‹ Naples: Sous Joseph Bonaparte 1806-1808Chapitre 81 sur 164 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

T. Les causes. — II. Les bandes et leurs procédés. — III. Les chefs.

L’insurrection avait bien tardé à répondre à l’appel des souverains. Il est vrai que ceux-ci, retenus par l’espoir fragile d’un accommodement, avaient craint de précipiter leur ruine en ordonnant la levée populaire, arme dangereuse, odieuse à toutes les autres classes autant qu'aux Français. Les préparatifs étaient faits en beaucoup d’endroits, les chefs désignés, et à leur tête, pour coordonner le mouvement, le marquis Rodio, un ancien capomassa, promu brigadier. Mais, même en quittant Naples, le prince héritier, régent, n’osa lancer l’ordre (1). Quand on s’y décida (2), tout espoir pacifique étant évanoui, il n’était plus temps.

La rapidité de la conquête annihila les efforts de la dernière heure. Panedigrano, l’un des principaux chefs calabrais, déclarait que si l’armée allait de l’avant, il se faisait fort d’entraîner 6000 hommes, mais, en attendant, il n’en pouvait réunir que 500 (3). C’est également avec « quelques centaines d’hommes (4) » que Fra Diavolo, protégé par Gaëte, et Sciabo-

(1) La proclamation du 6 février 1806 ne parlait que de paix et engageait les « fidèles sujets » à baisser la tête devant la force et à attendre du Très-Haut le triomphe du bon droit. Le chef destiné à l’avant-garde, Fra Diavolo, était spécialement averti, le 3, de n’opposer aucune résistance (B. AMANTE, Fra Diavolo, p. 344). :

(2) Edit royal du 27 février ; édit du prince royal, de Cosenza, 9 mars.

(3) Saint-Clair à Damas, Scigliano, 10 mars 1806. Arch. Damas. Le colonel De Riseis, preside, aurait, tout aussi gratuitement, promis d’entraîner 80 000 hommes!

(4) Joseph à Napoléon, 12 mars 1806. Mémoires, t. II.

lone, à l’abri de Civitella, se remettaient en campagne. Rodio faisait dans les Abruzzes, puis en Pouille, des efforts désespérés, qui lui valurent d’être pris et fusillé, rigueur qu’explique précisément le rôle prépondérant qu’on savait lui avoir été confié : on voulait frapper l’insurrection à la tête.

D’heureuses découvertes qui livrèrent aux Français des lettres de la reine et un contrôle des chefs de masse permirent d’arrêter, avant qu’ils eussent bougé, une vingtaine de ces chefs; les autres étaient avertis par un décret spécial (17 mars) qu’on punirait de mort ceux qui, après la dispersion de l’armée napolitaine, seraient pris les armes à la main, ou exciteraient à la révolte par des écrits, ou correspondraient avec la Sicile. Des agents arrivés de Palerme avec de l’argent et « quelques abbés perturbateurs » avaient été acheminés vers les forteresses du Piémont (1). Enfin, de même que les propriétaires de la capitale, ceux des provinces avaient pris les armes pour réprimer les tentatives d’agitation (2) et les capimassa furent invités à rester tranquilles : « déjà très timides et même poltrons par caractère », au dire du comte de Damas, ils se le tinrent pour dit.

Ce général, à qui la reine voulait faire espérer que « toute la nation se soulèverait », avait vu venir à peine quelques centaines de volontaires, qui, dans la défaite, s’étaient évanouis. Aussitôt après Campotenese il avait constaté l’hostilité des populations, qui, non seulement refusaient de prendre part à la résistance, mais « espérant se racheter du pillage des Français en les accueillant, dérobaient les vivres à nos recherches ». Plus nettement encore, il affirme que « les populations se déclaraient en entier pour les Français (3) ». À Cosenza, où le prince royal lui-même venait d’être « très mal reçu (4) », comme le bruit courait que Damas voulait yrallier ses troupes et tenter une nouvelle bataille, l’élu du peuple, Gaetano Bova, lui avait adressé une courte harangue, qu’un historien calabrais rapporte en ces termes (5) : « Prêts

(1) Joseph à Napoléon, 18 février, 6 et 12 mars 1806. Zbid. .

(2) PIGNATELLI-STRONGOLT, Memorie, p. 13.

(3) Mémoires inédits du comte de Damas.

(4) Ibid.

(5) Greco, Annali di Citeriore Calabria, t. Ir, p. 19, Imitateur de Tite-Live, l'auteur a peut-être rédigé la harangue, bien qu’il rapporte d’ordinaire les documents avec conscience.

à offrir au roi notre fortune et notre vie, si de combattre ici pou: vait être utile en quelque façon à sa cause, nous serions sortis em armes avec tous nos concitoyens, pour renforcer vos rangs, Mais une bataille en un tel lieu serait inutile au gouvernement, nuisible à vous-même, funeste à cette cité consternée, Aussi, au nom de la municipalité, je vous prie de bien vouloir aller camper ailleurs. Votre valeur, aidée par une forte position, fait espérer un succès, que ce serait folie d'attendre autour de nos maisons, » Damas, sans rapporter ce discours, dit que les autorités vinrent lavertir que, s’il essayait de résister, c’est aux Français que la population se joindrait et il dut menacer de fusilier la délégation et de mettre le feu. Bien plus, quand il quitta la ville, à l’approche des Français, «le peuple, dit-il, servit d’infanterie à l’avantgarde de cavalerie ennemie pour attaquer mon arrière-garde (1).

Jusqu’à l’extrémité de la Calabre, où la population de Reggio, « malgré le mauvais temps, s’était portée en foule sur la route et dans les rues pour l’accueillir par des acclamations (2) », tandis que l’archevêque offrait de chanter un Te Deum pour son heureuse arrivée, l’armée française, sauf dans quelques villages écartés (3), avait rencontré un accueil favorable (4).

Quand, au commencement d’avril, Joseph entreprit de parcourir les provinces du Sud, il n’y avait encore eu que des séditions locales, aisément étouflées, insuflisantes pour attester un sentiment populaire. Dans tout ce voyage à travers les Calabres, la Basilicate, la Pouille, le prince fut accueilli avec enthousiasme, Le clergé se distingua par son empressement, et non pas seulement les évêques, que l’on pourrait juger plus enclins à la prudence ou plus courtisans, mais les simples prêtres, ce petit clergé

(1) Mémoires de Damas.

(2) Reynier à Joseph, 21 mars 1806. Mémoires de Joseph, t. II, p. 156.

(3) Reitzel, lieutenant au régiment suisse, rapporte le meurtre par les paysans d’un sergent envoyé à la « chasse aux bœufs »; il affirme que, dans quelques villages, on refusa parfois aux soldats de leur vendre et qu’ils durent se tenir sur leurs gardes. Alquier, très pessimiste, trouve les opérations trop lentes, le prince trop faible. Il ne signale pourtant encore que des assassinats isolés (il en cite même un seul cas, le même dont les journaux ont parlé; trois officiers assatsinés au ‘cours d’une excursion au Vésuve), à Talleyrand, Rome, 6 mars 1806, A. E., Naples, 131, fo 49.

(4) « Tous s’accordent à dire que personne ne s’armera contre nous, à moins que les gens des casali de Cosonza, qui sont les plus fiers de la Calabre. » (Reynier au roi, 40 mars 1806, A. G. Reg.)

où s'étaient recrutés les prédicateurs de la croisade sanfédiste et qui semblait à présent mettre ses espérances dans le nouveau régime.

Cependant, l’empereur ne doutait pas qu’il ne dût y avoir une insurrection : il en avertit son frère avec une insistance prophétique : « Mettez bien ceci dans vos calculs que, quinze jours plus tôt ou plus tard, vous aurez une insurrection. C’est un événement qui arrive constamment en pays conquis (1). »

Ces paroles sont graves, car, indépendantes des causes particulières, elles présentent l’insurrection comme la conséquence inévitable de l’occupation française. Mais le royaume de Naples formait un milieu trop spécial pour qu’on püût en juger a priori. La domination militaire n’avait pu encore peser bien lourdement et, pendant les premiers mois, l'opinion apparaît indifférente, sinon favorable. Les causes qui ont pu, après des débuts rassurants, provoquer l'insurrection, l’une des plus terribles qu’on ait vurs, ne sont pas aisées à dégager, moins encore à évaluer, et il est bien évident qu’elles furent multiples et variables suivant les endroits, les moments, les individus. La lenteur de leurs effets, l’accueil fait d’abord aux Français, doivent inspirer des doutes sur la réalité ou la spontanéité de certaines causes souvent invoquées.

Tout ‘d’abord, il faut se reporter au soulèvement populaire de 1799, trop récent pour que des caractères analogues ne s’y retrouvent nécessairement, et dont le souvenir, présent à tous, domine l’époque. Son personnel même reparaît en grande partie. Quand l’armée de Championnet avait marché sur Naples, elle avait rencontré une résistance furieuse et vraiment populaire. La défense de la ville par les lazzaroni, « ces hommes étonnants (2)», est célèbre, mais en bien d’autres endroits, à Itri, Isernia, Capoue, l’acharnement avait été presque aussi grand; le quartier général fat attaqué à plusieurs reprises. Dans les Abruzzes, qu’il parcourut en 1806 sans combat, Duhesme avait dû enlever chaque localité et manqua d’être massacré à Sulmona. Partout on avançait au milieu d’une nuée d’insurgés qui coupaient les communications, enlevaient les convois, même le parc d’artillerie, égorgeaient les

(1) Napoléon à Joseph, 2 mars 1806. Corr., t. XII, n° 99141. (2) L'expression est de Championnet, dans son rapport du 6 pluviôse an VII.

isolés (1). D’autre part, c’est lorsque les Français eurent évacué Naples, que furent soulevées les Calabres, où justement ils ne s'étaient pas montrés : ce n’était point contre eux que s’armaient les bandes de Ruffo, mais contre des compatriotes.

Dans ces deux mouvements distincts, c’est le « jacobin » plus que l’étranger qui excite la fureur populaire, ce nom évoquant à l’esprit du peuple l’impiété, le sacrilège, les pires excès, IL faut songer à l’horrible description que, par ordre, les agents du gouvernement, le clergé, faisaient depuis longtemps de ces Français souillés de crimes, assassins de leurs souverains et de leurs prêtres (2).

En 1806, il est de même évident que le sentiment national ne doit être allégué qu'avec beaucoup de prudence, en se gardant de l'illusion patriotique de tant d’historiens postérieurs. L’idée de la patrie napolitaine était étrangère au peuple, surtout dans les provinces arriérées et écartées qui commencèrent l’agitation. Tous les hommes réfléchis du temps déploraient qu’il n’y eût pas d'esprit public; un économiste expliquait par l’extrême séparation des classes et par la diversité d’origine des habitants cette absence d° « esprit national (3) ». Malgré la centralisation dans le gouvernement, l’excessive attraction exercée par la capitale et par la cour, les provinces, généralement négligées, parfois presque dépourvues de communications, séparées par des lignes de douane, vivaient d’une vie étroitement régionale, même locale, et « se regardaient comme étrangères à leur patrie (4) ». Elles ne devaient pas se sentir beaucoup plus napolitaines que la Sicile, qui formait un royaume particulier, n’aimait point Naples et n’en était point aimée. Si la capitale donnait le ton à la société, les provinces gardaient leurs habitudes, leurs dialectes. Dans leurs dissensions, les partis n’hésitaient point à faire appel à l’étranger, comme fit le roi lui-même contre ses propres sujets.

Le loyalisme envers la dynastie, qui fut souvent une forme

(4) « Des bataillons entiers furent repoussés par eux et presque taillés en pièces. » CHAMPIONNET, Souvenirs (édités par Maurice Faure, Paris, sans date, p. 269); THIÉBAULT, Mémoires, t. II, p. 325.

(2) Sur l'extraordinaire crédulité des Calabrais à ce sujet, cf. GRiots, Mémoires, t. Ier, p. 380; CozxærrA (Storia, livre VI, $ 21) fait dater le mouvement de haine contre les Français des prédications ordonnées par le roi en 1796.

(3) GALANTI, Descrizione delle Due Sicilie, t. IT, p. 51, 488, etc. (4) GALANTI, ouvr, cité, t. Ier, p. 270.

du sentiment national, devait être assez faible aussi dans un pays qui avait vu tant de dominations se succéder. La famille des Bourbons était Ià depuis soixante-dix ans, mais d'origine française, à demi espagnole, elle incarnait assez mal une nation, qu’elle gouvernait avec des ministres, des conseillers, des favoris, même des généraux étrangers. La reine était autrichienne. Le roi lui-même, sauf parmi la plèbe de Naples, ne semble avoir joui que d’une popularité chétive : il la compromit encore en s’attardant à Palerme au lieu de rentrer dans sa capitale reconquise, et plus encore en la quittant de nouveau avant l’approche du danger. Si |’ « armée chrétienne » de 1799 avait associé le trône à l’autel, uni sur ses bannières les lys aux images saintes, Viva il Re, viva Dio, c'était beaucoup plutôt le motif, tout au moins le prétexte religieux qui avait fomenté cette « croisade ».

En 1806, les Napolitains ont pu se rendre compte que nombre des accusations prodiguées contre les Français étaient absurdes. D'ailleurs, il ne s’agissait plus de république jacobine, mais d’une royauté offrant un aspect de régularité et de force, propre à rallier les mécontents et les indifférents (1), supérieure sans conteste par bien des côtés au régime antérieur. Des deux dynasties d’origine française celle qui tenait le plus à l'Italie était encore la nouvelle (2). Le motif religieux, prépondérant dans le mouvement sanfédiste, fut encore très puissant. Au début, on eût pu se rassurer à voir l’accueil favorable fait par tant d’ecclésiastiques au régime nouveau qui, de son côté, avait pris à tâche de les rallier. Mais le refus du Saint-Siège de reconnaître le nouveau roi, et, le conflit s’accentuant entre le pape et l’empereur, l’empressement de Ferdinand à faire montre d’un zèle facile et nouveau en faveur du pape, les réformes, principalement la suppression de nombreux couvents, poussèrent la majorité sans doute du clergé, avec son immense influence sur le peuple, dans l’opposition, en partie même dans l’insurrection.

L’occupation militaire touchait beaucoup plus vivement les populations. Dans les premiers soulèvements, ceux que l’on pe

‘ (1) Cette différence est très nettement sentie par le comte de Damas dans ses Mémoires.

(2) Joseph à Napoléon, 8 mai 1806. Mémoires, t. II. Joseph est uétérélenent disposé à écouter les flatteries, mais il y avait du vrai dans son: mes que l’ancienne dynastie était redoutée, non regrettée. : :

eroire les plus spontanés, ce qui apparaît d’ordinaire, c’est le mécontentement causé par des réquisitions, des extorsions, des actes de licence soldatesque. De la fréquence de ces derniers excès serait garante au besoin la place que tient le thème galant dans les Souvenirs militaires; nous y voyons en même temps l’imprudence habituelle des Français (1). Dès les premiers jours de l’occupation à Naples, on signale le grand nombre de coups de-couteau reçus par des soldats, notamment parce qu’ils « cherchent des femmes (2) »; on note aussi la confiance des soldats qui circulaient isolément et sans armes dans les quartiers populaires (3). En tout cas, le danger s’aggravait avec la défiance et la jalousie féroce des montagnards (4). Un acte de licence militaire est donné pour cause au soulèvement de Soveria (5).

Quant aux exactions et aux pilleries, non seulement vexatoires, mais parfois ruineuses dans ces pays souvent si pauvres, leur effet fut certainement capital (6). De même pour le système des réquisitions. Le corps du général Reynier, s’avançant à marches forcées jusqu’au détroit de Messine, n’avait pu recevoir aucun approvisionnemnent. Il avait bien été forcé de vivre sur le pays, qui n’était ried moins que riche : « Nous avons dû prendre dans quelques endroits pour nos chevaux les grains ou maïs destinés à la subsistance des habitants (7). » Malgré ses bonnes intentions envers

{1} Courier, lettre à Mme …, 15 avril 1806. (IL est à remarquer que, précisément à la même époque, Joseph voyage dans la même région et que des troubles n’ont été signalés encore que dans un très petit nombre de localités.)

(2) Dz Nico, Diario, t. II, p. 217 (20 février 1806). l

(3) Diarw, ibid.

(4) Observations assez fines d’un officier français, A. DE R1ivarOL, Notice historique sur la Calabre, p. 26.

(5) I1 n’est pas inutile de noter que l'affaire de Soveria consiste dans Pattaque d’un convoi qui pouvait offrir l’appât d’un butin facile. Le colonel Lebrun, envoyé en mission en Calabre et dont le responsabilité n’est aucunement en cause, considère cette attaque comme absolument préméditée (rapport à Joseph, Cosenza, 27 mars 1806. Mémoires de Joseph, t. I, p. 160).

(6) Le colonel Lebrun se plaint (oc. cit.) que les soldats, en pillant, par nécessité souvent, « donnent beau jeu aux hommes qui cherchent à soulever le peuple ». Reynier déplore l'effet produit par les traînards de son armée : « Leur conduite a aflligé beaucoup de petites villes qui avaient montré beaucoup d’empressement à recevoir les premières troupes. » Il a essayé de remédier au mal en faisant payer des indemnités par les régiments des coupables (Reynier à Joseph, Reggio, 17 avril 1806. À. G., Naples). A Eboli, il a fait fusiller un sergent, cependant bon sujet (DuTæILT, Mémoires, p. 226). Même Ulloa rend justice à sa con-

duite et à ses efforts.

(7) Reynier à Joseph, Reggio, 21 mars 1806. Mémoires du roi Joszph, t. TU,

ceux-ci, malgré son attention, assure-t-il, à payer « les plus misérables », Reynier avait dû se borner d’ordinaire à la promesse d’un règlement de comptes ultérieur. Avant qu’on pût songer à régulariser ce: moyen, à en essayer d’autres, force abus avaient été commis, multipliés par la nature même du pays, par l’obligation de fractionner les troupes loin de tout ravitaillement et de tout contrôle. Ces nécessités et la méfiance foncière à l’égard du soldat en général étaient si réelles que l’armée napolitaine en avait précédemment ressenti les effets, et lorsqu'il avait été question, lors de la retraite des Anglo-Russes, de les faire passer en Calabre, le général Craig fit cette remarque expressive que cela n’eût servi qu’à tourner contre eux la population de ces provinces.

Bien d’autres mesures furent de nature à mécontenter le peuple : ainsi le désarmement, qui fut confié à des colonnes mobiles. On conçoit l’impression des Calabrais, habitués dès l’enfance à circuler armés. La mesure était d’autant plus imprudente qu’elle n’avait chance d’être exécutée que dans les villes et chez les gens bien intentionnés ou paisibles : c’était donc les livrer sans défense à leurs adversaires (1).

Le gouvernement le comprit si bien que presque aussitôt il se préoccupait de constituer en garde civique cette classe aisée, généralement favorable, et de lui donner ainsi le privilège du port d’armes. Mais il est clair alors que la classe populaire se soucia moins que jamais de se laisser désarmer. De fait, l’annonce du désarmement dans les Calabres, à la fin de mars, coïncide avec les premiers mouvements locaux, sinon encore avec la grande insurrection (2); c’est d’ailleurs aux propriétaires qu’il cause le plus d'inquiétude. La mesure, très difficile à exécuter, le fut très mal, notamment en Calabre. Des chefs, trop pressés (3), peut-être sceptiques, en firent une source de profits, vendant le droit de conserver ses armes ou revendant les armes saisies (4). A Naples

(1) La même difficulté s’était posée en 1799 (PEPE, Mémoures, t. Ier, p. 67).

(2) GREco, Annali, t. Ir, p. 24. Effet signalé aussi par Ulloa.

(3) Colonel Lebrun à Joseph, 30 mai 1806. Mémoires de Joseph, t. IL, L. 164. Le désarmement de la province de Salerne (avril-mai 1806) donna ce total, qui peut prouver l'utilité de l'opération, de 16 984 fusils, outre les pistolets, sabres et stylets ; tous les fusils remis étaient « hors de service ». A. Naples, Guerra, 1045.

