I. ja défaite de Reynier. — II. La perte des Calabres
L'expédition du général Stuart fit éclater l’insurrection. Avant elle, il n’y avait eu que quelques mouvements partiels. Le premier semble avoir été celui de Soveria, excité, dit-on, par Carmine Caligiuri, un cultivateur (1); il ne réunit qu’une faible troupe, mais ayant attaqué le 25 mars 1806, entre Soveria et Scigliano, dans la Sila, un convoi de mulets escorté par quelques soldats et employés, et tué dix hommes, l’exemple, l’appât du butin (on aurait même pris une assez forte somme) étendirent aussitôt l'agitation à plusieurs villages. Le lendemain, presque au même endroit, un détachement de 200 soldats tombait dans une embuscade de quelques. centaines de paysans armés et était contraint à la retraite, laissant sur le terrain une trentaine d’hommes. Mais lorsque la bande se présenta le 28 devant la petite ville de Scigliano, où il y avait un fort parti bourbonien, qui osa arborer le
(1) Il n’est pas aisé de faire concorder les récits des deux principaux historiens de l’insurrection calabraise, GRECO (Annali di citeriore Calabria, t. IT, p. 25-26) et ULLoA (Sollevazione delle Calabrie, p. 50), et le rapport, que nous suivons de préférence à cause de sa précision, du colonel Lebrun (Cosenza, 27 mars 1806, Mémoires de Joseph, t. II, p. 160). Greco confond visiblement l’attaque du convoi et l’embuscade du lendemain; Ulloa dramatise l'événement (garnison de Soveria massacrée : il n’y en avait pas). Chez tous deux, le chef agit par vengeance personnelle, pour un outrage fait à sa femme par un Français. Ulloa, au lieu de Caligiuri, nomme un royaliste ardent, Marasco ; mais le premier nom est celui que donne, dans les renseignements qu’il adresse à Cancellier, un bourbonien de Scigliano, Rosario Nicastro (Admiralty, 412). Reynier, disposé d'ordinaire à accuser la conduite des troupes, observe que Soveria, étant à un mille de la route, n'a pas dû en souffrir beaucoup (à Verdier, 31 mars 1806. A. G. Reg.).
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drapeau blanc, le gouverneur et les autres habitants la repoussèrent (1).
Une rapide et énergique tournée du général Verdier avec deux bataillons, divisés en trois colonnes, l’incendie de Soveria et de Mannelli, le sac « plus léger » de quatre autres villages, quelques exécutions, l'établissement d’une petite garnison à Scigliano, pacifièrent la région agitée et rétablirent les communications avec Reynier ({er-6 avril 1806). Il y avait dans l'affaire des capimassa commissionnés et un enseigne de milice. À deux reprises, les insurgés avaient osé attaquer l'avant-garde des Français, mais il n’y eut de résistance sérieuse qu’à Martorano, où la colonne du commandant polonais Matachowski fut arrêtée, jusqu’à larrivée du bataillon du colonel Dufour, qui débusqua l’ennemi en moins d’un quart d’heure et le poursuivit au travers de la ville, malgré la fusillade, les pierres et les pots de terre qu’on lançait des maisons (2).
D’un autre côté, un détachement polonais dirigé du Pizzo sur Amantea pour y tenir garnison s'était vu refuser le logement à Santa Eufemia et avait été attaqué dans le bois voisin, que le colonel Lebrun, envoyé vers Reynier, n’osait de son côté traverser (3). En d’autres points encore, il y eut des velléités d’agitation (4); Gaëte et Civitella del Tronto tenaient toujours et, sous leur protection, Fra Diavolo d’une part, Sciabolone de l’autre, couraient déjà la campagne, mais sans s’être signalés autrement que par des attaques isolées (5). C’est tout de suite après ces évé-
(1) Colonel Lebrun à Joseph, 30 mars 1806. Mémoires de Joseph, t. II, p. 168.
(2) Outre GRECO, Annali, t. Ier, p. 27, voir les rapports de Verdier à Joseph (Scigliano, 6 avril 1806, Mémoires de Joseph, t. I, p. 182); de Dufour à Verdier (Martorano, 5 avril 1806. A. G., Naples); de Matachowski À Verdier, ibid; du colonel Laffon à Joseph (Cosenza, sans date, Mémoires de Joseph, t. I, p. 167).
(3) Lebrun à Joseph, Cosenza, 5 avril 1806. Mémoires de Joseph, t. I, p. 160.
(4) Exactement à la même époque, d’après le Compendio storico (mss.) du district de Rossano, un détachement de la division Duhesme, logeant à Cird, y commit des excès et, seuls, les efforts des notables empêchèrent une émeute. A Celano, le 26 mars, un mouvement que tentait d’exciter un $icilien est enrayé par les propriétaires, notamment la comtesse du lieu (Rapporto storico… Abruzzo Ultra). C’est dans ce mois qu'avait été pris Rodio, le grand organisateur, et, en avril, le capomassa Leone, de Toro, qui, en uniforme, recrutait pour le roi, fut tué par les habitants mêmes.
(5) D'ailleurs fréquentes. Sur la route de Terracine, il fallut, dès février, établir un service de surveillance, ne faire passer les voitures qu'en convois, les soldats qu’en détachements d’au moins 50. Du moins, de bons résultats furentils obtenus : en mai (Fra Diavolo s’était alors réfugié dans Gaëte), Franceschi
nements, et bien qu’on lui conseillât la prudence, que Joseph fit ce voyage de Calabre et de Pouille, qui l’illusionna peut-être sur les sentiments de la nation à son égard, mais qui eut certainement sûr l’opinion de ces provinces, totalement négligées par la dynastie déchue, un effet excellent,
: Une vendetta entre familles fit éclater, le 4 mai, le soulèvement de Pedace, bourg de 3 000 habitants. Verdier, de Cosenza, envoya 300 hommes avec le colonel Dufour, que les parents des victimes aecompagnaient et incitaient aux rigueurs; le chef Iocca futdébusqué du couvent des Capucins et la ville emportée, sans qu’il en coûtât un homme aux assaillants; quelques maisons furent pillées ou brûlées, les habitants compromis gagnèrent la Sila et Verdier déclara l’amnistie, sauf pour dix-sept meneurs (1).
On voit qu’il n’y avait encore rien eu de bien menaçant et l’on pouvait s'étonner au contraire qu’un peuple qui, sept ans auparavant, avait opposé une si violente résistance aux Français, qui haïssait toute occupation militaire, même napolitaine, fût resté si longtemps calme. L'intervention des Anglais changea bientôt la situation : le 11 mai, le jour même où Joseph, de retour de son voyage, faisait son entrée à Naples comme souverain, l’escadre de Sidney Smith parut dans la baie; il n’inquiéta pas la ville en fête, où il eût pu certainement faire le plus grand mal (2), mais il s’empara de Capri. L'ile, qui commande l’entrée méridionale du golfe et menace la presqu’ile de Sorrente, n’était gardée que par 260 hommes du 101e de ligne. La petite garnison, dispersée en tirailleurs dans les vignes, repoussa la sommation des Anglais qui, après une heure de canonnade, le 11, à la tombée de la nuit, débarquèrent, et fit une résistance « opiniâtre ». Son chef, le capitaine Chervet (3), ayant été tué, le capitaine L’Etang prolongea jusqu’à minuit cette défense inutile et capitula, à la
assure que x l’on voyage très librement dans ces contrées » (A. Naples, Guerra, 1045).
(1) Greco, Annali, t. 1er, p. 37; Verdier à C. Berthier,|4 mai 1806. A, Naples, Guerra, 1045. Dans les Abruzzes, le Rapporto storico cité indique une tentative d’insurgés sur Amatrice, repoussée par les Italiens.
-(2) La côte était presque partout dégarnie; à Massalubrense, défendue par trente soldats, « sans munitions et sans vivres », les Anglais purént enlever deux canons. (Monglas à Masséna, 13 mai 1806. Arch. Essling, Reg. 44, fo 208.)
(3) Dont Geeco, les Victoires et Conquêtes, et Alexandre Dumas regrettaient d° ne pas connaître le nom. Smith loue sa bravoure.
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condition, qui fut exécutée avec courtoisie, que sa troupe fût portée à Pouzzoles avec armes et bagages (1). Puis le petit archipel de Ponza, dépourvu de toute défense, tombait aux mains de l’ennemi, qui allait en faire une officine d’espionnage et de conspirations. Deux nouveaux points d'appui, et particuhièrement … dangereux par leur situation, étaient ainsi fournis à l’agitation, et l’effet moral ne pouvait qu'être immense. Sur le détroit. de Mes- sine, Reynier, privé des moyens les plus indispensables pour tenter le passage, était immobilisé en face des Anglais renforcés.
Dès lors, les incitations de Palerme devenaient efficaces, les meneurs s’enhardissaient, les mécontents se rapprochaient. On signalait fréquemment désormais tantôt des émissaires qui distribuaient dans le pays des armes, de l’argent, des manifestes, tantôt des débarquements. Il en résultait une inquiétude générale (2), d’autant plus fâcheuse qu’à ce moment Reynier constatait le mauvais effet du non-payement des fournitures faites par les communes, le « discrédit » du gouvernement. Toutefois, rien de grave encore; la prestation de serment par les autorités s’effectuait partout. En Calabre, le général Verdier déclarait le mouvement « totalement terminé, du moins pour le moment (3) ». Pour le réveiller, une intervention armée était, croyons-nous, indispensable. C’est vers la fin de juin que le général Stuart, se laissant momentanément gagner aux plans de Smith et de la reine, prépara, très vite et en secret, une expédition en Calabre.
