L'ENTRÉE A NAPLES
L'armée, hâtivement réunie au lendemain de la rude campagne de la haute Italie et comptant un peu moins de 40 000 hommes de bonnes troupes, avait été répartie en trois corps. Elle envahit le royaume les 8 et 9 février, par trois routes, les voies classiques d’mvasion : le corps principal, avec le prince et Masséna, par San- Germano (aujourd’hui Cassino) sur Capoue, la grande place d'armes du royaume; la gauche, formée des régiments italiens sous le général Giuseppe Lechi, par les Abruzzes (Rieti, Aquila) ; la droite, sous le général Reynier, par Terracine et l’antique voie Appienne.
Deux proclamations, datées de Ferentino, 9 février, étaient destinées à rassurer les esprits; l’une montrait aux peuples du royaume la conduite perfide de leur gouvernement et les rassurait : « Vos autels, les ministres de votre culte sont aussi les nôtres; vos lois, vos propriétés seront conservées; les soldats français seront vos frères. » L’autre commandait aux soldats de respecter les « ministres des autels », les citoyens paisibles, et de se contenter, s’il n’y avait pas à combattre, de « la gloire d’une exacte discipline (1) ».
La marche fut une promenade militaire, n’y ayant eu, de la part de l’ennemi, d’autres mesures que de rompre le pont de bateaux récemment établi sur le Garigliano, vendre les approvisionnements réunis en prévision de l’offensive, placer des postes d'observation vers Terracine, avec ordre de se replier «en veillant à ne se compromettre en aucune façon (2) ».
La colonne de droite rencontra une résistance. Après avoir franchi, sans autre encombre que quelques coups de fusil sans effet, les dangereux défilés de Fondi et d’Itri, le pays de Fra Diavolo et qui fut en 1799 le théâtre d’un effort vigoureux, Reynier, à la seule vue duquel lPennemi abandonnait la redoute avancée de Saint-André, fit sommer (11 février) le gouverneur de Gaëte, prince de Hesse-Philippsthal, lui montrant la vanité de toute résistance. Celui-ci répondit avec dignité qu'ayant reçu du roi l’ordre et les moyens de défendre la place, il ne pouvait
journal (1% mars 1806) allait même jusqu’à voir dans le tumulte du Reclusorio un projet prémédité.
(1) Mémoires de Joseph, t. I, p. 9. Nous citons la première d’après l’exemplaire imprimé, un peu différent, des A. N., AF1v 1714 C.
(2) A. Naples, Guerra 2012 (série d’ordres en janvier 1806).
se dispenser de le faire (1). Parlant de cette même Gaëte, le général Thiébault a écrit que « messieurs les commandants des places de guerre du roi de Naples étaient forts pour les premières réponses (2) ». Celle du gouverneur, en 179$, ne l'avait pas empêché de capituler le même jour devant quelques centaines d'hommes et un seul canon. Mais on avait affaire à un autre homme. Du moins, le rocher de Gaëte, au bout de sa presqu'ile, ne pouvait être un obstacle à l'invasion; on le fit simplement observer par un régiment: au cours de la reconnaissance, un boulet tiré d’une chaloupe canonnière avait emporté la tête du général de brigade Grigny, un brave qui avait servi dans l'étatmajor de Hoche, et cette tête projetée renversait de son cheval l'adjudant-commandant Sénéeal et contusionnait l'aide de camp Lainé (3). C'était le premier coup reçu dans cetie campagne.
Au centre, qui s'avançait par la meilleure route du royaume, on aperçut le 10 au soir les premiers soldats napolitains, une trentaine de cavaliers « qui ont fui ventre à terre à la vue de nos troupes (4) ». Le 12, la place de Capoue, qui gardait le Volturne, avait tiré trois ou quatre coups de canon sur les avant-postes du général Espagne et repoussé une sommation (5): le lendemain, à Teano, les députés de la régence accordaient la reddition. Durant les pourparlers, Capoue avait encore tiré quelques coups de canon, dernière satisfaction à l'honneur du gouverneur, le maréchal de camp Gualengo, un Bolonais, et du brigadier sicilien prince Della Cattolica (6) : « Encore celui-ei en fitl des excuses très multiphées et très sérieuses (7). » La garnison de 2 500 hommes, avec cinquante bouches à feu et des approvisionnements pour trois mois, mit bas les armes; prisonnière en vertu de la convention, elle reçut de la magnanimité du prinee liberté
(1) Sommation et réponse au Moniteur du 25 février. Autographe du prince à A. G., Naples, 1806.
(2) Mémotres, t. II, p. 340.