(4) Un anonyme accuse notamment le général Verdier (Naples, 14 juillet 1806. À. G., Naples). Marsson (vice-consul, Naples, 16 juillet 1806. A. E., Naples, 130) dit qu’ « on a donné moyennant de l’argent plus de 10 000 permis de port d’armes

même, on observait que les perquisitions ne pouvaient qu'être très vaines.

Ces causes diverses étaient inhérentes à la conquête, mais le terrain social était remarquablement préparé pour leur donner toute efficacité. Les événements, si proches encore, de 1799 avaient créé dans tout le royaume une atmosphère d’hostilité, amassé des rancunes, concentré des haïnes, qui devaient éclater*à la première occasion, avec d’autant plus de violence qu’elles avaient dû se dissimuler davantage et s’aigrir dans l’impuissance. L’amnistie, la rentrée des exilés et la restitution de leurs biens, imposées en 1801 par la France et qui n’avaient pas toujours été loyalement exécutées, n’avaient pu faire oublier les combats et les supplices, la prison endurée dans d’affreux cachots, les privations de l'exil, les humiliations et la surveillance policière subies dans le royaume. La vengeance flottait partout dans l'air. La crainte de représailles, déjà âprement réclamées par les proscrits de la veille, doit être tenue en grand compte (1).

Les conditions économiques et sociales du royaume représentaient un ensemble de causes profondes et plus anciennes, indépendantes de la conquête française et de la crise qui la précède, mais que les circonstances firent agir comme des ferments d’insurrection, de même qu’en d’autres temps elles eussent entretenu un vulgaire brigandage ou provoqué un courant d’émigration. L'Italie du Midi — nous aurons à insister sur ce point capital — est beaucoup moins fertile qu’on ne le eroit encore fréquemment et qu’on ne le croyait alors presque unanimement; les populations agricoles étaient profondément misérables. La misère explique en très grande partie le « brigandage bourbonien » de 1860; elle est la raison essentielle du banditisme, si longtemps enraciné, et, dit-on, toujours latent. Une soupape s’est ouverte à la fin du siècle pour les rancœurs populaires : l’émigration au Nouveau Monde. Au cours de l’enquête récemment poursuivie sur ce phénomèêne, un paysan dit ce mot pénétrant : « Sans l’Amérique,

à des gens dont on n’a pas toujours examiné sévèrement le patriotisme ». De même SÉaur, Mémoires, t. Il, p. 556. À Torre del Greco, aux portes de Naples, le capitaine Benoist estime que, malgré le désarmement (opéré en mars par le major Sachs), «il y a encore 500 fusils à retirer » (23 juin 1806. A. Naples, Guerra, 1045).

(4) Mror, Mémoires, t. II, p. 3. SAVELLI, Souvenirs, p. 22 et 26, note finement que l'exécution de Rodio inquiéta plus qu’elle n’indigna.

nous nous serions mangés les uns les autres (1). » Du temps des Bourbons, le gouvernement ignorait les provinces éloignées, mais aussi il y était moins visible : peu de fonctionnaires, presque point de garnisons. Les prêtres enfin devaient mettre leurs soins à calmer les mécontentements. Le nouveau gouvernement, lui, n’était que trop présent et ne bénéficiait point de ces bienveïllantes dispositions du clergé, empressé plutôt sans doute à le désigner comme bouc émissaire; aux maux ordinaires il ajoutait la guerre, l’interruplion du commerce maritime.

La nature du pays et le caractère des habitants donnaient à ces diverses causes une gravité particulièrement redoutable : très primitif, rude, impulsif, le peuple était plus qu'aucun autre peutêtre enclin à céder à la violence de ses passions. Les étrangers remarquaient la « férocité (2)», foncière en dépit de l’apparente légèreté, du Napolitain, trahie par la fréquence des rixes, la vigueur des invectives et des imprécations, la brutalité envers les animaux, le réalisme des images religieuses offertes à sa dévotion; on l’a montrée jusque dans l’art napolitain. Elle inonde de sang l'histoire de Naples, « l’une des régions les plus tragiques du monde (3)». Le drame de 1799 avait montré à quel degré pouvaient atteindre en ce genre les lazzaroni de Naples rivalisant avec les montagnards calabrais. De ceux-ci les voyageurs ne parlent guère (4), ne poussant point leurs incursions si loin : ces « demi-barbares », ces « sauvages de l’Europe (5) » allaient par des exploits de cannibales acquérir un renom universel. Dans l’ensemble, les paysans du royaume étaient, malgré de sérieuses qualités, portés à la violence. Grossiers, arriérés, « pour eux, dit un

(1) Bollettino del” Emigrazione, 1908, n° 13, p. 42. Dès l’époque qui nous occupe, on remarquait la facilité des paysans mécontents à émigrer dans une autre région ou dans l'Etat romain.

(2) CREUZÉ DE LESSER, Voyage en Lialie et en Sicile. Remarques judicieuses de l'Allemand REHFUES, qui séjourna longtemps à Naples (Gemählde von Neapel, Ip 09rettsuir):

(3) E. GEBHART, Conteurs florentins du moyen âge, p. 178.

(4) Mais un économiste, bien avant tous ces événements, disait les Calabrais « cruels et méchants, par l’effet de l’oppression féodale » (GALANTTI, Descrizione, Cap 201);

(5) A. DE RIVAROL, Notice historique sur la Calabre. V. aussi GRioïs, Mémoires, t. 17, p. 294 et suiv.; Durmizr; DuRer DE TAVEL; COURIER. Au cours de son voyage, Joseph est frappé de la ressemblance des Calabrais avec les Corses (à Napoléon, 12 avril 1806. Mémoires, t. II). La Calabre est encore, après la Sardaigne, la province où Ia proportion de meurtres est la plus forte.

romancier bon observateur, le vol n’est pas toujours une mauvaise action, l’assassinat n’est souvent qu’un geste (1) ». Les Français rappelaient ce mot que le royaume de Naples était un paradis habité par des diables : « Nulle part ailleurs, écrit un diplomate russe, les révolutions n’ont été plus sanglantes, nulle part les partis plus achärnés, le peuple plus féroce, le gouvernement plus implacable dans ses vengeances (2). »

Ajoutons que nul pays ne se prêtait mieux à la guerre de partisans : massifs montagneux très âpres, d’accès très difficile encore maintenant, alors totalement privés de routes, des ravins abrupts, le maquis plus touffu, les forêts plus épaisses et plus sauvages qu’à présent. Les villes, accrochées comme des nids d’aigles, étaient des forteresses naturelles qu’un peu de courage pouvait rendre inaccessibles à un ennemi souvent dans l’impossiblité de manœuvrer et de se servir d’artillerie.

Stimulé par la vengeance, la misère ou la simple cupidité, lattrait du pillage, avec l’ardeur de destruction qui en est inséparable, ne fut que trop visiblement le principal, sinon le seul mobile d’une foule d’insurgés, comme il l'avait été auparavant d’une foule de sanfédistes. Sur ceux-ci, que les écrivains libéraux ont flétris, mais que les royalistes ont cru d’ordinaire devoir exalter, un témoignage important, car il émane d’un ami des Bourbons, le Français Roger de Damas, est d’une netteté remarquable : il ne pense pas qu’un homme sensé puisse ajouter foi à ce que l’on a dit d’une reconquête véritable du royaume par le cardinal Ruffo : « [Il a commencé son expédition dans le moment où le seul ennemi qui lui fût opposé était le jacobinisme, mot de ralliement pour le pillage impuni. Deux villages pauvres accusaient une ville riche de jacobinisme, le cardinal permettait Ia réunion des deux pour aller piller la troisième, et, sans avoir vu un seul Français, il avançait ainsi de province en province, jusqu’au jour où, rejoint par des détachements d’Anglais, de Russes et de Turcs descendus de leurs flottes, il arriva à Naples, dont les Français s'étaient retirés. et donna cette capitale à dévaster à ses acolytes (3). » A part la responsabilité qui paraît attribuée imjustement à Ruffo,

(1) Marc MONNIER, Carmela. e (2) OrLOFr, Mémoires, t. Ier, p. xIv.

(3) Mémoires inédits.

il est bon de noter ici que du côté de la cour, tout le monde ne se faisait point d’illusion sur les mobiles qui dirigeaient nombre de: ces prétendus croisés.

Dans l'insurrection de 1806, on retrouva ces mêmes mobiles (1). La faiblesse ou l’absence des convictions apparaissent dans la facilité avec laquelle ces bandes se formaient quand le succès faisait espérer du profit et se dispersaient en cas de revers, et aussi dans les palinodies de plusieurs chefs. Quand on apprenait l’attaque d’une cité, des campagnes voisines accouraient quantité de paysans, « beaucoup plus pour piller que pour aider à lassaut (2) ».

Lorsque éclatent les désordres, les plus menacés sont les bourgeois des villes, les propriétaires ou fermiers des terres péniblement exploitées par les colons, ceux que l’on nomme, suivant le rang, gentiluomini, galantuomini, civili, la classe aisée en somme, et la fureur distingue souvent fort mal ceux qui sont bourboniens des autres. Fort peu de propriétaires, nobles ou non, prennent part à linsurrection ; beaucoup sont pourchassés et tués. On voit nettement deux classes, presque deux peuples, entre lesquels l’hostilité est latente. Lors des tremblements de terre de Calabre, en 1783, le peuple des campagnes courut piller les maisons des riches (3). On raconte qu’en 1750,le bruit du rétablissement de l’Inquisition dans le royaume ayant provoqué de l’agitation, la populace, n’y voyant qu’une occasion de désordre, demandait aux chefs de opposition : « Mettrons-nous le feu (4)? » On songe aux villes cosmopolites du monde musulman, où, lorsque deux races sont aux prises, les autres apprêtent les sacs pour entasser le butin.

Lors de la première invasion française, la fureur populaire

(1) Il est clair que ces bandes irrégulières étaient bien obligées de vivre sur le pays, mais elles ne cherchaient pas seulement à vivre et n’est-il pas bien subtil de dire (B. AMANTE, owvr. cuté, p. 10) qu’il est injuste de voir « dans la patrie un prétexte et dans le pillage le but », au lieu que le pillage fut seulement « l’occasion propice offerte par une bonne cause »?

(2) GRECO, Annali, t. IT, p. 158. De même en 1799 : ainsi au sac de Cotrone. L’auteur du manuscrit concernant l’Abruzzo Teramano nie le sentiment loyaliste ou religieux des insurgés ; de même celui du Mémoire sur les fatales aventures de la commune &’Acri, qui ne veut voir, à l’origine du soulèvement, que « le vol, la dévastation et l'assassinat » (B. N.,mss it., 1127).

(3) GALANTI, Descrizione, t. ICT, p. 509.

(4) REHFUES, Cemählde von Neapel, t. Ier, p. 20.

s’était tout d’abord tournée contre les nobles, taxés en bloc de Jacobinisme (1). Quand vint la réaction, les gens aisés durent pendant assez longtemps se tenir terrés chez eux ou se travestir, et la populace réclamait le massacre des giamberghe (la jaquette bourgeoise), c’est-à-dire, suivant un habitant de Naples pourtant fidèle à son roi et à sa religion, tout ce qui était au-dessus d’eux : «Ils appelaient tous les gens jacobins pour pouvoir les assassiner et les voler (2). » Longtemps encore après, les bourgeois étaient insultés et menacés dans la rue (3); lorsqu’en janvier 1801, vingt mois après la prise de Naples, le prince héréditaire y fit son entrée solennelle, la plèbe redoubla d’insolence, criant au visage des bourgeois : Morte a Giacobbe! et agitant des cordes pour les pendre (4).

Aussi la terreur de lanarchie est-elle le sentiment qui domine dans la classe aisée, quand le royaume est menacé d’invasion; en 1799, la bourgeoisie « patriote », qui avait en vain cherché à maintenir l’ordre, avait grandement aidé à la prise de la ville par les Français en tirant le canon du Saint-Elme sur le peuple. En 1806, sa préoccupation principale avait été de contenir toute agitation populaire et de hâter l’arrivée des Français (5). Ce sentiment de crainte s’observe aussi bien chez les royalistes que chez les libéraux (6). Il n’y a aucun doute que l'insurrection de 1806 n'ait été, elle aussi, suscitée en très grande partie par cette ardeur au pillage, cet « esprit de vol et de saccage (7) » signalé dans la contre-révolution antérieure, par cette ardeur aussi de vengeance, trop naturelle en bien des cas, contre des maîtres oppressis. Joseph se rend assez bien compte de la situation quand il écrit : « Les insurgés de Calabre, ce sont les malheureux auxquels on fait

(1) G. PEPE, Mémoires, t. Ier, p. 47.

(2) De Nrcoza, Diario, t. Ier, p. 323.

(3) Lbid., t. Ier, p. 466.

(&) Tbid., t. IX, p. 41. Il suffisait, dit le manuscrit Elefante (un Bourbonien déclaré), t. IL, p. 15, d’avoir de quoi vivre pour être déclaré jacobin.

(5) Dans les Abruzzes, beaucoup d'habitants, assure le mss. sur l’Abruzzo Teramano, s'étaient, par peur, retirés dans les bois et les cavernes.

(6) Ainsi le duc d’Ascoli, surintendant de la police, et le notaire De Nicola (Diario, t. II, p. 200 et suiv.). Celui-ci garda longtemps sescraintes : le 17 juillet 1806 (t. IL, p. 271) il dit du peuple qu’ « on lit sur son visage ce qu’il renferme dans son sein d’esprit de révolution et de massacre ». V. aussi COLLETTA, Storia, livre V, $ 33; Vincenzo FLORIO, Annali napoletani.

(7) Compendio storico… di Rossano (Bibl. Nat., mss. it., 1124).

espérer le pillage des riches et de Naples (1). » Il y a une mer de rancunes accumulées dont le soulèvement rompt les digues : haine du riche, du bourgeois et de ces demi-bourgeois, agents de la féodalité ou intermédiaires parasites. Dans les villes de Calabre; les gros propriétaires « n’osaient sortir le soir dans les rues sans escorte (2) ».

C’est bien la guerre sociale que discernent tout de suite les généraux français, la guerre des classes, « la guerre des pauvres contre les riches (3) », « une espèce de jacquerie (4) ». Dans un rapport général sur la situation du royaume, Lamarque décrit l’état de choses avec esprit, sinon sans exagération : «Ce royaume ne ressemble à aucune partie policée de l’Europe. Ici, ceux qui n’ont absolument rien sont comme dix est à un; il en résulte qu'ailleurs, quand un gendarme crie au secours, la masse de la population intéressée au bon ordre court à son aide; ici, elle court au secours du voleur. Cela explique comment des villes de 5 000 à 6 000 âmes, comme Civita di Penne, dans les Abruzzes, ont été prises par des bandes de 40 hommes (5). »

Les Anglais voient le conflit du même point de vue : « C’est l’attaque du petit peuple, des gens sans travail, des pauvres contre la classe supérieure », écrit Stuart au général Fox (6); et Moore, envoyé sur les lieux, constate que les gens aisés sont pour les

(1) Joseph à Napoléon, 43 août 1806 (nous citons d’après A. N., AF 1v, 1714 c). P. VicLaRt, Lettere meridionali, p. 38, écrit à propos du brigandage, et de nos jours : « On peut dire qu’il est la conséquence d’une question agraire et sociale, qui travaille presque toutes les provinces méridionales. » C’est la conclusion même de l’enquête parlementaire faite en 1863 sur le brigandage bourbonien. F. LENORMANT, la Grande Grèce, t. Il, p. 184, nie formellement le caractère national de cette guerre « sociale et civile ».

(2) SÉGUR, Hist. et Mémoires, t. Il, p. 527. FRAyA (Mss. Mont-Cassin), peu suspect de sympathie pour les Français, parle des partisans de Fra Diavolo. comme de malfaiteurs qui pillent « tous les benestanti » et se réjouit que le vicaire de son ordre, à Cedrano, ait employé son influence à empêcher des rapports avec les « brigands » (1° et 12 octobre 1806).

(3) Joseph à Napoléon, 8 août 1806, Mémoires, t. II, reproduisant l’expression même du général Reynier dans son rapport daté de Cassano (zbid., p. 410).

(4) Rapport du général Lamarque, 16-30 septembre 1807. A. G., Naples. C’est encore la Jacquerie qu'évoquera un vétéran de 1806 en parlant de l’agitation calabraise de 1848-1849 : « Les capitalistes sont continuellement rançonnés par les brigands. » Une bonne loi agraire lui paraît le seul remède possible. (Développement de l’interpellation faite par le lieutenant général Pignatelli-Strongoli

au ministre de l'Intérieur, le 27 février 1849. Soc. St. Nap., mss. XXVI, C. 7.)

(5) Rapport sur la situation du royaume de Naples, 17-20 octobre 1807. A. N., AF1v, 1106.

(6) Palmi, 26 août 1806. B. M., mss. 37050, fo 28.

Français, parce qu’ils en attendent protection contre les paysans, « qui agissent en brigands (1) ». Fox, exposant la situation à son frère, écrit qu’ « en général tous les habitants de la campagne et des petits villages, et tout ce qui est pauvre et indigent forment les masses, dans le dessein de piller les villes (2) ». Tout comme les Français, on voit Stuart engager les propriétaires à se constituer en gardes civiques.

C’est un général non plus seulement allié, mais au service sicilien, qui se disait forcé d’envoyer des détachements de tous côtés pour protéger les pays « inquiétés par les brigands (3) ». Smith même laisse paraître des scrupules : « Je sens que je m’efforce de retenir un torrent qu'il serait criminel à moi de laisser se précipiter, mais la poussée est violente (4). » On exagérerait peu en disant que 1806 c’est 1799 qui reprend, après une accalmie inquiète ; c’est la guerre civile bien plus que la guerre étrangère.

Cette jacquerie conduit naturellement à une autre cause, tout au moins à un autre ferment de troubles, d’ordre encore économique en grande partie : le brigandage. Les Français ont abusé du terme de brigand, devenu le synonyme officiel d’insurgé, assimilation facile, faite déjà avec les « brigands de Vendée », en attendant les « brigands de la Loire », et destinée à autoriser une répression à outrance et des exécutions sommaires. Certes, à voir tant de milliers de gens qualifiés tels, il faudrait « convenir que l'Italie était réellement la terre des brigands (5) ». Par contre, ce serait faire injure à ceux qui ont été poussés dans la lutte par

n sentiment respectable, quel qu’il soit, bien ou mal compris, haine de l'étranger, fidélité au roi, zèle ou fanatisme religieux, attachement aux anciennes institutions, que de ne pas séparer d’eux nettement et loyalement les vrais brigands, qui s’y étaient méêlés en trop grand nombre et trop souvent dans les premiers rôles. Sans doute, il est fort difficile d’établir la démarcation

(1) Moore, Diary, t. II, p. 124 et 129.

(2) 25 août 1806. F. O., Sicily, 29. Le sentiment de haine sociale s’étalait assez brutalement en 1799; un habitant de Molfetta allait jusqu’à dire qu’en province il s’agissait d’une haine générale « contre les nobles, la classe cultivée et les ecclésiastiques ». (CARABELLESE, la Terra di Bari; cf. aux mots Trani- Molfetta.)

(3) Général Acton à général Fox, 80 août. B. M., mss. 37050, f° 33.

(4) Smith à général Fox, 5 août 1806; BarRowW, t. II, p. 175.

(5) B. AMANTE, Fra Diavolo…., p. 2.

entre bandits et insurgés, surtout issus d’une population aussi farouche que les paysans du royaume de Naples, et les procédés de guerre, la cruauté des représailles ne sont pas malheureusement un critérium sûr. Mais c’est un fait certain que le grand nombre, dans l’insurrection napolitaine, des brigands de profession, condamnés de droit commun, malfaiteurs de toute espèce.