(1) « En conséquence, dit la convention, de la bonne conduite des officiers et de la troupe de la garnison de Caprée. » Rapport du capitaine L’Etang, du 22e d'infanterie légère, sur « l'affaire qui a eu lieu à l’ile de Caprée, du 11 au 12 mai 1806 ». A. G., Naples ; Joseph à Napoléon, 145 mai 1806, Mémoures, t. II. Smith (à Collingwood, 24 mai 1806, dans BARROW, t. II, p. 161-167) raconte ce fait d’armes et reproduit les lettres échangées et la capitulation. La Naval Chronology (t. 127, 1806) de même. Un bâtiment envoyé de Naples fut pris.
(2) À la mi-juin, on signale à Casamarciano (près Nola), à Pomigliano dell’ Arco, la présence de quelques « brigands », d’incitateurs à la révolte : la population ne bouge pas; tout au plus, autour du village de Pomerigliano, que l’on a désarmé à la demande même du gouverneur et où l’on a laissé vingt dragons, « il règne un esprit inquiet et turbulent » (rapports du capitaine Vincent, du général Franceschi, de l'adjudant commandant Chameau, 10-14 juin. A. Naples, Guerra, 1045).
(3) Verdier au ministre de la Guerre, Cosenza, 13 juin. A. Naples, Guerra, 1045; il signalait que Longobuco, bourg « très populeux et méchant », avait levé l’étendard de la révolte, mais que les cent hommes qu’il avait envoyés n’avaient pas même eu besoin d’aller jusqu’au village; dans quelques autres, son chef d’ étatmajor n’eut qu’à se montrer."
Les Anglais attaquaient, en vain, les îles Tremiti; Reynier annonçait le 26 un petit débarquement « d’Anglais et de brigands » à Santa Eufemia : ils surprenaient le poste de correspondance de Stochi, mais étaient aisément repoussés par une compagnie polonaise (1). Le 29, une aftre tentative à Melito était repoussée par le général Compère et une flottille de felouques armées paraissait dans le canal : autant de diversions pour tromper les Français sur la destination du convoi qui, composé de vingt-cinq transports, trois navires et des canonnières, se dirigeait vers le nord.
A l’aube du {er juillet, Stuart débarquait au nord du golfe de Santa Eufemia, écartant sans peine les Polonais qui le gardaient (2). Sur les assurances de la cour, confirmées par Smith, il croyait Reynier réduit à de très faibles forces, déjà harcelé par les insurgés, et s’attendait au soulèvement en masse des Calabrais (3). Il leur adressait une proclamation, s’annonçant comme ami et libérateur, non comme juge des erreurs passées, leur rappelait les exactions et les insultes qu’ils souffraient de la part des Français, promettait au contraire de payer tout ce dont il aurait besoin (4). Cancellier laccompagnait, pour organiser les volontaires, et le colonel Pezza (Fra Diavolo), « au lieu de sortir de prison pour être pendu (5) », avait débarqué une troupe de « galériens » devant Amantea (6), que la garnison polonaise abandonnait, suivie d’un certain nombre d’habitants, et y organisait un nouveau point d'appui, qui apparaîtra bientôt très redoutable. $
Stuart fut désagréablement surpris de ne trouver pour l’accueillir que des tirailleurs ennemis; des paysans prirent bien les
(1) Reynier à C. Berthier, Palmi, 26 juin, +bid. Notons que la nuit de ce même jour, 40 soldats du 42e et le lieutenant Berthier touchaient la côte de Sicile, incident qui put stimuler les Anglais.
(2) Dans cette escarmouche, les Polonais, au nombre de 300 à 400, sous le colonel Grabinski, et pourtant embusqués sous bois, se seraient laissé prendre 80 hommes et deux capitaines et les Anglais n’auraient eu qu’un blessé (Bux- BURY, Varratives, p. 238). Le fait est confirmé par BooTHBY, p. 69.
(3) BUNBURY, ouvr. cité, p. 233, accuse la cour d’avoir donné sciemment de faux renseignements.
(4) Imprimé : A. N., AF 1v, 1714 c, GRECO, Annali, t. Ir, p. 15. !
(5) Joseph à Napoléon, 29 juin et 8 juillet 1806, Mémoures, t. IL. !
(6) Le 12 juillet; GRECO, Annali, t. I°r, p. 50. La liste des volontaires embarqués avec Smith n’est que de 132 personnes : outre Pezza, notons deux de ses frères et le lieutenant-colonel Stoduti (A. Naples, Guerra, 2132). D'autres suivirent, surtout des militaires ou des officiers de milice.
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armes, mais avec l'intention visible d’attendre les événements; en fait de volontaires, deux cents « ruffians du plus vil aspect (1) ».
Le rivage était à cette saison extrêmement malsain ét cependant.
Stuart n’osait s’écarter de la flotte; les Français approchaient, .
plus nombreux qu’il ne s’y attendait. Le général, déçu, mécontent, songeait sérieusement à se rembarquer. C’est son adversaire qui vint le forcer à combattre,
- Reynier, sans se laisser tromper sur la direction de l’ennemi,
avait ordonné à tous les détachements à portée (2) de le rejoindre à marches forcées derrière le torrent de l’Angitola; il put réunir
environ 5 500 hommes. De troupes françaises, il y avait les 1er et
23 régiments d'infanterie légère, affaiblis chacun de deux com-
pagnies laissées à Reggio et à Scilla, le 42e de ligne, 300 chasseurs
à cheval du % (Reynier dit 150 et 3 800 Français en tout). En
outre, douze compagnies d'infanterie polonaise, le 4°bataillon
du 1er régiment suisse. Les régiments français comptaient parmi les meilleurs de l’armée; ils avaient fait la campagne de la haute Italie avec Masséna. Les Suisses, commandés par Clavel de Bresles, un compatriote et ami de Reynier, venaient de se distinguer à Castelfranco : de vieux soldats, fermes et calmes. L’infanterie
polonaise avait aussi fait campagne, mais, mal recrutée, com-
prenant, en outre des Polonais, des déserteurs de toute nation, elle avait déjà donné des signes inquiétants de défaillance. L’arüllerie, ne fût-ce que par suite de la rapide concentration dans un pays sans routes, était des plus rudimentaires : quatre pièces légères, dont deux obusiers (3).
(1) BUNBURY, ouvr. cité, p. 239.
(2) Reynier observait la difficulté résultant de la division de ses DER « ayant dû garder tous les points. où on fait des batteries ou des dépôts et en garder dans l’intérieur du pays pour maintenir la tranquillité ». (Reynier à Joseph, Campo, 29 juin 1806. A. N., AF 1v, 1714 c.) Le Reg. AF* 1v, 1436 (A. N.) donne la répartition des troupes avant la concentration.
(3) Le chiffre d’effectif donné par Reynier, dans son rapport du 5 juillet 4806 (Mémoires de Joseph, t. II, p. 376 et suiv.),serait seulement de 5 400 hommes environ et C. Berthier a certifié un tableau affirmant que les Français n’eurent présents à Maida que 5 050 hommes (A. G., Naples, 1806). L’aide de camp envoyé par
Joseph auprès de Reynier dit « près de cinq mille ». L’état de situation au 30 juin.
(AF 1v* 1436) porte 9 240 hommes seulement pour les deux Calabres : or, Verdier restait à Cosenza, des garnisons étaient laissées à Reggio, Scilla, Tropea, Cotrone, beaucoup de postes détachés. En calculant sur le chiffre de 9 191 présents au 1® juillet, Ch. Oman fixe à 6 440 le nombre des Français à Maïda. Fait-il la part assez Jarge aux détachements laissés dans lesdites places (nous voyons qu’il compte 632 hommes pour Reggio : or il y en eut 681 amenés à Gênes après
Les Anglais étaient à peu près égaux en nombre aux Fran- -Gais (1). À l’exception du régiment de Watteville, dont la majeure “partie resta en réserve, de 300 tirailleurs corses (Corsican rangers) et de quelques Napolitains mêlés aux « flanqueurs », il n’y avait que des troupes anglaises (2), mais qui, en grande majorité, -n’avaient jamais fait la guerre (3); point de cavalerie, mais seize pièces de campagne (4), outre l’artillerie de la flotte, Depuis les ‘événements de Hollande et d'Egypte, l’armée anglaise avait été Pobjet de réformes sérieuses, que l’alarme causée par le camp de Boulogne stimula encore davantage. L'occasion se présentait “pour la première fois de manifester les progrès accomplis.
Les Anglais s'étaient d’abord établis entre le village de Santa ‘Æufemia et une tour de rivage, qu’ils renforcèrent par quelques -retranchements, munis de canons, pour protéger au besoin la retraite. Reynier était arrivé à Monteleone le jour même du
. débarquement; le 3, il descendait des hauteurs qui dominaient au sud la plaine et s’établissait, à flanc de colline, au-dessous du village de Maiïda, à trois heures de marche de l’ennemi. Entre les deux camps, nettement délimitée par un hémicycle de hauteurs boisées, s’étendait la plaine de Santa Eufemia, basse, humide, malsaine, parcourue par le Lamato; un torrent qui, fort appauvri
la capitulation et non compris les blessés soignés à Messine) et aux postes de correspondance à prélever sur le corps de Reynier (notamment au sujet des chasseurs), à la garde des équipages, aux malades résultant de marches forcées en cette saison? Certainement la différence avec les chiffres donnés par Reynier ne peut avoir été assez forte pour qu’on accuse celui-ci de les avoir altérés.
