‹ Naples: Sous Joseph Bonaparte 1806-1808Chapitre 82 sur 164 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Le siège de Gaëte. — IT. Masséna en Calabre. — III. Attaque des points d’appui de l’insurrection : Amantea; Maratea ; points d’appui secondaires ; Reggio, Scilla et Mileto; la Sicile. — IV. Systèmes de répression. — V. Complots et police.

L’insurrection tient dans l’histoire que nous étudions une place capitale : politiques, économiques, sociaux, ses effets sont incalculables. Cette importance légitimerait un exposé détaillé, mais la multiplicité et la confusion des faits, la difficulté à faire concorder des affirmations contradictoires, sciemment mensongères ou pure- -mentromanesques,entraîneraient à un développement qui,borné au court règne de Joseph, n’aurait même pas le mérite d’être complet.

La tâche de l’armée de Naples fut assurément l’une des plus

ingrates qui soit incombée à une armée napoléonienne. Peu d'affaires où l’on ait occasion de briller, mais une besogne incessante, accablante, de répression et de police : colonnes mobiles, ‘enlèvement de villages, embuscades et guets-apens. .… Cette guerre, méconnue par l’empereur lui-même, mérite pour- ‘tant qu’on Pétudie : l’infinie et presque inextricable complexité des opérations nous a déterminé à détacher les épisodes essentiels afin de tenter de les éclaircir un peu.

Ce fond sinistre et sanglant est si indispensable au tableau du gouvernement de Joseph que nous n’avons pas cru pouvoir nous dispenser de l’esquisser.

Gaëte, pendant près de six mois, fut un défi et une menace : point d’appui pour linsurrection, refuge des bandes qui infestaient

les communications les plus essentielles du royaume, surtout signe manifeste que les Bourbons étaient toujours proches et que la puissance française pouvait être mise en échec. Tant que tint Gaëte, l’action du régime nouveau fut entravée, l’opinion resta défiante ou hostile. Sans entrer dans le détail du siège, il convient de préciser les conditions matérielles et morales et les phases de la plus importante des opérations militaires, de celle dont les effets furent les plus graves (1).

A l’extrémité d’un isthme étroit, Gaëte profile fièrement sur Ta mer son rocher à double sommet, dont le plus élevé porte l'énorme mausolée de Plancus, travesti par le vulgaire en Tour de Roland, et l’autre, au sud-est, le Château. En arrière, la petite ville, six à sept mille âmes, tassée autour du haut campanile de Sant” Erasmo, dans une enceinte sombre et humide, enclavant un port de pêche et de cabotage. C’était alors une des plus fortes places de l’Europe, souvent comparée à Gibraltar ; elle renfermait une garnison, plus nombreuse que la population civile, et un bagne. Le front de terre présentait sur une largeur de 1200 mètres, des ouvrages étagés, entassés, taillés en grande partie dans le roc et baignés aux deux tiers par la mer.

L’isthme est aujourd’hui aplani; alors, deux mamelons rocheux Poccupaient : vers la ville, le Monte Secco; en arrière, plus élevé,

(1) Des ouvrages imprimés, Kocx (Mémoires de Masséna, t. V) suit de très près la relation de Nempde; Du CASsE (Mémoires du roi Joseph, t. III) suit et même copie parfois le précédent. Mathieu Dumas, Précis, t. XV et XIX (où, note 5, p. 381-397, il reproduit une notice de Campredon, postérieure au rapport à l’empereur). D’AYALA, Memorie (p. 169-216, Gaeta assediata nel 1806). Souvenirs de témoins dans Savelli (légion corse), de Ségur (état-major du roi), Castillon (aide de camp de Vallongue), Noël (artillerie). Dans le Monitore, voir notamment le numéro du 22 juillet 14806. Dans le Moniteur, 12 septembre 1806, Notice sur le siège de Gaëte, par CAMPREDON (nous avons consulté l'original). JALLONGHI, Fra Diavolo, donne, d’après des papiers de Hesse, d’intéressants détails, E. GAcKor, poursuivant son Æistorre de Masséna, vient de traiter l’histoire de ce siège. Comme documents manuscrits essentiels : journal du capitaine Nempde (tout le siège, bien que l’auteur ait été fait prisonnier le 15 mai); rapports au ministre de la Guerre de France, par le général Dulauloy (23 février 1806 : conditions générales du siège), le général Vallongue (28 février, 28 mars), le capitaine Lesage, chef d'état-major du génie (1®"août), le général Campredon (toisé général des travaux du génie, 1€ août, et observations en réponse aux critiques de l’empereur, 3 août); réflexions de l’adjudant général Cacault (marsjuin), tous à A. G., Naples, 1806. Un journal anonyme est à A. G., Mémoires historiques, 1806, une description de Gaëte, par le lieutenant d’état-major Corda (sous la- Restauration), à Arch. Essling, R. 45, fo 74-99, où se trouve

surtout la correspondance capitale adressée à Masséna (le roi, le général Lacour, etc.).

le Monte Alatrino, dont le flanc exposé portait un couvent d’Augustins et le sommet le tombeau romain qui lui avait valu son nom. Sur la plage méridionale un faubourg populeux s’allongeait : sur 200 mètres (on le laissa debout), tandis qu’au nord la plage de Sérapis n’était accidentée que de quelques dunes; le reste de listhme, à part quelques vergers bordés de murs, quelques bâtisses (que le gouverneur fit démolir à temps), un cimetière, était dénudé, le roc souvent à vif (1).

Les Français eussent bien voulu obtenir la reddition d’une place à l’aspect aussi formidable, de bon gré ou par simple intimidation. Mais les sommations réitérées de Reynier avaient été repoussées avec énergie et dignité par le gouverneur (2).

Louis, prince de Hesse-Philippsthal, de Hersfeld, comte de Catzenelnbogen, Diez, Ziegenhayn, etc. (3), appartenait à la plus haute noblesse d'Allemagne; fils du landgrave de Hesse- Philippsthal Guillaume If, dont les États allaient être englobés dans le royaume de Westphalie, il pouvait renforcer d’une rancune personnelle sa loyauté de soldat : son frère aîné, Frédéric, au service de Hollande, avait été tué par les Français. Promu au grade le plus élevé sans avoir paru sur aucun champ de bataille, infiniment moins remarqué que sa femme, une « belle et majestueuse » Allemande (4), pour laquelle le chevalier de Saxe avait donné au comte de Damas un grand coup d’épée, il n’avait encore mené qu'une « vie triste et terne (5) ». Médiocre courtisan, peu apprécié notamment de la reine, il ne payait point de mine, « petit homme trapu, au nez aquilin, et dont la figure bourgeonnée annonçait qu’il était aussi intrépide à table que sur la brèche (6) ». Une chevelure fauve bouclée, une moustache courte complétaient cette figure qui faisait penser aux capitaines aventuriers de la guerre de

(1) Nous avons suivi pour les noms le plan de Provinciali.