Invoquer l’exemple de l'Espagne et de la Grèce (1), c’est simplement rappeler qu’il y eut aussi dans ces deux pays des compromissions fâcheuses et faire penser au légendaire « Roï des Montagnes », qui n'avait jamais su exactement s’il était bandit ou patriote. La grandeur de la cause n’excuse l'emploi de pareilles gens qu’à condition que leur influence ne devienne pas prépondérante : dans le soulèvement napolitain, ils tiennent vraiment trop de place. Le brigandage dont nous parlons ne résultait pas de l’invasion. Il était endémique dans le royaume depuis des siècles (2), s’expliquait par le caractère ardent de la race, qui engendrait d'innombrables vendette, et aussi par les iniquités du régime féodal, les mauvaises institutions, la justice impuissante ou vénale, les conditions précaires de l’agriculture. Le bandit qui « se mettait en campagne », pour des motifs qui n'étaient pas toujours déshonorants (3), apparaissait comme le type de l’homme fier et indépendant, « la protestation sauvage et brutale de la misère contre des injustices séculaires »; le prolétariat agricole y voyait volontiers « le vengeur des torts que lui inflige la société (4) », et ainsi, non seulement il régnait par la terreur, mais 1l jouissait parfois d’une véritable popularité, trouvait aisément le vivre et le couvert, de l’argent et des renseignements, chez les particuliers ou même dans les couvents.

(1) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie compare Fra Diavolo à l'Empecinado, Canaris, Abd-el-Kader, personnifications du même type qu’il appelle « le bandit légitime en lutte avec la conquête ». B. Amante invoque ce témoignage dans le plaidoyer habile qu’il a consacré à Fra Diavolo.

(2) NAPoLr-SIGNORELII, Vicende della Coltura…., t. V, p.35, et GALANTI, Descrisione, t. Ier, p. 60, attribuent son grand développement à l’époque espagnole. Armand DUBARRY, le Brigandage en Italie, n’a pas de peine à remonter jusqu'aux origines mythologiques.

(3) G. Pepe, Mémoires, t. Ier, p. 234, cite le cas d’un galérien, son compagnon de prison, et pense qu’il devait en être ainsi pour bien d’autres.

(4) Ces deux citations, la première du député Massari, la deuxième du général Govone, reproduites par P. VILLARI dans ses Lettere meridionali (p.38 et 40) se rapportent à l'enquête faite sur le brigandage après 1860.

Le brigand était devenu un type social : les grands propriétaires, les barons, le roi composaient avec lui. Sous Ferdinand, bien avant la crise de 1799, le pays était infesté de brigands, de aveu du gouvernement qui ordonnait en vain des expéditions militaires et conseillait aux marchands et voyageurs d’aller en caravanes et armés (1). À la veille de la révolution napolitaine, c’était une véritable « anarchie (2) », que cette révolution porta au comble, et qui, utilisée par la cour comme une arme, a mérité ensuite le nom d° « anarchie royale (3) ». Le gouvernement dut sévir contre ses auxiliaires de la veille; des chefs furent emprisonnés (4), des expéditions organisées, où l’ex-capomassa Rodio se signala par son zèle peu scrupuleux. Naples, quand le roi, après trois ans d’absence, s’apprêta à y rentrer, était « encombrée d’une foule immense de mendiants et de vagabonds (5) », contre lesquels la police dut prendre des mesures énergiques. Plus tard encore, nous trouvons une supplique de plusieurs villes de Basilicate exposant « la désolation, le désordre, l’épouvante et la misère,

#» £ . . x dans lesquels gémissent ces provinces à cause des nombreuses et formidables comitives qui les infestent, commettant journellement des vols, enlèvements, viols et autres excès, et cela malgré les grandes dépenses du Trésor et des communes, lesquelles se sont appauvries pour entretenir tant de gens armés (6) ».

P.-L. Courier, lors de son premier séjour dans le royaume comme officier du corps d’occupation de Pouille, écrit : « Tout le pays est plein de brigands, par la faute du gouvernement, qui se sert d’eux pour vexer et piller ses propres sujets. Figurez-vous

(1) COoLLETTA, Storia, livre II, $ 8; PEPE, Mémoires, t. Ier, p. 15; surtout le texte même de la pragmatique De persequendis malefactoribus du 10 juillet 1777 (GIUSTIENTANI, t. XII, p. 197), attendu qu’ « il n’y a plus de sécurité dans les voyages, le trafic et le commerce, que nos fidèles et aimés vassaux sont empêchés d’aller à leurs champs et de faire leurs récoltes. ».

(2) NaPorr-SIGNORELLI, ouvr. cité, t. VII, p. 287.

(3) C’est le titre du livre de B. MARESCA sur cette époque. « On ne cesse d’apprendre des désordres dans le royaume, dont les routes sont infestées d’assassins. » (Diario, t. Ier, p. 451, 30 avril 1800.) A Naples même, nous avons vu qu'il n'y avait qu’une sécurité relative.

(4) Ainsi le fameux Gaetano Mammone, terreur de la région de Sora (Diario, . 11, p. 87; B. CROCE, la Fine di Mammone dans Arch. stor. Nap., 1905).

(5) Alquier à Talleyrand, 8 juin 1802 (AURIOL, ouwpr. cuté, t. Ifr, p. 41). Plus de 6 000 vagabonds furent, en quelques jours, enfermés par mesure de police à l'Albergo dei Poveri. V. les pragmatiques des 30 juin et 9 septembre 1802, Grus-

TINIANI, t. X, p. 60-71.

(6) Note remise au Conseil du 6 août 1804. Arch. Palerme, Segret. 5372.

que, dans ce royaume, une voiture ne peut se hasarder en campagne sans une escorte de 50 hommes armés. (1). » Un autre officier ne traversait pas sans crainte « l’Apennin, contrée chère aux brigands (2) ». Les chemins étaient déjà d’une insécurité devenue légendaire. On voyait à l’entrée de beaucoup de villages des cages renfermant des têtes de bandits.

Tel était l’état normal. On comprend que la moindre agitation devait nécessairement propager le fléau. Il existait toute une armée du mal facile à stimuler et à grossir. Or le gouvernement, qui n'avait pas craint, contre ses propres sujets révoltés, de faire appel au soulèvement populaire, d’enrôler des brigands en leur offrant lP’amnistie, le pillage, même des grades, des pensions, des distinctions, allait employer contre les Français l’énergie et l’influence de ces auxiliaires, leur habitude du commandement, leur expérience du pays et de la guerre irrégulière (3). C’est encore un fait que, pour accroître le désordre, la cour de Palerme répandit dans le Napolitain le contenu des prisons de Sicile. Le roi Joseph et ses agents parlent couramment de galériens débarqués sur Îes côtes et, s’ils généralisent peut-être le terme (comme celui même de brigand) (4), des faits irréfutables prouvent qu’ils avaient souvent raison. Or, sous le régime bourbonien, les prisons regorgeaient de détenus : les tribunaux rendaient peu de sentences capitales, mais prodiguaient par contre la prison, dont ils abusaient encore au point de vue préventif (5). Gouvion-Saint-Cyr disait que dans

(1) Lettre à M. Lejeune, Barletta, 24 mai 1805. De même à Mme Pigalle, Barletta, 29 ventôse an XIII : la peste et les brigands rendent les routes impraticables. ?

(2) Beaoz, Souvenirs (corps d'occupation de 1803), p. 17. En 1800, Fil. Gatti publie, à Naples, un livre sur «les moyen décisifs pour délivrer le royaume de Naples des incursions des brigands et le rendre heureux ». (En italien.)

(3) On a vu souvent des adaptations analogues, mais rarement sous un gouvernement régulier.

(4) Levées réitérées dans les prisons ; Panedigrano autorisé à y recruter pour ses bandes, etc. Joseph assurait avec raison que la garnison de Gaëte était en partie composée de galériens enrégimentés et donnait même, avee candeur, l’ordre de les remettre aux fers. Il faut toute la mauvaise foi du prince de Canosa pour nier cette utilisation des condamnés de droit commun.

(5) GORANT, Mémoires, L. IT, p. 34, assurait que, lors de son premier séjour à Naples, il y avait dans les deux royaumes 11 000 forçats. Dupary, Lettres sur l'Italie, p. 411, GALANTI, Descrizione, t. Ier, p.309 et 317,signalent aussi la rareté des condamnations capitales et le second évalue (p.509), à l’époque où il écrit, bien antérieure à la crise, le nombre des condamnés au bagne à 7 000, celui des accusés emprisonnés à 5 000. Deux fois par an, toute affaire cessante, les tribu-

les seules provinces occupées par ses troupes, en 1804, il y avait en prison plus de 10 000 malfaiteurs, qu’il ne doutait pas, à l’occasion, de voir employer contre lui (1). Joseph se plaignait d’avoir trouvé à Naples même, en arrivant, « à peu près 4 000 galériens et 4 000 malfaiteurs (2) », dont il ne savait que faire. Autres recrues pour l’insurrection : les contrebandiers, précieux par leur connaissance du pays et des ruses du métier; le mauvais régime économique antérieur en faisait des « auxiliaires indispensables du commerce (3)»et, à présent, le blocus continental les mettait nécessairement du parti anglais. Puis les déserteurs : les troupes de Damas, on l’a vu, avaient littéralement fondu dans la retraite; si les officiers s’offrirent en grand nombre au gouvernement, les soldats étaient plus tentés de s’en retourner chez eux ou de battre la campagne : tout au début, les vols et assassinats commis aux environs de Naples étaient attribués pour la plupart « à des soldats et quelques officiers appartenant à l’armée napolitaine qui a été dispersée (4) ». Quand survinrent les grands troubles, il était inévitable que par orgueil de leur supériorité ou par contrainte ces hommes cédassent aux instances des rebelles. On en retrouve dans les villes qui ‘osèrent résister, dans les bandes où parfois des mouvements et des commandements réguliers semblaient trahir la présence de militaires (5). Sur les pas mêmes de Reynier (6), la transformation des soldats

naux avaient à constituer une chaîne de forçats. Joseph à Napoléon, 13 août 1806, Mémoires, t. III : « Dans ce royaume, les meurtriers n’étaient jamais condamnés à mort. »

(1) Gouvion-Saint-Cyr au ministre de la Guerre, Tarente, 15 mars 1804 (dans Ch. AuRt1OL, t. I®T, p. 550). Il avait ditencore plus explicitement au consul Romieu « que les prisons de la Pouille regorgeaient de gens sans aveu, de brigands, d’assassins, qu’on laissait sans les juger, pour s’en servir au besoin contre les cantonnements isolés, que leur nombre s’élevait à plus de 10 000, que dans les prisons de la seule ville de Lecce, il y en avait 4 500 et qu’il était fondé à craindre qu'il existait des dépôts d’armes pour être distribuées à ces brigands ». (Alex. Romieu, chargé d’affaires près la République des Sept-Iles, 12 floréal an XII, A. N. AF 1v, 1685).

(2) Joseph à Napoléon, 7 mars 1806, Mémoures, t. IT. Il assurait que si la cour n’avait pas, en partant, ouvert les prisons, c’est qu'elle espérait encore un accommodement. Rappelons la mutinerie du Reclusorio.

(3) GALANTI, Descrizione, t. IT, p. 440.

(4) Miot à G. Berthier, 24 mars 1806. A. Naples, Guerra, 1045.

(5) Colonel Lebrun à Joseph, Cosenza, 17 mars 1806. Mémoires, t. IT, p. 161.

(6) Reynier proposait d'organiser un corps de chasseurs calabrais, précisément pour recueillir les soldats débandés qui « sont encore répandus dans le pays, et qui, étant mal reçus par les habitants, qui ne veulent pas leur donner de

en brigands commençait, d’autant plus facile que les troupes napolitaines étaient en partie recrutées dans les prisons. À ces déserteurs s’en joignirent d’autres, provenant des troupes au service français, principalement des « régiments étrangers » et des Corses, surtout des corps napolitains de nouvelle formation.

Quant aux Zazzaroni de Naples, qui avaient inspiré après le départ de Ferdinand tant d’alarmes, et dont Alquier avait annoncé le déchaînement effroyable, si on ne les comprimait énergiquement, ils ne causèrent plus d’inquiétudes graves. Sans doute, il est souvent question, dans les premiers temps, de coups de stylet reçus par des soldats; parfois aussi le bruit court, au grand effroi des bourgeois, d’une émeute pour une date déterminée (quelque anniversaire de 1799) (1). Mais, soit souvenir de ce que la résistance lui avait coûté, soit indifférence, jamais le peuple ne s’insurgea : « Les lazzaroni sont fort tranquilles (2) », écrivait le roi cinq semaines après son entrée et il n’eut pas à se démentir. Pourtant, à son arrivée, il avait été étonné de la misère incroyable qui s’étalait en pleine rue et s’inquiétait qu’il y eût « toujours sur les places publiques 60 000 fainéants prêts à être excités par la moindre étincelle (3) ».

L’agitation politique, dans l'Italie du Midi, est fréquemment connexe à des sociétés secrètes. Des affiliations mystérieuses existaient, sur le rôle desquelles il faudra revenir, sans se flatter de tirer au clair une question essentiellement obscure (4).

Mais surtout, et cette cause nous semble capitale, il y avait une organisation officielle, fixant les cadres d’un nouveau soulèvement. Pour garder en réserve cette force que les événements de 1799 avaient fait paraître formidable et qui servait en outre d’épouvantail pour les opposants, l’édit du 18 octobre 1800 décida de régulariser les « corps volants », comprenant « la masse de la nation, qui, quand besoin est, accourt pour sa propre défense »; ils seraient, quand on les mobiliserait, fournis de munitions, nourris

vivres, finiraient par devenir brigands ». (Reynier à Joseph, 1° avril 1806. A. G., Naples.)

(1) DE Nrcoza, Diario, t. II, p. 242, 248, 407, etc.

(2) Joseph à Napoléon, 22 mars 1806. Mémoires, t. Il.

(3) Joseph à Napoléon, 18 février 1806. Zbrd. (4) V. chap. xvix.

et à l’occasion récompensés (1). Les masses de 1806 étaient donc loin d’être une formation aussi spontanée que le furent les guerillas espagnoles : il y avait des cadres et des règlements préétablis. Un grand nombre des hommes et la plupart des chefs avaient pris part au mouvement de 1799. Beaucoup présentèrent à Smith des certificats signés des commandants anglais qui appuyèrent la contre-révolution.

Telles paraissent être les causes générales de l’insurrection napolitaine. Quel compte ne doit-on pas tenir des causes particulières ? Mais ici l’on s’enfoncerait dans un dédale de passions personnelles, jalousies, rancunes, convoitises, querelles de villages et rivalités de clochers. Toute petite ville passe pour être divisée. Combien ne devaient pas l'être, sous l’influence de la crise récente, ces petites cités du Napolitain, surtout de Calabre, où le tempérament des habitants, l’étroitesse d’horizon, l'ignorance étaient propres à envenimer les conflits ; la coexistence, dans ces bourgs, de paysans pauvres et de bourgeois, apportait un nouveau péril. Les vendelte sévissaient et n’avaient point attendu l’occasion de la guerre : celle-ci, qui donnait la facilité de dissimuler sous de grands principes les passions personnelles, devait forcément les multiplier. [1 arrive que la lutte commence entre des particuliers et pour des motifs qui n’ont rien de politique.

L’exemple de Pedace, rapporté en détail par l’historien calabrais Greco (2), nous paraît significatif; or, c’est l’une des premières villes troublées. Ici, le parti français était principalement représenté par la famille Leonetti, cinq frères de condition « civile », exerçant des professions libérales. L’un d’eux, qui était procureur à Cosenza, la capitale de la province, appelé par ses

(1) De Re militari, pragm. 49 (GIUSTINTANT, t. XIII, p. 298 et suiv.; 35 art.). Les édits du 8 janvier et du 27 février 1806 ne firent guère que renouveler les prescriptions. Les listes des chefs, par province, étaient prêtes : 8 janvier 1806, 13 pages. A. Naples, Guerra, 2012. Un librettino, donnant des instructions sur le genre de guerre à faire, aurait été distribué bien avant l’invasion (Compendio storico del distretto di Rossano, ms<s.). Smith, dans sa proclamation du 28 juillet 1806 (AF 1v,1714 c.), essaya de susciter une levée générale, appelant tous les pères de famille à former une « garde civique sédentaire », tous les fils aînés à former une « garde rustique mobile », les autres étant libres de servir comme volontaires. Hors ces catégories, nul ne pourrait conserver d’armes. L’obéissance aux officiers réguliers, l’abstention de violences, étaient prescrits; les colonnes devaient contourner les localités.

(2) Annali, t. Ier, p. 34-38.

fonctions à servir les intérêts des propriétaires contre les paysans, était fort mal vu du peuple; la famille avait en outre contre elle deux autres familles, l’une « par rivalité d'influence », l’autre « pour Pavoir menacée et offensée quand elle ouvrit une pharmacie qui lui faisait concurrence ». Notons que dans ces deux clans, comme dans celui des Leonetti, il y avait des prêtres, et fort remuants. Un incident (des perquisitions faites par la Justice chez quelques plébéiens) exalta et ligua toutes ces haines, et le 4 mai 1806 au matin deux des Leonetti furent massacrés. Les autres s’enfuirent et mirent dès lors toute leur ardeur à se venger avec l’aide des Français (1). Quant à leurs ennemis, ils avaient gagné la montagne et se signalèrent dans linsurrection par leur acharnement (2).

Si, à côté des ardents, des passionnés, comme ces rivaux de petite ville, on considère la grande masse, en majorité indifférente, — car ni les violences des insurgés, ni les témoignages officiels de fidélité ne doivent faire illusion, — on se doute de l’infinie complexité des motifs qui ont influé sur son attitude. Elle est déterminée par les circonstances, le souci de la sécurité du moment et sujette par suite aux plus grandes variations, aux plus absolues contradictions. Le général anglais Moore, en tournée en Calabre, écrit à la date du 19 août 1806, au plus beau du mouvement : « Dans ce pays où sir Sidney se leurrait de l’idée qu'il dirigeait une campagne, je trouvai les habitants refroidis et découragés, arborant les couleurs blanches ou tricolores; suivant le danger qui menaçait, se massacrant et se pillant lun Pautre, suivant le parti qui lPemportait (3). »

Un sentiment domine : la peur. Cest la peur qui explique la persistance, pendant tant de siècles, du brigandage napolitain, la puissance d'organisations secrètes au but nettement criminel ; c’est elle qui fait comprendre le progrès soudain de l’insurrection après quelque succès marqué et le revirement non moins soudain qui suit une répression rigoureuse. Les habitants n’osent refuser

(1) Greco, Annali, t. IT, p. 128 et suiv. La date du 4 est donnée par le Registre des jugements rendus par la commission militaire de Cosenza (A. Cosenza) qui, le 28 mai, condamnait pour le crime de Pedace deux hommes à mort, deux à six ans de fers et mettait le curé en surveillance au chef-lieu.

(2) QUINTAVALLE, Notisia del generale Manhes, p. 45.

(3) MOORE, Diary, t. II, p. 128.

d’obéir aux réquisitions d’un chef de bandes, qu’ils seraient aussi disposés à arrêter si les soldats étaient annoncés (1): on voit des villages fournir presque en même temps des provisions aux Français et aux insurgés, des propriétaires implorer (ou acheter) des uns et des autres des sauvegardes pour eux et leurs biens. Ces modérés portent la responsabilité de n’avoir point, en prenant part, soit donné à l'insurrection le caractère national ou du moins loyaliste qui pouvait seul la légitimer, soit plutôt, comme la plupart dans le fond y tendaient, facilité le rétablissement de l’ordre et le succès des réformes. Mais la peur l’emporte chez ces timides « qui, disait Joseph dans les premiers jours, tremblent au nom de la reine, au milieu même des troupes françaises (2) ».

Le nouveau régime ne réussira à triompher de l’insurrection que quand il aura persuadé la masse des habitants de sa stabilité et, rompant avec les hésitations du début, les offres de clémence, les amnisties, prouvé sa résolution de traiter tout insurgé en brigand, en brigand tout complice, eût-il seulement donné lPabri d’une nuit ou un morceau de pain. La peur alors se mettra à son service.