(1) Au témoignage conforme de Stuart et de son chef d’état-major, Bunbury, les Anglais mirent en ligne 4 795 hommes : avec la réserve, environ 5 300 hommes ; si l’on songe que la population était plutôt disposée en leur faveur, on peut penser que l’infériorité numérique était peu sensible. Il est à remarquer que non seulement Reynier, mais d’autres témoins (Griois, Duthilt) croyaient avoir eu affaire à une bien plus grande force (7 000 à 8 000 hommes); Mathieu Dumas, alors ministre de la Guerre à Naples (Précis, t. XV, p. 147) et C. Berthier (rapport au ministre, 9 juillet 1806. A. G., Naples) le répètent, et un gentilhomme niçois, Dani, passant peu après au parti français, déclarait formellement à Masséna que les Anglais étaient 7 000 (Masséna à Joseph, 19 août 1806. Arch. Essling, Reg. 45, registre général... ). Il paraît toutefois impossible de mettre en doute l'affirmation des Anglais; Reynier peut avoir été trompé par l’ordre mince, adopté par eux. (Les chiffres de Montigny-Turpin, 9 000 Français, 15 000 Anglais, sont aussi inexacts l’un que l’autre, Grands Episodes, p. 8.)
(2) 27€, 58, 782 (highlanders), 81€, le 20° qui survint à la dernière phase du combat, un corps d’élite formé de compagnies légères des divers régiments.
(3) BuNBURY, p. 240. Même trois des régiments étaient de nouvelle formation.
(4) Dix pièces de 4, quatre de 6, deux obusiers. Bunbury prétend qu’à la bataille, ils n’avaient que trois pièces : Stuart en signale dix.
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par la saison, errait entre des rives marécageuses, coupées de flaques d’eau. La plaine, désertée par les habitations, était couverte en partie de vergers ; le reste, sauf la côte aride, et un assez large espace libre vers l'embouchure du cours d’eau, n’était que hautes herbes et taillis inextricables (1) : terrain assurément plus favorable à la défense qu’à l’attaque, particulièrement mauvais pour la cavalerie qui, seule, constituait une supériorité pour les Français. Un grave inconvénient, et dont ils supporteront dans la suite les conséquences, était, pour les Anglais, l’insalubrité de l'air. Aussi a-t-on reproché, après coup, à Reynier d’avoir attaqué, au lieu de contenir l’ennemi dans la plaine, où la fièvre l’eût décimé, ou de le laisser, en paraissant lui refuser le combat, s’avancer dans l’intérieur (2); le colonel Lebrun, aide de camp du roi, l’engageait du moins à rester en observation jusqu’à l’arrivée des renforts (3). Connaissant les hésitations du général anglais, on ne peut douter que, si les Français eussent tardé, Stuart ne se fût rembarqué (4).
Convenait-il de livrer bataille? Reynier, dont le zèle à s’instruire de lPétat du pays est unanimement loué, savait mieux que personne combien les esprits étaient travaillés ; si la présence de Stuart n'avait encore soulevé que quelques villages, elle eût été, en se prolongeant, du plus fâcheux effet (5) : dans une tournée qu'il venait de faire, Reynier avait pu constater que la seule attente des Anglais mettait plusieurs villages en effervescence et paralysait la formation des milices, seules aptes à maintenir ordre : « Tous les habitants du pays sont dans l’alarme, écrivait-il avant la bataille, et peu se présentent pour gardes civiques (6). » Par un coup décisif, Reynier étouffait peut-être définitivement le feu qui couvait. Au contraire, l'ennemi rembarqué pouvait débarquer ailleurs et on risquait cette fois de ne pas le
(1) Th. FIScHER (la Penisola italiana) les compare à une forêt vierge. Ce fut un repaire de brigands.
(2) Cette dernière idée est exprimée par C. Berthier, rapport au ministre, 18 juillet 1806 (A. G., Naples).
(3) Joseph à Napoléon, 17 juillet 1806, Mémoures, t. Il; rapport de Reynier.
Le conseil de garder sa position aurait été donné aussi par les patriotes de Monteleone (DUTHILT, p. 239).
(4) Greco prétend que c’est Fra Diavolo qui, envoyé par Smith, vint réconforter Stuart hésitant.
(3) Reynier dans son rapport; de même l’auteur de Zdea di una Storia, p. 110.
(6) Reynier à Joseph, 29 juin 1806. A, N., AF 1v, 1714 c: 27 et 28 juin (Reg.)
joindre assez vite. Comme le disait fort bien Joseph : « Huit mille hommes sur les vaisseaux anglais en repaésentent ici cinquante mille, puisque dans huit jours ils peuvent les présenter sur huit points différents (1). » Une diversion sicilienne était redoutée du côté de Reggio. Pour cette entreprise de Sicile, si vivement réclamée par l’empereur et si activement préparée par Reynier, auquel on en promettait l’honneur, quelle chance eût offerte la destruction des meilleures forces de l’adversaire! N’était-ce pas enfin l'avis formel de l’empereur, puisqu'il se réjouissait à la pensée que les Anglais avaient débarqué et ne pouvait concevoir quelle « folie » les avait poussés? Ne se serait-on pas exclamé : « Quoi! voir des Anglais et ne pas tomber sur eux (2)! »? A nombre égal, avec des troupes plus aguerries, le général était en droit de regarder l’offensive comme « le parti le plus militaire et le
plus sage (3) ». Il reste à savoir si cette offensive fut habilement conduite.
(1) Joseph à Napoléon, 10 juillet 1806. Mémoires, t. II.
(2) Lettre de P.-L. Courier à M.., officier d’artillerie, 12 août 1806.
(3) Rapport de Reynier. Il paraîtra donc bien inutile de faire intervenir le désir de prendre sa revanche de la bataille d'Alexandrie, où Stuart ne commandait qu’en sous-ordre et où la division Reynier, engagée trop tardivement par Menou, n’eut qu’à protéger la retraite. On possède sur la bataille de Santa Eufemia ou de Maida (nom adopté par les Anglais) l:s documents essentiels : le rapport de Reynier au roi, Catanzaro, 5 janvier 1806 (Mémoires de Joseph, t. IT, p. 376-386) et celui de son chef d’état-major, Sénécal (envoyé le 10 juillet 1806, A. G., Naples); le rapport de Stuart (Annual Register, 1806, p. 591-594) et le récit très détaillé de son quartier-maître général,sir Henry BUNBURY (oùvr. cité, p-. 240-249). Le récit de Mathieu Dumas, Précis, t. XV, p. 148 et suiv., est aussi un document. Comme témoins, au premier rang, le général Griois (Mémoires, t. Ier, p. 308 et suiv.), alors major commandant l'artillerie de Reynier; son récit doit être complété ou corrigé par celui que lui-même a publié dans le Spectateur militaire, première série, t. IV, p. 480-465 (Réfutation d’une erreur de W. Scou). Du côté français encore : RÔÜSSELET, capitaine au bataillon suisse (Souvenirs), DuTHiLr, lieutenant au 1% léger (Mémoires, p. 238-242), Durrieu, capitaine aide de camp du général Digonnet (dans comte DURRIEU, les Gascons en Italie), ReITZEL, lieutenant au bataillon suisse (dans Berner Taschenbuch, 1864), P.-L. Courtær (Lettres d'Italie), SAVELLI (Souvenirs de la légion corse, p. 26), PEPE (Mémoires, t. Ier, p. 264-266), DE MonTIGNY-TuRPIN (Grands Episodes, p. 7-10), CoLLETTA (Storia, livre VI, $ 14) n’assistaient pas à la bataille et leurs récits s’en ressentent gravement, bien que Montigny semble parler d’après Franceschi- Delonne, qui commandait les cavaliers. Du côté anglais, Sidney Smith (BARROW, Smith, t. II, p.173 et suiv.), STEEVENS, capitaine du 20€ régiment (Reminiscences, p. 44 et suiv.), Booragy, officier du génie (Under the english flag, p.71 et suiv.), RoverEA fils, officier suisse du corps Watteville (dans les Mémoires de son père, t. III, p. 394), SEATON, capitaine du 20° (SMITH, Seaton, p. 51-55), même GRANT, Adventures. Sans y avoir assisté en parlent également MOORE, Diary, p. 412 et suiv.; CODRINGTON, Memoir, p.116. OMAN cite des « notes » du colonel de Watteville. Buxgurx et, d’après lui, SMITH (Seaton) et JOHNSTON (The napo-
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Le combat qui mit aux prises, sur une plage perdue de la Calabre, une dizaine de milliers d'hommes et dont le récit a été négligé ou travesti, mérite d'être étudié de près. Les conséquences furent immenses, tant au point de vue général qu’au simple point de vue napolitain. Il est tout à fait caractéristique de la tactique des deux armées et de l'opinion qu’elles avaient l’une de l’autre ; il présage les terribles conséquences d'une des illusions napoléoniennes. IT éclaire enfin ce phénomène si considérable de l'insurrection calabraise.