(2) La seconde, par une méprise de la garnison, amena la mort du capitaine Lamy, aide de camp de Reynier. Une troisième fut portée par Ségur (Hist. et Mémoires, t. If, p. 546). À

(3) Ses titres tiennent une demi-page dans ses proclamations. (Voir celle que reproduit Kocu, t. V. p. 415.) Les éléments de sa biographie sont très dispersés ; la notice la plus détaillée est celle de la Biographie Michaud (par L. LESOURD); nous n’en avons pas trouvé dans l’Allgemeine deutsche Biographie. Né en 1766, landgrave (nominal) en 1810, mort en 1816.

(4) D’ESPINCHAL, Souvenirs.

(5) Mémoires inédits de Damas.

(6) Sécur, Hust. et Mémoires, t, IT, p. 545.

Trente ans (1). Tel quel, hautain, hâbleur, indépendant, d’une extrême bravoure et d’une activité inlassable, très énergique et très obstiné, par un mélange de rigueur et de familiarité, agrémentée de saillies à la Souvarof, il se faisait obéir (2), qualité rare dans l’armée napolitaine. Adversaire courtois, même dans l'ironie, comme lorsqu’il.envoie aux assiégeants, dont il sait la détresse, un barillet de poudre, étranger aux vilenies de la cour de Sicile (3), il est cependant mal jugé par les Français, qui ont tourné son originalité (4) en folie et refusé de lui reconnaître d'autre talent que de « l’entêtement (5) ». C’est que cette obstination faillit être la pierre d’achoppement du nouveau règne. Du haut de ses remparts, Hesse brave la puissance napoléonienne. « Gaëte n’est point Ulm, Hesse n’est point Mack !», crie-t-il dans un porte-voix ; et l’on sait que, par une résolution héroïque, il a confié à l’évêque la clef de sa cave, sous serment de ne lui donner qu’une bouteille par jour. Dès le mois d'avril, il a élu domicile à la batterie de la Brèche (6).

On a attribué la résolution du gouverneur à un hasard qui lui aurait révélé que la Régence n’avait pas le droit de traiter pour

(1) La comparaison est de BUNBURY (Varratives, p. 234 et 257), qui trace du prince un portrait saisissant. Telle est bien sa physionomie sur le médaillon du tombeau qui lui fut élevé dans le bastion de la Reine : un génie, une femme enveloppée d’une linceuil, un lion couché ornent ce monument pompeux, digne de cette fière inscription qui le compare à Macchabée : sSimilis factus est leont operibus suis. À côté la tombe de son adversaire, le général Vallongue.

(2) C’est à son propos que le ministre Elliot observait à la reine qu'«onn est plus général sans être soldat ».

(3) Le capitaine français Nempde, blessé, mis dix-sept mois en forteresse et plusieurs fois menacé de servir à des représailles, avait, au contraire, à Gaëte « été traité avec des soins infinis et les plus grands égards par le gouverneur ». (Campredon à Marescot, 24 mai 1806, A. G., Naples.) Celui-ci s'excuse « par une lettre fort honnête » (Rolland à Dejean) de ce que ses hommes, par méprise, ont tué le capitaine Lamy et de ce que les Anglais ont tiré sur le quartier général. Luimême conseille à Gardanne, qui ne comprend pas, de quitter son logement comme « malsain »(SÉGUR, Hist. et Mémoires, t.II, p. 546). Observons que cet Allemand maria sa fille, en 1810, à un officier français, le comte de la Ville-sur- Yllon. Anecdotes sur sa générosité dans Journal de Paris, 18 août 1806. Nous trouvons seulement une plainte d’un habitant de Gaëte, vice-consul de France, qu’il a fait déporter sur une plage déserte et laissé piller.

4) Que les Anglais aussi jugent excessive, BUNBURY (ouvr. cité, p. 257) et Moore (Diary, t. II, p. 143).

(5) « D’une capacité très bornée », dit L. Lesourd, d’après « des personnes dignes de foi qui l'ont connu ». Suivant Vallongue (rapport, 28 mars), c’est la faiblesse de l’assiégeant et la faculté constante de se retirer par mer qui l'ont décidé «à faire parade de caractère ». Nempde y voit la vanité d’attirer l’attention de l’Europe où il y avait accalmie. Son collègue Damas lui trouve aussi plus d’entêtement que de caractère.

(6) Smith à Collingwood, 24 mai (dans BARROW, Smith, t. II, p. 161).

Gaëte (1), on a dit aussi que les Français, notamment le général Lacour, n'avaient pas su s’y prendre avec lui, exploiter sa vanité (2) ou la haine qu’on lui supposait pour les Anglais (3). Les instructions formelles qu’il a reçues (10 et 15 janvier, 3 février) et son caractère sont les seuls motifs de la longue résistance qui lui fait tant d'honneur,

Les moyens dont il dispose contrastent avec la pénurie des assiégeants. A la veille de l'invasion, le renforcement de Gaëte avait été l’objet d'ordres nombreux : envois de vivres, d’argent, de recrues, préparation du soulèvement de la région frontière (4). Dès le début du siège la garnison compte 6000 hommes et à la fin plus de 8000. La qualité, à vrai dire, est médiocre : les dépôts de divers régiments, recrues en majorité, surtout des milliers de « graciés » expédiés des bagnes de Naples, Ponza, Ventotene, San Stefano, ou enrôlés sur place et formant dans les premiers temps le tiers du total (5). Le commandant en second, Francesco Hoz, prouvera surabondamment sa nullité; par contre le colonel de Sandier, des chasseurs apuliens, le lieutenant-colonel du génie Luigi Bardet, semblent de bons officiers.

La composition des troupes excuse en partie certains reproches adressés à Hesse. Elle rehausse singulièrement son mérite puisqu'il dut imposer la résistance à des gens presque tous désireux de se rendre, beaucoup même portés à déserter ou à trahir.

Pour les approvisionnements, dans le désarroi du début, Gaëte parut oubliée. La reine eut du moins l’honneur d’être la première à s’en occuper, faisant elle-même les premiers frais. C'était encore bien peu et il semble y avoir eu des moments critiques. L’eau, qui n'existait qüe dans les citernes placées sur les terrasses, dut être une préoccupation grave par ces chaleurs. La providence de Gaëte fut amiral Sidney Smith dont le premier soin fut de la ravitailler et qui pensait peut-être trouver là un nouveau Saint-Jean-d’Acre.

(1) MALASPINA, Souvenirs, et Kaunitz, cité par HeLrErRT (Xônigin, p. 273, note), E ;

(2) Rolland, commissaire aux guerres, à Dejean, 19 juin 1806. A. G., Naples.

(3) Ainsi C. BerrHier, dans Précis historique des opérations. A. N., Fo 88310, Il aurait dit à un parlementaire qu’il préférerait céder la place aux Français qu'aux Anglais : en fait, il est jaloux de son autorité, mais ses lettres à Smith sont des plus cordiales.

(4) A. Naples, Guerra, 2012.