Tant de causes, générales ou particulières, sembleront suffisantes pour troubler un pays. [Il nous paraît cependant que les sollicitations du dehors ont eu un rôle immense, peut-être prépondérant, au point que l’on se demande si, sans elles, il y aurait eu autre chose que des explosions locales et passagères, sans cohésion et sans doute aisément réprimées. Mais quand la cour de Sicile se fut résolue à lancer l'appel aux masses, depuis longtemps préparé, elle usa de tous les moyens d'incitation : émissaires (3), argent, promesses, manifestes, billets indiquant les lieux de rendez-vous, fausses nouvelles. Les insurgés, en principe, sont soldés, ce qui suffit à entrainer beaucoup de malheureux. Une bonne partie des revenus et des subsides passe à ces dépenses; la reine y ajoute du sien; les Anglais donnent aussi

(1) Nous empruntons encore à Greco (t. Ier, p. 138) l'exemple de Mormanno, où le peuple, soucieux seulement de son commerce, accueille la bande du chef Necco qui l’attaquait et empêche les patriotes de tenter la résistance; quand paraît le même jour la colonne du général Peyri, le même peuple, qui d’ailleurs n’a pas trouvé les ménagements espérés, se tourne contre Necco.

(2) Joseph à Napoléon, 16 février 1806. Mémorres, t. II.

(3) Le colonel Lebrun signale, dès le 30 mars 1806, l’arrivée continuelle d’agents de Sicile (Rapport à Joseph, Cosenza, Mémoires de Joseph, t. IX, p. 165).

directement (1), du moins Sidney Smith, qui dans son zèle avance même de son argent (2); on promet 25 grains par Jour aux simples volontaires (3). Reynier écrit que les bandes suivent leurs chefs « tant qu’on les paye ou qu’on leur donne à piller (4) ». Smith insiste sur la nécessité de solder les insurgés pour les garder : « Leur confiance est en raison de leur nombre et leur nombre en raison de leur paye (5). »

Des nouvelles séditieuses, d’une efficacité extrême sur ce peuple impressionnable et crédule malgré sa défiance, minaient le prestige du nouveau régime, répandaient l’idée qu’il était instable et que l’on courait gros risque à s’y rallier. La police était sur les dents à rechercher les sparlatori où propagateurs de ces bruits. Les correspondances hostiles, celle de la reine surtout, formaient un réseau inextricable qui entravait l’action du nouveau gouvernement. Des proclamations circulaient, signées de Ferdinand, ses agents ou les Anglais, au besoin datées de Naples pour faire croire qu’on en avait chassé les Français (6), et, alliant lPindulgence paternelle à la menace, faisant appel à la désertion, à la trahison, jetaient le trouble dans les esprits. Des placards étaient affichés dans les rues de la capitale et parfois restaient en place plusieurs heures, beaucoup plus lus, assurait-on, que ceux du gouvernement. Même des feuilles plus ou moins périodiques prétendaient réfuter les mensonges des Français par des mensonges plus impudents, vantaient la générosité du roi envers les volontaires ou leurs familles, et faisaient grand bruit de prétendues victoires des masses (7). Il y avait de toute évidence une organisation pour propager les nouvelles alar-

(1) Joseph à Napoléon, 4 mai, 19 et 22 juillet 1806 (Mémoires, t. IL), 12 mars 4808 (cbad., t. IV). :

(2) En 1817, il réclame encore le remboursement de 4 700 livres sterling qu’il a dépensées dans la guerre des Calabres (mémoire dans BARROW, Smith, t. II, p. 195-207). Elliot s'était plaint qu'il eût employé à ces dépenses 4000 piastres qu’il lui avait avancées (à Smith, 30 juillet 1806. F. O., Sicily, 27).

(3) Constaté par Lebrun (à Joseph, 5 avril 1806. Mémoires de Joseph, t. I, p. 169) et Verdier (à Joseph, Scigliano, 6 avril 1806. Zbid., t. II, p. 182). Manifeste de Hesse (mai 1806), dans Kocx, Masséna, t. V, p. 415.

(4) Reynier à Joseph, août 1806. Mémoires de Joseph, t. III, p. 105. Les masses de 1799 même étaient payées (MALASPINA, Mémoires, p. 19).

(5) Smith au général Fox, 5 août 1806. B. M., mss. 37050, fo 7, et BARROW, Smith, t. IT, p. 202.

(6) Joseph à Napoléon, 15 août 1806. Mémoires, t. III.

(7) V. la Bibliographie, $ Journaux.

mantes : désastres des Français en Allemagne, en Pologne, réduction énorme des effectifs dans le royaume, débarquements d’Anglais, de Russes, de Tures. Toutes les mesures du nouveau gouvernement étaient matière à aviver les mécontentements. Dans l’art d’agiter l’opinion, Marie-Caroline possédait une maitrise fondée sur une réelle connaissance du pays. En même temps, l’espionnage qui courait le pays, servi par l’indiscrétion générale, à défaut même de mauvaises intentions, tenait les insurgés au courant de tout : l’intendant de Calabre Citérieure disait que les espions qu'il avait chez l’ennemi lui annonçaient des mouvements de troupes, avant que les ordres ne fussent parvenus « Chaque courrier ne fait autre chose que confirmer les bruits de la semaine précédente (1). »

Surtout les Anglais étaient là, maîtres de la mer, et ce fait était capital, s’agissant du royaume le plus maritime de l’Europe. La victoire inattendue de Stuart fit éclater l’insurrection (2).

Les Français, qui apportaient, avec de lourdes charges, des réformes bienfaisantes, virent se tourner contre eux en grande partie une classe à laquelle ces réformes eussent dû largement profiter. Joseph, malgré ses efforts pour être souverain national, malgré l’énergie apportée par son gouvernement à la transformation politique et sociale du pays, se trouva être en quelque sorte l’allié des riches contre les pauvres, le roi des propriétaires, auxquels les conditions économiques procuraient, comme encore aujourd’hui, sur les paysans et les ouvriers agricoles, une suprématie intolérable.

Le problème social dans l'Italie du Midi est toujours ardu. La domination française l’avait trouvé et non pas créé. Les Bourbons eux-mêmes, tout en portant une lourde responsabilité pour lavoir aggravé en se servant, comme d’armes politiques, des abus et des haines qu’il engendrait, n’en sont point les auteurs. Les causes sont profondes. Leurs effets, rendus plus funestes par

(1) 7 mars 1809. A. G. Naples.

(2) L’historien bourbonien ULLOA, la Sollevazione delle Calabrie, montre avec finesse plusieurs différences entre les soulèvements calabrais et espagnol, si souvent rapprochés : les Espagnols, plus tenaces, appuyés par des forces régulières espagnoles, combinant les opérations et se pliant aux résolutions prises, moins divisés que les Napolitains, enfin soutenus beaucoup plus directement par l'Angleterre (p. 11 et suiv.).

les circonstances, ont permis l'insurrection contre les Français. Mais la direction donnée aux mécontentements et aux rancunes populaires, le malentendu funeste créé entre le nouveau régime et le peuple, sont pour une part capitale l’œuvre d’une cour aux abois, recourant aux moyens désespérés de la guerre civile et’de la guerre sociale.

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L'organisation officielle des « masses » ayant été d’abord paralysée par la promptitude des Français à poursuivre les”chefs et.par la mauvaise volonté des habitants, les bandes qui se formèrent ne furent généralement pas très fortes. Les agents de Palerme parlaient à tout instant de milliers d'hommes rassemblés, de régions entières en armes, et de |’ « insurrection générale » prête à éclater : c'était pour stimuler le mouvement ou pour décider les Anglais à prendre loffensive. Dans la Calabre évacuée par les troupes françaises, il semble bien y avoir eu un embrasement presque général des campagnes, c’est-à-dire des localités secondaires (1); des villes dignes de ce nom, la majorité parait être restée au moins neutre et toutes comptaient un fort parti français, qui, dans plusieurs, réussit à se maintenir. Dans les autres provinces, les troubles restèrent partiels et c’est exceptionnellement que des villes y participèrent. Enfin, en Calabre même, la deuxième invasion française n’eut à disperser que peu de gros rassemblements, et cela au début, dans l’effervescence d’audace causée par la retraite des Français. Même alors, les masses consistaient en bandes de quelques centaines d'hommes. Au plus fort de l'insurrection, le général Reynier, qu’elle vient de chasser de Calabre, écrit que « les chefs ne peuvent cependant pas former des corps considérables, capables d’opposer une grande résistance à l’armée. Les chefs particuliers de masses ont des bandes de 100, 200 hommes par village. S’ils ont une attaque à faire ou un pays à saccager, ils rassemblent la population de tous les environs et paraissent un moment avoir beaucoup de monde;

(1) « Presque toutes les petites localités », dit ULLOA, Sollevazione…, p. 51.

mais ils se dissipent bientôt après (1) ». A la même époque, Joseph ne parle que de bandes de 100 à 300 hommes (2). Necco, d’après le contrôle même de sa troupe, avait au plus beau moment 716 hommes (3). Panedigrano coopéra parfois avec des chefs nombreux, mais'ne dut pas avoir personnellement davantage, et Fra Diavolo, « toutes ses bandes réunies », n’avait peut-être que 700 à 800 hommes (4). Les Anglais sont tout à fait sceptiques sur le grand nombre d’auxiliaires qu’on leur dit prêts à les soutenir : les milliers, dont il est question sur la côte, se réduisent, à mesure qu’on pénètre dans l’intérieur, à quelques bandes éparses. Il n’y a donc jamais eu de véritables armées insurgées comme en présentèrent la Vendée et l'Espagne.

#& Les canons, dont il est question après Maiïda, engins encombrants et compromettants, trophées assurés pour l’ennemi, furent vite abandonnés. Les uniformes, les drapeaux étaient des exceptions présomptueuses ; l’étendard remis à Fra Diavolo, et que la reine aurait brodé de ses mains, fut bien vite dans un fourré et le costume militaire, signalé ‘chez ses derniers fidèles, n’était qu’une ruse de guerre. D’après les édits, les gens des masses devaient porter pour insigne la cocarde et le panache rouges, les chefs un morceau d’étoffe (bavaretto) rouge à fleurs de lys d’or et les commandants un panache blanc à côté du rouge : il n’en est jamais question et la plupart l’eussent jugé peu prudent. D’Hauteroche (5) décrit, peut-être avec sa fantaisie habituelle, des costumes d’opérette. L’accoutrement était celui même des habitants : velours ou drap noir du pays, veste courte et culotte ample, la grande cape indispensable sous ce climat changeant, les peaux de bique, les sandales en cuir de sanglier attachées à la jambe par des lanières, le chapeau conique bien connu à rubans noirs pendants. Comme armes, le long fusil dont presque tous se servaient avec adresse, tirant à balles mâchées pour aggraver les blessures (certains par superstition y gravaient une croix), l’espingole courte d'importation anglaise, ou le tromblon en forme d’entonnoir, complétés par le stylet à manche de corne.

(1) A Joseph, août 1806. Mémoires de Joseph, t. TT, p. 105.

(2) Joseph à Napoléon, 31 juillet 1806. Mémoires, t. II.

(3) A. N., AF 1v, 1714 c.

(4) Commandant Forestier, 15 septembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046. (5) Souvenirs, p. 91.

Le fléau, comme toujours, c’était cette adhésion momentanée et cette complicité permanente du petit peuple, celle aussi de nombreux propriétaires, moins sans doute par zèle bourbonien que par désir d’être épargnés. Ainsi s’éternisait le mal et, dans une région tout à l’heure insurgée, les soldats ne rencontraient que de paisibles cultivateurs et les traces d’une bande insaisissable, sur laquelle ils avaient grand’peine à obtenir des renseignements, tandis qu’elle-même trouvait gite, vivres et avis. Il est donc absolument impossible de dresser une statistique, si vague soitelle, de l'insurrection. Les rapports officiels en parlent comme d’un feu qui grandit, couve ou s’éteint, apprécient le degré d’intensité, mais ne se hasardent pas à donner de chiffres (1).

Sauf aux moments d’exaltation, la tactique de ces bandes est d'éviter les combats à découvert et, à part de rares exemples, on convient de leur peu de solidité dans ces engagements. Une poignée d’hommes chargeant à la baïonnette, quelques cavaliers surtout, viennent à bout des rassemblements d’aspect le plus martial. Derrière des murailles, comme toutes les troupes peu organisées, elles retrouvent plus d’aplomb et c’est dans les sièges que l'insurrection offre ses plus brillants exploits, encore que quelquefois une ville, mise en état de défense et bien munie, soit évacuée en un instant, sur la menace d’un mouvement enveloppant. Le voisinage d’une place forte et de troupes régulières donne à quelques « masses » mieux commandées une certaine fermeté. Mais, à l’ordinaire, les bandes évitent les murs des villes, dont l’abri peut devenir funeste; elles préfèrent l’air libre, dans les bois ou les macchie, les repaires et les échappées à elles connues. Elles procèdent par embuscades, surprises, guets-apens

(4) Les statistiques de police, qui s’efforcent d’établir des listes de brigands, ne sont que l’expression d’un travail de crible, opéré par les diverses autorités et les amnisties, forcément très au-dessous de la vérité. Celles que nous avons trouvées datent d’ailleurs de Murat. Ainsi, l’état des arrondissements de Venafro, Cervaro, Colli, $. Germano, Atina, Arce, Alvio Arpino, Gaëte (Terre de Labour), de 1806 à 1812 : 462 brigands, dénommés avec « l’histoire de leur barbarisme (sie) » (Bibl. Nat., Mss it., 1127, fos 149-161); un autre état en italien (cbid., 1125, fos 106-107) donne le nom d’un certain nombre de chefs de la même province; l’elenco de « tous les brigands » de Principato Ultra, 1806- 1811 (ibid.,1127, fos 70-108) en énumère 763. Un rapport de gendarmerie, du 15 février 1812 (ibid, 1124, fe 89) prétend que «le nombre majeur des brigands qui ont existé en Calabre ultérieure depuis l'entrée dans le royaume de l’armée française jusqu’au moment de leur diffusion » est de 5 421.

arrestation de courriers, destruction de détachements et d’isolés, y compris les blessés et les malades. On ne les voit guère soutenir l’'abordage, et souvent alors avec un réel courage, que lorsqu’elles sont aux abois.

Sans doute, cette guerre est efficace : en détail, des milliers de soldats périssent; les autres sont en alerte continuelle, s’épuisant à poursuivre un ennemi qui refuse le combat, qu’on ne peut « ni dissoudre, ni décourager (1) », contraints à une dispersion qui paralyse les vraies opérations et réduit à la défensive les meilleures troupes de l’Europe, à l’époque de leur plus grande puissance.

Toutefois, ne pouvait-on faire plus et mieux? La partie fut plusieurs fois belle pour les insurgés : après Maida et avant la chute de Gaëte, il y eut une occasion merveilleuse; le général Moore assure qu’avec le moindre esprit d'entreprise chez les insurgés, pas un homme du corps d'armée vaineu n’eût dû s’échapper (2). La configuration du pays, la proximité de la mer, le secours presque constant du dehors, autorisent à penser qu'avec plus d’énergie et d’entente on pouvait faire beaucoup. Mais les insurgés recherchent visiblement le plus grand profit avec le moindre danger; bien rarement ils montrent le courage chevaleresque qu’engendrèrent en d’autres pays l’ardeur patriotique ou religieuse. Trop souvent, ils se bornent à des expéditions de pillage et de destruction, incendiant les meules de blé, brisant les tonneaux de vin et les jarres d’huile et se rembarquant, lorsque arrive la force armée. Les grosses bandes dispersées, c’est à ces dévastations que se réduit presque uniquement l « insurrection ». Des villes se trouvent ainsi en état de blocus si étroit que les paysans ne peuvent aller aux champs sans risquer d’être maltraités, les femmes enlevées; on s’empare des troupeaux, d’otages dont. on offre le rachat, ou bien l’on propose des « sauvegardes ». L'abbaye de Ripalda, sous prétexte qu’elle est royale, est pillée (3). Pour celle de S. Vincenzo du Vol-

(1) Durair, Mémoires, p.249. G. Pere, Lialia Militare, p. 77, remarque avec fierté que jamais les Français ne purent faire capituler une bande, et parlant de la pittoresque route du Val de Diano, à travers le Cilento, il n’ose dire, « pour n’être pas taxé d’exagération », le nombre de Français qui y périrent (p. 53).

(2) Diary, t. Il, p. 1284.

(3) Intendant de Capitanate à Miot, 29 mars 1807. A. Naples Interno, 5079. Le

turne (et d’autres sans doute), il n’y a même pas ce prétexte (1).

Ces gens qui fuient le combat et font, comme on l’a dit des Barbets de Nice, « dégénérer la guerre en guets-apens de grande route (2) », sont peut-être moins loin de mériter l’épithète de brigand, que leur assignaient les Français, que le nom de héros dont les affubla trop facilement le loyalisme bourbonien ou le chauvinisme local. :

Leur inconsistance militaire, quelque idée que l’on se fasse du rôle des corps francs, est vraimentfexcessive, et les projets des Anglais ou de la cour chancellent bientôt quand ils se basent sur le concours des masses. Même au lendemain de Maida, si les désordres furent grands, les opérations furent molles; Sidney Smith, avec son exubérance coutumière, élaborait de grands plans de campagne pour s’assurer des Calabres, couper la retraite à Reynier, faire lever le siège de Gaëte, etc. (3) : au premier coup frappé par Masséna, toutes les masses se dispersèrent. De même, quand Reynier reprit la marche vers le Sud, les bandes s’enfuirent « à leur ordinaire, sans tirer un coup de fusil (4) », et, à la fin de l’année, le général commandant le territoire encore occupé par les Siciliens assure que les masses: réunies à grand bruit par le « directeur général des bataillons volants » Cancellier et le conseiller di Fiore, ne montent pas à 600 hommes; par contre, de l’autre côté du détroit, à Messine, «il y a une quantité immense de colonels, capitaines et autres officiers des masses, et la maison où habite le conseiller Fiore ressemble à un quartier général en activité de guerre (5) ».

Le maréchal Acton et le prince de Hesse essayèrent en vain de faire coopérer ces masses avec les troupes régulières : quand les Français marchèrent sur Reggio et Scilla, les bandes qui prospéraient sous la protection de ces places, disparurent presque toutes,

même signale qu’un propriétaire a été invité à payer 4 000 ducats pour qu’on ne brûle pas sa maison de ferme.

(1) Mss. Mont-Cassin. !

(2) BoTra, Histoire d'Italie, t. Ier, p. 301.

(3) Smith à Elliot, Tropea, 7 juillet 1806. F. O., Sicily, 27. De son côté, Ferdinand annonçait aux populations l’arrivée de l’armée coalisée (manifeste, 26 juillet).

(4) Moore à Fox, 5 septembre 1806. B. M., mss. 37050, fo 27.

(5) Brigadier Tschudy à secrétaire d'Etat Guerre, Reggio, 2 janvier 4807. A. Naples, Guerra, 2189.

« par peur de l’ennemi (1) ». Au fur et à mesure que la lutte devient plus dangereuse et moins lucrative, l’ardeur des « volontaires » diminue; dès qu’ils se sentent pressés, ils s'efforcent de repasser en Sicile et il arrive que les bâtiments anglais font feu sur eux pour les obliger à retourner à la tâche (2). A la fin, les hommes que l’on jette à terre, avec dix jours de’paye et en les assurant qu’ils seraient secourus avant, montrent tant de terreur d’affronter l’ennemi que celui-ci suppose qu’on a voulu seulement se débarrasser d’eux (3).

Sur la valeur militaire des masses, on peut dire que tous les témoignages sont d'accord. Les Français d’abord, que l’on pourra accuser de partialité, mais qui n’ont pas non plus d’intérêt à diminuer la valeur d’adversaires si nuisibles, témoignent le plus parfait mépris pour «ces gens-là », comme dit Verdier, « Partout où l’on peut combattre, les brigands sont battus (4). » Voltigeurs et légionnaires corses se lancent sur eux à la baïonnette sans regarder au nombre, et les cavaliers les terrifient : « Je me croirais déshonoré, écrit le général Franceschi-Delonne, si avec 20 de mes chasseurs, je ne mettais en fuite 200 brigands dans quelque position que ce soit (5). » Le regret unanime des chefs d’expédition est de ne pouvoir joindre l’adversaire.

