‹ Naples: Sous Joseph Bonaparte 1806-1808Chapitre 79 sur 164 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I, La cour de Palerme. — II. Le concours anglais. — III. Les ressources pour le rracquisto.

La fuite de la cour avait eu l’aspect d’un déménagement tumultueux. Un amusant croquis est tracé par un noble sicilien, embarqué sur la polacre qui portait les animaux de la ferme royale de Caserte : un pêle-mêle de gens et de bêtes, secoués par la tempête et poussant les cris les plus discordants (1). Ce bâtiment fut l’un des vingt-six ramenés à la côte par le mauvais temps, ainsi qu'une frégate et une corvette d’escorte, et pris par les Français. Les lettres de la reine à sa fille l’impératrice donnent une idée de l’émoi de la famille royale au départ : le roi et son fils aîné très agités, la reine encore davantage; seule la princesse héritière, « Espagnole », impassible, « comme une bûche (2) ».

Ferdinand s’embarqua le premier, non sans avoir recommandé que son souper fût à bord et au chaud (3). Arrivé à Palerme sans encombre, il avait reçu les félicitations des autorités sur son « heureux », son « joyeux » retour (4); le soir même, il était allé

(1) PAzMrERt DE MiccicHé, Mémoires, p. 110 et suiv.

(2) HELFERT, Kônigin Maria-Karolina, p. 211, note. — Sur la traversée, ibid., p. 221 et suiv.

(3) Alquier à Talleyrand, Rome, 26 février 1806. A. E., Naples, 131. IMBERT DE SAINT-AMAND le cite (Marie- Amélie et la cour de Palerme, p. 10). Lors des préparatifs belliqueux de 1805, le roi partait pour la campagne en disant : «Qui a fait la tempête la soutienne ». (Joseph à Napoléon, 6 décembre 1805, Mé-

motres, t. Ier.) (4) Expressions d’adresses d’évêques et de villes. A. Palerme, P. segret.

au théâtre, le lendemain à la pêche. Cependant la situation était des plus inquiétantes. On savait que Napoléon en voulait à la Sicile plus qu'à Naples, et les ressources pour la défendre étaient infimes, l'habitude ayant été prise de les sacrifier aux besoins du territoire continental.

Restait l’appui des Anglais, que ceux-ci, devant Messine depuis le 20 janvier, étaient prêts à imposer au souverain (1). Ferdinand, pour n'avoir pas voulu de la tutelle française, perdait le plus important de ses royaumes et allait retomber, dans l’autre, sous celle des Anglais. Par pure déférence, le général Craig, hanté cependant du soupçon que la reine pourrait bien offrir la Sicile aux Français pour sauver Naples (2), avait attendu un mois durant que se calmât l’indignation des souverains, qui tout d’abord avaient donné aux gouverneurs siciliens l’ordre formel et réitéré de s'opposer même par la force au débarquement, comme ils avaient commandé au prince de Hesse de leur fermer les portes de Gaëte (3).

Ferdinand, effrayé, lié d’ailleurs par un traité antérieur et très sensible aux subsides qu’il recevait, non seulement autorisa, mais requit, le 13 février, Craig de débarquer (4). Puis il se rendit en personne à Messine pour se concerter sur les mesures à prendre. Bientôt il demandait lui-même à l’amiral Collingwood, commandant la flotte de la Méditerranée, le concours d’une escadre (5). Déjà son ministre s'était adressé à l’Angleterre pour des

(1) L'ordre d’occuper la Sicile, même malgré Ferdinand, est réitéré le 4 janvier 1806, par COLLINGWOOD (Memoirs, p. 179).

(2) BuNBURY, Warratives, p. 213. Elliot affirme que la proposition fut faite (à Fox, 2 juin 1806, F. O., Sicily, 27).

(3) Le prince de Luzzi au prince de Cutd, gouverneur de la Sicile, dès le 4 janvier 1806 (réponse au conseil de guerre du 3), puis le 20; circulaire de Cutà (et autre du secrétaire d'Etat de la guerre) aux gouverneurs des places, 23 janvier. Luzzi informait aussi le lieutenant général Burckhardt, commandant des troupes en Sicile, de la « résolution la plus décidée et la plus ferme » où était le roi d'interdire le débarquement et l’invitait « positivement à faire usage de tous les moyens possibles pour empêcher un semblable débarquement en quelque lieu que ce soit, sous la responsabilité absolue des gouverneurs et commandants des places et châteaux ». La reine lui répétait directement cet ordre le 27 janvier (toutes ces pièces à A. Naples, Guerra, 2248).

(4) Ce qui eut lieu le 16. Le roi procurait aux Anglais le logement, mais les vivres restaient à leur charge. — Sur la période précédant ce débarquement cf. Guillichini, gouverneur de Messine, au prince de Cutd, 30 janvier et 10 février (A. Naples, Guerra, 2248); Craig à lord Castlereagh, 11 février 1806 (BUNBURY, appendice D).

(5) Ferdinand à Collingwood, 17 mars 1806 (COLLING@WOoD, Memotrs, p.190). Le

secours de toute espèce. Ce ministre était Joseph Acton, dont le long règne si néfaste avait paru finir au milieu de la joie générale. « Les vœux l’embarquèrent et le souffle de la nation gonfla ses voiles (1). » Acton, vieux, usé, plus jaune et plus sec que jamais, se voyait ramené aux affaires par la faillite de la reine, sa rivale ; leur première rencontre fut pour s’invectiver (2). C'était l’homme médiocre par excellence, « un radoteur, le Polonius de Shakespeare », au jugement d’un Anglais (3), mais c’était l’homme de l'Angleterre. Des autres confidents du roi, le principal, dont lPinfluence survivra à celle d’Acton, était le duc d’Ascoli; à Naples, comme directeur de la police, il avait peut-être commis des abus, mais son énergie avait beaucoup contribué à réprimer les désordres; les gens de Palerme accusèrent le « Séjan de la Sicile » d’abuser sans pudeur de son autorité et de laisser sa maïitresse et le mari de celle-ci trafiquer des emplois publics (4). Les partisans de la reine dirent qu’il était acquis aux Français (5) qui, du moins, avaient vivement souhaité son adhésion au nouveau régime. Retenons seulement qu’il était du parti hostile à Marie- Caroline et à sa politique belliqueuse. Quelque opposition qu’il y eût dans leurs idées d’alliance étrangère, ces conseillers travaillaient dans le même sens : soustraire le roi à l’influence de la reine, s'abstenir d’entreprises audacieuses, d’encouragements compromettants à l’insurrection populaire (6).

Ce fut le système même des Anglais. Ils avaient occupé Ïa partie nord-est de Pile, en deçà d’une ligne de démarcation délimitée avec soin, du cap Orlando au cap Passaro : Milazzo forme leur gauche, Taormina leur droite; dans l'intervalle, le Faro, Augusta, Catane, Syracuse; Messine, le port le plus rap-

roi aurait écrit dès le 18 février (Acton à Castelcicala, 18 février 1806. F. O., Sicily, 28). £

(1) DAMAS, Mémoires inédits.

(2) Dépêche d’Elliot, 4 mars, F. O., Sicily, 27.

(3) Mezxusx (secrétaire de la légation anglaise), p. par L. Pingaud, Revue d'Histoire diplomatique, t. IX, 1895. BUNBURY n’en fait guère plus de cas : peu éclairé et peu énergique (oupr. cité, p. 222).

(4) BIANCO, p. 26, porte, d’après ces appréciations suspectes, un jugement très sévère.

(5) Memorie segrete, p. 178 et suiv.

(6) Acton est même défavorable à l'occupation de postes hasardés : Capri (Elliot à Collingwood, 1% juin 1806, Admiralty, #12) et, à en juger par sa conduite, Gaëte même.

proché du continent, est leur citadelle et ils y amassent de grands approvisionnements; sur toute la côte, à peu près dégarnie à leur arrivée (1), sont élevés ou renforcés baraquements, fortins, batteries; des canonnières surveillent les abords. Plus tard, on fera de Castrogiovanni un point d’appui intérieur, pouvant servir de pivot au cas où l’ennemi aurait réussi à débarquer au delà des lignes anglaises. L’escadre est échelonnée le long du rivage et aux Lipari. Dans la zone déterminée, les généraux anglais sont les maitres; les autorités et ce qu’il y a de forces. siciliennes, même les chevaliers de Malte, dépossédés de leur ile, leur sont subordonnés. Cependant les Anglais restent en défiance sur le zèle et la loyauté de ces collaborateurs (2). La population leur semble en majorité bien disposée à leur égard et ils assurent même que le peuple eût souhaité passer sous la domination anglaise, pour échapper à un gouvernement négligent et oppressif (3); mais inversement ils ont bientôt le sentiment qu’on leur en veut de ne rien faire pour alléger les charges et les abus, et même qu’on les en rend responsables (4). Dès le début, ils reconnaissent que la partie la plus active et la plus éclairée de la bourgeoisie penche pour les Français : « Messine spécialement, écrit le ministre anglais, est peuplée de jacobins invétérés (5). »

La présence des Anglais fait hausser le prix des denrées, mais leur assure un débouché, auquel s’ajoute une grande exportation à Malte. Entre les deux rives du détroit, par une tolérance nécessaire, les relations ne seront jamais complètement interrompues ; elles faciliteront les allées et venues de gens de toute espèce, fugi-

(1) Kaunitz (cité par HELFERT, Kônigin Maria-Karolina, p. 253); Elliot, & mars 1806 (F. O., Sicily, 27).

(2)Le commandant des canonnières siciliennes et le gouverneur de Messine Guillichini, « un vieux coquin rusé », sont accusés par BUNBURY de haute trahison (ouvr. cité, p. 330). Par contre, Guillichini accuse les Anglais d’être favorables aux Barbaresques (rapport, 10 mars 1806. A. Naples, Guerra, 2091).

(3) MooRE, Diary, t. II, p. 165.

(4) Général Fox à Windham, 8 mai 1807 (W. O., 1, 304) : « Les Siciliens commencent à nous regarder d’un mauvais œil, comme les soutiens de leurs oppresseurs. Notre nom est en train de devenir odieux par toute l’île. En cas d'attaque de l'ennemi, nous pourrions seulement compter que ceux qui étaient nos amis seront neutres et que les partisans des Français coopéreront activement avec eux. » — Drummond à Canning, 11 mars 1807 (F. O., Sicily, 30).

(5) Drummond à Canning, 22 octobre 1807 (F. O., Sicily, 30). Pourtant l'influence de 1789 avait été beaucoup plus faible en Sicile qu'à Naples : c’est la noblesse et le clergé qui représentaient au Parlement le libéralisme.

üfs, partisans, agents officiels ou non, espions et contre-espions, déserteurs de toutes nations, contrebandiers, et, comme Reggio et Scilla seront, pour un an et demi, récupérées par les Siciliens, animation reprendra sans entrave dans tout le détroit. C’est pour Messine notamment, ruinée par le tremblement de terre de 1783 et plus qu’à moitié dépeuplée (1), une ère de prospérité, encore que troublée par l’inquiétude constante d’une attaque française et par les heurts que produisent les mœurs différentes des étrangers, leur morgue, l’ivresse habituelle et souvent brutale des soldats (2). Les Anglais ne paraissent guère aimer le pays et souffrent beaucoup du climat (3). Leur effectif total varie grandement avec les maladies et les prélèvements de renforts pour Gibraltar ou pour l'Egypte : en moyenne 10 à 12 000 hommes, chiffre qui limite strictement leurs projets sur le continent et les oblige à réclamer le concours incertain et méprisé des forces siciliennes. Ils prennent à leur solde les canonnières mises sous leur commandement et obtennent, non sans difliculté, de lever dans le pays un régiment (4).

Déjà le roi touche des subsides et, loin d’être humilié de ce que son général, le Français Damas, appellera avec mépris « la pension alimentaire d’un nabab », il est sans cesse à en hâter le versement, à en implorer l’augmentation, son ministre mendiant en termes larmoyants au profit d’ « un souverain réduit au dernier malheur » et, dit-il, pour « prolonger notre existence nécessaire et qui est en péril (5) ». « Doit l’Angleterre.. », telle est la conclusion habituelle de la correspondance diplomatique (6). Le ministre Elliot a pris sur lui de promettre que le subside serait porté de 150 000 à

(1) Population tombée de 70 000 à 26 000. Aspect du Marino, bordé de ruines, décrit par CODRINGTON, Memoirs, p. 116.