Toutes les dispositions avaient été prises le 3 au soir pour attaquer le lendemain les Anglais dans leur camp (1). Les soldats avaient accueilli la nouvelle « avec de grandes démonstrations de joie », et, heureux de se retrouver ensemble, ils avaient bivouaqué gaiement par une nuit superbe, buvant et chantant (2). Le 42, qui arrivait de Reggio, ne rejoignit que dans la nuit, ce qui causa du retard et, au jour, lorsqu'on allait se mettre en marche, ce furent les Anglais qu'on vit s'avancer le long du rivage, en deux colonnes parallèles, comme s'ils voulaient franchir le Lamato, pour couper les Français de Monteleone (3). Il faisait déjà chaud et la longue ligne rouge et grise, égayée par les kilts écossais, se déroulait assez péniblement : arrivés à l’espace découvert où venait finir le torrent, les hommes semblaient harassés. Pour saisir l’occasion, qui lui paraissait belle, de les attaquer en terrain libre, peut-être même en train de passer l’eau, et sans être exposé, vu leur position, au feu de leur flotte, Reynier change soudainement ses ordres : on franchira le Lamato et l'on poussera droit sur l'ennemi, toutes forces réunies, cette portion de terrain étant praticable à la cavalerie et à l'artillerie. |
L'affaire se décida avee une rapidité prodigieuse et, dégagée d'erreurs nées sans doute du caractère invraisemblable de l’événement et de Ia longue incertitude sur les détails (4), apparaît très simple : les Français descendirent en plaine, au son des fan-
leonie empire) donnent le plan du combat. Parmiles études postérieures, la plus critique "de boaucoup est celle du professeur anglais OMax.
(1) GRIS, Mémoires, t. Ir, p. 508. Reynier voulait tourner le camp par les hauteurs en même temps que l’attaquer de front.
(2) Gros, Réfutation d'une erreur de W. Scott et Mémoires, loe. cit.
(8) Stuart n'a pas la hardiesse de Bunbury, qui prétend (p. 240) qu'on voulit attaquer le camp français ; il reconnaît qu'il ne pouvait guère l'attaquer dans cette position. Il s'agissait plutôt d'une ruse de guerre pour attirer l'ennemi.
(4) Ainsi là légende d'une’ grosse artillerie débarquée dans la nuit par les
LA DÉFAITE.DE REYNIER. Fe)
.fares, pleins d’entrain, s’amusant des buffles qu'ils faisaient fuir. Des Calabrais avaient applaudi à leur beau départ. Ayant passé la rivière en amont, ils se formèrent sur la rive droite en deux lignes, la première formée des troupes les plus solides, 1e léger et 42e de ligne (2 400 hommes), sous les ordres du général Compère, un brave et un ardent, chef de l’avant-garde lors de la conquête des Calabres, formés en colonnes de compagnie, le 1er léger en tête, sa gauche au Lamato, le 42e à sa droite, en retrait; la deuxième ligne, Suisses et Polonais, sous le général Peyri et, à droite des précédents, le 23e léger, également disposé en échelons, sous le général Digonnet. Les six pièces (major Griois) et les chasseurs (général Franceschi) étaient au centre, dans l'intervalle des deux lignes, ainsi que Reynier lui-même. De leur côté, les Anglais, également disposés en échelons de brigade, mais en ligne déployée, sur deux rangs seulement, marchaient à la rencontre de l’adversaire, la droite en avant (1), en tête la brigade légère (avec deux canons) sous le lieutenant-colonel Kempt. *
Vers 8 heures et demie, un feu vif s’engageait entre quelques compagnies détachées en tirailleurs sur la rive gauche; Partillerie, tout en avançant, échangeait quelques boulets; les deux armées continuaient à marcher l’une sur l’autre, sans discerner clairement leurs mouvements, à cause du miroitement produit par la chaleur et surtout de la poussière soulevée par les cavaliers français, chargés de masquer le déploiement de l’infanterie. Tout à coup, la cavalerie s’étant repliée, les Anglais aperçurent devant eux la première ligne française qui s’avançait d’une allure superbe, son général en tête, à cheval. Le chef d'état-major anglais dira n’avoir jamais vu troupe « plus belle et plus martiale (2) ». Quelques décharges seulement avaient été faites au moment du déploiement; Reynier avait prescrit d’aborder l’ennemi à la Anglais, les « batteries masquées » dont parla le premier, dans son affolement, un gentilhomme fugitif de Cassano (copie d’une lettre de Naples, 14 juillet, A.N,., AF 1v, 4685); Savelli, Colletta, C. Berthier même y crurent. Ainsi la coopération de la flotte dont, en réalité, seules quelques canonnières, au début, purent lancer quelques boulets (Gmiors, t. Ier, p. 310; Durxizr, p. 239) et les tranchées construites à l'avance.
(1) De droite à gauche : lieutenant-colonel Kempt (infanterie légère), brigadiers Acland (78e et 802), Cole (272 et grenadiers); Oswald (582 et partie Watteville) était en arrière de l’intervalle formé par les deux premiers. Les deux armées
étaient donc placées obliquement, les deux échelons de tâte se faisant face. (2) BUNBURY, p. 245.
74 MAIDA
baïonnette et les officiers répétaient l’ordre de ne pas tirer. Ce spectacle fit impression sur les Anglais, parmi lesquels un témoin signale même un flottement marqué (1). A une demi-portée de fusil, au milieu du silence angoissant qui, « comme par un mutuel consentement », avait succédé à la fusillade Q), le {er léger prenait le pas de charge, le 42e l'imitait un instant après, tous eriant : « En avant! »
L'ennemi s'était arrêté, l'arme au bras: on entendit Ia voix calme du leutenant-colonel Kempt : « Brave infanterie légère, attention au commandement! » Un feu terrible éclata. N'ayant plus que quinre pas à faire pour aborder la ligne ennemie et la oulbuter, croisant déjà la baïonnette (3), admirable régiment qui menait l'attaque et qui venait d'affronter stoïquement pendant près de cent mètres cette grêle de balles, en resserrant simplement ses files qui s'ouvraient, fit demi-tour et s'enfuit : il laissa près de 800 hommes sur le terrain, plus de la moitié de son effectif. Comp, qui s'était lancé avec une fureur qu'un Anglais qualifie de haineuse, était tombé, le bras brisé, au milieu des ennemis, qu'il inveotivait encore et menaçait de sa main valide (4). Le 42, qui se hâtait pour arriver au niveau du {&, était, lui aussi, abimé par le feu : étonné par la fuite du {® régiment et la marche en avant reprise par la droite anglaise, il se replia à son tour, après quelques coups de fusil, en moindre désordre, mais trop loin pour pouvoir agir de nouveau (5). Reynier avait couru à la seconde ligne : les Polonais s'étaient déjà débandés; les Suisses mêmes, dont le commandant fut blessé grièvement, fléchirent et se bornèrent à retarder l'ennemi.
Le général aurait songé alors à se jeter avec ce qui lui restait sur le flano de Ia droite ennemie, entrainée par la poursuite au delà même du Lamato (6), tandis que l'échelon suivant se troublait assez fortement devant le feu de l'artillerie française (7) et
(@t) Dur, p, 259.
(2) L'expression est de Stuart,
(8) Rapport Reynier: Gros, t, Ier, p, F0.
(4) Boornary, p, 794,
(5) Ce tempérament aux paroles trop sommaires de Reynier sur l'attitude du 42 est dans BUNXBORY, p, 245, « Sans trop de confusion », dit DuTRtbt, p. 240.
(6) Buxrury, p. 247.
(2) BuxrunY, p, 246 +: la, brigade Aeland tenta, avee quelque désordre, de $e former en cart,
les menaces de la cavalerie. Mais le 23 s’était porté trop à droite et, aux prises déjà avec la gauche ennemie, la contenait du moins par sa ferme attitude, « sans quoi, tout était culbuté (1)! » Les cavaliers et les artilleurs, se repliant vers lui, le secondèrent de leur mieux. Même, ses tirailleurs se mirent à avancer le long de la gauche anglaise, et malgré leur faible nombre, malgré les difficultés du terrain, coupé de taillis et de broussailles, les chasseurs à cheval tentèrent de la tourner. Le 27e régiment, qui était à l'extrême gauche, dut retirer sa gauche en arrière pour faire face à ce danger. Tout cela n’était pas suffisant pour changer la face des choses ; cependant les témoignages anglais s’accordent à juger fort opportune l’arrivée du 20€ régiment, laissé en arrière du convoi, et que son colonel, Robert Ross, mis au courant par Sidney Smith, avait débarqué à l’embouchure du fleuve et amenait avec beaucoup de décision, par derrière la ligne anglaise, à l’extrémité menacée (2). Son apparition soudaine ôtait aux Français le dernier espoir d’agir encore (3). D'ailleurs, si leur droite put contenir J’ennemi presque sans combat, à la gauche, les officiers s’étaient en vain prodigués pour rétablir l’ordre parmi « des hommes terrorisés qui ne pensaient qu’à fuir (4) ». Reynier qui, pour rallier ses troupes, s’était exposé sur le champ de bataille au point de paraître chercher la mort et avait eu son cheval tué sous lui, dut se résoudre à la retraite sur les collines de l’est. Son camp et la route de Monteleone étaient déjà aux mains de l’ennemi. Tout était fini à 11 heures, mais le désastre de la gauche française et par suite le sort du combat n’avaient demandé qu’un quart d'heure : « Peut-être, pense un des combattants, les annales de la guerre ne présentent-elles pas une affaire aussi promptement décidée (5).»