Propos d’ennemis, dira-t-on? Mais les Anglais ont pour leurs auxiliaires un mépris au moins égal. Stuart fut soupçonné de s’engouer des masses (6); il changea en tout cas bien vite d’opinion (7). Fox les juge avec une extrême sévérité : après le retour des Français à Cosenza, il décrit à son frère les vagabond masse, abandonnées par leurs chefs qui ont repassé précipitamment en Sicile, « dans la plus effrayante confusion, massacrant et pil-

(1) Conseiller De Curtis au roi lui-même, Reggio, 127 janvier 1808. A. Palerme, &870.

(2) Général Montbrun à C. Berthier, Salerne, 22 août 1806 (A. Naples, Guerra, 1046) : les Anglais « ont fait fusiller plusieurs brigands qui se sauvaient, étant poursuivis par nos troupes ».

(3), Sénécal à Lamarque, Monteleone, 19 mai 1808. A. Naples, Guerra, 1049.

(4) Rapport Lamarque, 16-30 septembre 1807. A. G., Naples. Même Reynier, battu et en retraite (rapport août 1806. Mémoires de Joseph, t. IIT, p. 111) n’exprime de crainte des bandes que « si elles se groupent autour de détachements de troupes de ligne ».

(5) A Franceschi, chef d’état-major de Masséna, 24 août 1806. A. Essling, Reg. 45, fo 138.

(6) Général Fox au ministre Fox, 25 août 1806. F. O., Sicily, 29. (7) Stuart au général Fox, Palmi, 26 août 1806. B. M., mss. 37050, [° 23.

lant tous les habitants paisibles, cherchant à se venger d’anciennes querelles personnelles et à rassasier leur insatiable soif de rapine (1) ». Il ne reviendra pas sur cette impression et, dès lors, invite Smith à ne plus gaspiller les ressources de l’Angleterre parmi les « bandits de la Calabre » : les chefs ont fui bien avant le danger, leurs hommes ont versé « dans toutes les horreurs et tous les excès ». « Je suis pleinement convaincu, dit-il, qu’il n’y a aucune confiance à placer dans ce peuple et que notre intervention dans le pays ne sert qu’à fournir aux hommes sans loi l’occasion d’opprimer et piller la meilleure partie des habitants (2). » Après Mileto, il flétrit à nouveau « les infâmes masses », dont la fureur ne paraît dirigée que contre « les gens sans défense (3) ».

Bunbury, le chef d’état-major anglais, et l’un des plus exacts historiens de cette guerre, va jusqu’à soutenir que les insurgés calabrais « n’ont jamais montré de courage quand ils étaient attaqués par des troupes régulières, ni de persévérance dans la guerre de montagne (4) ». En Angleterre même, l’Annual Register de 1806 donne cette définition des masses : « Elles étaient composées des gens les plus vils, plus mauvais ou plus misérables des campagnes. Attirés par la paye ou l'espoir du pillage, ils ne pouvaient inspirer aucune confiance en leur fidélité, et bien qu’individuellement braves, quand ils étaient rassemblés en troupes, aucun fondement ne pouvait être fait sur leur résistance, » Plus expressive paraîtra l’attestation de Sidney Smith, le seul Anglais peut-être qui ait fait cas des masses, quant à la nécessité absolue de troupes régulières tant pour leur donner de la consistance que pour en atténuer les excès (5).

Si l’on objecte l’orgueil et les préjugés britanniques, écoutons le son de cloche sicilien. Il faut bien tenir compte du témoignage du maréchal Acton, qui commanda les troupes régulières envoyées en Calabre pour soutenir l’impulsion donnée par Stuart. C’est à son gouvernement qu’il s'adresse : « Les masses n’existent plus,

(1) Lettre citée, du 25 août.

(2) A Smith, 30 août. BARROW, t. II, p. 182.

(3) Fox à Drummond, 14 juin 1807. B. M., mss. 37050, fo 176.

(4) Narratives, p. 145. Témoignages conformes de Church, à Nicastro, 28 août

1806 (dans BunBury, p. 269); de Sherbrooke (cité par Stuart à Castlereagh,

25 mai 1808. W. O., 1, 306), etc.

(5) À Fox, Policastro, 5 août 1806. BARROW, t. II, p. 175. Au roi Ferdinand,

19 juillet 1806. W. O., 1, 305.

à exception de celle du brigadier Cancellier, composée de ceux qui ont fui avec le colonel Carbone et le major Panedigrano, environ 1 400 hommes qui, à l’apparition d’un dragon français, se disperseront immédiatement... C’est tout ce qu’on peut attendre des masses, qui n’ont pas d’autre objet en vue que de piller ou ravager le pays impunément, sans rien hasarder contre l’ennemi (1). » Son lieutenant, Nunziante, à Nicastro, n’a pu dé- . cider aucune des bandes de volontaires à rester auprès de lui. A grand’peine a-t-il obtenu qu’elles prissent une autre route pour ne pas entrainer celle du brigadier Cancellier placée en réserve; précaution superflue, car de celle-ci il n’a plus trouvé personne : « De tout cela, écrivait Acton, il faut conclure qu’il n’y a rien à attendre des masses qui, si je n’obtiens pas un avantage sur l’ennemi, sont capables de tomber sur ma petite armée (2)! » Et cette lettre cinglante a été communiquée par la cour de Palerme au général anglais!

Le brigadier Tschudy dénonce au roi lui-même la lâcheté et lindiscipline des corps volants, dont une grande partie, suivant l'exemple de leur chef, a repassé en Sicile. Pour leur éviter « une nouvelle fuite scandaleuse », il déclare qu’il faut se borner à défendre Reggio et refuse pour sa part de diriger des hommes qui « n’ont en vue que le pillage et la terreur (3) ». Au ministre il adresse un véritable réquisitoire dont nous croyons devoir traduire ici la conclusion : « Dans les masses, 1] n’y a ni chef ni soldat qui ait jamais compris qu'il devait être exposé au risque de se battre ; chefs et soldats ne pensent qu’à faire beaucoup de bruit, afin que la cour ait grande confiance dans leur zèle et que l’ennemi conçoive une idée terrible de leur force. Mais elles ont commis tant de vilenies, tant de cruautés, qu’elles ont obligé les plus fidèles sujets de Sa Majesté à implorer la protection des Français; elles ont dégoûté à l’extrême nos alliés et mérité le mépris des Français, qui aujourd’hui savent que les masses n’ont pas l’intention de se battre. Cette ressource est épuisée. Par elle-même,

(1) Monteleone, 4 septembre 1806. F. O., Sicily, 29.

(2) Monteleone, 1% septembre 1806. Zbid. Le même jour, Acton écrivait directement à Fox que les masses s’enfuyaient « dans le plus grand désordre », et qu’il a « toute raison de penser que toutes se tourneront contre les troupes

régulières ». Tbid.

(3) Tschudy au roi, Reggio, 197 janvier 1807. A. Naples, Guerra, 2189.

elle a toujours été d’un usage peu utile et très scabreux. Confiée à des mains vigoureuses et intelligentes, avec l'appui des troupes de ligne, elle pouvait être de quelque utilité. Discréditée par le’ mauvais usage qu’on en à fait, elle ne peut plus être que nuisible (1). »

Le prince de Hesse utilisa pour la défense de Gaëte les détenus et les forçats et exhorta les habitants de la province à s'armer contre l'étranger, mais les premiers furent dûment enrégimentés, les seconds invités à s'organiser sérieusement et on voit au général pour les capimassa un dégoût insurmontable : les Français s’imaginèrent qu'il avait envoyé Fra Diavolo prisonnier à Palerme; il le fit pour Re Coremme à Cotrone ; on raconta qu'un autre chef étant venu se vanter à lui du meurtre d’un voyageur, qui se serait trouvé parent du prince, celui-ci courut chercher ses pistolets (2) : « Comme il dégoutte de sang, cet assassin », aurait-il dit, en parlant à son secrétaire anglais, d’un capomassa devenu général (3). Le brigadier Nunziante était particulièrement autos risé pour juger des masses auxquelles il devait sa fortune (sa troupe, d’ailleurs, s'était signalée dès le début par sa discipline) : il ne dissimule pas son dédain pour des auxiliaires qui, le voyant engagé avec les Français, s’empressèrent de repasser le détroit, tandis que leur chef, le brigadier Cancellier, se tenait en barque à bonne distance, observant le combat avec une lunette (4).

Si l’on se défie encore de ces témoignages, comme émanant de militaires, hostiles comme tels aux combattants irréguliers, on en croira du moins Cancellier lui-même qui accepta, après Rodio, les fonctions de « directeur général des bataillons volants » : chargé de mettre parmi eux quelque discipline, ce qui l’a placé « mille fois en péril d’être massacré (5) », il a encouru la colère des capimassa pour s'être opposé à leurs méfaits, et celle de la reine pour avoir finalement blâmé l'emploi de gens qui ne commettaient que désordres et conseillé celui de régiments de

(1) 2 janvier 1807. Zbid.

(2) B. AMANTE, Fra Diavolo, p. 375.

(3) MACERONI, Memorrs, t. Ir, p. 253.

(4) Nunziante à Secr. Guerre, Reggio, 24 et 25 décembre 1806. A. Naples, Guerra, 2189. Cancellier expliqua au roi que sa « prudence » l'avait engagé à « ne pas compromettre la gloire de Sa Majesté ».28 décembre 1806. (Ibid.)

(5) Mss. Costanzo, Bibl. Nat., Naples. 4

milice, dûment organisés (1). Il ne craint pas, dans cette note, d’alléguer « le dégoût du roi pour les masses et les bataillons volants », et l’on est porté à y croire, d’après le ton du souverain à ordonner de « nettoyer Palerme de ces gens, venus du royaume de Naples sous couleur de le reconquérir (2) », d’après le nombre de gens emprisonnés pour « les affaires de Calabre (3) », d’après les efforts croissants pour militariser les masses (4). Cet ensemble d’affirmations si diverses et si nettes nous paraît probant. Le courage personnel des indigènes n’est pas en cause, nous reviendrons sur ce point, mais seulement la valeur militaire des partisans et leur dévouement à la cause qu’ils prétendaient servir. Les constatations recueillies sur ce point rendent d’autant moins indulgents pour un autre aspect de l’insurrection qu’il reste à indiquer.

Les mœurs à demi sauvages et la violence des représailles donnérent à la « guerre des Calabres » un caractère de fureur dont le triste renom n’a nullement été effacé par la guerre espagnole. « Il n’est pas d’horreurs et de crimes que ces monstres n’aient commis (5) », écrit, à l’issue de sa sanglante retraite, le général Reynier, et, de fait, dès le jour de la bataille, malgré les efforts généreux des Anglais pour sauver la vie des prisonniers, les actes de cruauté se multiplient, supplices, tortures : Courier parle avec son ironie couturnière des risques d’une chasse où le chasseur est souvent pris. Sans s’aventurer dans les récits plus ou moins romanesques dont cette guerre de brigands a été l’objet, on relève dans

(1) Note anonyme, mais visiblement émanée de Cancellier, au ministre Acton, Palerme, 10 juillet 1806. A. Naples, Guerra, 2195.

(2) Secr. Guerre au major Castrone, 2 juillet 1806. A. Naples, Guerra, 2132 (Ripulisca Palermo di questa gente).

(3) L’accusation ordinaire est le vol; nous supposons qu’il s’agit de pillages

trop scandaleux. À. Palerme, 1359, 1360, 1362, 1365. Les listes portent plusieurs centaines de noms.

(4) Le roi finit par couper les subsides aux massistes qui ne s’enréleraient pas dans les « bataillons » de volontaires et par interdire de recevoir de nouveau à Palerme les Calabrais qui y reviendraient sans passeport. Instructions, 13 novembre 1807. À. Naples, Guerra, 2019. Colajanni à Hesse, 16 juillet 1807. Zhid., 2016. Et la reine même, quelle illusion se faisait-elle réellement, elle qui, en 1799, disait de l’armée de la Sainte Foi : « Les royalistes, à leur ordinaire, se sont avilis, criant : « Fuyons, nous sommes trahis », abandonnant les canons,se dispergant et se cachant... 11 faut attendre une force qui impose et ne fuie pas, Russes, Albanais, ou Anglais, mais une vraie troupe!» (Au cardinal Ruffo, 3 mai 1799. Corr. publiée par B. MAREsCA, Arch. St. Nap., t. V.)

(5) Reynier à Joseph, 3 août 4806. Mémoires de Joseph, t. IX, p. 105. Dans les mêmes termes s’exprime le prudent Gallo (à Talleyrand), 4 août 1806. À. E., Naples, 191, 19 135.

les rapports assez de traits hideux : malheureux brûlés vifs, éventrés, lapidés; « on arrachait les yeux à d’autres que l’on faisait mourir lentement (1) ». Des bandits les faisaient déchirer par leurs chiens ou bouillir et jeter en pâture aux autres prisonniers. On croit avoir affaire à des cannibales : en insistant, on semblerait tendre à discréditer des populations alors en partie presque barbares, mais plus misérables encore.

La férocité des insurgés s’exerce encore plus volontiers sur les patriotes que sur les étrangers, tant les haines de partis et de classes l’emportent sur les autres mobiles. La retraite des Français livra à la fureur des masses tous ceux de leurs partisans calabrais qui n’avaient pu les suivre, en abandonnant leurs biens, leurs parents; ce fut une véritable terreur : maisons saccagées el brûlées, meurtres aggravés de tortures et d’outrages, des femmes, des vieillards, des prêtres frappés à la place de ceux qui avaient pu s'échapper. On fichait les têtes sur des pieux; des cyniques s’en seraient servi pour jouer aux boules; une femme a, dit-on, trouvé sur sa fenêtre celle de son mari, avant d’être elle-même jetée à la mer (2). Le commandant des gardes d’honneur de. Nicastro, baron chez qui Joseph était descendu durant son voyage, aurait été crucifié après. avoir eu les yeux crevés (3). Les gardes civiques particulièrement étaient visées (4). L'annonce de l’approche de Masséna provoqua tout d’abord un redoublement de violences contre les patriotes.

Mais, combien de meurtres ne peuvent se colorer d’aucun prétexte politique! Tel celui de l’évêque grec de Santa Sofia

(1) SAVELLI, Souvenirs, p. 45; C. Berthier, juillet 1807. A. N., Fi, 88310 (soldats pendus par les pieds et mutilés); Durxicr (Souvenirs, p. 249) parle d’un officier du 42€, si mutilé qu’on dut l’amputer des quatre membres ; il aurait survécu et ses camarades se seraient cotisés pour lui fournir l'équipage qui le conduisit aux Invalides. Stuart, pour faire cesser les violences commises par les troupes de Reynier en retraite, prétend, dans son manifeste du 19 juillet 1806, que les « volontaires » respectent les lois de la guerre, mais nous voyons Fox réprimer leurs excès comme faisant horreur (au ministre Fox, 25 août 1806. F. O., Sicily, 29).

(2) Ce trait et d’autres dans Greco, Annali, p. 118-124, 188, ete. Une femme aurait été, par le chef Jacone, lardée, Mss. Abruzzo Teramano. D’après l’ambassadeur de France, près de Potenza, un jeune homme fut crucifié, ongles et yeux arrachés, et comme il implorait à boire, on lui fit avaler de son propre sang (à Champagny, 16 août 1809. A. E., Naples, 133).

(3) Joseph à Napoléon, 19 juillet 1806. Mémoires, t. II.

(4) Ainsi périra, forcé dans son château, le baron Federici, à cause de son activité comme chef de gardes civiques.

par le chef Coremme, de ces vieilles religieuses brûlées dans leur demeure à Tiriolo par Ciambrone (1), ou de ce curé de Lofera, pris dans son presbytère, « martyrisé » sur la montagne voisine et dont « on retrouva la tête à une place, un bras à une autre et le tronc à une troisième (2)». Pas plus que dans leurs pillages les brigands n’observaient la démarcation des partis (3). Ces horreurs lassaient les gens les mieux disposés des classes possédantes et contribuaient beaucoup à les rattacher au nouveau régime. Une habitante noble de Reggio se réjouit de la rentrée des Français dans cette ville, pourtant occupée militairement et pourvue d’une administration, tant les gens de masses, ces « Nérons salariés », y ont commis d’excès, pillant, tuant, volant les vases sacrés, foulant aux pieds les sacrements (4). Parlant des terribles représailles du temps de Murat, un bourgeois s’écrie : « Enfin, la justice de Dieu se fit (5)! »

Il est trop certain que les cruautés se retrouvent dans toutes les insurrections populaires, mais on peut juger que, dans le soulèvement napolitain, il y en a vraiment trop pour la somme de véritables faits de guerre, de même que la proportion des bandits et des brutes est vraiment excessive. Quand les historiens italiens et, fait plus singulier, les libéraux mêmes du temps, parlent de cette tragique époque, ils témoignent volontiers de Padmiration pour le zèle et le courage des insurgés. Pour la masse et même pour la majorité des chefs, nous croyons que leur estime se fourvoie. L’ardeur, la dureté de ces mêmes libéraux à réprimer lPagitation nous sont garantes qu’ils voyaient en elle autre chose que Pélan de la nation contre les Français oppresseurs. C’est encourager le préjugé le plus dangereux pour une race déjà trop impatiente de discipline que d’exalter injustement les masses, c’est déprécier les héros de indépendance que de leur donner comme devanciers des demi-barbares, rendus par les désordres et la misère des temps à leurs instincts sauvages.

(1) Notes sur le brigandage dans le district de Catanzaro. Bibl. Nat., Mss. it, 4125, fs 58-64.

(2) 21 août 1806. Mss. Abruzzo Teramano.

(3) Dans le sac de Mileto, ils n’épargnent pas l'évêché et volent 5 000 ducats, destinés à la cathédrale (TAGCONE-GaLLUucer, La Chiesa cattedrale di Mileto).

(4) Lettre à De Nicola, reproduite dans son Diario, t. IT, p. 394.

(5) C’est l’auteur du mss. Teramano de la Société historique de Naples.

Pour éclairer davantage la nature de l'insurrection napolitaine, il est intéressant d'essayer de faire le relevé des principaux chefs, indiquant leur origine et leur caractère, séparant ceux qui semblent, quelle qu’ait été leur conduite, avoir agi par conviction et suivant les inspirations de leur roi ou des Anglais, et ceux qui cherchèrent simplement à pêcher en eau trouble.

La place d'honneur doit être donnée, bien qu’il ait péri au moment même de l'invasion, à un homme distingué par son éducation, les dignités dont on le revêtit, les missions importantes qu’on lui confia, son courage devant la mort, Giambattista Rodio (1) : d’une famille noble de Catanzaro, il avait fait ses études au collège royal de cette ville et était devenu avocat; en 1799, après avoir d’abord, paraît-il, versé du côté « patriote », il se rallia au sanfédisme. Un homme de cette condition tranchait parmi les capimassa; il fut de tous le plus hautement récompensé : pensionné, brigadier, marquis, carrière si rapide qu’on a voulu l’attribuer à une faveur intime : « J'ai connu Rodio, dit Courier, il était joli homme, peu d’esprit, peu d'intelligence, d’une fatuité incroyable, en un mot, bon pour une reine (2). »

Dans l’expédition de Rome, à laquelle il prit part avec 1 500 irréguliers, il brilla aussi peu au point de vue militaire, car il fut mis en pleine déroute, « perdant une grande partie de ses gens, ses bagages et son autorité (3) », qu’au point de vue discipline, car il erut devoir publier une réfutation de trente-huit accusations dirigées contre lui par des nobles et bourgeois romains (4). Peut-être en conçut-il plus de goût pour l’ordre et la discipline :

(1) Nous avons étudié, dans l’ Arch. 8t. Nap., 1908, Il processo del Marchese Rodio. Dans Jonnsron, The Napoleonie empire, un long paragraphe élogieux, p. 99. COLLETTA, Storia, livre VI, $ 12; Racconti Storici di Rodind, Arch. St. Nap., 1881, p. 286-290; RICCIARDI, Martirologio, p. 110 et suiv.; ULLOA Marie- Caroline, p. 40.