(3) César Berthier, Rapport sur la marche de l'armée, S-135 février (A G. Naples): Joseph à Napoléon, 14 février, Mémoires, t. Il: Reynier à Joseph, 11 février, registre de Cerr.
(4) Partouneaux, commandant la division d'avant-garde, à Masséna, 414 f$vrier, Arch. Essling, reg. 44, f° 63.
(5) Espagne à Masséna, 12 février, Arch. Esslinge, reg. 44, P 65.
(6) C. Berthier, Rapport.….; Zdea di une Steria... (1806). (7) GIRARDIN, Mémoires, di. IST, p. 375.
L'ENTRÉE À NAPLES 2 by
de se retirer; une partie accepta du service dans les corps dont on décidait tout de suite la formation.
Le même jour, Lechi entrait sans résistance à Pescara (où commandait encore un étranger, le Suisse Salis). Seule Gaëte dédaignait l’ordre de la régence : le chef d’escadron Lamy, aide de camp de Reynier et porteur de la capitulation, fut même tué, sans doute par une méprise, dont le gouverneur exprima ses regrets, mais qui prouvait la rigoureuse garde qu’il entendait faire. Joseph, irrité, enjoignait à Reynier d’exiger que les « brigands » auteurs du meurtre fussent livrés, sinon il faudrait arrêter le prince de Hesse lui-même et garder prisonniers « tous les individus qui composent cette garnison ». Le prince ne devait point se laisser arrêter et les défenseurs si méprisés ne sortirent de la place, avec les honneurs de la guerre, que six mois après. Une lettre de Joseph lui-même n’eut pas meilleur succès; en attendant de pouvoir faire le siège, on dut se contenter d’un blocus (1).
La population, nulle part, n’avait résisté. À Presenzano, les habitants avaient fui : le général Partouneaux les fit rentrer en leur transmettant par les soins du curé la proclamation de Joseph ; à Teano, où le quartier général de Championnet avait failli être emporté par les bandes populaires, « les habitants ont paru recevoir les Français avec plaisir, les boutiques étaient ouvertes »; à Capoue « les habitants marquèrent beaucoup de bonne volonté (2) ».
Cependant les difficultés du ravitaillement, plusieurs fois l’absence complète de distributions, avaient fait commettre « quelques maraudages » et nécessité des réquisitions que le général en chef avait limitées de son mieux.
Naples enfin, que Championnet n’avait pu forcer qu'après trois jours de combats acharnés, fut occupée sans encombre. Le 14 février, vers 2 heures de lPaprès-midi, Partouneaux, à Ja tête du 14° léger, entrait dans la ville par la route de Capodichino et la large rue de Foria (3). Le général Duhesme, dont la division suivait celle de Partouneaux, dut revoir avec quelque
(1) Joseph à Napoléon, 18 février, Mémorres, t. Il. Lettres inédites, n° 6. (2) Partouneaux à Masséna, 9 et 10 février (Arch. Essling, reg. 44, f° 57 et 62). (3) C. Berthier, rapport cité; Kocx, Mémoires de Masséna, t. V, p. 167.
émotion, sur la gauche, le faubourg de Capoue, où, en Janvier 1799, ses attaques avaient longtemps échoué contre la résistance du petit peuple (1). Cette fois une foule immense s’était portée à la rencontre des Français, bien qu’il plût à verse : la pluie n’avait guère cessé depuis l’entrée des Français dans le pays du soleil, première déception avant d’autres plus rudes. Les soldats étaient aussi brillants que le permettait l’état précaire, empiré par le mauvais temps et les mauvais chemins, de leur équipement et de leurs souliers. Les Napolitains remarquèrent les pains fichés aux baïonnettes, le bétail qui suivait la troupe (2) et le grand nombre de femmes, « qui en voiture, qui à cheval, certaines armées de pistolets (3) ». Dans le plus grand ordre, des détachements prenaient possession des forts, d’autres occupaient les hauteurs, le service de place était assuré de moitié avec la garde urbaine, le logement était réparti dans les casernes, les monastères ou chez les particuliers (4).
Le lendemain, au son des musiques militaires et de toutes les cloches, au bruit du canon des forts, Joseph faisait son entrée. Au Reclusorio, le Sénat de la ville l’attendait avec les clefs; au largo San Domenico un arc triomphal avait été dressé ; par Toledo, Joseph arrivait au palais royal, consciencieusement vidé par la cour, Il y recevait les autorités, invitait les régents à rester provisoirement en fonctions; le lendemain, dimanche, 1l assistait à Saint-Janvier à la messe célébrée par le cardinal Ruffo (5) et offrait au saint, en présence d’une foule qui « n’a pu contenir sa joie », un collier de diamants ; le geste était habile, sans être aussi significatif que celui de Championnet envoyant au Dôme une garde d'honneur, car Saint-Janvier se ressentait dans la faveur des lazzaroni de sa palidonie jacobine d’alors. Le même jour était publiée la proclamation de Schœnbrunn, réservée jusqu'alors,
sans doute pour ne pas déterminer la cour aux résolutions extrêmes.