(2) BUNBURY, p. 338, note. — Guglielmo Pepe, dans une note sur la Sicile (10 mai 1806, A. G., Naples), prétend que « tous les après-midi, tant les soldats que les officiers de l’armée anglaise se plongent dans une ivresse qui les empêche de faire leur devoir jusqu’à ce point que les factionnaires mêmes laissent tomber leurs armes ».

(3) CODRINGTON, Loc. cit., exprime vivement son dégoût pour Messine.

(4) Cinq cents hommes avec officiers anglais, français émigrés ou corses ; par un système original, chaque compagnie dut être formée et instruite par un régiment anglais (circulaire de Fox aux colonels, 26 février 1807, W. O., 1, 303). La cour se plaint que les Anglais enrôlent des déserteurs siciliens et entravent le recrutement en payant mieux qu’elle.

(5) Acton à Castelcicala (ambassadeur à Londres), 18 février 1806, publié dans Branco (la Suicilia.…., doc. VIT); à Elliot, 14 mars 1806 (ibid., doc. VIII). La cour

entend se faire payer par surcroît les dépenses faites pour les troupes anglaises. (6) Ainsi la plus grande partie du volume F. O., Sicily, 29.

300 000 livres sterling par an (la cour réclamait depuis le 11 janvier, avant l'invasion ; elle osa demander jusqu’à 700 000 livres) (1).

La négociation, prescrite dès octobre 1806 (2) pour régulariser cette mesure, aboutit à un traité signé le 23 mars 1807, mais dont les événements de Tilsit firent ajourner la ratification par le roi d'Angleterre. Enfin fut conclu le 30 mars 1808 un « traité d’alliance et de subsides » : outre « la continuation d’amitié sincère et constante entre S. M. le roi des Deux-Siciles et Sa Majesté Britannique, leurs héritiers et successeurs, comme il a toujours subsisté jusqu’à présent », ces souverains s’interdisaient de faire une paix séparée avec la France, contre laquelle ils resserraient leur union; Ferdinand accordait la franchise à toutes les denrées que les Anglais achèteraient dans le pays et ceux-ci s’obligeaient à défendre Messine et Augusta à leurs frais, à verser par an 300 000 livres sterling à compter du 10 septembre 1805 (3). Forte de ces subsides indispensables, dont elle peut suspendre le payement, l'Angleterre a les moyens de parler haut. Elle entend d’abord que son argent ne soit pas gaspillé, mais réservé aux armements ; elle demande un compte rendu périodique de son emploi. Elle juge aussi que, la défense de l’île reposant sur elle, il conviendrait qu’elle pût compter sur la coopération de l’armée sicilienne et avoir autorité sur elle. Dans le Conseil du gouvernement, elle veut des hommes à qui se fier. Qui plus est, constatant les vices du régime et le mécontentement dangereux qui en résulte, elle juge devoir s’ingérer dans les affaires intérieures du royaume, proposer des réformes, se montrer la protectrice des Siciliens (4). Quand les affaires d’Espagne suggéreront à Ferdinand l’idée de se poser en régent, au nom de ses parents captifs, et qu’il enverra à Cadix, sur la proposition des députés de la Junte, son fils Léopold, sous la conduite de son gendre, le duc d'Orléans, c’est l’Angleterre qui mettra son veto (5). Ainsi la protection se change

(1) Elliot à lord Mulgrave, 6 avril 1806, BIANCO, ouvr. cité, p. 44. Nombreuses lettres de Castelcicala. F. O. Ricily, 28.

(2) Lord Howick à Drummond, 3 octobre 1806. F. O., Sicily, 30.

(3) MARTENS, Nouveau recueil, t. IT, p. 31. — En 1809, le subside sera porté

400 000 livres. , 3

(4) Instructions ministérielles à Drummond, mars 1807 (EF. O., Sicily, 30) : exiger que les intérêts anglais soient garantis, que des Siciliens soient admis au ministère, que l’administration soit sicilienne.

(5) Canning à Drummond, 25, juin et.22:septembre 1808. F. O., Sicily, 32. .

en tutelle. Dès la fin de 1806, on parle à la cour de «joug pesant (1) ».

Toutes ces prétentions, d’ailleurs, rencontrent une opposition d'autant plus obstinée qu’elle est moins ouverte. Visiblement, on eût aimé, tout en recevant leur argent, à se servir des Anglais comme d’auxiliaires indispensables, sans être obligé de se plier à leurs intentions. Le compte rendu financier n’est jamais fourni. Le commandement des troupes, promis en principe en cas de coopération active, est toujours refusé quand on le réclame; on allègue les droits du prince royal, et Ferdinand ira jusqu’à faire cette déclaration bouffonne qu’il entend être son propre généralissime. Ce n’est qu’en juillet 1807, après bien des peines, que les Anglais obtiennent le droit d’inspecter l’armée; bien plus, les troupes siciliennes du district anglais, sur qui Stuart, le vainqueur de Maida, gardait à peu près autorité, échappent complètement à son successeur (2). Fait singulier, les marchandises anglaises continuent à être moins favor:sées que d’autres. La «question des réformes, chère au ministre anglais Drummond, n’aboutira qu’au temps de Bentinck par une coalition presque révolutionnaire avec le parlement sicilien. Il sera nécessaire, après Tilsit, de lutter pour que le ministre russe ne conserve pas son caractère officiel (3), et il faudra enfin un véritable coup d'Etat pour arracher le gouvernement à l’influence de la reine, hostile aux Anglais. Aussi, malgré les subsides, ces alliés se sentent médiocrement assurés. Ils craignent que Marie-Caroline, pour recouvrer Naples, ne livre la Sicile (4). À plusieurs reprises, le bruit courut que, pour s’affermir, ils s’étaient fait céder l’île (5).

L'opposition, en effet, ne venait pas du roi : pacifique, indolent pour tout ce qui n’était pas chasse ou pêche, accoutumé

(1) Journal de Marie-Amélie, 31 décembre 1806, cité par IMBERT DE SAInt- AMAND, our. cité, p. 15.

(2) Général Fox à lord Howick, 22 novembre 1806. F. O., Sicily, 29.

(3) Notes de Drummond, 29 janvier, 5 et 11 février, 25 mars 1808. F. O., Si- &ily, 32. Le ministre dut menacer de s’en aller.

(4) On a vu leur défiance au moment même de la rupture ; au début de 1807, da reine est fortement soupçonnée par les Anglais de négocier avec Napoléon, par l'intermédiaire de l'Espagne, en vue d'échanger la Sicile contre le royaume de Naples : BUNBURY (owvr. cité, p. 278) en est certain et reproduit une lettre très laffirmative de Drummond à Fox, 27 janvier 1807 (appendice K); toutefois Drummond se dédit [dans une lettre postérieure, 19 mars (B. M., mss. 37050, fo 81).

(5) Rapport du vice-consul Marsson, 11 mars 1806 (A. G., Naples); mss. du Mont-Cassin (20 avril 1806).

à subir l'influence d’autrui, il était disposé à se laisser protéger et surtout payer. Le portrait de Ferdinand de Bourbon n’est pas à refaire. On connaît la silhouette épaisse et le langage trivial, « la figure blafarde et les cheveux d’un blond fade (1)»et surtout le nez long et épais du Vasone des lazzaroni. Tout le monde s’accorde sur sa médiocrité, sa répugnance au travail, ses goûts vulgaires. Les indulgents louent sa familiarité bienveillante avec les humbles et le disent brave homme; les sévères insistent sur la nullité de ce re stupido (2) et notent des traits de ressemblance avec un frère ainé, mort à peu près idiot (3). On a exagéré dans les deux sens : doué d’une finesse assez pénétrante (4), celle du peuple napolitain, gâtée comme chez lui par la duplicité, il savait à l’occasion retrouver de la majesté (5); par contre, sa bonhomie n’atténuait qu’en apparence ses sentiments despotiques et, plus peut-être que la reine, il doit porter la responsabilité de la cruelle répression de 1799. Aussi entiché que sa femme de ses droits de souverain, bien qu’il les déléguât par paresse, il apparait à un Anglais comme inférieur à elle en talent et en courage, mais « tout à fait son égal en fausseté et en perfidie ». Son indifférence, voisine de la dureté, frappe le même témoin, qui le vit s'amuser bruyamment d’un combat entre une batterie sicilienne et des barques calabraises, sans paraître se douter que les adversaires étaient tous ses sujets (6). À l’ordinaire, les Anglais, par haine de sa femme ou égard pour ses goûts sportifs, l’épargnent, et pensent du moins que s’il n’eût pas été roi, il eût fait un bon gentilhomme campagnard (7). Le petit peuple, surtout à Naples, avait de la sympathie pour ce prince pourtant peu brillant et très égoïste, qu’un Français dit « plus populacier que populaire (8) », et les hautes classes avaient pris l’habitude de détourner leur rancune contre les ministres étrangers et contre

(1) H. »’EspiNcHaL, Souvenirs militaires (Paris, 1901, 2 vol.), t. Ier, p. 48.

(2) Le terme se trouve dans un placard patriote de 1799.

(3) Dès 1768, Horace Mann rapportait qu’on accusait le roi de faiblesse mentale et Giglioli voit dans son indifférence un indice de cette maladie (Naples in 1799, chap. 1°r).

(4) BUNBURY, ouwvr. cité, p. 223 et 224. De même Mellish, attaché à la légation anglaise : « (Le roi) raisonne généralement avec justesse. » (loc. ct.).

(5) Baronne DU MONTET, Souvenirs, p. 245.

(6) BuNBURY, Warratives, p. 223 et 224.

(7) MooRE, Diary, t. II, p. 142.

(8) THIÉBAULT, Mémoires, t. 11, p. 291.

la reine autrichienne. En apprenant l'élévation de Joseph Bonaparte au trône, le roi publia un manifeste fort digne : « Nous proiestons devant le monde entier que nous regardons comme la plus exécrable violence l’usurpation de notre royaume de Naples, faite par l’empereur des Français. Dans notre âme et conscience, non seulement nous n’avons pas renoncé à sa possession, mais nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour le recouvrer (1). » En fait, il était peu disposé à agir, surtout sans l’Angleterre. Rarement à Palerme, il se consolait de ses infortunes politiques avec ses sports favoris.

Le parti de l’action fut là encore dirigé par la reine. Au portrait, si souvent tracé de Marie-Caroline, nous nous bornons à risquer quelques retouches (2). La fille de Marie-Thérèse, la sœur de Marie-Antoinette, est représentée par ses apologistes comme unissant l’énergie, certains disent les talents de sa mère, à la beauté de sa sœur (3). Ses adversaires — et ils sont légion, Napolitains patriotes, Français ses ennemis, Anglais ses alliés — en font, en même temps qu’une femme dépravée, un prodige de perfidie et de méchanceté (4). Son rôle dans la contre-révolution, base d’une grande part de ces accusations, a été certainement exagéré; Nelson, Acton, Ferdinand doivent porter les principales responsabilités; mais le Français Cacault, après une expérience de neuf ans comme secrétaire d’ambassade à Naples, et avant les événements de 1799, a écrit ces mots, excessifs mais cependant graves, étant donné le caractère de leur auteur et l'esprit de conciliation qui lui valut plus tard à Rome l'estime générale : « La reine de Naples, toute-puissante, est une folle, une mégère qui nous abhorre (5). » L’ambassadeur Alquier, aigri

(1) ULLOA, Marie-Caroline.…, p. 381.

(2) Helfert réunit la plupart des témoignages contemporains. Sa bienveillance est partagée, avec plus de modération, par A. BONNEFONS et ULLOA. — Dans le sens sévère, A. GAGNIÈRE, GIGLIOLI, R. PALUMB0 : V. Bibliographie.

(3) À ce dernier point de vue, il serait assurément superflu de contester : la reine, à l’époque qui nous occupe, n’était plus, au dire d’un jeune officier anglais, qui la vit à une revue, qu’une « élégante ruine » (BooTHBY, p. 35). Il peut sembler cependant que même la fraîcheur juvénile dut difficilement prêter une véritable beauté à ce long visage anguleux et proéminent par le bas, à ces yeux ronds au regard froid et hautain, à cette silhouette bientôt raide et sèche.