(2) Lettre à M. de Sainte-Croix, Naples, juillet 1807.

(3) Lettre du cardinal Rnffo à Acton, 2 septembre 1799, publiée par AMANTE, Fra Diavolo, p. 313.

(4) AMANTE, ouvr. cité, p. 351.

on le vit signaler les menées perfides d’anciens collègues ou réprimer leurs méfaits (1); il dut accepter les importantes et délicates fonctions de commissaire royal près de Gouvion-Saint-Cyr; on a vu ce qu’il fallait penser de ce rôle.

En janvier 1806, avec le titre de « directeur général des bataillons volants », il eut mission d’organiser le soulèvement. Dans les Abruzzes, où il se porta d’abord avec un corps de cavalerie régulière, il échoua complètement, et, poursuivant ses efforts tout en reculant devant les troupes de Duhesme, il se fit prendre près de Pisticci, le 15 mars 1806, par les Italiens du général Ottavi. Il était en uniforme, escorté de dragons, mais on le traita en fau teur de désordres, qui avait « abandonné et déshonoré le grade militaire dont il était revêtu » et le bref procès qu’on lui fit témoigna d’une résolution impitoyable de le perdre; soumis à une commission militaire le 25 avril et acquitté, il fut, le lendemain, alors qu’il se croyait sauvé, traduit devant une nouvelle commission et condamné, le surlendemain fusillé. Sa fin fut courageuse et sa condamnation fit horreur; on en a fait peser la responsabilité sur Saliceti et Masséna, pressés par les patriotes et profitant de l’absence de Joseph; nous croyons avoir montré que celui-ci était décidé à la rigueur et que la cause de cette sévérité résidait uniquement dans le rôle capital confié à Rodio, « l’agent le plus actif de la reine (2) », « homme dangereux, chef des masses et employant tous les moyens possibles pour tâcher de les soulever (3) ». La fermeté de Rodio, sa fidélité,la mission qu’il aurait acceptée presque malgré lui (4), font vraiment du parvenu suspect un martyr de la cause bourbonienne.

Les successeurs de Rodio, comme « directeurs généraux des corps volants », Cancellier et Carbone, ne le valaient ni par le caractère ni par le courage (5).

Dans la même catégorie honorable que Rodio, on doit ranger les deux hommes à la fois braves et généreux qui ont dirigé la

(1) B. Croce, la Fine di Mammone, Arch. St. Nap., 1905.

(2) Joseph à Napoléon, 22 mars 1806. Mémoires, t. II.

(3) Rapport de C. Berthier au ministre de la Guerre de France, 21 mars 1806 (Arch. Essling, R. 44, fo 160 ter). Il ajoute que « cet homme s’était couvert de crimes, tant contre les Français que contre les Napolitains » (sans doute allusion à 1799).

(4) Diario napoletano, t. II, p. 197.

(5) Cf. chapitre 11.

défense d’Amantea et de Maratea : Ridolfo Mirabelli (1) et Alessandro Mandarini. Le premier, de famille noble, influente, bien que peu fortunée, gouverneur de sa ville natale depuis 1799, avec le grade de lieutenant-colonel, s’efforça, en même temps que de défendre Amantea, d’y empêcher les excès, malgré les menaces des plus violents; les Français, et, ce qui est presque autant dire, les Anglais, témoignèrent leur estime pour son caractère. Le second, commerçant aisé, fut nommé, lors de l’insurrection, vicepreside de Basilicate et « inspecteur général des corps volants ». Il s’enferma dans Maratea, sa ville natale, et, en même temps qu'il résistait énergiquement, il protégeait contre ses farouches compagnons les ennemis tombés entre ses mains. « Cet homme, rapportait le général Lamarque, a sauvé une centaine de Français et tous nos prisonniers l’appellent leur père (2). » L’un et l’autre refusèrent de servir le nouveau ‘régime.

Gernaliz, dont le vrai nom serait/Geniale Versace ?de Bagnara, était un capomassa proprement dit, mais il se distinguait par son instruction, ses manières, ses procédés (3). Peut-être ancien offcier, il se faisait passer, sans doute afin d’en imposer, pour un officier anglais et les Français le crurent tel (4). Commandant supérieur des bandes calabraises, il fut un des très rares chefs qui tentèrent d'offrir bataille. Généreux pour les prisonniers, jusqu’à garder près de lui un officier afin de le sauver, il s’efforçait aussi d'empêcher les désordres (il fit fusiller un insurgé pour sa cruauté et menaça du même sort le chef Coremme) : de là des haines s’ajoutant aux jalousies. Tué dans un engagement avec les troupes de Masséna, le bruit courut qu’il Pavait été par un traître (5).

(1) GRECO, Annali, t. Ier, p. 50 et 222. Il fut, en 1807, arrêté à Reggio sur l’accusation de divers chefs de masses, mais aussitôt relâché (rapport au roi Ferdinand, 24 juin 1807. A. Naples, 2154; Colajanni à Hesse, m. d., cbid., 2016).

(2) Lamarque à G. Berthier, 11 décembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046. GRECO, Annali, t. Ier, p. 84, 166, 184-186.

(3) GRECO, Annali, t. Ier, p. 61, 109. Le Compendio storico.… Rossano mss. (qui écrit Giarlenitz); AMANTE, Fra Diavolo, p. 357; Victoires et Conquêtes, t. VIIT. p. 302 et 305; ULLOA (qui l'appelle Genialitz), sont tous élogieux.

(4) Joseph à Napoléon, 14 août 1806. Mémoires, t. III.

(5) Greco, Annali, t. Ier, p. 115, et Coprr, Annali d'Italia, t. III, p. 257. Cependant, il ne paraît pas douteux que Gernaliz ne soit « l’Anglais » dont Courier raconte avec détail la mort devant Cosenza (lettre de Scigliano, 24 août 1806) : « Il s’était avancé, lui, mais sa canaille l’abandonna. Je le vis environné. Il jeta son épée en criant : prisonnier. Mais on le tua. C’était un bel homme,

Ces hommes appartenaient à la classe aisée et éclairée. De même, sans que l’on sache s’ils se rapprochaient aussi des précédents par le caractère, un très petit nombre de grands seigneurs ; le plus notable, duc de Poderia, fils du marquis de Camerotta, gratifié par l'amiral Smith d’une belle paire d’épaulettes (1), fit grand bruit des préparatifs de défense de Camerotta, qui ne tint pas une heure. Le duc de Valentino, échappé aux arrestations qui suivirent la conjuration de 1807, parait être passé chef de bandes dans les Abruzzes (2). Plus souvent, on voit les nobles s’enfuir pour éviter d’être maltraités. Plus dignement que les maîtresses que la plupart des chefs traînent à leur suite, mais bien modestement, la baronne Laura Fava, « gnora Lauruzza », à Amantea, tient le rôle des amazones de la Vendée (3).

Un certain nombre d'officiers de milice ou hors cadre (car la permission fut refusée aux officiers en pied) furent admis comme volontaires pour le riacquisto (4) : Reynier en signale un qui, bien que libre sur parole, commandait les défenseurs de Corigliano; il y en avait plusieurs dans Maratea, où semble être tel le lieutenant-colonel Rocco Stoduti, qui avait fait partie de lexpédition de Pezza sur Amantea, et, quand les Français rentrèrent en Calabre, fut un des plus hardis à les combattre (5). Le cadet Nicola Gabriele, dans la région de Cosenza, possédait assez d'autorité et de courage pour repousser une troupe française en combat rangé, et se fit prendre en osant attendre Verdier dans Rogliano (6). Dans les Abruzzes, Ferrante, peut-être le Ferranti que d’Hauteroche représente comme humain, courtois, d’ailleurs fort mal obéi des rustres qui lui servent de lieute-

équipé magnifiquement ; on le dépouilla dans un clin d'œil; il avait de l’or beaucoup. »

A) Lamarque à CG. Berthier, 30 août 1806. A., Naples, Guerra, 1046.

(2) Crivelli à Gallo, 24 juillet 14807. A. Naples Occup., 301. Un baron Franc. Morelli, de Fiumefreddo, et Ant. Cilea Ficara, syndic des nobles de Reggio, disent tous deux avoir levé à leurs frais, après Maida, des troupes armées (A. Palerme, Segr., 4866 et 5553).

(3) Monttore, 29 août 1806.

(4) Listes nominatives, juin-juillet 4806. A. Naples, Guerra, 2132 : notons le colunel Gius. Vanni, celui sans doute qui sera fusillé à Rome, un colonel baron Zweyer.

(5) Mermet à Masséna, Torre Orsaya. Mémoires de Joseph, t. IT, p. 116 (le nom d’ailleurs altéré). Il se rallia, d’ailleurs.

(6) Greco, Anna, t. I, p. 57; rapport Masséna, 18 août 1806. A. Essling, R. 45, fo 117.

nants (1), aurait été un ancien officier, bien qu'après sa soumission on le voie former, pour toute espèce d’affaires, un « bureau de correspondance » assez louche (2).

La bourgeoisie se tint en dehors, on le comprend, d’un mouvement qui se tournait toujours finalement contre elle : c’est dans les rangs des gardes civiques qu’elle se signala. Aux noms déjà cités, toutefois, ajoutons ceux de Gius. Surulli, « docteur en lun et l’autre droit (3) », qui opéra dans la région de Catanzaro, d’un juge de police, Pasq. Bosco, arrêté de bonne heure et ramené à Naples, attaché sur un baudet (4), du chef de San Giovanni-in- Fiore, Filippo Barberio, dit Occhio di Pecora (œil de brebis) (5). De Michele, nommé gouverneur de Fiumefreddo et que les Français traitèrent en brigand à la prise de cette place, était aussi de condition « civile ». De même, les deux principaux chefs des Abruzzes, Ermenegildo Piccioli et Giuseppe Costantini, dit Sciabolone, qui méritent une mention particulière.

Piccioli était d’une famille distinguée de Navelli; un de ses parents avait été gouverneur de Capoue, lui-même officier. Il n’a rien d’un bandit : c’est Rodio qui lui avait confié le soin de l’insurrection abruzzaise et l’ex-agitateur préférait les hommes de condition; son principal soutien était un groupe de « propriétaires dévoués à l’ancienne dynastie (6) ». Il combinait ses opérations en véritable chef de guerre, se tenait en correspondance avec les autres provinces et avec Gaëte assiégée; un succès sur la légion provinciale ayant grossi soudain sa bande, il tendit énergiquement à se lier, à travers l’Apennin, avec Fra Diavolo, C’est lorsque celui-ci eût été décidément rejeté vers la mer que Piccioli, battu lui-même, se soumit (octobre) et accepta de former un corps de «voltigeurs des Abruzzes », recruté d’anciens insurgés, pour faire la chasse aux autres. Il la fit avec un zèle inégal,

(1) D'HAUTEROCHE, Souvenirs, p. 95.

(2) Diario Napoletano, t. II, p. 381 (novembre 1807). D’ailleurs, le 145 mars 1808, Hudson Lowe signale l’arrivée à Capri de ce même Ferrante, qui se rendait à Palerme pour exposer à la reine un « plan de reconquête de ses Etats ». (B. M., Mss. 20107, fo 59.)

(3) Notizie dell armata volontaria Caiabre, n° 4 (4 décembre 1806).

(&) Diario, t. IT, p. 247.

(5) Compendio storico…. Rossano, mss ; GRECO, Annali, t. Ier, p. 116.

(6) Rapporto storico sul brigantaggio di Abruzzo Ultra (1813). Bibl. Nat. Mss. it., 1127, qui donne les détails les plus nombreux sur ce chef.

arrangeant à l’amiable la soumission de certains (1), restant en

relations avec d’autres. Il y a peu de vraisemblance dans

les bruits qui lui attribuèrent la révolte de sa compagnie en mars 1807 :

: il n'avait qu’à y perdre; mais des papiers compromettants, trouvés sur un chef de bande prisonnier, le firent mettre quelque temps en surveillance.

Sciabolone, de Lisciano (province de Teramo), aurait été gouverneur d’une cité baronale. Déjà gratifié, au moins nominalement, d’une pension pour son zèle en 1799 (2), ce chef, « d’un courage imperturbable, qui exerçait une autorité absolue sur ses compagnons (3) », eût pu être très redoutable, et de fait, appuyé d’abord sur Civitella del Tronto, il inquiéta fort tout le pays, mais son caractère n’était pas à la hauteur de son courage : en septembre, après un combat malheureux et l'arrestation de ses trois frères, de sa femme, et en outre, dit-on, de ses deux maïitresses, il sollicita l’amnistie; il s’adressa au général Lemarrois, commandant à Ancône, « disant, écrivait celui-ci à l’empereur, qu’il n’avait confiance que dans les généraux de Votre Majesté ». Malgré cette impertinence à l’adresse de Joseph, il en obtint la continuation des quarante écus romains que lui payait par mois l’ancien roi, et le commandement d’un corps franc : il s'était engagé à «livrer tous ceux de ses compagnons qui sont coupables de quelques crimes et à détruire toutes les nouvelles troupes de bandits qui pourraient par la suite troubler la tranquillité des Abruzzes (4) ».

Le clergé est largement représenté, pour les raisons qu’on a vues et aussi parce que bon nombre d’ecclésiastiques sont aussi

(1) Ce ne peut être que lui que, sous le nom de Piscicotta, d’Hauteroche met en scène, dans une rencontre digne de celle d'Hadji Stavros et des gendarmes. Souvenirs, p. 95.

(2) On dit qu’il reçut aussi le grade de colonel; mais, en ce cas, il aurait sans

doute figuré sur la liste du 8 janvier 1806.

(3) Général Lemarrois à Napoléon, Ancône, 24 septembre 1806. A. G., Naples. (4) Ibid. Il avait été, en 1801, accusé de conspiration et Rodio, chargé de faire une enquête, tout en ne le croyant pas coupable, le jugeait dangereux, à cause de « l'extrême indigence » qui le rendait accessible à la corruption; dans la Marche d'Ancône, ajoutait-il, « il jouit d’une très mauvaise réputation en matière de brigandage » (lettre à Acton, novembre 4801, citée par B.-C.; la Fine di Mammone, dans Arch. St. Nap., 1905); sur ce personnage, voir encore PALMA, Storia… Abruzzo Teramano, t. III (il le désigne seulement par le surnom de Bersagliere); ÆCRIVELLUCCI, Una comune delle Marche nel 1798 1799 e il brigante Sciabolone, donne sa carrière jusqu’en 1800.

rudes que le peuple d’où ils sortent. Prêtres et surtout moines apparaissent non seulement comme conseillers, secrétaires, espions, agents diplomatiques des chefs, ou simplement aumôniers (1), mais comme chefs eux-mêmes. La gloire du cardinal Ruffo était pour encourager, sanctüifier le rôle du prêtre armé : la « bande du sousdiacre » devient un type de l'insurrection (2). Citons le chanoine Antonio d’Epiro, dont un frère était lieutenant-colonel : il est déjà porté, seul ecclésiastique, sur la liste du 8 janvier 1806, parmi les chefs de Calabre ultérieure (3); Fra Domizio (Jacobucci), un franciscain noir, premier lieutenant de Pisciotti, à l'exemple duquel il fera sa soumission dès la fin de 1806 : d’ailleurs, il désertera pour gagner Palerme; Simone Jovane, de Gragnano, prêtre, dont la famille s’était signalée dans le sanfédisme, amnistié, relaps et pendu au temps de Murat (4). Dans le soulèvement de Pomigliano et S. Anastasia, l’un des premiers, les instigateurs sont deux prêtres, Ferd. Ricci, dit « commandant » de la première ville, et Pasq. Riso (5); autour d’Acri, Ant. Cozza se signale par sa cupidité, tandis qu’un ancien provincial des capucins, Esprovine, espère obtenir par cette voie un évêché (6); le prêtre Durante, de S. Chirico, pour des querelles privées, insurge ce village (7); Ant. Palermo, curé à Terra di Lago, est lieutenant de Fra Diavolo en Calabre (8). L’archiprêtre de Surbo Ciro Annicchiarico, le futur fondateur de la secte criminelle des Decisi, n’a pas attendu l'invasion française pour commencer, par

(1) Un archiprêtre, Francesco Apa, indemnisé de la perte de son bagage à la bataille de Mileto, porte le titre d’abrlitato delle masse; Smith a parmi ses secrétaires un chanoine, Franc. Saraceni; un frère Bonaventura Ravallo est donné comme aumônier de la bande de Fra Diavolo; un P. Tomei est fusillé en 1806 comme agent de propagande (AMANTE, Fra Diavolo, p. 382, note), un P. Ant. da Cutrù pendu comme correspondant des insurgés et de Lowe.

(2) Courier, lettre du 15 avril 1806. Le Monttore, 19 août 1806, fait la même réflexion.

(3) Chargé ensuite en Sicile d'organiser un corps franc pour la Calabre. A. Naples, Guerra, 2015 et 2132.

(4) Bibl. Nat., Mss. it., 14124, « note sur le brigandage des environs de Nocera ».

(5) Rapport de l’adjudant-commandant Chameau à Masséna, 15 juin 1806. A. Naples, Guerra, 1045.

(6) Memoria sopra le fatali avventure della comune di Acri. Bibl. Nat., Mss. it.,

(7) En juillet 1806. Rapport du syndic de $. Chirico au colonel Amato, 28 mars. 1812. Bibl. Nat., Mss. it., 1124, fo 54,

(8) A. Naples, Guerra, 2132.

une vengeance du motif le plus profane, la carrière qui le fera finir voleur de grand chemin, Ferdinand régnant (1)! Le prêtre G.-M. Papassodero, de Centrica, par ses « massacres, incendies, saccages et voleries », décidera le général anglais Stuart à mettre sa tête à prix pour 500 ducats (2).

En somme, Joseph n’exagère guère en disant : « Quelques misérables prêtres, quelques officiers, mais pas un homme marquant (3). » L’immense majorité des capimassa appartient à la classe populaire et il est malheureusement impossible de voir dans ce fait l'indice d’un instinct patriotique moins perverti, d’une conviction religieuse ou royaliste plus forte. Sans se rallier à cette opinion anglaise que les chefs étaient généralement « les plus indignes gredins et les plus sauvages ruffians de leurs bandes (4) », et les premiers à fuir (5), on peut constater qu’il y a peu de nobles ni même d’énergiques figures. Il n’y a pas à s'étonner que des bas-fonds remués d’une société aussi mal faite soient montés à la surface des hommes violents, cupides et cruels, mais quand on en voit terroriser les pays sans défense et fuir les premiers devant le danger, ne marcher qu’à prix d’argent et accepter au besoin celui de l’ennemi, se trahir mutuellement et passer d’un camp à l’autre suivant les circonstances, on est en droit de les considérer, non comme des partisans, mais comme des brigands.

Un relevé général de ces chefs populaires serait fastidieux et

(1) CHURCH, 7! brigantaggio…. nelle Puglie; P. PALUMBO, D. Ciro Annicchiarico, Rio. Sior. Salentina 1904; sa « Justification » dans Memorrs of the secret societies, p. 151 et suiv. Encore un archiprêtre, Giov. Vince. della Cananea (région de Cosenza. Compendio Stor…. Rossano). Un autre, près de Sulmona, a fait pendre treize soldats à un arbre (Crivelli à Gallo, 24 juillet 1807, Loc. cit.); on pourrait multiplier les exemples.

(2) Son édit, du 2 septembre 1806, est reproduit dans le Monitore du 23.