(1) Rapport Sénécal.
(2) Boorxey, p. 78; BUNBURY, p. 246, juge que la journée était encore indécise, et Stuart, dans une lettre au général Broderick (resté à Messine, 5 juillet 1806, F. O., Sicily, 27) déclarait que Ross lui avait rendu a most essential and
critical service.
(3) La cavalerie tenta encore assez longtemps de tourner l’ennemi (STBEVENS, p. 44).
(4) Rapport Sénécal, en partie cité par R. Gascner, Courier, p. 242. Reynier fait l’éloge des officiers. A. MARTINIEN, T'ableau des officiers tués et blessés, donne une idée de la proportion de ceux qui furent frappés. Outre Compère, lPadjudant-commandant Marchand-Duchaume blessé, le commandant Gastelais, du 4%, et le commandant des Polonais, Neucha, tués; le commandant des Suisses, Clavel, mourra plus tard de ses blessures. ,
(5) Griors, t. Iér, p. 312.
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‘ Extraordinaire aussi était la perte subie par les Français en ‘un temps si court : sur le champ de bataille, dont un officier anglais ‘trace une description émouvante (1), ils laissaient plus de 500 ca- ‘davres, que les paysans, qui déjà avaient commencé à les dépouiller (2), furent employés à brûler et plus de 1 100 prisonniers, en grand nombre blessés : près du tiers de l’effectif, à quoi il faudra ‘ajouter les nombreux détachements capturés, à commencer par Ja garde des équipages à Monteleone. Dans la troupe ralliée par Reynier, 300 blessés encore, que les chasseurs ramenèrent en partie sur lenrs chevaux. Ces pertes, presque incroyables, s’opposaient à des chiffres minimes du côté anglais (3). D’autre part, les Français perdaient « bagages, magasins, trésor, administrations, en un mot, tout ce qu’on peut perdre (4) » et leur moral était affecté au point d’alarmer leur général.
L’impression unanime dans les deux camps fut la stupeur. De “vieilles troupes, à nombre égal, battues, et si complètement, par ‘des soldats, la plupart neufs au feu! On a incriminé les dispositions prises (5), accusé Compère d’avoir précipité l’attaque (6), tandis -que Digonnet se serait porté trop à droite; de fait, on a l’impres- ‘sion que le combat s’est engagé avant que les dispositions, pres-
(1) BooTxBy, p. 74-76. Far à
(2) Rover, t. III, p. 394. Stuac dit 700 morts, plus d’un millier de blessés et prisonniers (d’autres blessés, en grand nombre, furent emmenés). D’après le nombre d’nommes que Reynier dit avoir ralliés à Catanzaro, il en aurait perdu 1 300. La vérité est, en tout cas, entre ces deux chiffres qui peuvent avoir été exagérés en sens contraire, et il n’y a pas à tenir compte des estimations plus élevées de Boothby, Roverva, Greco. Reitzel. Celle d'environ 500 morts est de Bunbury; c’est celle qu’adopte Oman; elle s'accorde avec le détail donné pour certains corps : d’après le chiffre de son historique (DU FRESNEL, Hisiorique du 762) le 127 léger aurait perdu, tués, 40 officiers et 96 hommes, et laissait aux mains de l'ennemi 652 hommes et 5 officiers : or, il subit de beaucoup la perte la plus forte. Au 42€ (d’après pu FRESNEL et l'Historique par DE COLOMBE), 27 tués, dont 3 officiers, et 429 prisonniers, parmi lesquels évidemment doivent être comptés les 64 blessés, dont 3 officiers. Aux Suisses, suivant de Schaller, 32 tués, 54 blessés. Les Polonais eurent 3 officiers tués ou blessés, ce qui représente une certaine perte. Aux chasseure, on signale un capitaine tué et, d’après l2 calcul d'Oman, 65 tués, blessés ou prisonniers. L’artillerie perdit 3 hommes (Réfutation d'une erreur). La droite éprouva fort peu de pertes.
(3) Quarante-cinq tués, dont un capitaine et 283 blessés (Stuart).
(4) P.-L. COURIER, lettre à M. de Sainte-Croix, 2 octobre 1806. Reoue bleue, 17fmars 1906; R. GascHeT, Couruer, p. 253.
(5) Notamment colonel Clément DE GRANDPREY, neoue des Sciences militarres, octobre 1907.
(6) Ainsi, suivant-Rôsselet, il auruit voulu se réserver l’honneur,de LL journée. L’accusation d’avoir attaqué sans ordre (Desvernois) ne peut tenir.
crites, on l’a vu, au dernier moment, n’aient été exécutées; la: gauche n’attendit pas les autres corps, qui devaient se formeren bataille sur elle. Ces fautes s’expliquent beaucoup moins par la fougue du général Compère que par la marche en avant des Anglais qui, refoulant les tirailleurs, surprirent les Français dans leur déploiement : « Les Français auraient dû nous battre, dit Bunbury, et le général Reynier dirigea certainement ses troupes. de façon magistrale (1). » Il s’en est certainement fallu d’assez peu : à voir le flottement constaté à plusieurs reprises chez les troupes novices qui leur étaient opposées, on peut croire que si les Français les avaient abordées — et ils n’en étaient qu’à quelques pas — ils les enfonçaient.
D’autre part, Reynier se plaint de n’avoir « pas été secondé par le moral » de ses troupes ; Sénécal dit que le bataillon de tête fléchit « tout à coup et sans savoir pourquoi ». Un bon auteur affirme qu’à la guerre jamais deux troupes ne s’abordent réellement : l’une d’elles lâchera pied, fût-ce au dernier moment (2). Le combat de Maida confirmerait cette règle, mais comment sont-ce les vétérans de Reynier qui ont cédé, eux qui venaient avec tant de courage de traverser la rafale? L’émoi causé par la chute du général Compère a été exagéré. Les vraies :auses du désastre sont la puissance inattendue du feu ennemi et cette stupeur des Français, l’ayant bravé, de trouver l’Anglais les attendant. L’inefficacité, à cette époque, des feux d’infanterie est bien connue ; elle explique cette tactique, en apparence étrange et qui n’est cependant pas simplement téméraire, de marcher sur l’ennemi en colonnes profondes, sans tirer, ou en laissant ce soin à des rideaux de tirailleurs. Or, contrairement aux Français, qui ne connaissaient guère, hors du combat, que des tirs de parade, la nouvelle armée anglaise donnait une grande place aux exercices à feu (3); c’est le tir de l'infanterie qui anéantit le {er léger (4). L’ordre mince, dont la supériorité éclate en même
(1) Buxeurey, p. 253. Nul ne conteste leur intrépidité.
(2) Colonel ABDENT DU P1cQ, Etudes sur le combat moderne.
(3) De Reggio, Reynier les entendait et signalait le fait.
(4) Cause expressément donnée par BUNBURY, p. 252, et nettement vue par: Gæ1o1s (Spectateur militaire, t. IV). De même RoveREgA : « Les Anglais durent la victoire autant à la fermeté individuelle du soldat qu’à sa parfaite discipline et à la justesse de son tir, le plus meurtrier qui existe parmi les troupes de
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temps, est comme une conséquence de cette même cause. Enfin, non seulement les Napolitains, mais les Autrichiens, malgré leur discipline, n’avaient pas préparé les Français au sang-froid britannique. L'empereur, en envoyant ses soldats à Naples, ne leur avait-il pas prescrit, comme l’opération la plus simple, de « jeter à la mer, si tant est qu’ils vous attendent, ces débiles bataillons du tyran des. mers»? Reynier, qui avait vu l’échec d'Alexandrie, . l’attribuait aux fautes du général en chef, non à la valeur des troupes anglaises. Il partageait pour elles le dédain de Napoléon lui-même qui, lui, s’obstinera, malgré Maida, malgré l’Espagne, jusque sur le champ de bataille de Waterloo, à soutenir que « les Anglais ne sont pas redoutables (1) », se refusant à reconnaître, dans la mêlée continentale, l’entrée d’une force nouvelle, qu’il pressentait peut-être funeste.
Quant aux Anglais, stupéfaits de leur victoire, ils songeaient peu à la poursuivre. Il est douteux qu’ils eussent pu aller bien loin. Le manque d’entrainement des troupes se trahit dans la fatigue que leur causèrent la marche et la chaleur, dans leur surprise de bivouaquer, dans le grand nombre de maladies qui suivirent (2). Stuart regrette, dans son rapport, de n’avoir pas eu quelques cavaliers, qui eussent achevé l’ennemi. En fait, il ne devait pas croire son succès aussi complet.
Reynier avait rallié la majeure partie de son monde à deux portées de canon et sa retraite avait été régulièrement couverte (3); on pouvait craindre un retour offensif (4). Stuart qui, s’il avait eu le mérite d’attirer l’ennemi et de marcher à lui, avait dû la victoire à ses soldats plus qu’à ses combinaisons (5), retomba dans
terre. » (ROVEREA, Mémoires, t.III, p. 393). Les Anglais avaient déjà sans doute le fusil rayé (modèle 1803).