(1) THIÉBAULT, Mémoires, t. Il, p. 386.
(2) Diario Napoletano, t. II, p. 205.
(3) Annali de FLORIo, p. 271.
(4) Diario, t. Il, p. 213; Annali, p. 271. L'entrée est aussi décrite par DUTHILT, Mémoires, p. 218.
(5) Ruffo dit de $cilla, cousin de l’autre cardinal Ruffo, dit de Bagnara, le généralissime.
Ainsi s’installait à Naples le nouveau régime, au milieu d’un désarroi général dans tous les services, que les souverains fugitifs s’étaient efforcés de paralyser en emportant tout ce qu’ils avaient pu, matériel de larsenal, argent des caisses publiques et même celui des banques, mobilier des palais, « jusqu’à du bois de chauffage »; l'opinion était incertaine : les classes supérieures plutôt favorables, les « patriotes » triomphant et avides de représailles, la masse défiante ou indifférente.
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« Naples pris, tout tombera », avait annoncé l’empereur (1). La conquête du reste du royaume continental, Gaëte exceptée, fut en effet rapide. Le général de division Jean-Louis-Ebenezer Reynier, qui en fut chargé, est l’un des plus distingués parmi les généraux de la Révolution et de PEmpire qui n’eurent pas la fortune d’être portés aux premiers rangs. Son origine vaudoise (il descendait de protestants français émigrés), ses relations, sous le Consulat, avec des opposants, des républicains de l’armée du Rhin, ses beaux services d’état-major sous Jourdan, Pichegru, Moreau, un rôle brillant en Egypte, suivi d’une querelle retentissante avec le général Menou, et d’un duel où il tua son ancien collègue Destaing, ce qui lui valut plusieurs années de disgrâce, donnent à cette noble figure militaire une forte originalité. Un caractère élevé, intègre, un esprit ferme, réfléchi, calculateur, une instruction supérieure, s’accordaient avec sa physionomie, grave et énergique. Récemment remis en activité, il s’était signalé dans la capture du corps autrichien de Rohan, à Castelfranco. Au début de la campagne, où il allait avoir l’occasion de commander en chef, il obtenait ce bel éloge de l’empereur qui, parlant des trois chefs de corps, Masséna, Gouvion-Saint-Cyr, Reynier, disait à son frère : « Attachez-vous au général Reynier ; il est froid, mais c’est des trois le plus capable de faire un bon plan de campagne et de vous donner un bon conseil (2). »
(1) Napoléon à Joseph, 9 février, Corr., XII, n° 9789. (2) 12 janvier 1806. Corr., XI, n° 9665.
Le troisième corps, que la nouvelle organisation lui confia, comprit la brigade Compère, d'avant-garde, la division Verdier (Digonnet et Peyri, brigadiers), une réserve (un bataillon suisse et six escadrons de chasseurs) sous le général Franceschi-Delonne, au total 12 629 hommes ; comme artillerie, seulement cinq petites pièces, « une dérision (1) ».
Les Calabres avaient paru les seules provinces susceptibles de défense. En y faisant retirer leur armée, les Bourbons songeaient à donner aux « masses » le temps de se former, surtout à couvrir la Sicile, au début aussi à donner quelque poids aux négociations (2). Quelques centaines seulement de paysans armés se joignirent aux troupes régulières (3), celles-ci fortes de 16 000 à 18 000 hommes environ (4). Sur la frontière de Pouille, le maréchal Rosenheim, un étranger encore, aurait dû être renforcé par les masses, que le marquis Rodio, nommé preside (gouverneur) de Matera, s’eflorçait de réunir. Le corps principal restait aux ordres directs du général en chef, le lieutenant général comte Roger de Damas, un de ces gentilshommes braves et aventureux qui, dans les derniers temps de l’ancien régime, étaient allés chercher au dehors un aliment à leur activité: c’est avant la Révolution qu'il était entré au service de Russie, accomplissant contre les Turcs, sous le fastueux Potemkine, -des exploits de paladin; c’est R que son ami le prince de Ligne l’esquissa si finement « étourdi comme un hanneton au milieu des plus vives canonnades (5) ». Devenu émigré par la force des choses, il avait com-
(1) CourIer, Lettre à M... officier d'artillerie, 9 mars 1806.