(4) Aux autres témoignages anglais, cités et taxés de partialité par Helfert, ajoutons celui d’un officier sérieux, Bunbury, qui la traite de « femme méchante

et effrontée », de « femme dégradée » (Narratives, p. 191, 278). (5) Mémoire daté de 1796. À. E., Mém. Naples, 5. /

sans doute par la vie pénible qui lui était faite à Naples, par l’hostilité et la mauvaise foi dont il se sentait enveloppé, a fini par déclarer Marie-Caroline « capable de tous les crimes » et l’empereur s’est empressé d’abonder dans ce sens. Alquier n’était-il pas plutôt dans le vrai quand il disait d’elle, au début de son séjour : « Au vrai, elle n’est ni bonne ni méchante (1). » Il faut comprendre par là que son orgueil de race et de reine lui faisait une conscience à part en matière politique, et cette conscience était très large.

Atténuons l’accusation de dureté, laissons dans le vague celle d’immoralité (2). Que, par contre, les apologistes s’abstiennent de célébrer les vertus politiques d’une reine passionnée, nerveuse, d’un orgueil et d’une ambition immenses, mais dépourvue du sens des réalités et dont l’agitation brouillonne peut être regardée comme une des causes principales des malheurs de la monarchie. La médiocrité de ses talents est reconnue par la plupart des contemporains, tant amis qu’adversaires. Sir John Moore, témoin prévenu, mais expert, déclare que, «menée par ses passions, incapable de discrétion en affaires », son seul art est l’intrigue (3). De même le diplomate Mellish : « Toutes ses pensées et toutes ses actions sont le résultat immédiat de la passion du moment (4). » Le comte de Damas, ami fidèle jusqu’au bout et qui la proclame: «la meilleure des femmes », la définit ainsi : « Plus d’imagination

(1) A Talleyrand, 28 mars 1803 (AURIOL, t. Ier, p. 207). Cette lettre contient un véritable portrait, souvent heureux, de la reine.

(2) Helfert met justement en garde contre la calomnie, habituelle et facile, s’attaquant à une reine impopulaire, et contre le succès des médisances de Go- RANI (Mémoires secrets), dont il retrouve l’écho dans les propos et les manifestes. de Napoléon. Cependant les lettres, fort antérieures, de Swinburne {1777), un: voyageur anglais bien accueilli à la cour, rapportent l’inconduite de la reine comme notoire (t. Ier, p. 137). Un mémoire en italien, daté de 1796 (A. G., Naples, 1806), attaque vivement ses mœurs. Pour Acton, que A. Bonnefons concède (ouer. cité, p. 11), on pourrait dire avec E. VEDEL (Revue de Paris, 15 mai 1909} que rien n’est moins prouvé ni plus probable. On hésite à attribuer à la seule aigreur les rapports si nets d’Alquier et nul ne conteste enfin le marquis de Saint-Clair, dont la reine s’éprit à cinquante ans passés. GIGLIOLI (Naples ir 1799, p. 15, note) et A. LüUMBROSO (Scaramucce e avvisaglie, p. 120) pensent que c’est surtout au point de vue de la réputation morale de Marie-Caroline

que la cour d’Italie, en possession des mémoires manuscrits de la reine, se refuse radicalement à leur communication.

(3) Moore, Diary, t. Il, p. 142 et suiv. Même idée dans les instructions rédigées par la Convention pour Maret (Du THerr, Rome, Naples et le Directoire, Paris, 1902, p. 33). ORLorr, Mémoires, t. Il, p.162, ne croit pas davantage aux talents de la reine.

(4) Loc. cit., t. IX, p. 124. Le portrait tracé est, croyons-nous, l’un des plus. vrais.

que de caractère…., pas assez de suite dans ce qu’elle entreprend et de l’inconséquence dans ses projets..., constamment emportée par son effervescence... ; son imagination fait un chemin en un clin d'œil, sans que son esprit puisse se fixer sur le même sujet (1). » Sa prodigalité est une des raisons les plus claires du désarroi financier et la poussa, assure-t-on, à des actes au moins indélicats. Son courage n’a trouvé somme toute qu’à s'exercer en paroles. Tantôt elle menace insolemment, quitte à s’humilier le lendemain, et tantôt, au reçu d’une lettre de Bonaparte ou après une scène d’Alquier, on la voit « verser un torrent de larmes » ou s’aliter avec la fièvre. « La vie de la reine n’est qu’une longue crise de vapeurs (2). »

Son activité fébrile s’épuise en un flux de paroles les plus incohérentes, cette « volubilité imperturbable » qu’accompagne un mouvement continuel des gestes et de la physionomie (3), en une infinité de lettres autographes, qui, abusant du jus de citron et de l’encre sympathique, sont répandues à profusion (4) et souvent interceptées, en des intrigues mesquines où l’orgueil de la souveraine s’abaisse à employer et flatter les auxiliaires les plus vils et les plus suspects (5). Son « goût particulier pour le mystère (6) », qui n’empêche pas les bavardages et les indiscrétions de son entourage sur les sujets les plus secrets (7), ses allures de conspiratrice en chambre, s’ajoutant à sa duplicité naturelle, la rendent suspecte à tout le monde. Dans son indignation contre la conduite des Anglais et dans sa prédilection pour Naples, la reine paraît s'être attachée quelque temps à l’espoir d’un accommode-

(1) DAMAS, Mémoires. Cf. l’opinion très modérée du chargé d’affaires Lefebvre : « Sa politique n’est subordonnée à aucun système bien déterminé. » (AURIOL, t. II, p. 260.)

(2) Alquier, lettre du 28 mars 1803 (AURION, t. Ier, p. 207).

(3) H. SWINBURNE, Voyage dans les Deur-Siciles en 1777-1780 (trad., Paris, 1785, 5 vol.), t. Ier, p. 135.

(4) « Aucun ministre, dit Alquier, n’écrit autant que la reine de Naples. »

(5) « Elle entretient plus d’espions qu’il n’en fallut jamais à la France (c’est un Anglais qui parle) au plus haut point de son ambition et de ses intrigues et elle est constamment la dupe de tous. Ils apprennent d’elle les secrets du cabinet et les vendent à l'ennemi. » (MELLISH, Loc. cit., t. IX, p. 125.) — On est frappé de retrouver certaines façons d’agir de la reine chez sa petite-fille, la duchesse de Berry, dont on signale d’ailleurs la ressemblance avec elle.

(6) BouLay DE LA MEURTHE, Revue d'Histoire diplomatique, 1887, p. 512.

(7) Un plan d’expédilion proposé au général Fox est déjà divulgué au moment

où on le jui soumet; des chefs de « masses » en sont informés avant lui (au ministre Fox. 9 octobre 1806, F. O. Sicily, 29).

ment avec les Français (1). Mais l'abandon du royaume a ruiné son crédit, elle est toute au désespoir d’un désastre dont lopinion la rend responsable, à l'inquiétude pour lavenir des siens (« vos pauvres sœurs », écrit-elle à lPimpératrice, « mes trois malheureux enfants »), pour sa fortune matérielle même : elle laisse ses filles donner leurs économies pour payer les soldats (2); peut-être déjà met-elle en gage ses bijoux. Elle est déprimée par la maladie, qu’elle essaie de calmer avec l’usage journalier de l’opium, et par l’affaiblissement de sa vue, aigrie contre tout et tous, les alliés plus encore que les ennemis, contre son ancienne cour, « cloaque d’infamies et d’infâmes de tout grade, couleur et espèces (3) » et contre ses prétendus amis de Naples, qui, « de tant de milliers qui me l’avaient promis, n’ont pas envoyé une ligne, pas même une gazette (4) ». Plusieurs de ses fidèles meurent (5). Elle prend en grippe la Sicile et la splendide Palerme, qui lui rappelle les humiliations et les souffrances de la première fuite. Un deuil cruel, la mort de sa fille, la princesse des Asturies (20 mai 1806), en même temps qu’il rompt le dernier lien avec l'Espagne, achève de l’assombrir. Elle se retire à la campagne, à côté, mais à l’écart de Palerme, et y vit tristement, recevant fort peu :« Mon pauvre cœur est flottant comme dans une mer d’angoisse », écrira dans son journal, le dernier jour de l’année, sa fille Marie-Amélie, la future reine des Français (6).

Son parti ne désarme pas, mais il est pour l'instant sans pouvoir. Le ministre de Russie en reste l’un des piliers, car si les Russes ont participé au lâche abandon du royaume, le comte Tatichtchef a lutté pour les retenir et protesté hautement : à un certain moment, les Anglais s’alarment du bruit qu’à son

(1) On a vu que les Anglais s’en croyaient assurés. Un vice-consul français, Marsson, le 11 mars 1806 (A. G., Naples) affirme que la reine a fait pressentir Joseph sur la possibilité d’une entente (il croit même, contre toute vraisemblance, qu’elle consentait à ne garder que la Sicile et même à y recevoir des garnisons françaises).

(2) La reine à l’impératrice, 3 mars 1806. HE&LrERT, Kônigin Maria-Karolina, p. 224, note. Plus tard, la reine sera signalée comme ayant mis ses diamants au mont-de-piété (général Pacthod à Murat, janvier 1811, A. G., Naples, 1811).

(3) La reine au comte de Damas, 18 mars 1806. Arch. Damas.

(4) HELFERT, ouvr. cité.

(5) La reine à Damas, 47 avril 1809. Arch. Damas.

(6) IMBERT DE SAINT-AMAND, Marie- Amélie et la cour de Palerme, p. 15.

instigation des troupes russes viendraient s’établir en Sicile. Rappelé par son gouvernement après Tilsit, il ne partira qu’en février 1808. Le ministre d'Autriche Kaunitz, sorte d’ambassadeur de famille, est tenu, depuis la paix, à beaucoup de réserve : rappelé en octobre, lorsque la cour de Vienne aura reconnu Joseph, il trouvera moyen de prolonger son séjour un an entier; mais c’est plutôt un observateur — et pas toujours discret, on l’a vu — qu’un auxiliaire (1).

Tout un groupe d’étrangers encore porte à la reine un sincère dévouement et n’en est que plus suspect aux Anglais, qui ny veulent voir qu’espions et traîtres, disposés à se rallier à Napoléon comme tant de leurs semblables et capables de chercher à se faire bien valoir auprès de lui par quelque grand service (2) : ce sont des gentilshommes français, épaves de l’émigration, venus dès longtemps reformer à Naples un petit Coblentz. A leur tête, Roger de Damas. Le général malheureux n’a pas démérité aux yeux des souverains : après sa défaite, c’est lui qui en reçoit d’affectueuses condoléances : « Pensez à ce qui est arrivé à tout le monde, armée autrichienne, russe, et nous, avec de simples recrues !.… Calmez-vous, sûr et tranquille de votre bonne conscience (3). » La reine, le roi l’assurent de leur plus sincère reconnaissance.

Mais bien entendu, c’est lui, comme Français et comme ami de la reine, que l’opinion rend responsable du désastre, à la grande joie des Anglais qui le détestent (4). Las de son inaction et des attaques, engagé par les souverains eux-mêmes à ne pas garder son commandement dans de pareilles conditions, il saisit bientôt le prétexte d'accompagner à Vienne la comtesse Razoumovskaïa (5).

(1) Son remplaçant intérimaire sera le chevalier de Cresceri.

(2) Craig à Castlereagh, 11 février 1806, BUNBURY, ouvr. cité, appendice C; Moore, Diary, t. II, p. 142 et 143; COLLINGWOOD, Memoirs, à la date du 20 juillet 1806, p. 240 et (29 décembre) 259; Annual Register, 1807, p. 148. Cette suspicion pouvait s’autoriser d’un exemple, celui d’un du Luc de Vintimille,ancien chef d'état-major à Naples et qui offrait à ce moment ses services à Napoléon.

(3) La reine à Damas, 17 mars 1806. Arch. Damas. La reine l’assure de « la plus sincère reconnaissance de tout ce qui s’est passé et que vous avez souffert pour nous ». 25 mars 1806, sbid., et, 19 mars, ce mot d’une bienveillance singulière : « Vous verrez que vous aurez fait des merveilles. »

(4) BuneuRY, Varratives, p. 222; HELFERT, ouvr. cité, p. 252.