(1) Napoléon à Joseph, 80 juillet 1806. Corr., t. XIII, n° 40 572.
(2) Bunbury note la fatigue dès avant la bataille. Réflexions naïves sur le bivouac, dans Boothby et Steevens. 1 200 malades aux hôpitaux au retour: il fallut un an pour que l’armée anglaise fût remise de cette expédition (SmrTx, Seaton, p.55). Les munitions, d’ailleurs, étaient presque épuisées (BUNBURY, p.248).
(3) Griois, REITZEL; BUNBURY (p* 254) le reconnaît et dit qu’il aurait fallu une seconde bataille pour l’achever.
(4) Notons ce menu fait dans RovergA (ft. III, p. 395): un galop de chevaux en liberté causant une panique parmi les Anglais dispersés dans la plaine après Ja bataille.
(5) Du moins, fait-il à chacun sa part : son ordre du j jour du 6 juillet, daté de Maida, n’est qu’éloges pos ‘tout le monde, y compris la marine (BUNRURY, appendice E).
sa lenteur coutumière et s’en tint à l’objet primitif de son expédition : faire diversion au siège de Gaëte, arrêter les préparatifs contre la Sicile (1).
Mais, d’elle-même, sa victoire grandissait. Au milieu de cet amphithéâtre de hauteurs, d’où observaient les Calabrais, Ja. bataille avait été comme un duel en champ clos entre les deux nations qui se disputaient. l’hégémonie du royaume : son premier. effet fut l’insurrection, une des plus violentes qu’on ait vues, et qui faillit embraser toutes les provinces. Mais surtout c'était, suivant l’expression de Stuart, « un débat devant le monde ». L’Angleterre triompha de cette première victoire sur l’armée issue de la Révolution, avec d’autant plus de bruit qu’elle s’y attendait moins. Les deux Chambres votèrent des félicitations : aux lords, Grenville déclara qu’il ne connaissait pas dans les annales de l’Angleterre de succès plus honorable, et, aux Communes, le ministre de la Guerre, Windham, rappela les noms de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt, (2). Des distinctions spéciales furent créées : sur les boutons d’uniformes, le nom de Maïda; aux chefs, une médaille commémorative en or, la première qui ait été frappée pour une victoire continentale (3). Dans le pays, ce fut un enthousiasme « indescriptible (4) ». L’orgueil national considéra par ce seul coup «la supériorité de courage et de discipline » des troupes anglaises comme définitivement établie (5), et ïl semblait que le destin eût choisi, pour l’éprouver, cet adversaire même qui l'avait publiquement dénigrée (6). Des publications parurent qui invitaient l’Angleterre à développer largement son armée de terre et à multiplier les expéditions continentales, pour ruiner l’ennemi sur son élément (7).
(1) Stuart à Acton, 25 juin; à Elliot, 10 juillet. W. O., 1, 305.
(2) Séance du 22 décembre 1806 (Cobbett’s Parliam. Debates, t. VIT) : « Une des plus glorieuses victoires, écrit un combattant, qu’armée anglaise ait jamais remportée. » (Seaton à M. Bargus, 11 juillet 1806. SMITH, Seaton, p. 51.)
(3) John Horscey Mayo (Medals and decorations of the British Army an Navy, t. Ier, p. 183) donne la liste des treize titulaires. Rappelons que tout un quartier de Londr?s porte le nom de Maida.
(4) ALISON, History of Europe, t. VI, p. 209.
(5) Elliot à Fox, 5 août 1806 (Annual Register, 1806, p. 594). « Je commence à croire comme nos ancêtres, écrit un officier, qu’un Anglais vaut deux Français. » (Lettre datée du 11 juillet 1806, dans SMITH, Seaton, p. 51.)
(6) Dans son livre sur les affaires d'Egypte. Moore, Codrington, W. Scott se
réjouissent de cette coïncidence.
(7) ALISON, loc. cit. La caricature s’empara de l'événement : Gilray représenta
80 L É MAIDA
-Cette bataille, secondaire par elle-même, eut donc un reten-
tissement énorme, d'autant plus qu’il y avait accalmie en Eu- :
rope : « Nulle part on ne se bat, les regards sont sur nous (1).
Les journaux étrangers la commentèrent vivement. La confiance qu’elle inspira aux troupes anglaises eut sa conséquence directe en Portugal et en Espagne. Leur tactique, si simple grâce à l’efficacité du tir et au sang-froid:du soldat, a reçu là $a consécration et il n’y a pas si grande distance entre le futur comte de Maida,
assistant au combat en spectateur intéressé (2) et. le « duc de fer »
à Waterloo, se bornant à répéter que l’ordre était de tenir jusqu’au dernier homme.
IT
Une défaite aussi complète, succédant à tant de confiance,
jeta les troupes de Reynier dans un profond découragement..
Le général désespérait de les retenir en cas de nouvelle attaque et les témoignages s'accordent à les montrer démoralisées à un degré surprenant chez des troupes aussi éprouvées. Un officier (3) croit que l’on n’aurait pu les rallier s’ils n’avaient été arrêtés par
l’apparition des paysans armés, qui avaient attendu sur les hauteurs l’issue du combat et descendirent alors « en poussant des : cris effrayants (4) », pour piller et harceler les vaincus. Une pani-:
que, la seconde nuit après la bataille, dans le camp sous Catanzaro, prouve suffisamment le désarroi : « Vers minuit, rapporte un
officier des Suisses (5), nous dormions profondément, lorsque tout : à coup un cri effroyable s’éleva de tous côtés : les brigands!
un Napoléon rendu furieux par la nouvelle, saisissant par l'oreille Talleyrand (reconnaissable à un petit tabouret qui figure son pied bot) et lui lançant un for-
midable coup de pied, en même temps qu’il s’apprête à lui casser une bouilloire
à thé sur la tête. Dans un coin, Joséphine s’est évanouie.
(1) Courier, lettre à M.…., 12 août 1806. PIONATELLI-STRONGOU, Memorie, p. 23.
(2) Bunbury le représente plaisantant à son Habitats riant de la prudence d’un marquis sicilien délégué auprès de lui, ou s’exclamant bruyamment sur Je succès de Kempt (p. 248).
(3) GRriors, Mémoires, t. Ier, p. 312.
(4) DuTxiLT, Mémoires, p. 241. j
(5) RerrzeL, p. 339. « Un cheval détaché, dit-il, doit avoir causé toute l'alarme. » Grioïs, t. Ier, p. 316, l’explique par un2 méprise des sentinelles.
les Anglais ! et une terreur panique se répandit dans toute l’armée. Chacun s’éveilla en sursaut, sans savoir où courir. Comme la chaleur était extrême, la plupart avaient retiré leurs vêtements et ce fut terrible de voir les Polonais se jeter sur les armes des Français, les Français sur les nôtres et nos soldats à droite et à gauche sur celles qu’ils purent trouver. On se tirait les uns sur les autres sans se connaître. Tous criaient : nous sommes perdus, et tout le monde s’enfuit de la hauteur vers la mer sans savoir pourquoi. Ce tumulte dura environ un quart d'heure... » Il y aurait eu quelques morts et nombre de blessés (1).
D’après ses instructions antérieures, Reynier aurait dû se replier sur Cosenza, où le général Verdier, avec 800 Polonais et des gardes civiques, tenait toujours malgré l'insurrection, qui gagnait déjà les environs. C’est sur Catanzaro qu’il se porta. Il voulait, dit-il, s’efforcer de conserver cette ville, capitale de la Calabre ultérieure et où le parti bourbonien venait déjà d’arborer le drapeau blanc; on aurait évité ainsi l'effet funeste produit par l’évacuation totale de la province et l’abandon de nos partisans. La ville offrait des ressources, et sa situation, à peu près à la rencontre des routes de Cosenza et de Cotrone, en faisait un point important. Enfin, on s’éloignait davantage de la base d’opérations des Anglais. Le chemin de Cosenza, au contraire, passait à travers le foyer de l'insurrection, à proximité de Nicastro, San Biagio, Amantea, insurgés dès le débarquement de Stuart, et s’écartait trop peu de la mer (2). Montueux, bordé de fort près par les bois de chênes et de châtaigniers qui garnissent les pentes des montagnes, il eût exigé beaucoup plus qu’une « forte journée de marche (3) ». Malheureusement, Reynier pensait bien déjà que le moral de ses troupes et le défaut de munitions, la crainte de se voir poursuivi par les Anglais ou bloqué par les Calabrais, l’obli-
(1) Le 26 août, Reynier faisait encore à Masséna cet aveu : « Si je devais avoir affaire avec les Anglais, je demanderai à entremêler mes troupes avec celles que vous avez amenées. » (A. G., Reg.)
(2) Telles sont les raisons en faveur de ce que Joseph appelait l’ « obstination » de Reynier à rester dans la Calabre ultérieure (à Napoléon, 18 juillet 1806, Mémoires, t. Il). Il est à remarquer que le chef d’état-major anglais approuve la résolution (BUNBURY, p. 254).-Cf. Reynier, lettres à Joseph, Mémoires de Joseph, t. Il, p. 286, et t. III, p. 105.
(3) Comme le disait Joseph; or, la route compte 70 kilomètres, que la voiture publique met seize heures à parcourir et qui n’était pas alors carrossable.