(2) La reine à Damas, 3 février 1806, Arch. Damas. On gardait peu d'espoir, d’ailleurs, à en juger par la réponse, attestée par L. BLaxcx (Napoli al 1806), du ministre à Damas.
(3) C’est par anticipation que TuroTTI (Storia dell armi italiane, t. Ier, p. 603 et suiv.). pour placer une tirade patriotique, parle dès lors d'un soulèvement calabrais. Le prince royal constate nettement la « nullité des corps volants » (à Damas, 19 mars. Arch. Damas).
(4) Acton, le 14 mars, dit 17 000 hommes; le 4 avril, 17 768 (à Elliot, F. O., Sicily. 27). Damas, dans ses mémoires, dit pour son corps d'armée 12 000, dont 5 000 « nouveaux conscrits et à peine vêtus ». D'un autre côté, Duhesme attribue à Rosenheim 7 000 hommes (à C. Berthier, 9 mars, A. Naples, Guerra, 1045). Le Rapport sur les opérations donne un tableau détaillé des troupes napolitaines, 28 bataillons et 16 escadrons, ce qui ferait 22 000 hommes.
(5) V. la notice de L. Pingaud, Un Chevalier errant, Correspondant, 1885, et l'Alsace en 1814 (Paris, 1900), de A. CHuQUuET (Damas était alors, par la confiance du comte d'Artois, gouverneur général de Lorraine, Alsace et Trois- Evêchés).
mandé, tout en restant au service russe, l’ancienne légion de Mirabeau, puis, se trouvant en Italie en touriste, il offrit ses services à la cour de Naples, qui s’apprêtait à chasser les Français de l'Etat romain. Son entrain, sa bravoure audacieuse convenaient beaucoup mieux à des Napolitains que le pédantisme germanique de Mack, et son habile retraite sur Orbitello, où il paya sans cesse de sa personne et fut blessé, avait été le seul épisode honorable de la campagne. Tenu à l’écart par Acton, il était passé, après la retraite du tout-puissant ministre, inspecteur général de toutes les forces militaires, mais, tout de suite, ce choix avait donné prétexte aux récriminations de notre ambassadeur. Alquier d’ailleurs, après lavoir jugé « brave, entreprenant, et à peu près le seul bon officier de armée napolitaine (1) », s'était mis, à la suite de son ministre, à le déclarer « l’homme le plus médiocre, le plus insignifiant et assurément le plus inutile (2) ». C’était à peu près l’avis exprimé du côté anglais, où il était détesté. Quant aux Napolitains, ils ne manquèrent pas de le rendre responsable de leur défaite de Calabre. Contre ces allégations intéressées, Damas a pour lui lopinion de celui qu’il combattait, mais qu’il admirait, on le sent : Napoléon qui, parlant de Damas alors dans Pentourage du comte d’Artois, l’appellera « un aigle parmi les voltigeurs (3) » et le citait souvent comme exemple de courage (4): dans l'affaire de Calabre, il le défendit contre le dédain de Joseph (5). Les souverains qui avaient risqué la guerre pour le conserver et, lorsqu'ils avaient dû momentanément lécarter, Pavaient comblé de marques d’estime (6), savaient ne pouvoir opposer
(4) « Liste générale des émigrés français qui se trouvent dans les Etats du roi des Deux-Siciles », 20 messidor an XII (A. N., F7 6442).
(2) A Talleyrand, 14 mars 1805, AuRIOZ, t. II, p. 190. Talleyrand à Alquier, 30 novembre 1804 (A. E., Naples, 130) est aussi sévère : c’est évidemment un mot d'ordre pour prouver la mauvaise volonté de la cour.
(3) Cité par A. CHUQUET, ouvr. cité, p. 91.
(4) D’ABRANTÈS, Mémoires, t. III, p. 115, note : « Toutes les fois que Napoléon parlait de la bravoure des émigrés, il citait toujours M. Roger de Damas. »
(5) À Joseph, 31 mars 1806, Corr., XII, n° 10043. Eloge aussi du Napolitain BLANCH, Napoli al 1806: « Un homme brave, plein d'honneur, gentilhomme dans toute la force du terme... Un parfait chevalier du temps de François If » (p. 297). L'auteur donne de précieuses impressions sur létat moral de cette armée : officiers et soldats indifférents, ne souhaitant que de rentrer chez eux; Fardella, Sicilien orgueilleux, sévère, plus méthodique que brave; Rosenheim.
Suédois venu comme instructeur, « pédant fait général »; Tschudy « fou à la
lettre ».