(5) La reine continue à lui écrire; il garde, s’il ne le touche toujours, un

Le marquis Charles de Saint-Clair (1), ex-officier aux gardes françaises, présenté par le duc de Berry, est le favori de la reine, qui Pa fait naturaliser, entrer dans la garde et attacher à l'éducation du prince Léopold. Sa situation, sa qualité de Français lui font bien des ennemis, surtout du côté des Anglais. « On le persécute indignement», écrit la reine au comte de Damas (2), et elle ajoute avec candeur : «Je désirerais au roi cinquante êtres comme lui. » Le roi, digne de son frère d’Espagne, «l’aime et l’estime ». Au dire d’Alquier, c’est unchomme honnête, tranquille et très médiocre». Brave,ayant, paraît-il, de l’action sur le soldat, il prend part à diverses missions. diplomatiques et militaires, jamais au premier rang.

Parmi les plus marquants, ensuite, un des fils du comte de: Chastellux, qui avait représenté, pendant quelques semaines, Louis XVIII à la cour de Naples; bien qu’il soit neveu de Ségur, que son père vive en Toscane et son frère cadet en France, il nese ralliera pas (3); — René de Gras-Préville, « homme d’honneur dans toute l’acception du mot (4) », alors capitaine de frégate sur la Minerva, plus tard amiral et resté fidèle à la mémoire de la reine, qu’il aura servie jusqu’au bout; — le comte de la Tour en Woëvre, de famille lorraine passée en Autriche, commandant PArchimède, le vaisseau de confiance (5). Notons un groupe assez nombreux de Corses, plusieurs pensionnés par l'Angleterre : Napoléon et Joseph, si accueillants aux ralliés, non seulement se refuseront à en recevoir aucun, mais les destineront à la prison (6).

traitement. Dans le testament de Ferdinand, une pension sera offerte à la veuve du comte, qui refusera, et François Ier lui adressera lé portrait de son père, orné de brillants (lettre du roi, janvier 1826).

(1) ALQUIER, Liste générale des émigrés. A. N., F. 7, 6442. Il est cousin d’Espinchal (Souvenirs cités de celui-ci, t. Ier, p. 46). Colonel par décret du 12 janvier 1807, il accompagne Hesse dans son expédition, le prince royal dans son voyage à Cadix.

(2) 1 avril 1809. Arch. Damas.

(3) Liste d’Alquier et quelques notes de police postérieures.

(4) Baronne Du MoNTET, Souvenirs, p. 111.

(5) La liste de lan XIT donne bien d’autres noms, parmi lesquels un marquis de Sabran, des Vernègues, Montferré, Bombelles, Béthune, Barentin: Pierre de Monclar, gentilhomme languedocien, longtemps capitaine d’artillerie française, a fini, en passant par le service hollandais, ture, russe, par devenir commandeur de Malte : après Tilsit, les Anglais le vexeront jusqu’à ce qu’il parte et il rentrera en France (note du préfet de l'Aude. A. N., F. 7, 6442). La même liste comptait dans l’armée napolitaine vingt-cinq officiers français ou corses.

(6) Napoléon à Joseph, 31 octobre 1806 (Du Casse, Suppl. Corr. Napoléon} et à Fouché, 25 septembre (BROTONNE, n° 210).

Parmi les Napolitains, la reine a pour elle quelques grands, venus de Naples : le marquis de Circello, Tommaso di Somma, ministre dirigeant au moment de la rupture (le général Fox l'estime « insignifiant, sans principes et sans talents » et Moore le qualifie d’ «individu méprisable et sot », jouet aux mains de la reine, qui le raillerait de son côté de « secroire un Kaunitz achevé», parce qu’il en a la perruque et les boucles de souliers) (1); Medici, financier et diplomate capable, mais intrigant, naguère emprisonné comme jacobin, à présent protégé par sa sœur, la marquise de San Marco, amie de Marie-Caroline (2) ; le commandeur Seratti; le marquis Artale, conseiller des finances, qui, vicaire royal à Messine, méritera une réputation de cruauté (3); le bailli de Malte Caracciolo (4). Les hommes d’action du parti sont le prince de Moliterno, revenu d’exil pour servir une reine ingrate, qui réparera en l'appelant « son héros (5) », et Canosa, fils de l’exmembre de la régence, qui fera de Ponza, pour donner du poids à son titre de « vice-roi de Naples », une officine d’intrigues et de complots.

Peu nombreux d’ailleurs sont les nobles disposés à seconder la reine. Ceux qui ne passent pas à l’ennemi cherchent auprès du roi un pouvoir moins impopulaire et moins aventureux, ou attendent des Anglais des garanties contre l’arbitraire. Les agents de la reine sont le plus souvent de petite naissance, parfois d’antécédents suspects, sans parler de capimassa anciens brigands. Citons un conseiller Angelo di Fiore, commissaire judiciaire dans Pexpédition Ruffo et l’un des plus tristes membres de la junte d'Etat de 1799; un colonel Francesco Carbone, en dernier lieu preside de Teramo, où P.-L. Courier cite de cet ancien « galérien », devenu

(1) Moore, Diary, t. Il, p.138 ; Fox à son frère, 9 octobre 1806. F. O., Sicily, 29. Dans le fragment de journal cité dans la Life of Moore, t. II, p. 39, ce général exprime son dégoût de tant «de puérilité, de faiblesse, de folie ». MELLISH (loc. cit., t. VIII, p. 285) le dit du moins « parfait honnête homme » et « le seul homme qui travaille dans l’administration ».

(2) L'auteur des Memorie segrete Vaccuse des plus noirs projets et insiste à son sujet sur l'inconvénient de porter au pouvoir des hommes qu’on avait jugé bon de châtier antérieurement (p. 101, 131, 174).

(3) BrANCo, La Sicilia…, chap. 11, et tous les Anglais. Cependant un partisan des Français le présente comme opposé à Carbone et ayant mis en liberté des libéraux (A. G., Naples, 1809).

(4) HELFERT, Kônigin, p. 326.

(5) B. CROCE, Frammenti di oita di Grrolamo Pignatelli, principe di Moliterno, Arch. Stor. Nap., 1903.

« pacha », un acte de volerie éhontée (1); un brigadier Filippo Cancelliere : tous gens de faible talent et de faible courage (2); un « colonel » Castrone, inspecteur de la haute police et, en cette qualité, terrorisant les Siciliens par un espionnage éhonté et des emprisonnements arbitraires; il paraît être l’intermédiaire avec les bandes pour les coups de main hardis : « monstre de lhumanité (3) », l'appelle un ami de la reine. Surtout, une nuée d’espions, d’agents occultes de toute espèce et de tout pays, à Naples, mais aussi à Rome, à Gênes, en Toscane, à Paris même : réseau d’intrigues dans les mailles duquel les Français se trouvent souvent empêtrés (4).

(1) Lettre à M. Lejeune, 24 mai 1805.

(2) Carbon: et Cancelliere s’accusent mutuellement, et sont accusés par DU tres, d’improbité et de lâcheté (ainsi une note anonyme à Acton, 10 juillet 1806. A. Naples, Guerra, 2195). Carbone est plus tard dénoncé à la reine comme s’occupant surtout de contrebande et même espionnant pour le compte des Français (lieutenant Laquaniti à la reine, 21 mars 1811. A. N., F. 7, 6564, n° 2487).

(3) Memorie segrete, p. 185. Cf. BraANco, la Sicilia…, p. 27 et 37, note 6: PEPE, Mémoires, t. Ier, p. 246.

(4) I n’est. done pas inutile d’y insister un peu. Un Innocenzio Ricci, qui s’offrait pour insurger les Abruzzes, où, lors de l’invasion, il pouvait déjà, disait-il, compter sur 16 909 hommes, et de là, exploitant « la haine entre les troupes italiennes et françaises », passer dans l'Italie du Nord, n’était, de l’avis du général Burckhardt, qu’un hâbleur : cet homme important se contentera de présider aux vivres et fourrages dans l’expédition du prince de Hesse (A. Naples, Guerra, 2172). La police impériale (A. N., F. 7, 6564) nous fait connaître quelques agents, qui ne furent peut-être emplovés qu’un peu plus tard, et nous édifie sur la facilité de plusieurs à servir deux maitres : un ancien « chef de brigands », passé officier, retiré près d’Arezzo, fait l'office de correspondant : un certain Massioni, de Sinigaglia, porte les lettres à Gênes (à destination de Vienne ou de la Toscane); en 181], il offre ses services aux Français, qui acceptent, et leur «énonce deux agents de Gênes, l’ex-capomassa Scipione Lamarra et le chanoine France:co Hoppa. Au dire de l’auteur des Memorie segrete, Cassetti, ancien coiffeur et ancien soldat, devenu un des émissaires de confiance de la reine et de Canosa, se fera en même temps l’espion de Saliceti. Nous trouvons encore un chanoine Vitale, émigré napolitain, un prêtre Pietro Bianchi, Génois, un certain Mescina (arrêté à Trieste en 1811), un riche commerçant de Messine, Giuseppe Cetera, un Piémontais, Luigi Custode, ancien domestique, devenu fonctionnaire, que les Français avaient maintenu, mais qui se retira à Sienne (note au ministre d'Italie, 28 juin 1806, CANTU, Corrispondenza.…., p. 610): il est en prison à Fénestrelle en 1810 (le Giornale Italiano du 8 juillet 1806 laccusait d’avoir dirigé un vol de papiers diplomatiques à la légation de France): Adamo, ex-consul de Raguse en Sicile (à Pise en 1806): surtout le chevalier Torelli, employé à la cour, puis dans les douanes d’Etrurie (RoDOCANACHI, Elisa Napoléon, Paris, 1900, p. 31), qui semble l’auteur des Memorte segrete apologétiques de la reine et le comte de la Tour, de Chambéry, conspirateur dangereux, de l’avis du ministre de France en Toscane (La Feuillade, 14 novembre 1806. À. E., Naples, 131). Des agents tout indiqués sont les anciens consuls, qui parfois se maintiennent sans caractère officiel : tel Domenico Rivolti, à Florence, ce foyer de nouvelles et d’intrigues, reste en fonctions jus-

Le prince royal François est le portrait de son père au moral. Dépourvu d’amour-propre, dit sa mère, « à un point criminel (1) », égoïste jusqu’à rester au théâtre, où l’on vient lui annoncer que sa femme est malade, observant qu’il n’y pourrait rien faire (2), n'ayant de goût et d’activité que pour la chasse et les travaux de ferme, il en reste sur l’équipée peu honorable de Calabre, satisfait du titre honorifique de général en chef.

La reine, déçue dans l'illusion d’une entente, s’est résolue à l’action énergique et n’a pas attendu d’être rentrée en possession du pouvoir pour chercher à entraver par tous les moyens le gouvernement de l’usurpateur, changer sa couronne en « une couronne d’épines » et « faire, comme elle disait, une explosion générale (3) ».

Troubler, affoler l’opinion, déchainer linsurrection populaire tant redoutée, user de toutes armes et, à la faveur du désordre, tenter hardiment la reprise du royaume, le riacquisto, tel était, parmi tous ses écarts et ses fantaisies, le plan que, par les négociations ou par la force, s’y reprenant, dit-elle, « à vingt fois s’il le faut », et « sans entendre à nul autre dédommagement (4) », elle poursuivra, décidée à y sacrifier les ressources de la Sicile qu’elle dédaigne, sans comprendre qu’elle s’aliène les sujets qui lui restent sans regagner les autres. L’idée de Naples la hante : « Je frémis à la seule pensée de poser mon pied sur ce sol ingrat (5). »

D'une habileté douteuse, mais d’une persistance remarquable chez cette femme vieillie et malade, elle n'hésite guère sur les procédés. Alquier ajoutait foi aux propos sanguinaires qu’on lui rapportait et engageait Masséna marchant sur Naples à faire soigneusement vérifier les vivres qu’on lui fournirait (6). Joseph lisait une lettre de cette reine « chef d’émeute », écrivant à

qu’en novembre 1806 et continue ensuite à correspondre (HELFERT, Xônigin M.-K., p. 326). Enfin, dans le royaume de Naples, jusque dans les hauts emplois, la reine compte des amis secrets.

(1) HELFERT, Fabrizio Rufjo, Vienne, 1882, p. 82.

(2) De Nrcora, Diario, t. II, p. 90.

(3) Lady MiINTo, Memoir of sir H. Elliot, p. 398.

(4) Kaunitz, 9 juillet 1806 et 6 mai 1807 (HELFERT, ouvr. cité, p. 285 et 305, note).

