, qu’il atteignit à Spolète (le 18), ne se jugèrent autorisés à l’écouter. Continuant sur Paris, il se vit arrêter en route, « le sort de l'Etat de Naples étant déterminé sans retour (2) ». L'empereur avait laissé sans réponse une lettre de la reine et il établissait une surveillance contre des tentatives possibles de corruption à Paris (3).
Cependant le duc de San Teodoro, qui quittait l'ambassade d’Espagne et semblait devoir être bien vu des Français, avait été envoyé à Rome pour appuyer Ruffo, puis repartait le 25 janvier avec une lettre du prince royal pour Joseph Bonaparte (4). Ferdinand n’avait même pas attendu son retour; après avoir parlé bien haut d’aller se mettre à la tête de ses troupes, il avait laissé la régence à son fils François, qui restait à Naples avec la reine, et, alléguant une raison de sa façon, la nécessité de pourvoir personnellement à la défense de la Sicile (5), s'était embarqué dès le 23. San Teodoro rapporta d’Albano, où il avait vu Joseph (le 27), la promesse que la marche de l’armée serait suspendue six Jours, une prorogation ultérieure ne devant être accordée que contre remise des forts de Gaëte, Capoue et Naples, et, malgré ces conditions « infâmes (6) », l'étrange illusion, semble-t-il, que le trône pouvait encore être conservé au jeune prince : Joseph aurait eu l’astuce d'encourager cette espérance en disant au due qu'ayant refusé la couronne d'Italie il n’accepterait pas celle de Naples (7). Continuant à faire la navette entre la capitale et le quartier général français, San Teodoro repartait le 31 avec le chargé d’affaires espagnol et se voyait proposer de céder Gaëte
(1) Alquier à Talleyrand, 16 janvier 1806, AURIOL, t. II, p.
(2) Talleyrand à Ruffo, 23 février 1806, A. E., Naples, 131.
(3) Napoléon à Joseph, 27 janvier 1806, Corr., XI, n° 9718.
(4) Reproduite dans AURIOL (t. IT, p. 789) ainsi que la réponse de Joseph. (5) Avis public publié le 23 (Diario Napoletano, t. II, p. 187).
(6) La reine à Elliot, 30 janvier, Memorir of Elliot, D'1398:
(7) GIRARDIN, Mémoires, t. Ier, p. 374.
et Capoue en échange d’un armistice de huit jours seulement ; le 4 février il retournait à Albano pour consentir à la cession moyennant trente-cinq jours, mais les Français ne voulaient plus rien écouter; le 8 ils atteignaient la frontière. La cour affolée précipita ses préparatifs; le 6 le régent annonçait son départ pour la Calabre (1), ne voulant pas exposer, disait son manifeste, « mes très aimés fils et comme moi fidèles sujets » aux hasards de la guerre (2), et le 11 tout le monde s’embarquait, le prince royal et son frère Léopold, avec le comte Tatichtchef, pour rejoindre l’armée en Calabre, la reine pour Palerme (3).
Auprès des puissances, la reine n’avait pas été plus heureuse. L’Autriche vaincue ne fut pas admise à parler en faveur de Naples et une démarche tentée au commencement de mars n’aura pas plus de succès (4). Le Pape, suffisamment troublé par ses propres démêlés avec Napoléon et par le passage de troupes sur son territoire, transmit avec mollesse la proposition de suspendre simultanément les mouvements des deux armées (5). Avec la cour d’Espagne il existait des liens étroits de parenté, mais qui s’étaient violemment relâchés, depuis que Marie-Caroline avait tourné Naples vers l’Autriche et contribué à envenimer la séparation par des haines féminines ; le roi frappa aussi à cette porte (6), mais Godoi, par rancune ou parce qu’il avait lui-même à se faire pardonner, non seulement envoyait en Toscane un corps de dix mille Espagnols, pour garder les communications de l’armée française de Naples, mais encore mettait en garde Napoléon contre des agissements criminels dont il déclarait la reine fort capable (7).
(1) HELFERT, Kônigin Maria-Karolina, p. 215. Elliot peint, dans sa dépêche du 4 février (F. O., Sicily, 27), le découragement de la cour, au retour de son envoyé.
(2) Copie aux A. N., AF 1v, 1714 A.
(3) La reine ne partit que le 12 au soir.
(4) HELFERT, ouvr. cité, p. 212.
(5) Consalvi à Fesch, 7 janvier 1806, et réponse de Fesch (copies A. G., Naples, 1806).
(6) Rapport à Napoléon, Pesaro, 1 janvier 1806, AURIOL, t. II, p. 719.