(3) Joseph à Napoléon, 12 avril 1806, Mémoires, t. IL. «Il n’y a pas, dans les nombreuses bandes qui surgissent de tout côté, un seul homme qui ait cinquante ducats de bien, il n’est pas à leur tête un seul chef qui ait été seulement sous-lieutenant dans l’armée de Caroline. » Rapport Lamarque, 16-20 septembre 1807. A. G., Naples. La même remarque est exprimée aussi nettement (en 1810, il est vrai) par le colonel Leclerc, envoyé par Clarke en mission; tous les chefs pris ou tués « n'étaient que des bergers, des charretiers, des paysans et des gens en général nés dans cette classe du peuple qu’ilest si facile de séduire... ; on pourrait presque assurer que ces brigands ne peuvent pas compter dans leurs rangs un propriétaire » (12 juillet 1810. A. G., Naples).

(4) BUNBURY, Narratives, p. 231.

(5) Stuart à général Fox, Palmi, 26 août 1806 (BUNBURY, ouwvr. cité, appendice G); il transmet d’ailleurs des plaintes analogues du preside De Filippis et se trouve d'accord avec Masséna, qui dit que les chefs s’échappent toujours à temps.

forcément incomplet : nous nommerons, en les caractérisant avec les données les moins suspectes qu’il sera possible, les principaux de ceux qui, à notre connaissance, ont véritablement joué un rôle : capimassa, non simples chefs de comitives.

Au premier rang, il faut placer Fra Diavolo, qui, après être resté dans la gloire surtout comme héros de roman et d’opéracomique, est en voie de passer simplement héros (1). Dégagée des . légendes, la biographie de Michele Pezza, né à Itri, en 1771, de parents relativement aisés, mais ayant à faire vivre avec leur commerce d’huiles une douzaine d’enfants, nous le montre prenant la campagne, à la suite d’un double meurtre, dont le mobile ne peut être précisé. Il aurait ensuite exercé une profession plus honnête, dans l'Etat romain, mais certainement ne fut pas moine, si peu que ce soit, ainsi que son surnom, acquis dès l’enfance, le fit croire à la plupart des contemporains. Autorisé en 1798 à échanger contre treize années de service militaire « la peine qu’il aurait dû subir (2) », il fut, à la faveur sans doute des événements qui suivirent, ramené bien vite chez lui. Notons à son honneur qu’il n’attendit pas la contre-révolution triomphante pour prendre les armes, mais qu’il combattit des premiers les. envahisseurs, dans les passes d’Itri. Lors du sanfédisme, il participa au blocus de Gaëte, puis à l’expédition de Rome, où son corps, qui fut déclaré «le plus indiscipliné », n’ayant pas la « plus

(1) La cour de Palerme avait commencé sa réhabilitation en protestant solennellement contre l’exécution et célébrant en grande pompe les funérailles du « très digne colonel don Michele Pezza », en accordant à sa veuve une pension mensuelle de 100 ducats. En dehors des Bourboniens (qui tous ne sont pas tendres), CG. CANTU (Cronistoria, t. Ie, p. 631) et Victor HuGo (Victor Hugo: raconté par un témoin de sa vie, 1, 27) considèrent Pezza comme un patriote. B. AMANTE, Fra Diavolo e il suo tempo, a donné une biographie très documentée, qui est une apologie convaincue : dans le pays de son héros, que nous n’avons visité qu'après la publication de son livre, on peut dire qu’il a drainé tous les papiers et souvenirs subsistants. E. JALLONGHI, Fra Diavolo, dans une monographie plus concise, a encore apporté du nouveau; de même E. GacHoT, Gaulois, 11 novembre 1906, Nouvelle Revue, 1% février 1902, et surtout ch. vxIt de La troisième campagne d'Italie; nous avons pu ajouter encore en utilisant, ce que ces auteurs n'avaient point fait, le Rapport général de Hugo (A. N., F1 88310), ses lettres (A. Naples, Guerra, 1046), des documents contenus dans les Arch. de Naples. Un document capital, possédé par la Société historique de Naples, a été publié par G. FoRTUNATO, Rivista Settimanale, tembre 1881.

(2) AMANTE, p. 69, rapporte la décision même, signée du prince de Castelei-

cala, 20 janvier 1798; le Mss. Fantacone, cité par AMANTE, et PETROMASI (Storiæ della repubblica napoletana) disent qu’il fut soldat.

13 sep:

petite figure de troupe, pas même de masse », se signala par «les plus énormes attentats dans toute la région (1) »; lui-même fut emprisonné au château Saint-Ange, d’où il s’évada, avant de comparaître devant le conseil de guerre. La cour passa sur tout cela et Pezza, déjà honoré du grade de colonel, fut nommé «commandant du département d’[tri ».

C’est donc en vertu de fonctions officielles que, le premier de tous, semble-t-il, le colonel Pezza (2) rentra en campagne (3). Son rôle fut considérable. Il agit d’abord en Terre de Labour, avec Gaëte comme point d'appui, infestant le pays que traverse la grande route de Rome. Un épisode curieux se rapporte à cette période : établi d’abord à Spigno, un nid d’aigle, il avait subi à Santa Oliva, où il s’était retranché, un grave échec infligé par le commandant Bonelli (4) (un Corse éprouvé, dont le père avait été bandit), auquel il avait osé faire porter un défi. Or, peu de temps après, étant de nouveau hors de Gaëte, il écoutait les ouvertures d’un officier de gendarmerie envoyé par Saliceti : il ne rentrerait dans la place que « pour chercher sa femme et ses deux enfants et revenir le plus tôt qu’il pourra se remettre en nos mains ». Lacour croyait à sa bonne foi, « puisqu'il n’avait pas besoin de nous pour rentrer à Gaëte ». Le gouvernement Pautorisa à promettre 50 000 ducats s’il livrait une poterne et avait signé d'avance un sauf-conduit : Lacour, qui avait déjà conféré avec deux de ses lieutenants l’avant-veille, attendait le 25 avril, la nuit, sur la

(1) Lettre du général Burckhardt au directeur de la Guerre, publiée par

AMANTE, p. 302. Albano fut entièrement saccagée; aux portes de Rome, qu’on leur consigna, les hommes de Pezza faillirent en venir aux mains avec la troupe.

(2) Il ne fut jamais général, quoi qu’on ait dit (notamment général HuGo, Souvenirs, t. Ier, p. 125) et qu’il s'intitule ainsi dans une proclamation de 1799. Quant au titre de « duc de Cassano » qui lui aurait été donné pour stimuler son zèle, en même temps que pour punir cette famille, ce ne devait être qu’une promesse, puisque, bien qu’il ait fait faire un cachet à ce nom, il n’en est pas question dans l'invitation officielle à ses obsèques (A. N., AF 1v, 1714 c; JALLONGHI, 0. c., p. 223).

(3) Le général Lacour annonce la nouvelle dans un style qui paraît trahir l’affolement : « J'apprends à l'instant un rassemblement de 60 brigands viennent paraître entre Fondi et Itri. La fameux Fra Diavolo est sorti de Gaëte est à la tête. » (A Masséna, Castellone, 27 février 1806. Arch. Essling, Reg. 44, fo 107.) Vingt-cinq louis furent promis à qui le prendrait (Lacour à Masséna, 5 mars, 1014, 19182).

(4) Rapport de Bonelli, 31 mars. A. Naples, Guerra, 1045; AMANTE, d’après le mss. Fantacone, p. 379. On signale, dans les bagages pris à ce combat, des flambeaux qui servaient à faire des signaux la nuit. ;

plage : il ne vint point, et cette même nuit il y eut une sortie (1). Cette coïncidence porte à croire à une ruse de guerre : les Français s’imaginèrent que le gouverneur avait éventé l’intrigue et, pour ce fait, envoyé Pezza à Palerme (2).

Tout à coup, ils apprennent que « Fra Diavolo, au lieu de sortir de prison, pour être pendu, en est sorti pour commander 600 galériens, qui sont arrivés avec lui sur le convoi anglais (3) ». C’est la descente hardie devant Amantea (29 juin 1806), qui précède Maida et contribue si efficacement à la grande insurrection, dont cette ville devint une des places d’armes. On a même montré Pezza venant réconforter Stuart disposé à se rembarquer.

L’amiral Smith était homme à le comprendre : il coopéra avec lui à l’attaque de la tour de la Licosa, « où il agit très vaillamment », repoussant notamment les défenseurs qui tentèrent de s'échapper vers les hauteurs (4). Ensuite, bien qu’il n’eût plus Pappui de Gaëte, il retourna en Terre de Labour, débarquant (5 septembre) à Sperlonga avec une bande nombreuse, qu’il grossit des détenus de San Stefano, massacra le poste établi à Itri (5). I y eut un moment de grave inquiétude : la soumission des Calabres était à ses débuts ; l’insurrection y tenait encore ses places d’armes et en formait une nouvelle dans le Cilento. Dans les Abruzzes, où l’on redoutait la jonction des insurgés avec ceux de Terre de Labour, le général Goulus avait une de ses colonnes battue et réclamait des secours « à marche forcée ». « Je ne sais encore, écrivait-il au général Dombrowski, son chef, sur quel point je serai obligé de faire une retraite au besoin. » Pour envoyer du renfort, Dombrowski était obligé d’en demander lui-même dans

(1) Lacour à Masséna, 23 et 25 avril. Arch. Essling, Reg. 44, fos 189, 189 bus, 189 ter.

(2) Joseph à Napoléon, 11 mai 1806. Mémoires, t. II. Pezza fut effectivement rappelé en Sicile, ainsi que ses frères, à la d2mande du prince de Hesse : mais deux lettres de celui-ci, des 22 et 25 avril, montrent qu’ilse plaignait seulement que Pezza fil plus de bruit que d2 besogne (JALLONGHI, p. 176).

(3) Joseph à Napoléon, 8 juillet 1806. Mémoures, t. II.

(4) Smith à Collingwood, 17 août 1806. Admiralty, 412.

(5) C’est ce combat, et non un autre qui ne peut être placé après l’échec de Pezza à Santa Oliva, que décrit avec beaucoup d'imagination le mss. d’Itri (cité par AMANTE, p. 377). En horreur, sa peinture ne dépasse pas le simple rapport de l’état-major (GC. Berthier à Dejean, 7-8 septembre 1806. A. G., Naples}: nos soldats « massacrés d’une manière horrible; on en a trouvé les mains liées derrière le dos et le ventre. ouvert ».

l'État romain; de même le général Duhesme, à Sulmona (1). Dans tout le district, Peffroi était général : point de troupes, les gardes civiques, c’est-à-dire les propriétaires, done les plus menacés, s’effaraient ; beaucoup de gens fuyaient vers la capitale, l'Etat romain, Ponte-Corvo, dont le gouverneur à son tour demandait aide à Naples, elle-même, de l’aveu du roi, « déjà dans l’épouvante (2) ». Le pays d’alentour fut troublé par la peur du parlisan (3), mais Pezza ne réussit, par argent ni par promesses, à le soulever (4). Les Français se décidèrent tout de suite à un effort vigoureux, et dans Sora, qu’il avait fortifié, il fut forcé par le général de division Espagne (24 septembre) (5). On le crut mort, mais il n'avait pas attendu l'issue du combat, et, avec les débris de ses bandes, cherchait à gagner les Abruzzes à travers l’Apennin. Une colonne mobile, Corses, Noirs, Garde royale, Napolitains, sous le chef de bataillon Hugo, fut lancée à sa poursuite, tandis que d’autres troupes gardaient les passages de la montagne et les issues vers la côte, formant comme un cercle de fer; toutes les gardes civiques de la région étaient sur pied : c’était une chasse avec rabatteurs. Ce déploiement de forces était un hommage à Pimportance de Padversaire. Celui-ci avait pour lui son entraînement, sa fertilité en ressources, les chemins et le temps affreux qui épuisaient les troupes, moins accoutumées que lui au pays, mais celles-ci montrèrent aussi une endurance admirable. Si elles ne purent s’emparer du fugitif, elles lui prirent ou tuêrent successivement tout son monde : seul, blessé, et, ironie cruelle, dépouillé par des brigands, en haillons et «les pieds entortillés dans des guenilles (6) », il se fit prendre misérablement à Baronissi, près de Salerne, dans la boutique d’un pharmacien (1% novembre 1806). On

(1) Goulus à Dombrowski, Aquila, 15 septembre 1806; Dombrowski à Lemarrois, Chieti, 15 septembre ; Duhesme à Lemarrois, 7 et 8 septembre. A. G. Näples.

(2) A Napoléon, 26 septembre 1806. Mémoires de Joseph, t. TI.

(3) Le chef d’escadron Forestier écrivait d’Arpino, le 18 septembre (A. Naples, Guerra, 1046), qu’il ne pouvait, même en payant, obtenir aucun renseignement : les gens prenaient l'argent, mais mentaient ou se sauvaient. Le mss. du Mont- Cassin montre les gens de Pignatoro éloignant les Français, de peur d’être châtiés {7 octobre 1806).

(4) Il paye en bonnes piastres d’Espagne (Joseph à Napoléon, 25 septembre 1806. Mémoires, t. IL) ou recrute par La terreur (C. Berthier, 18-20 septembre. A. G., Naples, 1806).

(5) Cf. ci-dessous, p. 173.

(6) Rapport général de Hugo. A. N., F4 88310.

l’amena à Naples sous une escorte imposante, au milieu d’une foule nombreuse, mais silencieuse. Les Anglais le réclamèrent par parlementaire, alléguant son grade, offrant de rendre en échange, disait-on, deux cents prisonniers, menaçant même de représailles (1). Le gouvernement, résolu à faire un exemple, lui fit un procès public qui se termina, le 10, par sa pendaison sur la place du Marché à Naples. Après les angoisses de sa fuite et de sa captivité, il serait injuste de lui reprocher une défaillance devant la mort (2). Pour ne point s’associer à ses apologistes, on peut alléguer ladmission dans ses bandes de trop de galériens et de lieutenants dans le genre du féroce Abruzzese, les cruautés ordonnées ou tolérées (3), peut-être trop de promptitude à s’esquiver dans les combats. Par contre, on doit reconnaître son habileté, son activité, sa persévérance, la fidélité à sa cause. On Pa dit susceptible de générosité : l’épisode romanesque du convoi de femmes d’officiers rendues à la liberté (4) est moins probant que le nombre de prisonniers qu’il amena aux Anglais, à une certaine époque du moins (5). Sans doute, comme Kodio, aspirait-il à s’élever au niveau de la situation brillante que lui avait procurée une carrière douteuse; c’est en tout cas une grande figure de partisan (6).

(1) Sussarelli à Hudson Lowe, 11 novembre 1806. B. M., Mss. 20107, f° 206. Lettre de Lowe à C. Berthier, 9 novembre 1806. Zbid., 20163, f° 59.

(2) Le Monitore du 11 novembre 1806 (reproduit par Moniteur du 25), Colletta, Sussarelli (l’espion de Lowe), s’accordent à dire qu’il déshonora ses derniers moments par des dénonciations, même des invectives contre la reine et. Smith. MaruLLI (Ragguagli, t. IT, p 403) prétend qu’on lui offrit le grade de colonel de gendarmerie et qu’il refusa avec mépris : l'offre est invraisemblable, Pezza étant pris et le gouvernement s’étant montré si décidé à faire un exemple.

(3) Massacre d’Itri. Près de l’église $. Spirito, isolée sur l’ancien chemin d’Itri à Formia, est un ravin où il faisait jeter pêle-mêle hommes, chevaux et voitures ; une autre église rurale fut remplie des corps des prisonniers « torturés et mis à mort » (AMANTE, p. 21 et 103.) Il est à remarquer que Cacciatore, l’un des plus convaincus bourboniens, prenant la défense des chefs de bandes, met Fra Diavolo au nombre des malfaiteurs, qu’il ne revendique pas. (Esame della Storia di P. Colletta, t. Ier, p. 248.)

(4) L'aventure est racontée (sans nommer Pezza) par COURIER, qui s’en égaye, bien entendu (Lettre du 16 octobre 1806), par le colonel CASTILLON (Sabretache, 1902, p. 339), par REITZzEL (Berner Taschenbuch, 1864, p. 354). Un tableau du peintre militaire Boutigny (Salon de 1903) s’est inspiré de l’épisode.

(5) H. Lowe, à Capri, en reçut, le 23 juillet 1806, 120 (B. M., Mss. 20163, f° 45).

(6) Sa personne n’a été décrite, et très vaguement, que par Huco (Souvenirs, L. 1, p. 152). E. JALLONGH1 donne, pour la première fois, deux portraits + ils s'accordent difficilement,

Aucun des autres chefs n’a l’importance de Fra Diavolo, mais ils sont légion. D'abord, la cohorte calabraise. Celui qui réunit les plus fortes bandes, après la mort de Gernaliz, fut Panedigrano (Pain de blé), le grand chef de Calabre citérieure : de son nom, Nicola Gualtieri. Né aux Conflenti, envoyé au bagne, puis au régiment, par l’ancien gouvernement et, à la faveur de la contrerévolution, devenu capomassa, fait major par le cardinal Ruffo qui le regardait comme un de ses meilleurs lieutenants (1), il était ignorant, grossier, « d’aspect sombre et féroce (2) », mais sincère et capable de générosité. Le patriote Pepe cite, pour en avoir bénéficié, un trait d’autant plus honorable que le fils du chef avait été peu auparavant fusillé par les Français (3). Il semble avoir cherché à donner un aspect un peu régulier à ses troupes issues en grande partie du bagne (canons, drapeaux) (4).

Parmi les vrais chefs de guerre, citons encore le « major » Giuseppe Maria Necco, qui paraît avoir eu de linstruction et montra une activité remarquable en coopérant du dehors à la défense de Maratea et de Longobardi (5). Moins hardi peut-être (6), aussi humain, bien que violent (7), Raffaele Falsetti, simple sbire au tribunal de Cosenza, lors du sanfédisme lieutenant-colonel et pensionné, agit, comme Necco, d’après les instructions directes de la cour et de Smith, qui lui attribuait un rôle capital dans ses grands projets. Sans avoir leur importance, Nierello, de Verberuso, qui reprit, après la mort de Caligiuri, la direction des insurgés de la région de Scigliano, peut en être rapproché par son caractère :

(1) SACCHINELIAI, Spedizione del Cardinale Ruf}o, p. 140.

(2) RoDiNd, Racconti Stor., loc. cit., p. 806. On ne sait sur quoi repose l’assertion de l’ Annual Register de 1806 (p. 146) qu’il aurait été prêtre.

(3) PEPE, Mémoires, t. Ier, p. 267. V. aussi CANTU (Cronistorra, t. Ier, p. 626), UzLoa (Sollevazione, p. 57).

(4) II assista, seul chef de marque, à la bataille de Mileto, où il fit le mort pour échapper au désastre (RIVAROL, Motice, p. 136).

(5) Le Spoglio delle carte appartenenti al capomassa Necco (A. N., AF 1v, 1714 c) donne une idée de son importance : l’abbé de Belvedere lui demande 100 hommes pour la défense de son couvent, un « assesseur » de Maratea le charge de faire toucher une créance personnelle : faits qui prouvent quelque confiance en lui. Une lettre datée du 17 novembre 1806 le félicite de la prise de 200 Français. Un état porte 40 officiers ou sous-officiers prisonniers remis à Smith.

(6) Il évacue précipitamment Cassano devant Reynier en retraite et se laisse tuer sans combat une centaine d'hommes (rapport Reynier, 3 août 1806. Mémorres de Joseph, t. IN, p. 109).

(7) Uzxoa, Sollevazione, p.58; à Rossano (août 1806), il menace de mort les pillards (Compendio storico…. Rossano, mss.).

« loyal et brave royaliste », hostile aux excès et populaire (1). Speranza affronte énergiquement dans Laurino Pattaque du général Mermet (2). Carminantonio (autour de Castrovillari) et Golia (autour de Nicastro) rappellent, par la meilleure organisation de leurs troupes et leurs dispositions plus militaires, qu’ils ont servi dans l’armée (3).