(5) Hesse aurait enrôlé jusqu’à des élèves du collège, Diario, t. II, p. 26.

Le gouverneur avait imploré son assistance : « En quelque endroit que vous parvienne cette lettre, mon cher amiral, si vous ne pouvez parler au roi, écrivez-lui, je vous en prie, bien sérieusement, que sa conduite à l’égard de Gaëte donne à rire jusqu’à nos ennemis... J’ai en vous la plus grande confiance et je vous le dis bien sincèrement (1). »

Grâce à Smith la place fut largement pourvue. L’artillerie, encore renforcée par les Anglais et accrue de canonnières, compta jusqu’à cent quarante pièces et les munitions étaient si abondantes qu’on en était prodigue : une patrouille, un isolé, une tête qui se montrait au-dessus d’une tranchée, déchainait une canonnade dont la justesse, d’ailleurs, fut remarquée (2). Les Français prétendaient que le diner du gouverneur était généralement suivi d’un feu intense.

Ajoutons aux forces de la défense les bandes de Fra Diavolo qui harcelaient les Français et troublaient leurs communications (3) : Hesse avait une autorité formelle sur elles par son titre de « commandant général » des provinces frontières (4).

Pour les assiégeants, les difficultés étaient énormes : n’étant pas maîtres de la mer, ils ne pouvaient avancer que par un isthme deux fois moins large que le front garni de canons qui lui était opposé, presque partout dominé, menacé sur les flancs par la flottile des canonnières siciliennes, plusieurs fois par une escadre anglaise. Ce roc, à peine recouvert d’une mince couche de terre, quand il n’était pas absolument nu, présentait les plus grands obstacles à des travaux de siège. Le général Vallongue, qui avait reconnu la place dès le 18 février et les généraux commandant le génie et l'artillerie, réunis chez Masséna le 1 mars, furent d’avis

(1) Hesse à Smith, 31 mai 1896. Admiralty, 412. Auparavant il s'était adressé sans succès au prince héréditaire (ainsi le 15 avril). Cette lettre semble prouver que le général Gardanne était bien renseigné quand il écrivait, le 148 de ce mois, que dans la place «il n’y a plus ni viande ni vin; la ration de vivres distribuée à la garnison ne consiste qu’en stockfisch et 24 onces de pain ». Dans la même lettre Hesse réclame de nouveau un renfort de bonnes troupes dont il «a tant besoin pour un coup de main ».

(2) Le corps de Lamy, le parlementaire tué, fut «.mutilé par la nibéaille ». (NEMPDE, Journal.)

(3) En fourrageant aux environs, des cavaliers sont enlevés (Dulauloy à C. Berthier, 19 avril 4806. A. Naples, Guerra, 1045).

(4) Kocir, Mémoires de Masséna, t. V, p. 415, reproduit in extenso sa proclamation du 15 avril pour l’organisation: dès corps francs.

que l’opération exigerait des moyens qui semblaient hors de toute proportion avec la médiocrité des ressources.

La première phase du siège ne fut en réalité qu’un blocus et ne fit pas honneur à une garnison beaucoup plus nombreuse que l'adversaire, alors réduit au 6°. de ligne. Les Français essayèrent encore de adresse (1) : Lacour, qui commanda d’abord et qui eut Pimprudence de traiter le prince de « général de brigands », ne put en obtenir d’entrevue, et tenta, on l’a vu, sans succès, de gagner Fra Diavolo. Ce dragon, assez singulièrement choisi pour diriger un siège, impatient et peu adroit, fut autorisé, malgré l’avis de Masséna et l'échec d’une première canonnade le 23 février (2), à esquisser un bombardement dans l’espoir d’intimider la place où il assurait avoir des intelligences et qui ne demandait, disait-il, qu’à se rendre : les sept mortiers qu’on put mettre en batterie le 21 mars n’obtinrent aucun résultat sérieux et le gouverneur, sommé, répondit qu’ «il donnerait sa réponse sur la brèche ». Même échec d’une nouvelle tentative, suivie d’une nouvelle sommation, le 6 avril (3). ]

Le général de division Gardanne, qui succéda à Lacour (17 mai), n'eut pas plus de succès dans plusieurs conférences avec le prince (4). Vallongue déclara qu’il n’y avait pas « d’alternative entre le parti de mépriser assez cette place pour n’y rien faire ou celui de tout faire pour ne pas la manquer (5) ». Or tout restait à exécuter : au mois de mai Vallongue écrivait qu’on n’y avait pas encore les deux tiers des troupes nécessaires et Gardanne affirmait : « Le matériel et les approvisionnements d’artillerie ne sont pas, généralement parlant, au cinquième de ce qu’ils doivent

(1) Le 29 avril, après la reconnaissance de Joseph comme roi, Lacour envoyait encore une sommation pour n’avoir pas à sévir contre une « ville rebelle »; sans plus d’à-propos il incitait aussi l’évêque de Gaëte à conseiller la soumission (Lacour à Masséna, 29 avril. Arch. Essling, R. 44, fo 191).

(2) Rapport Dulauloy, 23 février. A. G., Naples, 1806. .

(3) Entre temps la presse officieuse s’efforçait de montrer le caractère inhumain d’une résistance inutile (Monitore, 11 mars 1806).

(4) D’Ayala parle d’une tentative de corruption faite sur le prince, et le commandant anglais de J’/ntrepid, Hoodhouse (Gaëte, 14 juin, Admiralty, 412), rapporte qu'un messager vint le 7 juin offrir à Hesse un million et le rang de général de division s’il renonçait à une résistance profitable seulement à l’Angleterre: le prince obligea le messager à faire par écrit et devant témoins sa commission. Etant donnée l’idée que les Français avaient du caractère de Hesse on est surpris de cette maladresse.

(5) Rapport, 28 février 1806.

être (1). » D’autre part, l’escadre anglaise venait de ravitailler la place. D’ailleurs la conquête de la Sicile, qui eût entrainé la capitulation, était à ce moment activement préparée.

Quand l’espoir fut déçu de ce côté et que la cour de Palerme, encouragée par l’arrivée de Smith.et par la résistance même de Gaëte, commença à grouper les mécontents, il fallut bien se résoudre à lopération ruineuse qui devait absorber argent, matériel, soldats et paralyser toute autre entreprise active. Lorsque Reynier eut été vaincu en Calabre et que l’insurrection fut déchainée, la prise de la place fut une nécessité vitale. « Le siège de Gaëte était devenu le thermomètre de l’opinion (2). »

Les troupes du siège, en y joignant celles qui couvraient les. approches et gardaient les communications jusqu’au Garigliano, atteignirent 10 000 hommes. Les commandants en chef du génie et de l’artillerie vinrent prendre eux-mêmes la direction de ces services ; quatorze généraux Se trouvèrent à la fin réunis sous le: commandement suprême de Masséna.