(5) La reine à Damas, 5 mai 1809. Arch. Damas.

(6) Alquier à Masséna, 14 janvier 1806, Mémoires de Masséna, t. V, p. 400. Le général Alexandre Dumas était convaincu qu’il avait été victime d’une tentative d’empoisonnement de la part de la cour, à son retour d'Egypte.

Pun de ses correspondants de Naples que « tous les moyens sont bons, qu’il faut les employer tous »; il prêtait l'oreille au bruit que sa rivale aurait prescrit le nombre d’hommes à tuer pour devenir lieutenant, capitaine, colonel, que Sidney Smith avait annoncé l’assassinat de tous les ministres et des principaux ralliés ; il croyait que sa tête avait été mise à prix et même que la reine avait fait pousser à dessein vers la côte une barque tunisienne contaminée de peste (1).

Napoléon semble aussi avoir accueilli de bonne foi les soupçons contre cette « Athalie », cette « Médée »; il le montre dans le conseil, qu’il donne avec insistance à son frère, de faire attention à ceux qui doivent pénétrer dans sa chambre ou préparer ses aliments (2), et, quand il lui reproche de trop s’exalter en parlant de son ennemie, qui ne fait que «son métier de reine», c’est une leçon, non l’expression vraie de sa pensée, car le genre de guerre adopté par la cour de Palerme ne pouvait que lui faire horreur.

La guerre des Calabres, les crimes des « masses », la ruine de provinces entières, Sont en grande partie les résultats de la politique dont Marie-Caroline était l'âme. Si la reine ne peut être rendue responsable des méfaits de ses partisans, elle l’est du choix de partisans indignes et de ce système de violences envers les gens paisibles, de fausses nouvelles destinées à séduire la population, qu’on abandonnera ensuite aux représailles : il n’est pas besoin d’ajouter foi à des soupçons gratuits, de prendre au sérieux des propos inconsidérés ou qui visaient seulement à impressionner. On verra toutefois que la reine n’est pas entièrement disculpée de complicité dans certaines affaires purement criminelles.

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La résistance de Gaëte fut peut-être la condition nécessaire de cette insurrection dans laquelle le parti de l’action mettait son

(4) Joseph à Napoléon, 11 mai, 16 et 18 juillet, 3 août 1806 (Mémoires de Joseph, t. IL), 14 septembre 1806 (ibid , t. III), 28 février 1806 (ibid, t. IV).

(2) Ainsi une note avait été adressée par le ministre de la Police à notre ambassade en Espagne. le 21 février 1806, sur un prétendu projet d’assassinat de Godoï par des émissaires de Marie-Caroline. A. N., F. 7, 6470.

espoir. La reine fut la première à comprendre l'importance de cette place et à faire envoyer, en partie à ses frais, les premiers secours. En face de l’indifférence des généraux anglais pour tout ce qui ne concernait pas la Sicile, de l’inertie d’Acton, leur féal, de la lâcheté du roi, elle rencontra un homme capable par son caractère, son activité, sa situation, d'adopter ses projets hasardeux, et c’est l'Angleterre qui le lui fournit.

Sir Sidney Smith faillit être pour la cour de Sicile un nouveau Nelson et il n’a pas tenu à lui qu’il ne ramenât, à travers les ruines et sans doute pour de nouvelles représailles, Ferdinand dans sa capitale. Comme le héros d’Aboukir, qui, tout en connaissant ses défauts (1), l’avait recommandé pour agir dans ces parages (2), Smith apparaît avec un prestige immense : chacun connaît — il a eu soin de populariser ses exploits (3) — ses bravades aux républicains français jusque dans l’estuaire de la Seine, son évasion romanesque du Temple, et surtout son triomphe de Saint- Jean-d’Acre, où il a tenu en échec Bonaparte. L’aigreur de Napoléon, trahie par le mépris même qu’il affecte pour ce « capitaine de brülot (4) », est encore pour le grandir. D’imagination ardente et un peu fantasque, imprudent, indépendant, d’une vanité extravagante, qui étonne tous ceux qui l’approchent et auxquels il ne manque pas de raconter le siège d’Acre, bref « gâté par la fortune (5) », mais brave, enthousiaste, séduisant, bien que d’éducation et de physique médiocres (6), ardent à soutenir la réputation qu’il croit avoir, du plus brillant des chevaliers (7), il est

(1) NELSON, Dispatches, t. III, p. 285, 298.

(2) BARROW, Smith, t. Ier, p. 157 et 195.

(3) Déjà une série d’ouvrages en prose et en vers célébraient la vie du gallant sir Sidney Smith, comme s’intitulait le plus récent.

(4) « Tout ce qu’il demande, c’est de faire du bruit », écrit l’empereur à son frère, en lui recommandant d’en parler le moins possible (27 mai 1806, Corr., t. XII, n° 10285).

(5) L'expression est de M. BouLAY DE LA MEURTHE, Expédition d'Egypte, p. 210. Cf. le jugement de lord Barham, cité dans Moore, Diary, t. II, p. 109; BUNBURY, ouvr. cité, p. 232; BoorxByY, Under the english flag, p. 65; MooRE, Diary, t. II, p. 109; LAUGHTON, National Biography.

(6) J. EksræiN (National Gallery, reproduit en tête de BARROW) l’a représenté dans une pose romantique qui lui convenait : sur la brèche de Saint-Jeand’Acre, les cheveux au vent, un grand cimeterre à la main, un pistolet à la ceinture, un autre en sautoir, exposé à tous les coups, tandis qu’un groupe de Turcs effrayés s'efforcent de le rappeler; il est de taille très moyenne, brun, le teint haut en couleur.

(7) La baronne pu Monrer le vit au Congrès de Vienne, chargé de « devises,

bien fait pour céder aux flatteries d’une cour italienne et devenir le champion d’une reine éplorée (1). Gaëte ravitaillée, Capri enlevée à la vue de Naples illuminée, marquent brillamment ses débuts.

C’est sur ses instances, appuyées de la promesse d’un concours actif de sa part et de celle des Calabrais, que le général en chef, John Stuart, se décida à entreprendre l'expédition qui aboutit à la victoire de Maida et mit le pays en feu. Smith, sans en référer à ce supérieur, qui allait ainsi travailler pour lui, avait reçu d’avance de la cour les pouvoirs de vice-roi (2), et c’est lui qui donnait aux Calabrais l’ordre d’obéir à Stuart (3).

Gaëte tombée, Masséna libre, Stuart retiré, la seule arme de la cour fut l’insurrection. Smith s’en fit le soutien et le propagateur, pliant l’orgueil britannique jusqu’à coopérer avec des chefs de bandes, dont certains étaient de purs brigands. Ce marin, enclin à la générosité (4), porte en grande partie la responsabilité de désordres, que ses chefs ne tardèrent pas à réprouver hautement. En effet, les généraux anglais, en dépit du succès imespéré de leur intervention, persistaient dans la défensive en Sicile, persuadés que Napoléon voulait l'ile et que, d’ailleurs, le sort de Naples ne pouvait dépendre que des événements du continent. Pour la Calabre, qui eût assurément constitué un précieux boulevard, on ne pouvait la garder qu'avec de grandes forces, et, si l’on devait l’abandonner, le seul résultat était d’attirer des représailles sur les habitants. S’associer à l’insurrection, c'était donc gaspiller l’argent et les hommes de l’Angleterre et compromettre son honneur (5).

armoiries et emblèmes héroïques », portant au cou. une relique de Richard Cœurde-Lion (Souvenirs, p. 136).

(1) Même, le ministre et le général anglais plaisantaient, au moment de son départ, sur les adieux de la reine à ce « Céladon naval», et spécialement sur une lettre ornée d’an cœur enflammé (Drummond à Fox, 27 janvier 1807, BUNBURY, ouvr. cité, appendice K).

(2) BUNBURY, ouvr. cité, p. 232. Le décret royal du 28 juin 1806 l'intitule exactement :« commandant l’e:cadre combinée anglo-napolitaine.… avec la suprême direction des forces royales napolitaines de mer et de terre et toute autre autorité en vue d’obtenir la reprise du royaume ».

(3) 1 juillet 1806. Admiralty, 412.

(4) Ainsi sa conduite envers les prisonniers de Capri, de la Licosa. Il insiste luimême sur sa générosité de n’avoir pas canonné Naples quand il parut inopinément dans le golfe (à Collingwood, 24 mai 1806, BARROW, Smith, t. II, p. 161). Par contre, l’odieux billet dénoncé par Joseph (Cozerra, Storia, L. VI, $ 20, le reproduit) n’était-il qu'un moyen d’agir sur l'opinion ?

(5) Ainsi Fox à Smith, 8 et 30 août 1806, BARROW, owvr. cité, t. Il, p. 178

I y a, d’autre part, chez les généraux, un souci visible de rétablir une certaine courtoisie dans la lutte avec la France, de réagir contre le caractère d’acharnement qu’elle avait pris au temps de la République. Ils s’honorent en protégeant les prisonniers contre les insurgés et même contre les autorités de Sicile, les habitants paisibles de Calabre contre les masses, en intervenant en faveur des Napolitains que l’on veut traiter comme rebelles, en protestant contre les confiscations opérées dans les régions reconquises (1); ils facilitent les échanges de prisonniers. Stuart renvoie à Reynier ses bagages pris lors de sa défaite et Reynier à peu après l’occasion de le remercier en lui restituant sa voiture prise sur le bâtiment qui l’amenait (2). Sherbrooke exprime à Reynier sa reconnaissance pour la façon dont il traite les prisonniers et se flatte que les siens n’ont pas à se plaindre. César Berthier trouve les mêmes dispositions chez Smith et les Anglais qui bloquent Corfou (3). Cette courtoisie n’est pas sans défaillance, principalement quand les Anglais s’efforcent d’embaucher des prisonniers, au besoin par la menace (4).

et 182; Collingwood à Elliot, 20 juillet 1806, à Smith, 22 décembre 1806, dans ses Memoirs, p. 240 et 258.

(1) Sur ce dernier point, lettre du commissaire De Curtis au ministre Medici, 18 octobre 1807. A. Palerme, 4865.

(2) « Nous aimons, lui écrivait Partouneaux, à nous acquitter envers vous du noble procédé que vous avez eu envers le général Reynier. » Partouneaux poussait la courtoisie jusqu’à informer Stuart de sa nomination au commandement des Calabres et Stuart lui exprimait franchement son mépris pour les « masses »: « Je ne négligerairien de mon côté pour les retenir dans le devoiret le bon ordre en toute occasion; personne ne souhaite plus que moi de ne pas voir la querelle entre nos deux nations conduite sur d’autres principes que ceux de l'honneur et de la loyauté. » (Stuart, 2 juillet 1808. A. G., Naples.) Entre Stuart et Maurice Mathieu, prédécesseur de Partouneaux, un accord avait été conclu pour le retour dans leurs foyers des Calabrais réfugiés en Sicile.

(3) Général Sherbrooke à Reynier, Messine, 1®7 février 1808 ; autres, du même ton courtois, 10, 20 et 25 février 1808 : il seconde le désir de Reynier que les familles de Reggio et Scilla émigrées en Sicile puissent rentrer chez elles; à sa prière, il a énergiquement réclamé en faveur de l'officier du génie Lanzetta, Napolitain, que la cour a fait déporter à Pentellaria, comme criminel d'Etat. A. G. Naples, 1808. Smith aussi se loue de ses rapports avec Berthier pour l'échange des prisonniers malades, qu’il juge inutile et inhumain de retenir, et pour celui d'officiers (au général Fox, 5 mai 1807, BARROW, Smith, t. IT, p. 490). C. Berthier, de son côté, remercie le capitaine de la frégate l Active d’avoir renvoyé au général Donzelot ses effets et lui demande la comptabilité du 14° léger (4 janvier 1808), accorde sur sa caisse particulière un supplément au lieutenant de vaisseau Bingham prisonnier, «en considération des procédés qu’onteus pour M. le colonel Devillier les Anglais qui le conduisaient à Malte » (à l’ordonnateur Brice, 4 janvier 1808. A. N., F. 40, 88322).