8% MAÏIDA-.
geraient à continuer sur Cotrone. L’insurrection, préparée de longue main, avait gagné en un instant toute la région : « Le canon de la bataille servit de signal aux insurgés (1). » Partout retentissait le tocsin, et le soir, des signaux de feu s’allumaient sur les sommets. La nouvelle du désastre des Français s’était si bien amplifiée en se propageant que le-soir de la bataille, à Marcellinara, les habitants, qui avaient déjà des cocardes et des écharpes boürboniennes, prirent les Suisses qui marchaient en tête pour des Anglais, à cause de leur habit rouge. Reynier écouta sans broncher les compliments antifrançais qu’on lui adressa; reconnu, il voulut retenir l’orateur pour l'empêcher d’ameuter la population, qu’il espérait rassurer; trompés par son geste, les Suisses, sans doute énervés comme les autres, firent feu : la place fut jonchée dé victimes. Reynier, navré, parcourut les rues en essayant d'expliquer la méprise. Devant l’attitude des habitants, il jugea prudent d’évacuer en pleine nuit, sans bruit. A peine était-il sorti que des coups de fusil éclataient (2).
Reynier put se maintenir autour de Catanzaro jusqu’au 26 juillet, « châtiant » quelques-uns des villages révoltés, notamment l’Isola, dont les habitants avaient capturé son convoi de blessés, poussant une première fois jusqu’à Cotrone, refoulant les bandes qu'encourageait la présence, devant la « marine », d’un convoi et d’une frégate anglaise, et qui poussèrent l’audace jusqu’à sommer le général de capituler (3). Les vivres lui manquaient, les’insurgés ayant détruit les moulins, coupé les eaux (4). Il ne
(1) M. Dumas, Précis, t. XV, p. 148.
(2) C’est l’épisode fameux raconté par Courier, lettre dux16 octopreK1806, confirmé par REITZEL (p. 338), Griots (t. Ier, p. 314), rapport Sénécal. La MéPrRS au sujet des Suisses se reproduisit plusieurs fois.
(3) Reynier au roi, sans date. Mémoires de Joseph, t. II, p. 105. REITZEL, p. 345. Ces escarmouches continuelles, sur lesquelles Reynier ne donne aucun détail, furent souvent graves : les habitants d’Isola avaient capturé un convoi de blessés et malades qui, dirigé par mer sur Cotrone, avait dû relâcher ; Reynier marcha sur le bourg, qui résista et fut brûlé, 8 juillet (Sénécal, Reitzel). A S. Giovanni in Fiore les habitants invitèrent les Français à venir, et quand ceux-ci se présentèrent, ils furent accueillis à coups de fusil (Duthilt) : la ville fut pilléeet plusieurs habitants pendus, un moine notamment, dont Courier plaisante. Le 12 juillet, au cours d’une attaque contre les Calabrais, les Français s’exposèrent au: feu de l’escadre et perdirent une trentaine d'hommes (capitaine HOSTE, Memoirs, t. Ier, p. 278). Dans une sortie, le 23, DuTaizr (Mémoires, p. 245) dit que les Français perdirent autant de monde que l’ennemi.
(4) Notizie officiali; Armata britannica in Calabria, n° & (27 juillet 1806): elles considèrent la capture prochaine de Reynier comme probable.
reçut pas les renforts espérés : 2 000 hommes, assurait-il, auraient pu lui permettre de reprendre l'offensive; et le 24, par Côtrone, lui parvinrent les premières lettres de Naples, qui déclaraient qu'aucune force n’était disponible avant la chute de Gaëte et lui prescrivaient de sé retirer sur Cassano. Alors commence cette lamentable retraite, par des chemins rocailleux ou sur une plage aride, en plein été calabrais. Des soldats tombent de fatigue, de soif ou, l’occasion s’offrant, d’excès de boisson, Le vin, souvent la seule ressource qu’offrent les villages, excite violemment ces hommes surmenés, mal nourris, sur qui le soleil frappe : des brutalités dans les villages, des actes de rébellion aggravent la démoralisation (1). Avec l’armée se traînent des blessés, des gens du pays fuyant l’anarchie, des femmes, des enfants, « les meilleures familles de la ville (2) ». Et cette marche épuisante s’accomplit parmi les attaques incessantes des insurgés qui surprennent tout ce qui s’écarte, tout ce qui s’attarde, disputent les rares vivres.et les points d’eau, parfois tentent de barrer la route; pour se dégager, il faut foncer sur eux, car les munitions sont presque épuisées. Des soldats, découragés, se tuent pour ne pas tomber aux mains de cet ennemi féroce (3). Sur le rivage, à ces périls ‘constants s’ajoute le feu du convoi anglais (4).
Cette insurrection tardive s’élève tout de suite au paroxysme. Stuart s’était honoré, dans la proclamation où, après la victoire, il excitait les Calabrais à se Lever pour la cause de leur roi légitime, en les invitant à épargner les prisonniers; afin de les y décider, il offrait une prime pour ceux qu’on lui amênerait (5).
En même temps, il envoyait des détachements dans plusieurs “villes pour les protéger contre les masses. Mais combien de malheureux périrent, et combien dans les tourments? Les chasseurs
. (1) GRroIS cite plusieurs cas de rébellion : une fois, on fit feu sur les officiers {t. Ier, p. 323). Courier en parle dans la lettre publiée par R. Gaschet.
(2) REITZEL, p. 346.
(3) MONTIGNY-TURPIN, oupr. cité, p. 10, rapporte le fait même pour le corps de secours, dont il fait partie (p. 13).
(4) Heureusement peu efficace, si ce n’est au point de vue moral (panique signalée par HostTE, Memoirs, t. Ier, p. 279). Sur la retraite, Reynier au roi, Loc. cit, REITZEL et GRIo1s donnent: chacun un récit détaillé et émouvant (des erreurs de dates chez Reitzel); celui de Courter (lettre à M. de Sainte-Croix, publiée par R. Gaschet) est très coloré, mais n’est pas d’un témoin oculaire.
(5) 7 juillet. Un exemplaire à A. N., AF 1v, 1714 c; 6 ducats par soldat sain et sauf, 20 par officier.
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d’un poste de correspondance, à Schipani, sont trouvés morts, tout de suite après la bataille, « avec des traces de tortures »; à Strongoli, des Polonais auraient été dépecés, cuits, jetés en pâture à leurs compagnons (1), et quand les troupes de secours eurent dépassé Salerne, « à partir d’Eboli, dit un de leurs chefs, tous nos détachements et postes de correspondance avaient subi le martyre du feu, de la broche, des mutilations : des cendres, des ossements calcinés, des mares de sang se rencontraient çà et là sur la route (2) ».
Aussi, le soldat, déjà très affecté par sa défaite, irrité par les privations, est-il prompt aux violences aveugles. Cotrone n’avait pu retenir les Français, n’ayant rien à leur fournir, pas même l’eau : ils y laissèrent leurs malades et une garnison de 250 Polonais. Au delà, Strongoli fit mine de résister : pour une très faible défense, cette ville, fief d’un des principaux seigneurs ralliés, fut, saccagée et incendiée. Reynier, malgré ses efforts personnels, ne put l’empêcher; à grand’peine remit-il un peu d’ordre parmi ces soldats exaltés par le vin et le soleil, et qui laissérent en route, livrés à la vengeance des habitants, dans ce seul jour, près d’une centaine d’hommes (3).
A Cirù, à Cariati, l’attitude des habitants était hésitante : Reynier eut la prudence de tenir ses troupes dehors et demanda seulement des vivres (4). Rossano fit un excellent accueil; la ville avait recueilli des patriotes, des gens du voisinage qui fuyaient Pinsurrection (5). Mais le lendemain (1 août), Corigliano, jolie ville et riche, dans une forte situation, était résolue à barrer la route : on croyait si bien les Français en déroute qu’une troupe osa assaillir leur avant-garde, en lui criant de se rendre. Un officier régulier, le major Salvatore Pugliese, commandait la place. Il était d’ailleurs pour transiger; on l’entraîna. A la réquisition de fournir des vivres, on répondit : « Venez les chercher (6). » La résistance fut acharnée; ceux des habitants qui n’avaient pas
(1) Rapport Sénécal; REITZEL, p. 342, 344, 347.
(2) De MonTIGNY-TURPIN, ouvr. cité, p. 13.
(3) Griors, t. Ier, p. 322. Reynier insiste sur la fuite des habitants, mais il y eut cependant tuerie, même de prêtres, de femmes.
(4) À Cird, les habitants étaient en armes : contre les brigands, suivant Reynier, contre les Français, suivant Griois.
(5) Compendio Storico. di Rossano, mss.