Les travaux du siège rencontraient les plus rudes obstacles : presque partout le roc affleurait et de la place on entendait les coups de pioche; dans le sable les affûts enfonçaient jusqu'aux moyeux (3); il fallait chercher la terre très en arrière et, pour les bois, quand on eut épuisé celui des maisons du faubourg, aller jusque près d’Itri, à quatre lieues de là. Or c’est par millions que se comptèrent les sacs de terre et par endroits, à cause de la hauteur des batteries ennemies, on dut élever un remblai de six mètres (4).

Au printemps les pluies perpétuelles détrempaient les tranchées si péniblement établies ; en été, les chaleurs rendaient intenable le roc dénudé; avec les premières la dysenterie, avec les secondes les fièvres enlevaient jusqu’à trente hommes par jour. Les soldats dormant une nuit sur deux (la tranchée et les corvées occupaient 500. hommes à la fois), étaient surmenés ; il leur fallut encore apprendre le métier d’artlleurs, car à la fin il n’y avait qu'un canonnier français par pièce (5). « La loi qu’on s’est imposée de

(1) Rapport Vallongue, 6 mai. Rapport Gardanne, 18 mai.

(2) NEMPDE, Journal.

(3) NoEz, Souvenirs, p. 48.

(4) NEMPDE, Journal.

(5) Rapport Dulauloy, 7 juillet. A. G., Naples.

beaucoup ménager le pays (1) », obligeant à n’employer les habitants que moyennant salaire, réduisait leur concours aux charrois. Les vivres arrivaient difficilement, souvent avariés, et il fallait les chercher à des lieues (2); les vêtements étaient en loques. Mais c'était le manque de munitions qui était le plus grave : en face d’un ennemi qui prodiguait la poudre, il fallait lésiner, mendier auprès de l’État romain et du royaume d'Italie, expédier de la poudre par la poste, bien heureux de ramasser les projectiles ennemis pour chacun desquels on donnait trois carlins (3). Qu'un dépôt de poudre se trouvât avarié ou détruit par accident, c'était un désastre (4).

Du moins la bonne volonté des troupes fut-elle parfaite; elles supportaient avec une patience superbe fatigues, privations et dangers. Lacour, se plaignant du manque de vivres, admirait ses soldats de travailler dans de telles conditions (5).

La place fit peu de sorties : le grand nombre de mauvais éléments dans sa garnison lui rendait l’offensive très difficile. Le 25 avril, une colonne de cent cinquante assiégés surprit la batterie de la plage de Sérapis et, après un court engagement avec les Corses, se retira en emportant des outils; le 13 mai, attaque de nuit sur une batterie du rivage dont on encloua les pièces et le 15 mai, en plein jour, soutenus par les canonnières et par une

« double diversion, quatre cents hommes parvinrent jusqu’à la crête du Monte Secco, au centre des ouvrages français, mettant hors de service plusieurs pièces, ramassant une centaine de fusils : les Français eurent une dizaine de morts et une trentaine de blessés, dont le capitaine du génie Nempde, qui fut pris (6). Cependant, sauf un essai avorté le 15 juin, ce fut la dernière sortie, Le moral de la garnison empira quand le siège fut poussé régulièrement, et les désertions, même d'officiers, se multiphièrent (7).

(1) Rapport Vallongue, 28 février. Zbid.

(2) Rapport Gardanne, 18 mai. A. N., F1 88310.

(3) On en ramassa jusqu’à 36 000.

(4) Ainsi, dans la nuit du 10-11 juillet, l'explosion d’un fort convoi venant de Torre dell’ Annunziata.

(5) À Masséna, 6 mars. Arch. Essling, R. 44, f0 136.

(6) Dans son manifeste imprimé du 16 mai, le prince de Hesse avoue 59 morts et prisonniers et 20 blessés; par contre, il ne craint pas d’attribuer à l’ennemi plus de sept cents tués! Rapport de Vallongue à Campredon, 15 mai; Campredon à Marescot, 24 mai (A. G., Naples, 1806); Cap. Richardson à Smith, Gaëte, 16 mai, dans BARROW, Smath, t. II, p. 170.

(7) Le bruit parvenait aux assiégeants de la difficulté qu’avait le prince à

Les travaux d’attaque, une fois décidés, furent menés énergiquement par le général Vallongue : cet ingénieur, unanimement loué pour ses talents et pour son caractère (1), eut la principale part à l'établissement des tranchées : il fut frappé à mort le 41 juin d’un éclat de bombe, dans une batterie où il conférait avec les chefs de l'artillerie. Le 28 juin Masséna vint s’établir au siège. Dans les premiers jours de juillet, les batteries furent portées à 28, y compris celles qui défendaient le rivage, les pièces à 107 ; 24 chaloupes canonnières arrivèrent de Naples et la flottille ennemie, qui les avait attaquées sans succès (2), fut tenue désormais en respect. Le 7, à 3 heures du matin, « au milieu du silence profond d’une belle nuit (3) », sur un signal du roi, venu en personne, le bombardement commença, d’autant plus impressionnant que depuis le 6 avril les Français n’avaient pas tiré un coup de canon. L’ennemi en fut comme atterré et resta deux heures sans riposter, puis la canonnade redevint générale; toute la montagne en était illuminée (4). Le bombardement continua jusqu’au 11 avec une supériorité de plus en plus marquée du côté français et le 10, Hesse, qui n'avait pas quitté la batterie de la Brèche, fut grièvement blessé à la tête d’un éclat de maçonnerie, et emporté sur un vaisseau anglais.

Avec lui âme de la résistance s’évanouit. Le 12, après délibération du conseil de guerre qui estima qu’on pouvait encore tenir quinze jours, le commandant en second Hoz fit une réponse énergique à la sommation qu’on lui avait adressée. Le feu reprit jusqu’au 18 : tous les parapets étaient détruits, les tèrre-pleins bouleversés et deux brèches praticables. Les assiégeants, pleins d’entrain, réclamaient l’assaut, les colonnes étaient désignées et on les passa ostensiblement en revue. Le 18, à 8 heures du soir, le

maintenir la discipline. Le 7 mars, Lacour écrivait que le prince avait dû faire fusiller un capitaine qui enclouait ses pièces ; Hesse était obligé de faire espionner ses propres soldats.

(1) Campredon à maréchal Berthier, 20 avril; à l’inspecteur général du génie, 14 juin (A. G., Naples, 1806). Eloges de Castillon (son aide de camp), Mémorial. L'armée décida de lui élever un monument dans la place (C. Berthier au ministre, 22 juin 1806. A. G., Naples). Vallongue commandait le génie du siège depuis le 16 mars.

(2) Le 4, devant Castellone : ordre du jour de Masséna pour féliciter les équipages. Arch. Essling, Reg. 44, fo 279 bos.

(3) Belle description de Ségur, our. cité, t. II, p. 549.

(4) Lettre d’un habitant de Castellone, résumée par Diario, t. II, p. 266.

drapeau blanc apparut. Hoz, sans en faire part au commandant de lescadre anglaise et après un timide essai pour obtenir trois jours d’armistice, capitula à (une heure du matin).