Après ces noms, on tombe très bas, malgré sa célébrité, avec Antonio Santoro, un pâtre grossier, atteint de la manie des grandeurs. Autour de Longobucco, parmi les bergers où il compte beaucoup de parents, il se forme une bande et fait de la ville, où il entre au son des cloches, son quartier général, ou mieux sa capitale, car il se proclame roi, Re Coremme, il a une manière de cour, il donne des fêtes rustiques où l’on déploie une profusion barbare. Dans son orgueil, il porte même la main à l’ostensoir, célébrant des mariages, distribuant des bénéfices. Commissionné lieutenant-colonel, il prend des allures de général en chef, a un uniforme, un conseil de guerre, toute une hiérarchie de gradés, des étendards, des tambours et des piferi, parfois des canons, au besoin pièces de bois cerclées de fer. Il adresse des sommations aux commandants ennemis. Il fait des feux de joie avec les livres et arme les statues des saints (4). Cruel autant que ridicule, ce fantoche tyrannise toute la contrée. Ses troupes, plus habiles à piller qu’à combattre, furent dispersées piteusement en allant faire le siège d’Acri, et Longobucco fut forcée et pillée (octobre 1806). Revenu de Sicile, où il s’était réfugié, Santoro marcha sur Rossano avec du canon, ses bandes grossissant en route par l'espoir du pillage; la garnison ne comptait que cinquante Français : aidée

(1) Greco, Annali, t. Ier, p. 27, et t. II, p. 371; Victories of the Britieh Armies, t. II, p. 209. Tué en 1809. L’adjudant général JANELLI, Note esenziali sulle oite dei più famosi capibriganti delle Calabrie (Bibl. Nat., Mss. it., 1124), en fait aussi l'éloge, ainsi que d’un Andrea Orlando, qui sauva plusieurs officiers français : s’étant battu avec la bande de Vizzaro, il fit défection et devint lieutenant de gardes civiques.

(2) Mermet à Masséna, 6 août 1806. Mémoires de Joseph, t. II, p. 116.

(3) RivaROL, Motice, p. 131. Carminantonio osa attaquer un bataillon à Campotenese, août 1809 (GRECO, Anna, t. Il, p. 385); le même raconte (t. Il, p. 509) qu'il employait deux grenadiers français prisonniers à porter la litière où il mettait sa maitresse et ses bagages, et il avait, paraît-il, des chiens dressés à l’attaque. Après avoir tué un collègue, il demanda à « se présenter ». (Ministre de la Guerre à Murat, 8 mars 1810. A. G., Reg. 9, 5.) Golia fera la même offre à Montigny : refusé, il périra en combattant.

(4) DUBARRY, le Brigandage en Italie, p. 170.

des habitants, elle mit en déroute toute cettehorde et Re Coremme s’enfuit de nouveau en Sicile (février 1807). Quand il revint une troisième fois, pour occuper Cotrone, ses extorsions impudentes décidèrent le prince de Hesse à le réexpédier dans l'ile pour être jugé (1).

On trouve du courage et du caractère chez le fameux Parafante, de son nom Paolo Mancuso, mais il est un féroce. Né à Scigliano, de parents tanneurs, chassé au maquis par un coup de fusil tiré sur un pareni, c’est un vétéran de 1799 que la cour n’osa pas sans doute décorer d’un grade. Son quartier général était la Sila. De Cosenza à Nicastro, il était la terreur des habitants, dont, s’ils ne payaient tribut, il dévastait les terres et massacrait le bétail; il se faisait suivre de chiens, prêts à mettre en pièces ses prisonniers. « Quiconque n’obéissait pas à son moindre signe était sûr d’avoir le nez ou les oreilles coupés (2). » Il poussait Paudace jusqu’à prévenir un détachement de son attaque (3). Comme beaucoup de ces chefs, il s’acharnait principalement sur les gardes civiques, qu’il pendait, « pour l'instruction » des autres.

Puis viennent les sauvages, aux surnoms de cannibales, les tortionnaires, et ces brutes ne sont pas des loups faufilés dans la meute, mais des chefs marquants. Lorenzo Benincasa, de San Biagio, fils d’un charpentier, aurait, à douze ans, commis son premier meurtre et gagné « la campagne ». Une femme enlevée, un mari tué, des combats contre les sbires du tribunal de Catanzaro, tel aurait été son dossier quand il entra dans l’armée sanfédiste. Au moment de la seconde invasion, il venait des’évader

(1) Rapport à Ferdinand, 24 juin 1807. A. Naples, Guerra, 2154. Une lettre de Golajanni à Hesse (197 décembre 1807. A. Naples, Guerra, 2016) l’informe que Santoro (ainsi que d’autres chefs, dont Nicola Gargiulo, un des accusateurs de Santoro) a été envoyé en surveillance dans une île et son butin vendu au profit de la « Caisse de campagne ». Une lettre du général Merlin (Chieti, 3 novembre 1807) le signale comme son prisonnier depuis deux jours; en ce cas, il fut certainement fusillé. Sur ce personnage, cf. GREcOo. Annali, {. Ir, p. 156, 169, 227, et le Compendio storico… Rossano.

(2) Anonima raccolta dei fatti particolari dell infame assassino Parajante. Bibl. Nat., Mss. it., 1124, fos 4-25. JANELLI lui a aussi consacré une de ses Vote. Greco, Annali, t. I, p. 567. Ayant échappé à la répression terrible de Manhès, il mourut en 1811, à vingt-huit ans, dans un combat contre des gardes civiques, luttant jusqu’à la mort, malgré ses blessures.

(3) En 1809, il prendra celui du lieutenant Filangieri, qu’il fera périr au moment où l’on cherchait à le délivrer (Greco, Annal, t. IT, p. 458). Marc Monnier prétend qu’il le fit fusiller par ses propres soldats, menacés de mort.

de prison. C’est la bataille de Santa Eufemia qui lui procura loccasion de se distinguer, dans cette région même, où un bois réputé impénétrable lui assurait un refuge. Il commença par saccager son village natal et fit aux détachements français, aux isolés, une guerre féroce. Tous les propriétaires furent en coupe réglée; plus tard, pour entretenir l’anarchie, il interdira aux paysans d'aller à leurs travaux, à peine d’avoir le nez coupé (1).

Francatrippa (Giacomo Pisano), de Pedace, dans la région de Strongoli, où opérait un autre chef, dont le nom fait avec le sien un gracieux pendant, Carnegrassa, commanda un des plus forts rassemblements. « Grand ribaud », lui aussi (2), cruel et si redouté qu’il pouvait tuer de sa main des subalternes indociles, son principal fait d’armes, sous Joseph, fut le massacre de toute une compagnie française, surprise par trahison à Gli Parenti.

Dans la région de Monteleone, Francesco Moscato, de Vizzano, ditil Bizzaro (ou Vizzaro) : serviteur de la famille De Sanctis, dont il aurait séduit une fille, enrôlé de gré ou de force, il déserta, peut-être après avoir été en prison, procéda, avant de servir la bonne cause, au massacre de ses anciens maîtres (3). De ce brigand et du précédent la tête sera mise à prix par les Anglais aussi bien que par les Français (4).

Giuseppe Rotella, bien surnommé 1! Boia (le bourreau), infesta les abords de Nicastro, pressurant et terrorisant la région : les habitants d’un certain bourg finirent, dit-on, par être presque tous sans oreilles ou sans nez. Ce monstre était pourtant « l’un des plus braves parmi tous les brigands » et une fille de bonne famille,

(1) La plupart de ces données proviennent, disons-le, du rapport de l’adjudant général Janelli, en 1810, Note esenziali. V. aussi QUINTAVALLE, Motizia del tenente generale Manhès. Sous Murat, il infestera, avec le Vizzaro, les abords mêmes du camp royal établi en face de la Sicile et périra noyé en se défendant vaillamment au passage d’un torrent (GREco, Annali, t. II, p. 566).

(2) L’expression est de CANTU, Cronistoria, t. Ier, p. 626. V. le Compendio

storico… Rossano; GRECO, Annali, t. II, p. 391; RivaroL, Motice. Blessé en 1809 à l’attaque de Tiriolo, il se fera jeter dans une maison en flammes pour n’être pas pris.

(3) Sur Bizzaro, deux notices détaillées, JANNELLI et le Dettaglio del jamoso Francesco Muscato Bizzaro, brigante della provincia di Calabria Ultra, iormato dal quartier mastro della legione, S. Vinc. Prestra (1814). B. N., Mss. it., 1124, {os 16-24. Il disparut à l’époque de la répression de Manhès, tué, dit-on, par une femme qu’il avait enlevée et dont il avait tué l’enfant pour n'être pas trahi par ses cris (GRECO, Annali, t. II, p. 566).

(4) Proclamation imprimée du général Mackenzie, 8 juillet 4809 (A. Palerme, 4903), promettant 200 pezze de récompense à qui prendrait chacun d’eux.

qu'il avait enlevée, s’en serait éprise et combattait à ses côtés (1).

Plus bas encore, Spaccapitta, lieutenant de Pisano, dépassant Mammone, l’ogre sanfédiste, qui dinait avec sur la table quelque tête fraichement coupée, aurait, à Acri, trempé son pain dans la graisse de patriotes brûlés vifs (2). Tels sont, dans les divers genres, les échantillons d’une galerie peu banale (3).

Les Principautés et la Basilicate sont trop souvent une annexe du brigandage calabrais ; mais elles ont aussi leurs bandes.

Dans la région de Nocere, Gius. Manso, de Majori, dit Giuseppiello, et son compère Ant. Celentano, dit Codino diCane, auxquels s’adjoint le prêtre Simone Jovane; leurs bandes sont secondaires, mais très actives. Tous trois acceptèrent l’amnistie de 1808, pour retourner bientôt à leurs errements (4). Dans les Principautés encore, Lorenziello (Lorenzo de Feo, de S. Stefano), berger, sanfédiste, condamné pour brigandage, se forma sous Fra Diavolo (5). Le « major » Ant. Guariglia, qu’on avait vu à la tête des croisés du Cilento, n’est guère signalé que pour son indépendance (6), puis pour sa facilité à entrer au service de Joseph. Le grand chef de ces provinces aurait dû être Gerardo Curcio, dit Sciarpa, de Polla,

(1) JANNELLI, Note esenziali. Notes sur le brigandage dans le district de Catanzaro depuis 1806 (en italien). Bibl. Nat., Mss. it., 1125, fos 58-64. Tué en 1810.

(2) Greco, Annali, t. Ier, p. 126. Il serait mort empalé.

(3) Bien d’autres noms pourraient être cités. Chaque contrée de Calabre a ‘ses chefs. Nommons encore Serafino Visciglia, caporale des ouvriers du duc de Corigliano, qui réunira de fortes bandes en 1809; Gius. Morelli, qui s’en prenait surtout aux troupeaux de la Sila; Franc. Marinaro, dit Rinfreschi, de Contale; Franc. Curcio, dit Orlandino, de Petrizzi, qui, pour donner le change, habiilait parfois ses hommes en soldats. Gius. Pisano, de Montauro, Gius. Ciambrone et Ant. Colacino, de Tiriolo, terrorisaient les habitants de Catanzaro, qui, parfois, n’osaient plus sortir de leur ville; Gius. Russo, de Montepaone, clouait un jour aux arbres, en les alternant, les têtes de muletiers et de leurs mules. Un Pietro Jannini, de Trecchina, déjà « fameux », fut pris dès juin 1806; il avait été, au commencement de l’année,emprisonné par l’ancien gouvernement pour des délits « très nombreux » (Lettre du commandant de Lagonegro, 10 juin 1806. A. Naples, Guerra, 1045).

(4) Exécutés tous trois sous Murat. Tout un rapport spécial concerne les actes de Maso et Celentano (Bibl. Nat., Mss. it., 1124, fos 176-185). V. 1bid., des notes sur le brigandage des environs de Nocera, Pagano, Arpi et Sarno {en italien).

(5) Elenco di tutti i briganti…. di Principato Ultra 1806-1811 (zbzd., 1127). Les personnages nommés sont peu remarquables ; la plupart auraient été condamnés sous l’ancien régime, plusieurs amnistiés par le nouveau avant de revenir à leurs errements; d’autres avaient obtenu le pardon en tuant des compagnons ; certains avaient été enrôlés dans les bandes par force.

(6) Necco au général Acton ct à Smith sur l'affaire de Lagonegro (A. N.,

AF 1v, 1714 c).

ex-officier des sbires du tribunal de Salerne qui, rebuté, dit-on, par les républicains, battit le général Schipani et, pensionné, décoré, colonel et baron par la grâce du sanfédisme, pouvait être impunément insolent avec les ministres :il fut des premiers à se soumettre, contre le commandement d’un corps franc (octobre 1806) (1).

En Basilicate, les chefs les plus marquants sont Cicchelli, un terrassier, acolyte du prêtre Durante, dont on à parlé ; au lieu de s’acharner après les gardes civiques, il se fait des correspondants parmi eux (2); — Gius. Pagnotta qui, après avoir bravé toutes les poursuites pendant deux ans, sans cesser de piller (enlevait d’un coup 9000 têtes de bétail au prince de Cassano), fut pris une nuit en même temps qu'un frère prêtre (3); — Taccone, qui osa faire chanter un Te Deum dans la cathédrale de Potenza et fut l'auteur du massacre fameux du baron Labriola-Federiei et de sa famille, assiégés dans leur château et auxquels il avait accordé capitulation (4); il allait jusqu'en Pouille enlever les caisses du fise ; — Basile Jula, agent actif de Smith, et ancien lieutenant de Ruffo (5). Scarola osa s'attaquer à des villes. Déjà, semble-tl, sont en campagne les frères Vardarelli qui obligeront Ferdinand restauré à traiter avec eux (6). Assez fameux encore, Luigi Pedemontano, alias Piemontese, tué en combat par la garde civique de Montepeloso (7).

L'ardeur parait moindre qu'en Calabre. Après la prise de Maratea, le général Lamarque se représente « escorté par tous ces chefs de brigands, qui sont d'assez bons diables et qui ne demandent, comme Sciarpa et Sciabolone, qu'à avoir des compagnies pour faire rentrer tous les brigands. Je vous avoue que je compte sur leur promesse (8) ».

F () Sur lui, COLLETTA, Storra, livre IV, $ 12.

(2) Fait sa soumission fin décembre 1807, reprend la campagne un an après pour n'être pris qu'en 1811 (lettre du syndic de $. Ghirico au colonel Amato, 28 mars 1842. Bibl. Nat., Mss.it., 1124, À 54).

(3) Rapports du capitaine Sabatier, Matera, 30 avril 1808 (A. Naples, Guerra, 104$) et du général Ottavi, Tarente, S mai (tbid., 1049).

(4) Marc-MONNIER, Votices historiques.….; Dr MONTIGNY-TURPIN, Grands Episodes, p. 41.

(fi Exéeuté dès le 18 août 1806 (Mémoires de Joseph, t. IT, p. 159).

(6) Ils sont nommés dans un rapport de gendarmerie de 1812. Bibl. Nat., Mss. it., 1127, fo 4.

(7) JaANxORA, Dai moti del 1799... (Potenza), p. 65.

(S) Lamarque à C. Berthier, Maratea, 11 décembre 1806. A. Naples, Guerra,

On serait tenté de faire la même remarque pour les Abruzzes, bien qu’elles aient disputé à la Calabre la palme du brigandage et que, malgré l’échec apparent des efforts de Rodio, l’insurrection y soit apparue pour la première fois organisée (1). Les deux héros de cette région, Piccioli et Sciabolone, à la fin de 1806, passèrent au service français (2) : grand bonheur pour les provinces voisines, dominées par la chaîne abruzzaise comme par la forteresse de seigneurs brigands.

Fra Domizio, principal lieutenant de Piccioli, fit aussi, on l’a vu, sa soumission. À la frontière de Terre de Labour, un chef très redouté, Bened. Panetta, vacher d’Agnone, descendait jusque dans la Campanie et les autorités ne pouvaient le prendre, à cause de la complicité de la population qu’il terrorisait. S’étant emparé de Gioja (septembre 1807), malgré la résistance des gardes civiques, il en égorgea dix-sept à la façon des bêtes de boucherie, « faisant tomber le sang dans un cuveau (3) » : ce qu’on n’apprit, semble-t-il, qu'après lavoir admis à se soumettre : « Cette soumission, écrivait Partouneaux, rendra le calme aux malheureuses populations des environs de Sora, San Germano et Venafro (4) ». Antonelli, de Fossasecca (près Lanciano), put traiter de puissance à puissance avec le commandant militaire et l’intendant de la province de Chieti, obtint le grade de colonel : sous Murat, ayant voulu sans doute passer général, il se révolta et fut pendu (5).

Quelques chefs inférieurs furent plus tenaces. Dans la province d’Aquila, deux lieutenants de Piccioli : Gius. del Monaco, d’Introdacqua, capomassa de 1799, en relations avec des familles influentes (notamment celle de Piccioli), périt en combattant (octobre 1807) ; Francesco Bernardi, parricide avant d’être partisan, fut pendu en mars 1808 à Barisciano, sa patrie (6). Dans la

(1) Manifeste de Frégeville, 27 avril 1806. Bibl. Nat. Naples, fi volt 1806.

(2) V. page 131.

(3) Rapporto stor. Brigant. Abruzzo Ultra, mss.; rapport Lamarque, 16-30 septembre 1807. A. G., Naples (sans le nommer). D’après le rapport sur l’arrondissement de Venafro, etc., 1806-1812 (Bibl. Nat., Mss. t., 1127, ifo 149), il s’était fait livrer par sa maîtresse le commandant de la garde civique de Venafro. Tué en 1810.

(4) Partouneaux à Lamarque, Aversa, 23 septembre 1807; Lamarque à Partouneaux, 28 septembre. A. Naples, Guerra, 1048.

(5) Notizia del generale Manhès; Marc Monnier, Motices historiques.

(6) Général Huard à Lamarque, Aquila, 4 mars 1808. A. Naples, Guerra, 1048.

province de Teramo, au printemps de 1808, les frères Ciammarichello entreprirent de réunir toutes les bandes de la région, sé firent livrer des armes par les habitants, cependant officiellement désarmés, et détruisirent nombre de détachements de gendarmes et de légionnaires (1).

Masciarelli (Massimo d’Angelo), dont la tête fut mise à prix des premières au taux honorable de 500 ducats (2), tint jusqu’au printemps de 1808, où il fut forcé dans une caverne et son cadavre pendu à Penne (3). Les pâtres nomades des Abruzzes enfin ont, comme ceux de la Sila, leur mégalomane, Basso Torneo, le « Roï des campagnes (4) ».

En Terre de Labour, la personnalité de Fra Diavolo absorba tout et, lui pris, il n’y eut plus que des voleurs de grands chemins. Malgré le voisinage des montagnes, les Pouilles, à part la Capitanate, qu’affectionnait le « féroce Ventresca (5) », et la Campanie, gardées notamment par leurs régiments de cavalerie, ne furent qu’accidentellement troublées (6).

Il s’en faut donc qu’en dehors des Calabres, qui furent, à partir de lPété 1806, sous le régime de l’état de siège, tout le royaume ait été, comme on le croit souvent, bouleversé par l’insurrection et soustrait à l’action régulière du gouvernement.

À la même époque, Felice Vuggieri, dit Giovinotto, un ancien officier (?), fut blessé et pendu (Rapporto storico Brigant. Abruzzo Ultra).

(1) Mss. Abruzzo Teramano.

(2) Avis du général: Partouneaux aux autorités de la province de Teramo, avril 1806. Bibl. Nat. Naples, fi voli 1806.

(3) Monitore napolitano,. 29 avril 1808. En novembre 1807, le général Merlin avait cru le tenir.

(4) Mare Monnier, Notices historiques; tué en 1810 par les gardes civiques de Lanciano (Notizia del generale Manhès). ,

(5) Tué, 25 juillet 1808, par deux brigands à qui on promit le pardon. Rapporto storico Abruzzo Ultra.

(6) Brigands de Pouille, « dont les entreprises se bornent à dépouiller les voyageurs ». (C. Berthier à Dejean, 26 août-1€r septembre 1806. A. G., Naples).

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