(4) Le commandant de Reggio, Aubrée, dont on a séduit quelques hommes,

On est aussi en droit de se demander si elle ne masque pas un moyen d'entrer en matière avec l’adversaire, d'ouvrir les portes à la contrebande anglaise, d’amollir l'énergie de la résistance, peut-être même la fidélité à l’empereur : on s’imagine en eflet, en Sicile, que plusieurs chefs français, par républicanisme ou jalousie, supportent impatiemment le despotisme. En tout cas, Napoléon se méfie beaucoup de ces pourparlers, auxquels donnent prétexte les envois de parlementaires, les échanges de prisonniers, et qui finiront, sous Murat, par devenir coupables : « Sa Majesté veut que vous ne parlementiez qu’à coups de canon (i)!» Toutefois, il n’est que juste de constater la tendance nouvelle qui tranche heureusement avec les procédés du parti de la reine. Ce n’est plus la tradition de Nelson de haine aveugle aux Français en général, et la guerre pratiquée par Smith est blâmée de tous. Parmi les officiers un peu marquants ‘de l’armée de terre, nous n’en trouvons qu’un pour s'être associé au système proposé : c’est le gouverneur de Capri, le colonel Hudson Lowe.

Stuart, grisé par sa victoire, et reconnaissant dés honneurs dont on le combla (2), pouvait se laisser entrainer à pousser l’offensive; son état-major l’en dissuada (3). Son successeur (Stuart eut la désagréable surprise de le trouver à son retour en Sicile), Henry-Edward Fox, le frère du grand orateur, aimable homme, assez peu militaire (4), paraîtra parfois sur le point de céder,

déclare fièrement qu'il ne regrette pas des soldats assez misérables pour trahir leur pays, mais qu'il tuera de sa main le premier qui tentera de les imiter (au général Brodrick, 23 et 24 juillet 1806. A. G., Naples). Le général Compère, blessé grièvement et pris à Santa Eufemia, a eu également à se plaindre : à Messine, on l’a jeté dans un cachot de la citadelle ; Stuart l'en fait sortir, mais peu après le menace de représailles, en réponse aux violences commises par le corps de Reynier (Stuart à Compère et réponse, 29 juillet 1806, rbid.). Finalement, l'échange de Compère contre le prince della Cattolica s'effectue, très courtoisement, par l'intermédiaire de notre ambassadeur en Etrurie, qui s'adresse au général Fox (La Feuillade, 20 février et 28 avril 1807, P. MaRMOTTAN, Documents, p. 64 et 79). Négligence ou mauvaise nourriture, les prisonniers français (on les transportait à Malte, par prudence) souffraient beaucoup du scorbut (Smith à Fox, Loc. eit.).

(1) Clarke à Reynier, 28 février 1808. A. G., Naples.

(2) D'ailleurs « léger et superficiel », au dire de son chef d'état-major. Bux- BURY (ouvr. cité, p. 271). Aussi sévère est Maurice, l'éditeur du Diary of sir J. Moore (t. Il, p. 113 et suiv.). Malgré ses défauts, Stuart mérite certainement mieux.

(3) BUNBURY, p. 256.

(4) Sur Fox, l’article de N. Morse Stephens dans la National Biography et le Diary de MooRrx. :

mais il suivra en définitive l'inspiration de son commandant en second, John Moore, officier sérieux, très estimé de l’armée, Celui-ci a tout de suite fait un voyage d’inspection jusque Capri; il a rencontré Smith qui était en pleine effervescence, parlant « comme un homme qui dirigeait une force formidable sous des chefs distingués et que seul le refus qu’on lui faisait d’argent et d’armes avait empêché de chasser les Français de la basse Italie et de replacer Ferdinand sur le trône de Naples ». Bientôt édifié sur ces Opérations, qui n’ont pour effet que de ruiner le pays, il déclara nettement à son supérieur qu’il jugeait «cruel et vraiment inconvenant pour la nation anglaise d'encourager ce genre d’insurrection (1) ».

Ce qui est plus expressif encore, l’amiral Collingwood, qui commande les forces maritimes de la Méditerranée, partage le sentiment de l’armée de terre contre la « don-quichotterie » calabraise et se réjouit de voir les Anglais s’en désintéresser (2). Il va jusqu'à juger la défense de Gaëte et l’occupation de Capri comme plus coûteuses qu’utiles : « C’est peut-être un avantage qu’elle soit tombée », dira-t-il en parlant de la première (3).

Ce système d’abstention s’affirme de plus en plus. Déjà, à Papproche de Masséna, les Anglais ont abandonné à eux-mêmes les ‘Calabrais compromis : « conduite déloyale et féroce », s’écrie le comte de Damas, « seconde édition de Quiberon (4). » Et le

(1) Moore à Fox, 24 août 1806, BUNBURY, appendice F. et Diary de Moore, t. II, p. 129. D’après ce rapport, Fox invita Smith à s'abstenir d'encourager l'insurrection (8 et 30 août 1806, BARROW, t. II, p. 178 et 182). Le blâme s’est répandu jusqu’en Angleterre : l’ Annual Register de 1806, p. 144, regrette que -ces opérations aient coûté beaucoup plus de sang et d’argent qu’elles ne valaient. Le Napolitain Amira, adjoint à l’état-major français, et qui a voyagé avec Moore, à surpris cette réprobation; dans son rapport (Naples, 9 septembre 1806. A. G., Naples,), il dit: Sidney Smith « a plein pouvoir de Ferdinand, ou plutôt de Caroline, pour organiser les masses. I1s’occupe toujours d’un espionnage continuel ; il est toujours entouré par des chefs de masse et par un nombre de chefs d’assassins avec lesquels il trame ses différentes opérations ; il a des fonds considérables avec lui et verse l’argent à pleines mains pour soudoyer les bandes d’assassins.… Les Anglais mêmes n’ont guère d’estime pour lui; ils sentent que le rôle qu’il joue ne fait pas honneur à leur nation ».

(2) Collingwood à lord Radstock, 18 octobre 1806, HELFERT, Xônigin M.-K., p. 335. Collingwood a, d’ailleurs, sans beaucoup la connaître, la plus triste idée de Marie-Caroline : au duc d'Orléans, futur gendre de celle-ci, 1l dira : « Dieu vous garde de la reine Caroline! C’est bien la plus méchante femme qu'il ait jamais créée. » (Cité par IMBERT DE SAINT-AMAND, ouvr. cité, p. 96.)

(3) Collingwood à lord Howick, 3 juillet 1806 (Memoirs, p. 236); à Elliot, 20 juillet (ibid, p. 240); à Smith, 7 octobre (ibid, p. 245).

(4) Mémoires inédits.

ministre d'Autriche : «Les chefs des insurgés demandent du secours à tue-tête et l’on désespère ici de pouvoir engager les Anglais à rien (1). »

Or, depuis la fin d’août, Acton, ébranlé par le départ du ministre anglais Elliot et par la nouvelle de négociations entre la France et la Russie, las d’ailleurs et malade, a démissionné, au grand regret des Anglais (2); c’est la reine qui a repris la direction effective des affaires et, jusqu’au jour où l’Angleterre aura décidé sa chute, la gardera, ouvertement ou non, en dépit même d'assurances réitérées du roi (3). Ses amis occupent les ministères : Circello (Affaires étrangères, qu’il cumule d’abord avec la Guerre et la Marine), Medici (Finances), Seratti (Justice) (4). Dès septembre, Fox avait été sollicité d'adopter un projet d’invasion, fondé sur le rappel d’une partie des troupes françaises : Moore le lui démontra « chimérique et absurde (5) » et fit aisément partager à son supérieur sa défiance envers la reine. En vain celle-ci essaya de surprendre le consentement de Fox, pendant une tournée de Moore dans l’intérieur, de provoquer des ordres de Londres ou d’obtenir le concours de la marine, à défaut de l’armée (6); le départ de Sidney Smith (26 janvier 1807) lui a ôté son seul allié.

Au printemps de 1807, elle s’est cependant résolue à un nouvel effort : réveiller l’insurrection par l’envoi de troupes régulières. La guerre de Pologne semble une circonstance favorable et la reine espère, en engageant son armée, forcer l’assistance de Fox. Le général, pressé aussi par Drummond, le successeur d’Ellot, et, qui plus est, autorisé par son gouvernement, mais retenu par Moore et Collingwood (7), reste inébranlable, à l’indignation de

(1) Kaunitz, 23 août 1806, HELFERT, Kônigin.…, p. 282, note.

(2) A’Court (secrétaire d’ambassade) à général Fox, 27 août 1806 (B. M. Mss. 37050, fo 25) : l'Angleterre a perdu l’un de «ses plus fermes appuis ».

(3) Fox à Castlereagh, 2 juillet 1807 (W. O., 1, 305) : « (La reine) a toujours dirigé les affaires publiques, quoiqu'il ait pu en paraître autrement. »

(4) Il y eut un directeur de guerre et marine, le Sicilien G.-B. Colajanni (une des bêtes noires de l’auteur des Memorie segrete). Puis un ministre spécial fut. nommé : Ariola.

(5) Moore, Diary, t. II, p.134; général Fox à son frère, 9 octobre 1806 (F. O., Sicily, 29).

(6) Circello à Castelcicala, 24 février 1807 (F. O., Sicily, 31); amiral Thornbrough à Moore, 27 août 1807. W. O., 1, 305. Le roi même insista auprès de

Collingwood (Life of Moore, t. I, p. 57). (7) Moore, Diary, t. II, p. 159 sv.; Collingwood à Dalrymple, 23 mai 1807,

la reine, aux yeux de qui « la conduite des Anglais n’est pas seulement étrange, mais infâme (1) ». L'expédition sicilienne, abandonnée à ses seules ressources, finit en débandade (mai 1807). Le 10 juillet suivant, Moore succède à Fox au commandement en chef : il ne reste aucune chance de concours actif et il n’en revient pas avec Sherbrooke, qui exerce les mêmes fonctions de la fin de septembre 1807 à la fin d’avril 1808 (2) : c’est un militaire de la trempe de Moore, inspirant estime et confiance, zélé pour assurer la défense de la Sicile, mais froid, pratique et nullement disposé à risquer sur le continent des entreprises sans lendemain.

La préoccupation exclusive de garder l’île, la défiance envers

la cour de Palerme et le mépris pour les auxiliaires qu’elle veut leur imposer, la faiblesse de leurs effectifs, étaient les causes essentielles de l’abstention des Anglais. Une autre résidait dans la mésintelligence ordinaire qui régnait entre leurs chefs : Smith et les généraux, les généraux et les diplomates. Hugh Elliot, un de ces agents actifs, énergiques et sans grand scrupule, qui ont été si utiles à l'Angleterre dans ses intrigues continentales (3), avait paru d'imagination trop vive : Craig le jugeait crédule (4). Cependant, il s’accordait avec Acton et les généraux pour éviter les aventures. Fox réunit dans les derniers mois de 1806 les fonctions diplomatiques et le «commandement de la Méditerranée », En décembre arrive Drummond, que Moore accuse bientôt, malgré ses protestations, d’être en rapports quotidiens avec la reine, et de se laisser, par sa faiblesse et son insignifiance, circonvenir par elle (5).

Memoirs, p. 285. Les Anglais venaient d’ailleurs de détacher 5 000 hommes en Egypte et de réprimer l'insurrection du régiment de Froberg à Malte. Dépêches Drummond, 9 et 25 avril 1807 (F. O., Sicily, 30). Castlereagh à Fox, avril et 21 mai (F. O., Sicily, 31). Réponses négatives de Fox à Castlereagh, 2 juillet {W. O., 1, 305), à Windham, 15 avril et 8 mai (W. O., 1, 304), à Drummond, 2 avril (B. M., mss. 37050, f° 103).

(1) Au comte de Damas, 10 mai 1807, Arch. Damas.

(2) A cette époque, Stuart revient, et, sous son commandement, une nouvelle expédition sera tentée (1809), mais à son tour, pendant l’entreprise, ses sentiments envers la cour se changent en défiance et mépris.

(3) Sur ce personnage curieux, voir le comte D'HAUSSONVILLE, Etudes biographiques et littéraires (son rôle antérieur à son envoi à Naples); Ch. AURIOL, ouvr. cité, t. I, p. 817 et suiv.; surtout le Memoir de lady MINrTo.

(4) Craig à Castlereagh, 11 février 1806. BUNBURY, ouvr. cité, appendice D. Elliot ne reçut sa lettre de rappel (du 30 mai) que le 10 août.