Les Anglais s’indignèrent de cette résolution « honteuse », accusèrent la poltronnerie de Hoz qu’ils prétendaient n’avoir jamais mis le pied dans les batteries ni vu celles de l’ennemi (1).

De fait, la garnison comptait encore plus de 6 000 hommes et, semble-t-il, était encore bien approvisionnée (2), mais elle aspirait, depuis longtemps à voir finir la résistance et le bombardement. avait achevé de la démoraliser : les soldats désertaient par escouades entières et la brèche ne leur fut qu’une issue plus aisée ; le jour de la capitulation, un millier d'hommes, trente officiers, acceptèrent d'entrer au service de Joseph. Ils auraient fait, durant, les dernières nuits, des signaux aux Français. Les pourparlers qui s'étaient engagés, la vue des parlementaires (Donzelot le 12, Franceschi et le colonel napolitain Costanzo le 18) avaient achevé d’énerver la résistance. Notons aussi que les pièces, à force de tirer, s’étaient évasées au point de blesser parfois les servants. On se demande, dans ces conditions, si assaut pouvait être affronté avec chance de succès. Peut-être la blessure de Hesse vint-elle à point! Enfin Anglais et Siciliens mêmes paraissaient se lasser d’un effort prolongé et à la cour on avait blâmé Pobstination de Hesse. On a aussi rendu Sidney Smith responsable de la chute d’une place qu’il devait ravitailler aussitôt après Maïda, au lieu de s’attarder en Calabre (3). A voir linaction des bâtiments anglais présents, on se demande si Pescadre eût fait davantage ; des batteries de côte pouvaient maintenant la tenir en respect. Ce qui est plus surprenant, c’est que la garnison ne sesoit pas embarquée, comme elle le fit ensuite, au lieu de capituler. Il est vrai que Masséna, disposé à lui faire un pont d’or, lui avait accordé les honneurs de la guerre, moyennant la promesse (qui ne fut pas tenue) de ne plus servir pendant un an : si le siège avait dû continuer, le bombardement aurait été de nouveau interrompu faute de moyens.

(1) Capit. Rowley, 19 juillet (Admiralty, 412); Capit. Giflord et comte de Saint-Laurent (au service anglais), 19 juillet. W. O., 1, 305.

(2) Cependant, comme il est vraisemblable, certaines ressources manquaient,

notamment les médicaments pour les nombreux blessés et malades. (3) Moore, Diary, t. I, p. 124.

La résistance de Gaëte avait duré cinq mois; mais ce n’est qu’à la fin de mai que le siège fut vraiment décidé et le bombardement dura onze jours. On a reproché à la défense la rareté des sorties, la faible utilisation de la marine, la prodigalité des munitions, et même accusé d'incapacité le prince de Hesse « dont l'ignorance égalait la bravoure (1) »..

L'attaque fut l’objet de critiques sévères de l’empereur (2) : mieux renseigné, il daigna exprimer de la satisfaction (3). Au point de vue napolitain, le « chancre de Gaëte » eut les plus fâcheux effets, tant au point de vue matériel, en drainant de tous côtés les ressources péniblement amassées et en décimant l’armée (4), qu'au point de vue moral en maintenant l’instabilité dans les esprits. Du moins la capitulation survint-elle fort à propos : « L’insurrection qui s’était étendue jusqu'aux environs de Salerne et qui était au moment d’éclater dans Naples a été étouffée par cet événement (5). »

If

L’agitation ne fut pas limitée à la Calabre; certaines contrées nécessitèrent même de véritables expéditions. Mais ce ne furent qu’étincelles à côté de l'incendie, qui a fait souvent désigner l'insurrection par le nom de « guerre des Calabres ».

Masséna, à peine Gaëte tombée, fut placé à la tête d’un corps d'armée chargé de reconquérir les provinces que le déctet du

(1) Perez, Îtalia militare, p. 73.

(2) Ainsi à Joseph, 6 juin 1806. Corr., t. XII, n° 10326.

(3) Ainsi Campredon à Masséna, Paris, 22 août 1806. Arch. Essling (Privées, vol. IT, fe 85) : il a vu le 1% août, jour de son arrivée, l’empereur qui, dans une conférence de deux heures, se fit expliquer tous les détails et finalement parut très satisfait.

(4) D’après le Journal de NEMPDE, les Français perdirent 790 soldats et 29 officiers, tués ou rendus impropres au service, et eurent 14 200 malades, non ‘compris ceux des détachements éloignés (le seul poste du Garigliano, au témoignage de Campredon, « a coûté presque autant de monde que le siège de Gaëte »). Trois généraux y moururent. La dépense avait été de 7 millions de francs, somme énorme pour le budget L’ennemi, d’après Dumas, aurait tiré 420 000 boulets et 22 000 bombes : le logement de Lamarque en reçut un jour 22 (Précis, t. XV, p. 164). Les Français lancèrent 68 000 projectiles.

(5) C. Berthier à Berthier, 16-30 juillet 1806. A. N., F4, 88310.

31 juillet 1806 avait mises en état de siège. C’était presque une . dérision pour le maréchal que de commander quinze mille hommes (1) pour aller disperser des « brigands ». Il en montra de Phumeur, mais les instances du roi, qui venait de lui rendre service, et son caractère très militaire lui en firent prendre son parti (2) : sur ce chétif théâtre il montra ses hautes qualités d’activité, — sans cesse il stimulait ses lieutenants, multipliait les expéditions, — d'autorité, — il rappellait à la discipline, en termes élevés et fermes, les lieutenants qui semblaient, déjà, vouloir agir de leur côté. Bien plus, fidèle ‘aux recommandations du roi, on voit Masséna préoccupé, parmi les désordres et les cris de vengeance, d'éviter les excès et les abus, au milieu de l’anarchie (3), d'établir une administration régulière. Pour la physionomie du grand homme de guerre, ces traits, secondaires, ne sont pas indifférents et ils lui font honneur.

Il y avait surabondance de généraux, la plupart hommes de valeur. Reynier, à peine au bout de sa terrible retraite, reprit sa marche en avant, avec son énergie coutumière. Malgré un écart, qui n’était peut-être qu’un acte de prudence, bien excusable après une si rude leçon, il mérita que Masséna s’en déclarât « fort content (4) ». Des trois autres divisionnaires, Mermet et Gardanne s’accommodaient mal des fonctions mesquines qui leur incombaient («Ils se plaignent toujours qu’ils n’ont pas de troupes (5). ») et s’enfermaient avec humeur dans leurs cantonnements : c’est

(1) Après la jonction avec les corps de Reynieret Verdier, ralliés par quelques garnisons. Mais, en fait, il faut déduire les postes établis au fur et à mesure.