(6) Dans une lettre, signée également du roi, la reine avait écrit: « Vous
2è LA CONQUÈTE
aux Français aucun général plus brave ni plus loyal. Mais euxmêmes, en fuyant, avaient montré leur sentiment sur la vanité de la résistance.
La marche du troisième corps éprouva plus de difficultés de la part du pays que de celle de l’ennemi : chemins rocailleux ou d'argile glissante, torrents gonflés par les pluies qui continuaient sans relâche, âpre climat dans la montagne, où, à cette époque, il neige parfois et vente toujours, absence complète, à partir de Lagonegero, de chemin carrossable, ce qui obligeait à tout transporter à mulet, même l'artillerie (1), pénurie des ressources dans un pays pauvre et déjà parcouru par une armée. Aussi la célérité des opérations fait-elle honneur au général et à des troupes qui venaient de traverser l'Italie. L'avant-garde, suivie deux jours après par le gros, quitta Salerne le 1 mars et remonta sans trouver d’obstacle la vallée supérieure du Tanagro, le pittoresque Vallo di Diano (2).
Le pont de Campestrino, dans une gorge étroite, « d'aspect théâtral (3) », avait été laissé à la garde des gens du pays. qui y pratiquèrent bien des embrasures mais ne se mirent point derrière. A Sala, Reynier reçut un parlementaire du maréchal Capece Minutolo, qui lui notifia que, s’il usait de rigueur envers les «nouveaux corps » (les masses), on traiterait de même les prisonniers qui seraient faits aux Français (4) : double éventualité assez négligeable pour le moment: Minutolo voulait sans doute rassurer les partisans hésitants: Reynier n'eut garde de s’y prêter (5). Le premier choc eut lieu le 6, au sortir du défilé du Gauro : 2 000 solemportez notre estime, reconnaissance et confiance. » (12 mars 1805.) « L'idée de vous revoir me console et fait grand plaisir et donne confiance et courage. » (23 septembre.) « Eternels sentiments de vraie sentie reconnaissance. » (3 décembre.) Arch. Damas.
(1) Quatre pièces d'artillerie légère, pour trouver un chemin carrossable, durent aller à Matera prendre la route de Pouille en Calabre.
(2) Kocx. Mémoires de Masséna, t. V, p. 173 etsuiv.: Du Casse, Mémoires du roi Joseph, t. Il, iv: re son récit est la transcription presque littérale du « Rapport sur les opérations du 3° corps d'armée en Calabre » (in extenso dans le Journal de Paris du & mai 1806); TUROTTE, owvr. cité, t. IE, p. 604 et suiv.: Mathieu Dumas, Précis, t. XV: JonxsTtox, The Napoleonie empire, Ch. Ir: Mémoires de DUTHILT, GRIOIS, REITZEL, lettres de COURIER.
(3) DuTHILT, Mémoires, p. 226. ;
(4) 6 mars 1806. A. G., Naples.
(5) Réponse de Reynier, 5 mars (Reg.): « A l'égard des paysans qu’on ten-
terait d'armer.…., ils ne peuvent être considérés que comme des rebelles au gouvernement et comme des brigands. »
dats et quelques volontaires étaient de l’autre côté du ravin de la Noce, ayant incendié le pont et élevé quelques retranchements. Mais les voltigeurs du général Compère passent la rivière dans Peau jusqu'aux hanches, se tenant pour n'être pas entrainés, gravissent à la droite des ennemis les hauteurs abandonnées aux irréguliers du « major » Sciarpa, qui lâchent pied. Lagonegro, gros bourg en pleine montagne, terminus de la route carrossable et qui pouvait servir d’appui à une résistance sérieuse, « la plus belle position de la nature », disait Damas, est enlevée aussitôt après à Minutolo lui-même, qui avait, au dire de son chef, « perdu le peu de tête que le ciel lui avait donné (1) ». On ramasse 300 soldats, une vingtaine d'officiers, trois drapeaux, beaucoup d’équipages, quatre canons, et, les jours suivants, d’autres prisonniers et d’autres canons; le nombre d’ofliciers pris prouvait, comme dans la déroute de 1798, un grand trouble dans les esprits plus encore que dans les courages (2).