(7) Napoléon au prince de la Paix, 2 février 1806, Corr., XI, n° 9736. La lettre de Godoï a été reproduite par M. BouLay DE LA MEURTHE, Quelques lettres de la reine Marie-Caroline (Rev. hist. diplom., 1887); il prétend, et Napoléon a l'air de le croire, qu’à l’instigation de sa mère la reine de Naples, la princesse des Asturies a tenté d’empoisonner le roi d’Espagne, la reine et lui-même. Il est à remarquer que Gomez, le chargé d’affaires d’Espagne, employé aux négocia-
tions, renseigne Alquier sur les préparatifs de défense du royaume (lettre du 24 janvier, A. G., Naples, 1806).
Ces pourparlers, ces allées et venues, l’inquiétude des esprits suscitaient toutes sortes de bruits sur le sort du royaume : le prince héréditaire serait maintenu à Naples, sinon dans les deux royaumes, à condition que la reine partit et qu’il acceptât un gouverneur français (1), ou bien on installerait un infant espagnol (2), ou le jeune fils de la reine d’Etrurie épouserait la fille ainée de Joseph, celui-ci exerçant la régence (3), ou encore ce serait une des filles de Ferdinand qui serait mariée à Eugène de Beauharnais (4). Enfin, certains espéraient toujours qu'une paix générale arrangerait tout.
Depuis le 14 décembre au moins, où il défendait à Talleyrand de plus lui parler de Naples, l’empereur était résolu à en finir avec cette cour (5) et, bien que le décret proclamant Joseph roi ne date que du 30 mars, la résolution était prise dès le moment où le prince fut investi du commandement de l’armée d’invasion (6). Aucun doute ne pouvait subsister, quand fut enfin publiée la terrible proclamation de Schœnbrunn.
La famille royale laissait la ville assez indifférente. On avait regardé avec curiosité le remue-ménage dans le palais et autour du port; le jour du départ de la reine, affaires et tribunaux fonctionnèrent comme d'habitude (7). Malgré les visites de la famille royale aux sanctuaires vénérés, malgré un triduum et une procession à Sainte-Anne de Chiaia, aucun enthousiasme ne put être éveillé parmi la population. Les souvenirs de 1799 semblaient n’évoquer dans le peuple que celui de la terrible leçon infligée par les Français et la crainte des représailles. Les réquisitions
(1) Diario Napoletano, t. II, p 187 et 192.
(2) Lettre de la reine à sa fille l'impératrice, fin février, citée par HELFERT, ouvr. cité, p. 246. Cependant à une autre de ses filles, la princesse des Asturies, le 15 janvier (ULLOA, ouvor. cité, p. 371), elle marquait déjà un grand découragement : « Beaucoup de gens croient que cela (l'abdication du roi en faveur de son fils) suffira pour calmer l’orage. Mais je ne le crois pas et je suis convaincue qu’on veut le royaume de Naples. »
(3) Manuscrit du Mont-Cassin, 20 février 1806.
(4) Diario, t. II, p. 183.
(5) La veille, il autorisait le même ministre, s’il ne pouvait esquiver la discussion sur Naples, à demander comme ultimatum l'exil d’Acton et de Damas. Mais, dans l'intervalle, il avait vu le ministre de Prusse Haugwitz et s'était rassuré sur les intentions de cette puissance. Voir AURIOL, t. Il, p. 708 et suiv.
(6) La lettre l'informant de cette nomination est du 31 décembre 1805. Le 19 janvier 1806, Napoléon écrit : « Je veux sur ce trône un prince de ma maison, vous d’abord, si cela vous convient, un autre, si cela ne vous convient point, »
(7) Diario, loc. cit.; BUNBURY, p. 216.
exigées pour mettre l’armée sur pied et fournir de chevaux les Alliés, l'augmentation d’impôts, la levée de 32 000 hommes, si impopulaire que les remplacements étaient hors de prix et que beaucoup de malheureux, malgré la menace des galères, se mutilaient, l’effroi où le seul nom des « masses » jetait les classes aisées, rendaient la nation bien froide, sinon hostile à l’égard de la reine (1).
La régence avait été confiée à un comité composé d'hommes éminents, un peu âgés, Diego Naselli, prince d'Aragon, président (il avait été gouverneur de Rome en 1798), le prince de Canosa, le conseiller Cianciulli (2), chargé de maintenir l’ordre dans la capitale et de négocier la reddition. Il n’était pas autorisé à traiter pour les autres places et, même pour Naples, le soin de rendre les deux forts principaux, Saint-Elme et Château-Neuf, était laissé à leurs commandants. On proclama que, le roi ne se considérant pas comme en guerre avec la France (3), il ne s’agissait que d’une soumission momentanée. La régence, par elle-même timide et indécise, subordonna toute sa conduite au désir d'empêcher les désordres; on ne lui avait laissé d’autres troupes que le régiment de milice urbaine, six cents hommes, qu’elle tâcha de renforcer ; le duc d’Ascoli, surintendant général de la police, doué d’énergie à défaut peut-être d’autres qualités, qui avait menacé de démissionner si l’on armait les lazzaroni et refusé, disait-on, d’arrêter les anciens patriotes (4), était homme à en imposer aux turbulents, mais il partit avec la reine.