(2) D'ailleurs Masséna en agit assez librement avec le « général en chef » de l’armée de Naples : Joseph, qui lui envoie une estafette chaque jour, se plaint de n’avoir pas souvent de ses nouvelles. De son côté, Masséna reproche au chef de l’état-major d’ordonner des mouvements de troupes sans passer par lui.

(3) Proclamation rassurante aux Calabrais, KOCH, loc. cit., p. 257, et GRECO, Annali, t. Ier, p. 412 (qui la date de Cosenza, 15 août). Amnistie du 20 août. Commissions de notables bien choisies, pour assurer la liquidation des bons de fournitures. Organisation des gardes civiques, de compagnies franches. Après Lauria, les ménagements sont recommandés : $. Giovanni in Fiore pillée, non brûlée, Soveria épargnée, Castrovillari et Morano frappées seulement de contributions en denrées, bien que toutes ces localités se fussent distinguées par leur hostilité.

(4) Masséna à Joseph, 24 septembre 1806. Arch. Essling, R. 45 (la plus grande partie des lettres de Masséna sont en copie dans des cahiers contenus dans ce registre).

(5) Même lettre; Masséna à Mermet, 21 et 24 septembre. Zbid. Gardanne

mérita du moins des éloges pour sa marche sur Torraca et Sapri : « On ne pouvait mieux faire. » Masséna à Gardanne, 7 août. Arch. Essling, R. 45.

avec joie qu’ils reçurent l’ordre de se rendre à la Grande Armée; Verdier, qui se vantait à bon droit d’avoir, avec une poignée d'hommes, tenu tête à l’insurreetion et demandait d’abord à reprendre le commandement de Calabre Citérieure, céda aussi à la lassitude de cette guerre : Masséna, dont il se croyait mal vu, dut l’adjurer de rester à un poste où « personne dans l’armée, disait-il, ne pourrait vous remplacer (1) ». Le commandant de la cavalerie était le général J.-B. Franceschi-Delonne, un des officiers « les plus distingués par sa valeur et ses talents », au témoignage de son beau-père, le ministre Dumas, « un petit bancal, plein de feu, intrépide, donnant tête baissée partout », suivant l’appréciation plus vive de Courier : un des « grands cavaliers de l'Empire (2) ». Le chef d’état-major était un autre Franceschi, Corse, qui avait servi dans la première armée de Naples et dans le corps d’occupation ; en Espagne, il se fit une réputation de dureté (3).

La campagne fut dure aux chefs comme aux soldats (4). Gaëte avait tant dévoré de moyens de toute sorte, qu’il en restait peu pour le corps d'expédition. En fait de vivres, il n’avait reçu à Salerne que « très peu de biscuit »; la difficulté des communications, la rapidité et la multiplicité des opérations devaient rendre impossible un ravitaillement régulier : on dutréquisitionner et dans un pays, où la crainte des brigands avait, en certains endroits, fait laisser le blé en meules, celle des Français faisait fuir des communes entières : « Les villages que nous avons parcourus jusqu’à présent, écrivait Masséna de Lagonegro, sont absolument déserts et n’offrent aucune espèce de ressources. Ceux que nous avons devant nous sont tous en insurrection; ils sont pauvres et nous

(1) Masséna à Verdier, 13 et 23 octobre, 20 novembre. Zbid.

(2) Mathieu Dumas, Précis, t. XV, p. 174; COURIER, Lettre du 12 août 1806; général THouMAS, les Grands cavaliers du Premier Empire, 2 série, p. 487 et suiv. ; baron DE SAINT-Josepx, Notice sur le général Franceschi-Delonne. Eloge encore dans MARBOT, Mémoires, t. IT, p. 375. Ce brillant officier devait mourir misérablement, prisonnier des Espagnols.

(3) Général THouMaAs, ibid., p. 488-489. Les autres généraux furent Mossel (artillerie), Valentin, Peyri, Digonnet, Donzelot, Debelle, Vintimille; adjudants commandants, Sénécal et Fournier; ordonnateur en chef, Colbert.

(4) Au 30 juillet, avant la jonction avec Reynier, le chef d'état-major écrivait qu'il n’y avait plus que deux généraux disponibles (à C. Berthier, A. Naples, Guerra, 1046); à mi-septembre, Debelle, Mermet et Franceschi étaient trè malades et Digonnet se traînait jusqu’à son retour à Naples. Vintimille mourut, ainsi que le colonel et le lieutenant-colonel du 102€, Cattaneo et Prévost.

ne pouvons guère espérer d’en rien retirer (1). » Des cités de l’importance de Sapri, Policastro, furent trouvées vides ; Reynier, de Tarsia à Cosenza par la montagne, parcourait une solitude (2). Dans les villes qui firent bon accueil, et ce fut la majorité, les ressources avaient été réquisitionnées ou pillées par les insurgés. Si lon parvenait à organiser dans une bourgade un maigre COnNVOI, c'était grand hasard qu’il ne fût pas attaqué par quelque bande. Ne pas mourir de faim était le grand problème stratégique.

Le vêtement, dans un pareil pays, ne pouvait résister longtemps. Les troupes réunies à Salerne, escomptant la brièveté de la campagne, étaient parties en vestes, sans capotes (3). Les souliers surtout s’en allaient en lambeaux par les sentiers de montagne, les bourbiers et les torrents (4).

Le service médical était, comme toujours, insuffisant. Au {+ septembre, sur six officiers de santé en tout, un venait de mourir, trois étaient dangereusement malades ; pas un chirurgien, pas une once de charpie (5). En hâte, Masséna organisa un deuxième hôpital à Cosenza, réquisitionna des médecins et infirmiers dans le pays, des fournitures dans les couvents (6). Mais là même un mot lugubre de Verdier exprimait, deux mois après, la pénurie : « Le soldat pourrit sur son matelas et sa paillasse (7). »

Or l’état samitaire était lamentable. Les chaleurs de l’été, les pluies qui commencent dès fin août, les nuits froides, insuffisante ou mauvaise nourriture, suppléée par les fruits et par le vin, propageaient l'effet des terribles fièvres. Les régiments « fondent », écrivait le maréchal. Les troupes de Reynier étaient les plus éprouvées au physique comme au moral : « Le défaut de con-

(1) A Joseph, 6 août 1806. Arch. Essling, R. 45.

(2) « Pas une âme », dit REITZEL, Berner Taschenbuch, 1864, p. 352; à Scigliano, écrit Courier (21 août 1806), « il n’est resté que des chats ».

(3) Masséna à Joseph, 19 septembre. Arch. Essling, R. 45.

(4) Masséna à Joseph, 24 septembre (1b:id.), n'avait encore reçu que 1 300 paires. Les lettres du roi attestent pourtant ses efforts pour fournir du nécessaire les troupes de Calabre.

(5) Masséna à Joseph, 1° septembre (Arch. Essling, R. 45). Le 24, le maréchal avait reçu quelques officiers de santé, mais manquait des médicaments les plus nécessaires, notamment de « quina ». L2s médecins français étaient mal instruits des traitements convenant le mieux au climat (GRECO, Annali, {le p.193)

(6) Ordre du 16 août, créant une commission de cinq notables, qui disposait de la force armée.