(5) Moore à Fox, 25 et 28 juillet 1807 (BUNBURY, owvr. cité, appendices N et O); au général Brownrigg, 15 avril 1807 (Diary, t. II, p. 165-167); à Castlereagh,

En juillet 1807, sir Arthur Paget est passé par Palerme, se rendant aux Dardanelles comme négociateur; immédiatement, il a été assailli de plaintes réciproques (1) : Circello, puis la reine, éclatent en reproches contre les généraux, spécialement Moore, qui considèrent la Sicile comme un pays conquis et se refusent à prendre au sérieux les préparatifs contre Naples : ils auraient été jusqu’à dire que cela ne valait pas la peine de remettre un tyran sur ce trône, et tandis qu’ils accusent la cour de les trahir, ils intriguent à Messine avec « un tas de mécontents et de factieux ». Drummond assure qu’il ne s’entend pas mieux avec la reine, mais il est d’accord avec elle pour vilipender les généraux, si bien que «les trois partis sont en guerre ouverte, sans que deux soient du même côté ». Paget ne peut les réconcilier, mais il exprime l'avis, conforme à celui des généraux, qu’on ne peut rien faire qui vaille, si l’on n’a pas 25 000 hommes.

Cette défensive obstinée assure-t-elle du moins la sécurité de la Sicile? Le gouvernement sicilien n’est pas moins défiant à l’égard des Anglais que ceux-ci ne le sont envers lui. Chacun des alliés croit l’autre fort capable de faire la paix à ses dépens et il apparaît qu’au moins à une époque (juillet-août 1806), sous le gouvernement de Fox, l’Angleterre se déclara disposée à abandonner la Sicile (2). La négociation ayant échoué, est-on en droit d'affirmer que toute la faute en soit à Napoléon et que lAngleterre ait été vraiment de bonne foi?

En fait, cette puissance met quelque vague dans l’assurance de ne point faire de paix séparée sans « y comprendre et préserver les intérêts de Sa Majesté Sicilienne (3) ». Cependant, l’inquiétude de la cour de Palerme ne semble porter que sur le renoncement au royaume de Naples (4) et l’idée d’un échange de la Sicile, soulevée au cours des négociations franco-russes, n’y est reçue que comme: 13 juillet 1807 (W. O., 1, 305). Drummond assure qu’il partage la défiance de Fox envers la reine et qu'il l’évite (à Canning, 22 octobre 1807. K. O., Sicily, 30), mais, de fait, il incline à soutenir des plans offensifs qui émanent de son ‘entoua) Paget à Canning, 13 juillet. Paget Papers, t. I, p. 302.

(2) Cf. P. CoqueLce, Napoléon et l’ Angleterre, surtout le projet de traité du 31 juillet (p. 119) et les instructions de Lauderdale, du 2 août (p. 415).

(3) Howick à Drummond, 3 octobre 1806. F. O., Sicily, 30.

(4) Elliot à Collingwood, 1€ juin 1806. Admiralty, 412. Le 15 décembre 1806,

après la publication des pièces de la négociation, c’est contre le silence fait sur le royaume de Naples que Castelcicala proteste (F, O., Sicily, 28).

une extravagance (1). Il était à craindre pour les Anglais que, menacé d'abandon, l’allié ne se jetât dans les bras de la France ou de la Russie. D’autre part, nous ne voyons à aucun moment la sollicitude des Anglais pour la conservation de l’île se relâcher. L'ouverture des pourparlers coïncide avec la défaite éclatante des Français à Maida, suivie de la destruction de tout le matériel réuni par eux pour attaquer la Sicile, et l’on discute du sort de ce royaume, alors que celui de Naples même menace de leur échapper. Les nouvelles de Calabre parvinrent au plus beau des négociations : n’est-il pas permis de croire qu’elles influèrent sur leur lenteur ?

Les compensations proposées pour Ferdinand, dans l’Adriatique ou sur la Baltique, aux Baléares, aux Canaries ou en Amérique (2), ménageaient un refus certain, source d’ajournements faciles; elles ont en elles-mêmes quelque chose d’étrange qui inspire la défiance. La sincérité de Fox n’est pas en cause et la négociation pour la paix, ralentie par sa maladie, arrêtée par sa mort, semble bénéficier du respect général des partis pour le grand homme d'Etat qui s’éteint (3). Mais quand on voit l’importance que les Anglais, militaires ou politiques, attachent à la Sicile dans le progrès de leur empire à travers la Méditerranée, vers le Levant, vers l’Inde (depuis indépendance des Etats-Unis le mouvement s’est dessiné nettement), on peut croire qu’entre eux et Napoléon il y avait là une cause profonde de désaccord (4). Fox même n’avait pas négligé d'envoyer des renforts, sous le

(1) Acton au général Fox, 24 août 1806. B. M., mss. 37050, f° 21, et Circello au même, 27 août. F. O., Sicily, 29. A ses agents, le roi déclare qu’il ne renoncera jamais à régner sur le peuple parmi lequel il est né et que la Providence lui a confié, «et non seulement le royaume de Naples, mais encore les Présides de Toscane (!) ». Instruction à Castelcicala et A. Ruffo, 23 février 1807 (A. Naples, Trattative per la restituzione del regno di Napoli).

(2) Sans parler de la rétrocession du Hanovre, remise en cause au commencement de septembre.

(3) D’ailleurs, dans la séance du 5 janvier 1807 aux Communes (Cobbett's Parliamentary Debates, t. VIII), nous voyons Whitbread affirmer que Fox n’eût jamais traité autrement que sur la base de l'Uti possidetis et insister sur l’obstination des Français à poser alors l'abandon de la Sicile comme condition sine qu non. Le même jour, lord Howick affirmait en ces termes l'impossibilité de disposer de la Sicile, sans le consentement de son roi : « Cela aurait brisé les cœurs des braves qui ont combattu à Maiïda si la Sicile eût été donnée à d’autres conditions. »

(4) Napoléon paraît avoir cru sincèrement à la solution diplomatique (ainsi à Joseph, 30 juillet, 6 août 1806).

commandement de son propre frère (juillet-août), portant la garnison de l'ile à 13 000 hommes. Lui disparu, il n’est plus question d'abandonner la Sicile : c’est alors qu'est commencée la négociation du traité d'alliance et de subsides, et, au cours des pourparlers, il fut question de laisser dans l'ile, même si la paix se faisait, 5 000 Anglais (1); cette proposition nous parait la plus conforme aux vues réelles de l'Angleterre (2).

Pour suivre une politique active avec un concours aussi limité de la part des Anglais, il eût fallu d’autres ressources que celles de la Sicile, pauvre et peu peuplée (moins de deux millions d’habitants). La présence de la cour et les armements augmentaient énormément les charges de l'ile. Puis, tout un flot de réfugiés l'avaient envahie : courtisans, fonctionnaires, officiers, sans emplois et sans ressources, une foule d’ecclésiastiques, des Calabrais fuyant les Français ou l'insurrection, jusqu’à des grands ruinés et des généraux « dans l’extrême misère (3) ». Ils assaillent le roi de leurs lamentations, implorant de l'argent ou des places; les secours, qui absorbent une partie notable des revenus (ils sont en principe prélevés sur la « caisse des confiscations ») (4), donnent un nouveau motif de haine aux Siciliens, qui attribuent cette émigration moins au loyalisme qu’au désir d’intriguer et d’exploiter, et soupçonnent parmi les intrus jusqu’à des faux monnayeurs et des espions des Français (5). La cour s'efforce du moins, par l'argent et la pression, d'y recruter des partisans pour les expéditions continentales, mais ils reviennent à la première occasion et d'autres avee eux. On finit par donner ordre à tous les gens des

(4) Drummond à Howick, 11 mars 1807. F. O., Sicily, 30.

(2) Ce sentiment est exprimé dans une lettre d'un officier (BoorHBy, p. 99), Messine, 13 août 1806 : il refuse de croire aux bruits de paix: il faudrait pour cela que la Kicile fût cédée à l'Angleterre.

(3) Les demandes de secours abondent (A. Palerme, 4866, 5132, 5138, 5582).

(4) Chaque émigré à droit à deux carlins par jour. Ces réfugiés coûtaient 50 000 onces à l'année, alors, que les services les plus urgents manquaient.

(5) PALMIERI, Saggio stor, e politico…., p. 78. A

masses revenus à Palerme, même aux officiers, de se transporter, avec leurs familles, au camp de Trapani (1).

En quittant la Sicile après son premier séjour forcé, Ferdinand avait, par un abus de pouvoir, maintenu un donativo supplémentaire, voté, suivant la coutume, par le parlement. Malgré ce mauvais procédé et la rancune qu’on lui en gardait (2), il obtint sans peine du parlement, qui se réunit le 20 juin 1806, confirmation des précédents donativi, ordinaires et extraordinaires et cent mille écus pour la reine, à verser en cinq ans (3). Mais déjà l’opposition s’exprimait par la bouche du prince de Castelnuovo, qui eût voulu que le subside fût seulement annuel. Les ressources étaient d’autant moins suflisantes que la pénurie n’empêchait pas le gaspillage; si le mont Etna était d’or, disait Collingwood, la cour n’en serait pas moins pauvre (4). On détourna de son emploi une contribution destinée aux routes, on mit la main sur le numéraire du Mont-de-Piété et de la Banque de Palerme (5); on séquestra (mais après que les Français eurent pris la même mesure à Naples) les biens possédés en Sicile par les Napolitains, puis (également par représailles), les navires espagnols (6), plus tard les russes. Les subsides anglais restaient une nécessité primordiale.

Les armements étaient l’unique motif de ces subsides. Or Ferdinand n'avait plus, au début, pour la défense de l'ile, que 6000 hommes très irrégulièrement soldés, mal armés ou sans armes, mal commandés; presque point d’artillerie ni d’approvisionnements (7). Pour ses entreprises napolitaines, la reine comp-

(1) Edit du 20 mars 1808. A. Naples, Guerra, 1988. Listes de Calabrais ren voyés en Calabre comme « volontaires ». A. Palerme, 5560.

(2) A. BusaccaA, Storia della legisl. di Sicilia, p. 255.

(3) En 1810, le budget montait à 800 000 onces, le double de 1790 (Braxco, la Sicilia, p. 36 et suiv.).

(4) Lettre à sa femme, 13 septembre 1806. Memoirs, p. 241.

(5) PALMIERI, Saggio, p. 74.

(6) Naselli à Lettieri, 31 décembre 1807 (A. Pizzofalcone, Marina Palermo, 4807). Pour les biens appartenant à des Espagnols, la mesure fut suspendue (ordres des 18 mai 1807 et 20 juin 1808. A. Palerme, 5146 et 5135).

(7) Elliot à lord Mulgrave, Messine, 6 avril 1806. BIANCO, ouvr. cité, p. 39, note 1. Stuart affirmait que soldats et officiers étaient prêts à passer au service de quiconque leur promettrait deux baiocchi de plus ou deux onces de pain. Le 10 août 1807, Moore écrivait que les officiers n'étaient pas payés depuis quatre mois (W. O., 1, 305). C’est encore à l'Angleterre qu’on s’adressa pour avoir 24 000 fusils, à déduire sur le subside : « Il n’y avait pas dans leur armée, dit

Moore, un fusil en état. »

tait bien plutôt sur les « masses », que les événements de 1799, grossis par la légende, faisaient regarder comme une force formidable, qui avait au moins cet effet de terroriser la classe aisée. On verra leurs exploits, qui finirent par ne leur laisser d’autres partisans que la reine.

On tâcha d’en tirer une force régulière. Dès l’été de 1806, on signalait que « les brigands commençaient à être organisés par des officiers de Ferdinand et la majeure partie habillée en bleu, vert, rouge et autres couleurs (1) », sans compter ceux qu’on affublait d’uniformes afin de les faire passer pour Anglais ou Russes. On entreprit de former des bataillons avec les gens des masses réfugiés, mais ceux-ci ne renonçaient pas volontiers à leur indépendance et les capimassa se montraient hostiles aux chefs qui essayaient d’établir une discipline. Le recrutement était extrêmement difficile, bien que l’on recourût aux expédients connus, indulgence aux déserteurs repentants, même s'ils avaient pris du service dans l’armée ennemie (2), enrôlement des détenus (3), et que le roi ordonnât d’user de « tous les moyens possibles, sauf la violence », pour faire entrer les massistes dans les nouveaux « bataillons volontaires (4) ». Par crainte d'irriter le pays ou défiance envers lui, on n’osa ordonner la levée. Après la défaite de Mileto, un effort plus sérieux fut fait pour réorganiser l'armée : concentration autour de Palerme, puis de Trapani (5),

(1) Rapport du chef d’escadron Forestier, Sora, 24 septembre 1806 (A. Naples, Guerra, 1046). Rapport du corps d'expédition des Calabres, 19 août 1806 (Arch. Masséna).