Le corps qui venait d’être si rapidement dispersé formait le premier échelon de l’armée de Damas. Celui-ci comptait, suivant le cas, réunir les échelons en avant ou en arrière. Cette dernière prévision, contrairement à la présomption qu’on Jui prête (3), lui paraissait tellement plus probable qu’il aurait voulu se concentrer derrière le Crati et n’avait consenti, assure-t-1l, à s’établir au nord que pour complaire aux deux fils du roi, venus le rejoindre et qui auraient tenu à conserver au moins la Calabre intégralement (4). Le Crati restait dans sa pensée la ligne de retraite commune à lui et à Rosenheim, qui formait l’aile droite, malheureusement séparée de lui par des montagnes (5), et la preuve qu’il ne songeait guère à se porter en avant apparait dans le soin qu’il avait mis, avec une énergie qui surprendra les Français, à amener, par ce pays sans routes, des canons, même de la
(1) Mémoires de Damas. Cependant BLANCH, ouvr. cité, fait cas de sa bravoure, mais dit que, arrivé du service d’Espagne, il ne connaissait pas l’armée.
(2) TuRoTTI, owvr. cité, t. II, p. 605, insiste sur l’action efficace des partisans des Français.
(3) Rapport des opérations du 3€ corps. D’après lui, sans doute, Coppr (Annalr d'Italia, t. III, p. 248) présente ces engagements comme des combats en retraite.
(4) Les Arch. Damas possèdent un ordre autographe du prince héritier (s. d.) de prendre vers Lagonegro la position la plus avancé possible et de s’y fortifier.
(5) Damas, qui expose ce plan dans ses Mémoires, dit avoir assuré la commu-
nication par un corps mobile, opérant dans ces montagnes. Peut-être s’agit-il des levées que cherchait à organiser, entre les deux corps, le marquis Rodio,
grosse artillerie, et à garnir de retranchements, flanqués de redoutes, la position de Campo Tenese, juste à la limite de la Calabre et de la Basilicate, au pied du mont Pollino. C’est une de ces hautes plaines fermées, fréquentes dans l’Apennin, large d’une lieue environ, inculte, venteuse, accessible seulement par d’étroits défilés, ceux de San Martino au nord, ceux de Morano au sud. La position était bonne, en dépit des critiques faites après coup (1), à condition toutefois que les hauteurs auxquelles s’appuyaient les défenses fussent solidement gardées et que les défilés d'accès fussent sérieusement disputés ; d'autre part, les Napolitains trouvaient, pour se retirer sur Morano, presque les mêmes difficultés que les Français pour arriver par le nord. Il est possible que cette considération ait paru au général pouvoir être d’un bon effet moral; de même que l’insuffisance de sa défense mobile peut s’expliquer par le peu de solidité de ses troupes (le même reproche sera fait au prince de Hesse à Gaëte). En tout cas, la débandade de ses premiers échelons, qui ne tentèrent même pas de défendre Lauria, la Rotonda ni le passage du Lao, lobligeait à résister pour couvrir au moins la retraite du corps de droite; celui-ci reculait devant Duhesme, que retardaient seuls le gonflement des rivières, le dénûment de ses hommes, la difficulté à trouver des vivres (2).
Si instruit que fût Damas de la valeur de ses troupes et des intentions des habitants (3), il ne pouvait sans doute prévoir J’anéantissement si soudain de son armée. Le 9 mars, vers 2 heures de l’après-midi, les Français débouchaient péniblement de gorges où ils avaient dû passer parfois homme par homme et écartaient, non sans quelque peine, les tirailleurs qui en gardaient les abords.
(1) Notamment D’AYALA, Memorie storico-militari, p. 250, et MARULH, Ragguagli, t. II, p. 216.
(2) Duhesme à C. Berthier, 197 mars (Foggia), 9 mars (Matera), 15 mars (Trebisaca). A. Naples, Guerra, 1045.