(7) À Masséna, Cosenza, 2 octobre 1806. Arch. Essling, R. 45, fo 219.

fiance les a jetées dans une sorte d’abaissement. Le moral est vivement affecté et le physique s’en ressent. Depuis treize jours lon compte dans cette division plus de six cents malades. Ces troupes me paraissent maintenant hors d’état de rendre quelque service dans le pays et je crois que le meilleur parti serait de les rappeler à Naples (1). » Mais, dans l’ensemble et très vite, les troupes étaient « extrêmement fatiguées ». En arrière du corps principal, Debelle et Lamarque se plaignaient des mêmes épreuves : « Les troupes abîimées de fatigue... et bientôt sans aucune espèce de vêtement (2) », remises sur pied à coups de vomitifs (3).

Tout cela augmentait le « dégoût » du soldat pour cette guerre : obligé de vivre sur le pays, poussé par l'hostilité qu’il rencontre à piller et à dévaster, il n’était plus aussi docile : « L'esprit d’insubordination et d’indiscipline gagne sensiblement dans l’armée (4).»

Masséna, l’homme des situations désespérées, réclamait sans cesse des renforts (5) et n’en obtenait guère. C’est donc avec des forces dérisoires et dans des conditions lamentables qu'il dut entreprendre la soumission d’un des pays les plus hérissés d’obstacles. En l’y envoyant, on comptait surtout sur l’effet moral produit par son seul nom, et sur son énergie, car l’empereur, comparant l’insurrection calabraise à celle des Vendéens ou des Bédouins d'Égypte, était convaincu que « quelques grands échecs » devaient mettre fin à tout (6). Masséna ne trompa point cette attente.

L'armée anglaise victorieuse ne s’était pas fait longtemps illusion sur là durée possible de ses avantages, sur son entraînement, ni même sur la coopération des habitants : aucune poursuite ne fut tentée; on se borna à achever l’expulsion des Français de la Calabre et surtout, ce qui avait été le but essentiel de l'expédition,

(1) Masséna à Joseph, 29 août. Arch. Essling, R 45. Le 11 septembre, près de 3 000 malades ; le 29° dragons « réduit à rien »; à son retour à Naples, le 18 janvier, le bataillon suisse tombe de 700 hommes à 200 (suiv. Reitzel) ou 286 (suiv. von Steiger); « la fièvre, notre plus dangereux ennemi », dit Masséna.

(2) Debelle à C. Berthier, Lagonegro, 9 septembre 1806. A. Naples, Guerra,

(3) Lamarque au même, Pisciotta, 30 août, et Lagonegro, 27 septembre 1806. Zbid. Lamarque annonce qu’il sera bientôt « mort de fatigue ».

(4) Rapport du corps d'expédition, 29 août (A. Naples, Guerra, 1046).

Le Très instamment dans ses lettres des 11 et 19 septembre (Arch. Essling,

(6) Napoléon à Joseph, 9 août 1806. Corr., t. XIII, n° 10629.

à détruire systématiquement les moyens pouvant servir à une attaque sur la Sicile (1).

À Monteleone, on prit les équipages de l’armée ; le détachement de garde aurait même prié Stuart de se hâter, par peur des insurgés. À Tropea, la garnison se rendit deux jours après la sommation, quand elle fut assurée de la défaite de Reynier (2). Scilla et Reggio n'avaient eu ordre de tenir que jusqu’au retour du général vainqueur : on considérait done comme perdues « ces mauvaises masures d'anciens châteaux, qui ne sont pas tenables huit jours (3)». Du moins, le commandant Michel, du génie, retiré avec 250 hommes dans le fort de Scilla, qui se trouve isolé sur un rocher, au bout d’une étroite langue de terre et que les tremblements de terre avaient lézardé, réussit-il à tenir du 8 jusqu’au 23 juillet, faisant « tout ce qui se pouvait humainement. C'était un feu d’enfer par mer et par terre (4) ». Il eut les honneurs de la guerre et fut transporté avec tout son monde en France, sur la simple promesse de ne pas servir contre les Anglais et leurs alliés, jusqu’à échange ; même les patriotes calabrais, qui s’étaient joints aux Français, obtinrent la permission de les suivre ou de s’en retourner chez eux, et une garantie pour leurs biens (5).

A Reggio, ville ouverte, accessible de toutes parts, dont le château, vieille bâtisse carrée quasi branlante, n’était qu’une sorte de réduit au milieu de la ville, le capitaine Aubrée avait engagé les patriotes à ne pas se compromettre inutilement et licencié les gardes civiques des communes voisines, qui s’empressèrent de se joindre à l’ennemi. Il fit deux sorties, mais, voyant que sa résistance ne faisait que mettre en danger la ville et Phôpital, il se rendit, dès le 10 juillet, avec les honneurs de la guerre et fut ramené en France (6).

(1) Encore expressément dit par Moore au général Fox, 24 août 1806. B. M., mss. 37050, fo 17.

(2) Capitulation du capitaine Popliski, Admiralty, 412; la garnison comptait 230 hommes au 1% juillet.

(3) Joseph à Napoléon, 9 août 1806. Mémoires, t. III.

(4) P.-L. Courier, lettre du 16 octobre 1806. Rapports du brigadier Oswald, Admiralty, 412.

(5) Michel à Campredon, à bord du parlementaire anglais le Laurel Berlington, La Ciotat, 25 août 1806. A. G., Naples. Les Notizie officiali (anglaises) du 27 juillet 1806 reproduisent la capitulation.

(6) Le brigadier Brodrick, assisté du duc de la Floresta, avait 400 Anglais et 800 Siciliens. C’est sans doute à la présence des Siciliens que fut due l’arres-

Masséna espérait encore que Cotrone, où Reynier avait laissé ses blessés, une garnison de 250 hommes, aurait pu tenir : deux jours après le départ du général, pressé par le soulèvement des habitants, le capitaine Souply capitula (1). Si les Anglo-Siciliens n’attendirent point le maréchal, Cotrone et les deux places précédentes, occupées par des troupes régulières, plus Amantea et quelques bourgs voisins, solidement gardés par les insurgés, servirent de point d’appui à la résistance. Pour la briser avant qu’elle ne fût générale, il fallait frapper un grand coup : l’occasion en fut offerte à Lauria, ville de Basilicate, que traversait la route de Calabre.