(2) Manifeste de Ferdinand, 25 novembre 1806 (A. N., AF 1v, 1714 c) « persuadé que le peu d'individus de son armée qui ont déserté ne l'ont fait que contraints par la force ou par d’autres accidents imprévus ».

(3) Ainsi Colajanni à Hesse, 5 décembre 1806. A. Naples, 2013; ordre, 23 novembre 1807, relatif aux chasseurs Philippsthal, 1b1d, 2019.

(4) Ordre du roi, 30 septembre 1807. A. Naples, Guerra, 2018. Sur ces corps, A. Naples, Guerra, 1988, 2018, 2189. Outre le régiment levé par les Anglais et pour lequel on cherche à leur placer de préférence des condamnés, et un corps d’éclaireurs calabrais avec officiers français, qu'ils y ajoutent à la fin de l'hiver 1808 (BUNBURY, p. 355,,note),.on forme des compagnies de guides, les « chas: seurs Philippsthal », les chasseurs calabrais du capitaine Roserol. Après Mileto (fin 1807, commencement 1808), sous la direction du colonel Carbone, assisté d’une commission de 29 officiers, on voit paraître les « bataillons volontaires » Carolina et Calabro, le « bataillon Catanzaro » (615 hommes) et les « chasseurs de la province de Cosenza » (493 hommes), dont les états nominatifs existent (loc. cit., 1988); en mars 1808, c’est un bataillon d'élite que le brigadier Fardella travaille à recruter parmi les massistes à Messine.

(5) Foule d’ordres à ce sujet, fin septembre 1807. F. O., Sicily, 30.

inspection par les généraux anglais, qui paraissent peu édifiés.

Entre soldats, insurgés, brigands, la démarcation n’était pas très nette. Avant même d’entrer en campagne, il y avait mutation fréquente de l’un à l’autre état. Au moment de l'inspection du général Sherbrooke, Fardella, chef de l’état-major, avoue à son ministre : « Pour la discipline, je la prêcherai, mais je suis sûr de ne pas être écouté. » Les hommes, dont la paye est arriérée, s’esquivent les uns après les autres, après avoir vendu ou engagé leurs armes, dont on trouve dans tous les cabarets. Chez les gens de Carbone, c’est la même chose : les meilleurs se sont mis aux travaux des champs. Le gouverneur de Messine se lamente et déplore qu’on n’ait pas, au moins, déposé les armes en lieu sûr (4). C’est donc à grand’peine et sans beaucoup de succès que l’armée se reconstituait (2), et, quand on voit ces efforts pour donner aux insurgés une discipline et une apparence militaire, on pense à la phrase énergique du roi Ferdinand II quant à l’ineffcacité de la couleur des uniformes sur le moral des soldats napo- .itains.

Le corps d'officiers, lui aussi, était médiocre. Les meilleurs s'étaient ralliés au nouveau régime, beaucoup étaient retournés chez eux. Fort peu de chefs avaient de l’énergie, à défaut de véritable talent : le prince de Hesse, le maréchal Acton,frère du ministre, « un vieux militaire plein de bravoure et de zèle (3) », le brigadier Nunziante, ex-sergent, devenu chef de masse en 1799 et promu colonel en récompense de la bonne organisation de son corps. Voici comment la reine, avec sa vivacité habituelle et ses partis pris, décrit l’état-major de Sicile : « Hesse est un loyal brave homme, mais qui n’a pas de tête et ne comprend rien; Bourcard (4) ne veut pas laisser sa chère Sicile et son commandement général, le baron Acton est le second tome de Hesse, et

(1) Rapports de Fardella, Carbone, Guillichini, 17 et 21 mars 1808. A. Naples, Guerra, 1988. — G.-B. Fardella est un officier capable, qui a fait, dans le contingent de cavalerie napolitaine, la campagne d’Italie en 1796.

(2) En tout, six régiments d’infanterie et trois de cavalerie, quatre bataillons indépendants, auxquels s’ajoutaient (d’après une évaluation de janvier 1809) environ 700 massistes semi-réguliers.

(3) Moore à Circello, août 1807. W. O., 1, 305.

(4) Lieutenant général Emmanuel Burckhardt (presque toujours écrit Bourcard), Bâlois, qui avait fait la guerre de Sept ans (biographies par Th. Burcx- HARDT, Basler Jahrbuch de 1883, et par M. D’AYALA, le Vite...).

Rosenheim homme peu sûr, Cattolica un fou, tout paroles sans fait; enfin, nous n’avons personne (1). »

Pourtant, si les fastes des troupes siciliennes dans cette guerre ne sont pas brillants, et si toute la gloire de la résistance est attribuée aux insurgés, il convient de constater que l’appui de celles-là paraissait aux derniers fort utile, et que les seuls combats rangés affrontés l’ont été par les soldats du prince de Hesse ou du brigadier Nunziante.

La milice, qui eût du moins contribué à la garde de l’ile, n'existait que par ses chefs, hauts seigneurs du pays. Un des premiers édits fut pour ordonner sa formation à l'effectif de 24 000 hommes (2) : les Anglais constataient qu'après Tilsit, il n’y avait rien de fait, dans leur district au moins (3). En 1808, le prince della Cattolica proposa une formidable organisation de 40 000 volontaires, levés par les barons sur leurs terres et commandés par eux. On a dit que l'influence hostile des Napolitains et de la reine même paralysa l’exécution de ce projet (4); les Anglais n’y ont voulu voir qu’un trompe-l’œil, destiné à leur faire illusion sur le concours sicilien et la nécessité de subsides ; à la fin de l’année, les officiers sont seuls nommés (5) et, si les hommes eussent été rassemblés, on n'aurait pu les armer. L’année suivante, quand Stuart arrachera l’ordre de former au moins deux bataillons de ces « volontaires », s’engageant à en faire tous les frais, on n’en réunira pas quatre cents et leur désertion sera telle qu’on licenciera le reste (6).

La marine était assurément plus apte que l’armée sicilienne à protéger l’île et à gêner les opérations de l’ennemi, que l’état des chemins obligeait à utiliser la voie de mer; aussi absorbet-elle une grande partie des dépenses 4e guerre (7). Il y a cncore une flottille sicilienne, très supérieure par le xambre et la force des bâtiments à celle de Naples et les Siciliens étaient capables,

(1) Au comte de Damas, 1% avril 1809. Arch. Damas.

(2) Dispaccio du 27 mai 1806. A. Palerme, 1337.

(3) BUNBURY, p. 319.

(4) BIANCO, ouvr. cité, p. 40.

(5) Renseignements de Sicile, 6 novembre 1808. A. G., Naples. « Ce n’est encore qu’un projet », écrit Stuart, le 27 avril 1808. W. O., 4, 306.

(6) BUNBURY, p. 358. En 1811 encore, il n’y a de miliciens armés que dans ls villes de la côte (général Pacthod à Murat, janvier 1811. A. G., Naples).

(7) Dépenses d’armée et marine, du 24 septembre 1806 au 31 décembre 1807 :

656 969 ducats ; pour les sept premiers mois 1808 : 295 295 environ. A. Palerme, Segret., 4864, 4877 et 5717.

au jugement des Anglais, de devenir de bons et même de braves marins (1). Les canonnières sont surtout dans le détroit; les unités plus fortes, à part l’Archimede, l'unique vaisseau subsistant, qui reste en rade de Palerme, pour recueillir au besoin la famille royale, croisent de façon à gêner les communications des Français jusque dans la baie de Naples, débarquent ou recueillent les partisans, les fournissent de munitions et de manifestes : les frégates Sirena, Sibilla et Minerva, celle-ci promenant à la vue des sujets de Joseph les vergues auxquelles avait été pendu l'amiral Caracciolo (2).

A la faiblesse des moyens financiers et militaires dont le gouvernement dispose, à la tutelle anglaise, il faut ajouter l’instabilité de l’opinion. Sans doute, il ne faut pas en croire les Anglais quand ils disent la population prête à passer sous leur domination. Mais le régime pèse à beaucoup de gens et, à présent, les libéraux peuvent voir de leurs idées triompher dans le royaume continental. Les Siciliens n’aimaient pas les Napolitains, ni les étrangers dont s’entouraient les souverains, et s’ils avaient bien reçu les Anglais, dans l’espoir qu’ils amélioreraient leur condition, leur sentiment envers eux n’était pas bien solide : le secrétaire de la légation anglaise écrit en 1809 : « Les Siciliens ne comptent plus sur nous pour un changement, mais très certainement sur la France (3).» Un prêtre sicilien, réfugié à Marseille, croyait devoir mettre les Français en garde contre la persistance de l’esprit des Vêpres siciliennes (4); mais, en même temps, les Anglais constataient que la classe la plus active et la plus éclairée tenait pour les Français. Les charges nouvelles, pour un but auquel elle ne pouvait s'intéresser, le renchérissement des vivres, étendaient le mécontentement à la masse. Les précautions de la cour trahissaient son inquiétude, et, suivant sa coutume, sa crainte

(1) Buxgury, p. 227 ; BARROW, Smith, t. II, p. 164.

(2) On voit encore la corvette Aurora, commandée par Ruggiero Settimo, le futur amiral libéral de 1848, le brick l’Intrepido. Aux archives de Pizzofalcone sont une partie des instructions du ministre au capitaine de frégate E. Lettieri, major général de la marine royale (croisières, enrôlement de marins napolitains prisonniers, etc.) : Marina Palermo, 1806, 1807.

(3) MELLISH, loc. cit.

(4) S. Bonfanti, prêtre desservant à la Majeure de Marseille, au ministre des Affaires étrangères, 4 juillet 1806. A. E., Naples, 131, f° 120. Voir, sur le mécon-

tentement, l’ouvrage De la Sicile et de ses rapports avec l'Angleterre à l’époque de la Constitution de 1812.

se traduisait en rigueurs : des « députations de haute police » à demi militaires, pourchassaient les patriotes et incriminaient tout symptôme de libéralisme (1); un permis de séjour devenait nécessaire (2), les arrestations se multipliaient, souvent avec tant de brutalité que les Anglais intervenaient, et ce sera l’un des prétextes pour imposer à Ferdinand une constitution.

Un parti français existe et s’accroit, recruté surtout dans la classe moyenne, les professions libérales, le commerce. En 1808, à la réapparition des Français sur le détroit, des désertions ont lieu (3). Les Anglais, qui se croyaient assurés au moins des habitants de leur district, avouent ne plus savoir sur qui compter : « Si 5 000 Français seulement débarquaient dans l’île, écrit l’un, toute la population se joindrait à eux (4). »

Cette description sommaire du parti adverse a paru nécessaire pour se rendre compte de la résistance rencontrée par le régime français et des différents obstacles qu’on devait lui susciter, des chances aussi que pouvait offrir l’attaque, longtemps projetée, sur la Sicile.

(1) Instructions du 17 octobre 1807. A. Palerme, Segret., 1351. On saisit l’affiche d’un théâtre qui annonçait une pièce « à la mode française » (A. Palerme, Segret., 5482, énorme dossier sur cette affaire, août 1806) et l’on arrête à la douane 50 exemplaires du Code Napoléon, dont on recherche les destinataires (30 juillet 1806, ibid., 5437). Les nouvelles sont travesties, arrêtées.

(2) A. Palerme, Segret., 1351.

(3) BunBuRY signale celle de quatre canonnières qui simulent un combat, p. 334.

(4) MELLISH, loc. cit.; BUNBURY, p. 338 ; renseignements de Sicile, 6 novembre 1808. A. G., Naples : ce mécontentement est signalé par la Chron:ik de Venturini 1806, par le consul Séguier, de Trieste (à Gallo, 24 mai 1808, nouvelles apportées par le brick autrichien qui a ramené Kaunitz, A. Naples, Cons. 41): « L’inquiétude, le soupçon et le mécontentement règnent en Sicile. L’organisation des milices s’y est faite avec un si mauvais esprit qu’on peut regarder ces nouveiles troupes comme pluiôt nuisibles à leur objet qu'utiles. »

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