(3) Tous les récits sont d’accord sur la panique invraisemblable des Napolitains. Damas, si injustement chargé par ceux-ci, affirme plus généreusement que partout on tenta de résister et loue la conduite de deux vieux bataillons qui perdirent beaucoup de monde. Duthilt signale la résistance « obstinée » des tirailleurs (ouvr. cité, p. 231). Les rapports ne donnent pas le chiffre des pertes. Marulli dit 250 morts et Courier 1200 à 1 500, pour les Napolitains (nous en croirions encore plutôt le premier). Du côté français, Duthilt signale pour le 4er léger (son régiment, le plus engagé) une cinquantaine de tués; le chiffre de 400, tant morts que blessés (Marulli), est visiblement exagéré,
Une brume épaisse et la neige fondue qui se mit à tomber gênaient les mouvements. Reynier, s'étant avancé jusqu'aux premiers éclaireurs, jeta sur les hauteurs à sa gauche des voltigeurs et fit avancer le reste droit aux retranchements, passant entre les redoutes, qui tiraient à boulets, puis à mitraille. La marche résolue des Français, le mouvement tournant qui lui fit craindre d’avoir la retraite coupée, mirent subitement en fuite l’armée napolitaine. Le brouillard troubla la poursuite, d’autant plus que la cavalerie eut peine à sortir des défilés, mais augmenta la confusion parmi les fuyards. La débâcle fut accrue par la faiblesse de Rosenheim qui, « pressé de se mettre en sûreté », avait rompu derrière lui le pont de chevalets du Coscile débordé, obligeant le corps de Fardella à gagner Cotrone pour s’embarquer. Outre l’artillerie, on prit près de 2 000 hommes, plus d’une centaine d’officiers, les brigadiers Tschudy (Suisse) et Ricci et le colonel d’un régiment des gardes ; presque tout le reste se dispersa, cherchant à regagner ses foyers ou à s’enfuir dans la montagne; beaucoup, poussés par le froid ou la faim (1), se rendirent encore aux Français; d’autres reparaîtront plus tard dans les bandes insurgées. De nouveau, le nombre des officiers qui firent défection nous semble significatif d’un état d'esprit peu favorable à la cour qu’ils servaient : « En trente heures, dit Damas dans ses Mémoires, je perdis par la désertion à peu près cinq bataillons et un régiment de cavalerie avec les chefs, leur état-major et les trois quarts des officiers! » Et la reine rangeait les deux brigadiers prisonniers parmi les « chefs traitres, poltrons », sur qui elle rejeta la faute (2).
Fuyards et poursuivants entrèrent pêle-mêle dans Morano, antique petite cité dominant le Coscile; on s’y battit, on enfonça les portes des maisons, on pilla pour trouver à manger, puis Napolitains et Français se retrouvèrent pêle-mêle, d'occasion à la même table. Le soir de la bataille, Courier, affamé, entre un
(1) Le bivouac, sur le champ de bataille, dans la neige, était resté notamment dans le souvenir des Suisses (arrière-garde). REXTZEL, p. 332; DE SCHAL- LER, Hist. des troupes suisses, p. 32.
(2) À Damas, 17 mars 1806, Arch. Damas. Sans parler d’un fanfaron, le brigadier Cancelliere qui, à l’en croire, avait amené 600 volontaires, et se déclarait « le seul officier qui eût vu la face de l’ennemi » (adresse non signée à Acton, Palerme, 10 juillet 1806, A. Naples, Guerra, 2195). Les princes, qui étaient censés prendre part aux dangers de l’armée, arrivaient à Messine le 46 (lettre du Sénat de Messine à Acton, A. Naples, Diversi, 4072).
26 LA CONQUÈÊTE
cadavre et une femme outragée qui crie, dépeint le lugubre « cabinet », où Reynier, infatigable, dicte son rapport (1). Le sac de Morano, imputable surtout aux événements, était d’un fâcheux effet sur l'opinion des Calabrais, déjà irrités des réquisitions nécessaires et des vexations inévitables. Avec les désordres qui accompagnèrent l’enlêvement de Lagonegro (2), c’étaient les premiers faits de guerre frappant la population, à qui les Français s'étaient annoncés en amis.
Il ne restait plus à l’armée victorieuse, rejointe le 15 mars par le corps de Duhesme, qu’à traverser le reste de la Calabre, ramassant encore en route du matériel et des traînards, ceux-ci tellement indifférents qu’on les envoyait à Naples sur parole (3). Malgré les marches forcées, on ne put toutefois pas rejoindre les débris de l’armée, 4 000 hommes peut-être (4), que Reynier vit mettre à la voile au moment où il arrivait, le 20, au-dessus de Pentimele, en vue du détroit merveilleux que les soldats faisaient entre eux le pari de franchir à la nage (5), et qui devait arrêter la puissance de Napoléon. Il y avait dix-sept jours qu'il était parti de Salerne, parcourant plus de 400 kilomètres, en livrant plusieurs combats, par des chemins et avec un temps également détestables (6).
Pendant que Reynier, suivant ses instructions, s’efforçait de préparer le passage en Sicile (les Anglais avaient pris le temps d’emporter ou de détruire les canons de côte et les embarcations qui auraient pu y aider), on investit les deux places qui manquaient encore au royaume continental.
. Civitella del Tronto, sur un rocher que couronnait un fort, passait dans le pays pour imprenable ; elle avait repoussé le 21 février la sommation du général Lechi, bién que la garnison du major Mathieu Wade (un Irlandais, qui s’était distingué au siège de Toulon) ne comprit guère que des miliciens et des artilleurs lit-
(1) Lettre à M... 9 mars 1806.