À la nouvelle du départ des princes (11-12 février), deux mille galériens détenus au Reclusorio tentèrent de s’évader; les gardes urbaines les réduisirent, non sans une vive bagarre, suivie de trois pendaisons. Ce tumulte décida les régents à consacrer par un édit la création d’une milice civile, due à l’initiative de nobles, d'hommes de loi, d'officiers réformés et comprenant des gens de professions
(4) Cf. le Diario de décembre à février; BUNBURY, owvr. cité, p. 216, et l’Annual Register, 1806, p. 136, signalent la même indiftérence.
(2) Le 10 février 1806; l’arrêté original est aux A. Naples, Diversi 4072. On y voit le nom de Naselli substitué de la main du prince François à celui du duc Della Salandra.
(3) Dans la même pensée, il renouvelait les ordres, donnés lors du débarquement des Anglais et Russes, pour assurer la propriété et la personne des Français et de leurs alliés (édit du 2 janvier 1806), il levait l’embargo, d’abord mis par représailles sur des bâtiments français.
(4) Diario, t. I, p. 181 et 183.
libérales ou propriétaires de toute condition et de toute opinion, qui, en armes, sans uniforme, commandés par de hauts magistrats, assurèrent un service actif de gardes et de patrouilles (1). Malgré ces précautions, les classes possédantes, mal rassurées, souhaitaient avec ardeur l’avènement d’une autorité forte; ce sentiment acheva de faire des négociations une pure formalité.
Deux envoyés, désignés non sans quelque peine, car on craignait que la cour, à son ordinaire, ne s’en prit à eux de son impuissance, le duc de Campochiaro et le marquis Malaspina, se rendirent auprès de Joseph, qu’ils rencontrèrent le 13 mars au matin à Teano, au moment où il allait monter à cheval (2). Au quartier général on n’était pas sans inquiétude sur l’attitude du peuple de Naples, si terrible en 1799. Aussi fit-on signer sans délai aux deux émissaires, et bien que la régence n’en eût pas le pouvoir, la cession de Gaëte, Capoue, Pescara et de tous les forts de Naples, même des iles d’Ischia et Procida, et lorsqu'ils demandèrent en échange un armistice de douze jours (afin d’assurer la retraite des princes en Calabre), Masséna leur répondit : « Pas cinq minutes! » Quand ils revinrent au camp avec la convention ratifiée, 1ls croisèrent le corps de Partouneaux qui venait prendre possession : Malaspina va jusqu’à supposer, d’après une personne « digne de foi », que tout avait été conclu à Naples avec un commussaire français, avant même qu'ils ne partissent (3), tant des deux côtés on mettait de zèle à éviter une résistance populaire! Joseph, en recevant avec affabilité les envoyés, les avait chargés de rassurer leurs concitoyens sur la conduite des troupes et la régence prescrivit d'accueillir celles-ci en amies.
Au sujet des négociateurs, auxquels la cour aux abois avait
(1) Colletta, ancien officier, s’en attribue l'initiative (Aneddoti più notabili della mia vita dans Opere inedite o rare, t. IT, p. xv), ce que nie vivement le prince Pignatelli-Strongoli (Discorsi critici intorno alla storia di P. Colletta, p. 7), qui nomme l’ex-général cisalpin Francesco Pignatelli, le général destitué Fonseca, le capitaine de vaisseau Maurizio. Cf. aussi le Diario (t. II, p. 201), les Annali
de Florio (Arch. St Nap., 1906, p. 270), le Monitore napolitano, 8 avril 1806, ULLOA, ouvr. cité, t. Ier, p. 204 et suiv.
(2) MALASPINA (Mémoires, p.143 et suiv.) raconte la mission et reproduit les instructions reçues. Le texte de la capitulation pour les quatre places est donné par le Moniteur du 25 février 1806. Les garnisons de Gaëte et de Naples seraient seules rendues à la liberté et l’on offrait à la première les honneurs militaires ;
les deux autres seraient prisonnières de guerre (sans doute parce qu’on redoutait moins leur résistance).
(3) MALASPINA, ouvr. cité, p. 157.