(6) Vactoires et Conqguêtes, t. VIII, p. 302.
de fusils prirent des faux, des bâtons ferrés, des broches ; des cadavres français furent trouvés enlacés à ceux d’habitants, s’entremordant (1). « On était maître de la ville depuis deux heures, qu’on tirait encore par les fenêtres. On dut enfoncer toutes les portes pour trouver les hommes armés (2). » Aussi, y eut-il massacre, pillage et incendie, malgré Reynier, qui, sortant de son calme habituel, tombait sur les pillards à coups de canne et menaçait, très vainement, de les faire fusiller (3). Le général accusa de l’incendie à la fois des patriotes suivant l’armée, des gens du peuple hostiles et des soldats, ce qui est assez significatif de lP’unanime fureur des passions opposées, et un historien de la ville accuse même des gens du pays d’avoir commencé le pillage (4). II y avait nombre de familles aisées et, peut-être” par présomption, on n’avait rien caché; les églises furent pillées; le couvent des Clarisses, où s’étaient réfugiées beaucoup de femmes, fut forcé en tumulte et dégogé à grand’peine. + MR AT,
A Cassano, le 3 août, la triste retraite s’acheva. Des insurgés avaient jeté dans un précipice une dizaine de Français; les habitants étaient certainement hostiles : trompée encore par l'uniforme des Suisses, une partie s’avança imprudemment (5); presque tout le reste s’enfuit et la ville fut enlevée sans peine. Parvenu au but, Reynier put empêcher de nouvelles horreurs, parla fortement à ses hommes, qu’il fit d’ailleurs camper au dehors et invita les habitants à rentrer. Une cinquantaine de prisonniers toutefois furent fusillés sur la place publique, et, dit Courier, par les partisans des Français, « les bons Calabrais de Joseph ». Le corps d’armée, harassé, à court de munitions, était réduit à un peu plus de 3 000 hommes (6)!
(1) G. AMATo, Crono-istoria di Corigliano Calabro.
(2) Reynier au roi, loc. cit.
(3) Griors, t. Ier, p. 326.
(4) Amaro. Reiïtzel dit qu’il vit à un soldat 800 ducats, à un autre, huit montres en or, à d’autres des bijoux de prix, des calices, et que le lendemain le camp était un véritable marché (p. 349); un Saint-François d’argent massif disparut alors.
(5) Courier, lettre du 16 octobre 1806.
(6) 6 200, suivant Joseph, avec Verdier et autres détachements ralliés. Rappelons qu’un détachement avec un grand nombre de blessés et de malades avaient été laissés à Cotrone, où ils furent pris. En comparant les effectifs de tout le corps d’armée au 1€ juillet et au 18 septembre, Ch. Oman montre qu’il y aurait eu, y compris les pertes de Maida, 1 405 tués ou disparus, 2 732 prisonniers.
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La défaite de Reynier, par la gravité de ses conséquences, semble un Baylen anticipé, mais le rapprochement doit s’arrêter là : malgré les défaillances momentanées et les excès des soldats, la retraite, effectuée à ressouces, est un grand exemple d’énergie. Le général, d’après tous les témoignages, fut admirable de calme et de fermeté, s’efforçant d'éviter les conflits avec les habitants, s’exposant lui-même pour arrêter les violences ou l’indiscipline, témoignant sa sollicitude aux Calabrais fugitifs, aux habitants paisibles (1). À peine échappé à cette effroyable aventure, un de ses premiers soins était de recommander la modération dans le châtiment : « Si on pille et on brûle, on ruine le peuple et nos partisans et lors même qu’on punirait quelques-uns des brigands et de leurs chefs, ils sont ruinés et par conséquent n’ont plus d’autres ressources que de continuer leurs brigandages (2). » « Il faut rendre justice au général Reynier, écrit Courier. Sa constance ne s’est pas démentie un seul instant. A le voir, vous eussiez dit qu’il ne se passait rien d’extraordinaire. Il reçoit la nouvelle la plus accablante comme si on lui annonçait que le souper est servi. Il fait voir en lui réellement tout ce qu’ont écrit les stoïques de leur sage dans l’adversité (3). » Malgré le reproche qu’on lui a adressé de manquer d'action sur ses soldats, il avait ramené les siens à travers des obstacles terribles.
La nouvelle de la défaite et celle, plus grave encore, de la retraite ne furent pas publiées à Naples, et même ne parvinrent, vagues d’abord, qu’assez tard. Après le désastre de l’aile gauche à Maiïda, mais avant que tout espoir ne fût perdu, un aide de camp était parti pour Naples et arrivé (4). Mais ensuite, les communications étant partout rompues, plus de nouvelles jusqu’au 13 juillet, où, dans la nuit, un fils du duc de Cassano arriva de cette ville, en hâte, car les insurgés avaient déjà paru sur les montagnes voisines (5). Gaëte tenait toujours. Aussi la situation était-elle
travers un pays insurgé et pauvre en
(1) Greco, l’auteur calabrais des Annali…., t. Ier, p. 70; GRIOIS, passim.
(2) Au roi, Cassano, 9 août. A. G., Reg.
(3) Lettre publiée par R. Gaschet.
(4) Joseph à Napoléon, 8 juillet 1806. Mémoires, t. II. Le rapport de C. Berthier, 9 juillet (A. G. Naples, 1806) parlait d’une position d'attente prise par Reynier derrière le Lamato.
(5) Joseph à Napoléon, 14 juillet 1806, une heure du matin, ibid. Une lettre
critique. Il semble y avoir eu dans le gouvernement ‘un mo: ment d’anxiété. Le roi aurait songé à quitter Naples, où l’on craignait un mouvement populaire ou une descente anglaise; pour se concentrer dans les Abruzzes (1); ses équipages auraient été tenus prêts à partir au premier signal, du moins à ce que raconta, dans une maison réactionnaire, Méot, son maître d’hôtel (2), Plus simplement il se retira du Palais royal à Capodimonte; à l'écart de la ville et de la mer. La police opéra des arrestations. On rétablit une commission militaire. On se hâta d’armer les Français, les fonctionnaires, les gens sûrs, leur désignant des lieux de rassemblement dans les parties hautes, en cas d’alerte. Certains ne voyaient plus d’espoir que dans la venue de l’empereur. L’angoisse des patriotes, les regards triomphants du bas peuple, terrifiaient les classes aisées (3). Cependant le roi fit bonne contenance et il est juste de remarquer que sa correspondance montre un calme vraiment royal; en faisant part à son frère des nouvelles fâcheuses de Calabre, il observe que le siège de Gaëte tire à sa fin et, bien que Reynier eût livré bataille malgré ses avis, il ne le charge point, attribuant la défaite à un accident (4). Napoléon de même se borne à presser l’envoi de secours aux troupes en retraite : « Quelle honte et quel malheur si ces braves gens, après s’être défendus, étaient obligés de rendre leurs drapeaux (5)! » | Le corps de Calabre s’était vu abandonné par suite de la résolution arrêtée de ne détourner aucune force de Naples et de Gaëte avant la chute de celle-ci. On n’avait envoyé vers lui que deux bataillons, en majeure partie polonais, qui furent refoulés avec de grosses pertes (6), puis une colonne de 1 500 hommes, formée tant bien que mal de détachements français et napolitains
de Naples de la même date (copie aux A. N., AF 1v, 1685) dit les nouvelles rapportées par Cassano et la consternation de sa famille.
(1) SAVELLI, Souvenrrs, p. 46. Le Diario dit qu’on croyait Anglais et Siciliens en marche vers Naples, les Français prêts à la retraite.
(2) MALASPINA, Souvenirs.
(3) Diario Napoletano, t. II, p. 270 (17 juillet 1806). Sur l’activité des agents de Capri, tout de suite après le débarquement de Stuart, cf. lettre d’un Napolitain. A. N., AF 1v, 1685.
(4) Joseph à Napoléon, 8, 16 et 17 juillet, 2 septembre 1806. Mémoires, t. II.
(5) Napoléon à Joseph, 31 juillet 1806. Corr., t. XIII, n° 10578.
(6) À Lauria, 14 juillet (rapports du général Vintimille et du général Mermet, 17 juillet 1806. A. Naples, Guerra, 1046).
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(cadres des régiments de ligne en formation), auxquels on invitait les patriotes calabrais à se joindre (1). Le général Vintimille, qui la commandait, désarma le val de Diano, dégagea la garnison de Lagonegro, mais ne crut pas pouvoir percer « d’une manière solide » jusqu’à Cosenza (2). Verdier n’y était d’ailleurs plus. Après avoir déployé, pour tenir libres les abords, une activité infatigable, il avait dû se résoudre à quitter cette ville dès le 9 juillet (3). Un grand nombre d'habitants, qui l’avaient vigoureusement secondé, quittèrent tout pour s'attacher à ses pas et le douloureux convoi éprouva à travers la montagne insurgée les mêmes angoisses que les vaincus de Maida. Aussitôt la ville était devenue la proie du désordre : habitants rançonnés, maisons pillées et incendiées, en dépit des efforts de l’archevêque et de courageux notables, qui sauvèrent du moins l’hôpital où les blessés étaient restés (4). Verdier rejoignit Reynier à Cassano le 3 août, ayant lui-même rallié quelques détachements. A ce moment, Gaëte était tombée; une armée de secours s’avançait sous les ordres de Masséna, mais les Calabres, comme écrivait le chef de l’état-major, étaient « à conquérir ».
(1) Mathieu Dumas à Al. Berthier, 10 juillet 1806, 1h14.
(2) Rapport cité plus haut (daté de San Lorenzo della Padula).
(3) Les Motisie officiali…., loc. eit., publient une lettre interceptée de Verdier à Reynier, datée de Matera, 15 juillet; il s’est soutenu comme il a pu au milieu de l'insurrection générale. La nouvelle de la défaite l’a contraint à se mettre en retraite sur Cassano, ayant déjà 200 morts et blessés et si peu de munitions qu'il n’a pu, à l’arrivée, que se jeter sur l'ennemi à la baïonnette.
(4) GRECO, Annali, et ANDREOTTI, Storia de’ Cosentini (t. III, livre XX).