(2) Ordre du jour de Reynier, Lauria, 8 mars, « sur les pillages qui se sont commis à Lagonegro et environs » (Reg.). Il formait, pour réprimer les faits semblables, trois conseils PSE
(3) Griois, Mémoires, t. Ir, p. 290.
(4) Suivant Dames; : Anglais disent à peine moitié. Reynier, après avoir estimé le nombre à 4 000, le rabaisse à 2 500.
(5) Reynier à Joseph, Reggio, 21 mars, Mémoires de Joseph, t. II, p. 156.
(6) A son arrivée à Reggio, Reynier accusait près de 500 malades.
toraux (1); mais elle avait vingt-deux grosses pièces et beaucoup d’approvisionnements, et le chef Sciabolone, en s'appuyant sur Civitella qui le ravitaillait et le recueillait à l’occasion, put rassembler, en avril, en partie par la force, une bande de partisans, qui rançonnaient les villages pour subsister, et, entre autres actes, brûlèrent le pont du Tronto (2), rétabli par les Français, Par contre, les gens paisibles quittèrent en grand nombre la ville (3), qui fut investie seulement le 27 mars et, grâce aux faibles moyens de l’assiégeant, retint jusqu’au 21 mai le général de Frégeville avec deux milliers d'hommes. Un accord, conclu par l’intermédiaire de l’évêque de Teramo, permit à une partie des habitants de sortir. Un coup de main, la nuit du 15 avril, échoua. Gouvion-Saint-Cyr, venu de sa personne, dut faire enfin établir des batteries. Après une journée de canonnade, dans la nuit du 19 mai, la ville fut enlevée par escalade (4) et saccagée jusqu'aux églises. Ordre était donné de tuer tous les partisans : sauf une centaine, la bande échappa; quelques autres personnes furent fusillées (5) : toutes choses qui impressionnèrent la garnison du château assez vivement pour que, sans attendre l’achèvement de la mine entreprise, elle capitulât (6). Les habitants purent rentrer dans leurs maisons, dont ils ne retrouvèrent guère que les murs.
(1) GOUVION-SAINT-Cyr, Mémoires, t. II, p. 327 et 432; PALMA, Storia ecclesiastica e civile.…., t. IIT, p. 267-274; Monitore, 10 juin 1806; D’AYALA, Memorie, consacre un chapitre (p. 217-243) à « l’héroïque » défense de Civitella del Tronto et MARULII plusieurs pages enthousiastes de ces Ragguagli (t. II, p. 249-263).
(2) Joseph à Napoléon, 7 avril 1806, Mémotres, t, IT.
(3) Manuscrit sur l’Abruzzo Teramano.
(4) Palma attribue le succès principalement au capitaine Pichary, des vol: tigeurs, qui fut ensuite commandant de la place et y laissa un bon renom. Ferdinand fera apposer à l'entrée de la ville une inscription commémorative du siège, qui en exagérait notablement la durée et l'énergie. — Le siège aurait coûté aux Français 35 hommes tués ou blessés,
(5) Palma dit notamment qu’on fusilla cinq moines et un prêtre.
(6) ARTICLE PREMIER. — Le fort de Civitella del Tronto sera remis aux troupes françaises, aussitôt que la présente capitulation sera signée, avec toute lartillerie, les munitions de guerre et de bouche.
ART. 2. — La garnison sera prisonnière de guerre; elle sortira avec les honneurs de la guerre ; les armes seront déposées sur les glacis, les officiers conserveront leur épée.
Arr. 3. — Les officiers, sous-officiers et soldats, ainsi que les individus attachés à la garnison, emporteront leurs équipages. 21 mai 1806, signé Frégeville et Wade. — Nous reproduisons, d’après A. G. Naples, 1806, le texte complet de la capitulation, parce qu’il est peu connu et aussi parce qu'il ne nous parait
Restait Gaëte, qui avait bravé les simulacres de bombardement des 21 mars et 5 avril. On dut se résoudre à un siège en règle, qui devait immobiliser plusieurs milliers d’hommes et tout un état-major épuiser tant de ressources, réunies au prix des plus grandes peines.
pas justifier l'accusation, adressée par d’Ayala et Marulli à Frégeville, d’avoir déchiré la capitulation, en s’apercevant, lors du défilé de la garnison, qu’elle ne comprenait qu’une poignée de réguliers ; il n’y a aucune violation dans le fait que Wade et les autres officiers (sauf les plus âgés) furent conduits prisonniers à Nîmes ; leurs hommes furent renvoyés chez eux, dit Palma, quelques-uns enrôlés. — Le gouverneur de la ville fut fusillé, pour incitation à la révolte, postérieurement à la capitulation.