C'est évidemment en vertu d’un plan raisonné, rattaché aux grands projets de Smith, qu’un gros rassemblement d’insurgés des deux provinces avait, dans l’exaltation produite par la défaite des Français et l’annonce de leur prochaine expulsion d’ltalie, osé s’établir dans cette position. Il empêchait ainsi la jonction entre Masséna et Reynier, celui-ci parvenu à Cassano mais lui-même encore séparé de Verdier : c’est le 6 août seulement que Verdier avait rencontré à Rocca Imperiale la reconnaissance du général Peyri, envoyé par Reynier et qui avait dû traverser une bande à Rossetto, c’est le 8 qu’il atteignit Cassano. Dans l’intervalle sans doute, un bataillon polonais, que Reynier avait fait partir en avant avec des malades et des officiers d'administration, avait été complètement massacré auprès de Lauria : les Français trouvèrent les cadavres « déchirés » de deux cents d’entre eux, qui paraissaient s’être bravement défendus (2). — En second lieu, si Masséna, ayant à ses flancs le Cilento et la Basilicate insurgés, sur ses derrières les montagnes, déjà dangereuses, du Molise et des Principautés, était seulement arrêté, sa situetion, en dépit de la réserve amenée par le roi lui-même jusqu’à Eboli, devenait critique (3). tation de l’unique Calabrais, qui se trouva parmi les Français. Aubrée au ministre de la Guerre, en rade de Gênes, 28 août, et original de la capitulation. A. G., Naples. La garnison embarquée comptait 681 hommes, outre les blessés conduits à Messine. Les Notizie officiali publièrent sous forme de placard le récit du siège et y insérèrent la réponse d’Aubrée à la sommation du 9 : « Monsieur le général, j’ai des braves et des munitions, j'attends votre attaque. » Cf. DE COLOMBE, le 42€, p. 91-93.

(1) Capitulation à Admiralty, 412.

(2) MONTIGNY-TURPIN, Grands épisodes (p. 15-16). Là périt l’ordonnateur

Marchand-Duchaume, blessé à Maida.

(3) « Jamais insurrection ne fut mieux organisée », dit le rapport de l'état-

Le 8 août, quand Masséna se présenta, le pont, que franchissait la route de Lauria, était fermé avec de grosses pierres, les rues, les maisons barricadées, les insurgés « sonnaïent le tocsin dans toutes les églises et poussaient des hurlements affreux. Les montagnes en arrière de cette ville étaient couvertes de femmes et d'habitants chargés d’effets, et allant au loin chercher une retraite (1) ». Les couleurs des Bourbons flottaient sur le château et les clochers. Le maréchal attaqua de front, tandis que Donzelot tournait la ville par la droite avec «une promptitude étonnante », Gardanne par la gauche, malgré les ravins et les escarpements. Une charge de dragons, soutenue par les grenadiers, qui balaya le pont et toute la grande rue, le feu mis à la ville basse, livrèrent Lauria : sur les scènes affreuses qui suivirent, la résistance acharnée, même des femmes, le sac et l'incendie presque totale de cette « moderne Sagonte (2) », le rapport de l’état-major confirme les récits dra-. matiques des témoins : «On voyait des prêtres, surtout des capucins, armés de fusils et de crucifix, animer les révoltés. Les temples étaient pour eux des retranchements et les femmes, du haut des toits, faisaient pleuvoir des pierres sur nos soldats. La vengeance a été terrible et, malgré les efforts de M. le maréchal, des généraux et des officiers, n1 Pincendie ni le pillage n’ont pu être arrêtés. » Des insurgés, pourchassés dans les maisons et « jusqu’au fond des cavernes, d’où ils continuaient à faire feu », un millier aurait péri (3). De cette ville de sept mille âmes, il ne restait que des cendres.

- L'effet de ce terrible exemple fut immédiat. Les bandes désormais évitèrent les engagements. Quelques villages encore durent être enlevés de vive force, mais le plus souvent la terreur vidait la

major. Sur l’affaire de Lauria, outre la bibliographie ordinaire, voir les rapports des opérations du corps d’armée en Calabre, du 8 au 28 août 1806, par Franceschi (A. Naples, Guerra, 1046) ; d’après eux, C. Berthier à Dejean, 23-25 août (A. G., Naples, 1806); les récits de MonTIGNY-TURPIN (p. 14-20), SAVELLI (p. 59-60), GRANDJEAN DE FOUCHY (p. 16-21), COSTANZO (journal manuscrit); R. VICECONTT, Il Sacco di Lauria; RAcIroPPI, Basilicata, t. 1, p.456 et suiv. Ces divers récits sont loin de concorder; quelques-uns ont visiblement dramatisé : Montigny (sortie des Calabrais, couteau en main), et plus encore Grandjean (officier parlementaire haché en morceaux et renvoyé dans un panier).

(1) Rapport (13 août).

(2) MONTIGNY, p. 20.

(3) C’est le chiffre donné par Racroppt (t. Il, p. 457). Costanzo dit 3 000. Le rapport au roi n'évalue qu’à « plus de 400 » les morts (parmi eux 12 capucins et 5 prêtres), sans compter, il est vrai, ceux qui furent tués dans la poursuite, et les Français n’auraicnt eu que 17 tués et 36 blessés.

localité à l'approche des Français. Souvent aussi les excès des insurgés faisaient regarder par les propriétaires les Français comme des libérateurs. Le lendemain de la destruction de Lauria, Masséna était rejoint par Mermet, qui venait de parcourir le Cilento et, le jour suivant (1), à Castrovillari, par Reynier, qui avait laissé ses troupes pour avoir, avec le maréchal, une entrevue qui dut être émouvante. Aussitôt, précédé par Reynier et Verdier, Masséna reprit la marche sur Cosenza, dispersant au passage la masse de Falsetti, et fut reçu comme un sauveur dans cette ville, que Panedigrano occupait une heure auparavant (2).

Avec si peu de monde à sa disposition, le maréchal se limita à tenir le plus fortement possible la ligne Castrovillari-Cosenza-Monteleone, multipliant de là les colonnes mobiles, stimulant l’activité de ses lieutenants qui, lorsqu'ils se relâchaient, couraient le risque de se voir bravés dans leur camp, organisant des gardes civiques avec les patriotes qui relevaient la tête, avec les propriétaires qui retrouvaient l’énergie de se défendre. Une amnistie générale, proclamée le 20 août, visait à éclairer les Calabraïs sur la perfidie des Anglais qui les avaient abandonnés, en emportant leurs denrées. Reynier, à l'avant-garde pour la reprise du pays, d’où il avait été chassé, s’arrêta à Seminara : Scilla restait occupée par une garnison anglaise, Reggio par des réguliers de Sicile.

Masséna, las lui aussi de cette guerre, obtint de retourner vers. la fin de décembre à Naples, qu’il quitta le 11 janvier pour se rendre à la Grande Armée : c’est Reynier qui allait, de nouveau, achever la conquête des Calabres.

Amantea. — Dans le bouleversement de la Calabre, le siège d’Amantea ne fut qu’un épisode. La faiblesse des moyens mis en

(1) Guglielmo Pepe, si volontiers sévère pour les Français, déclare : « IL aurait été difficile, pour conduire cette guerre, de choisir un meilleur système que celui qui fut adopté par le maréchal Masséna; … il ranima le courage des partisans des Français et porta la terreur parmi leurs ennemis. » (/talia militare, p. 75.)

(2) Masséna recommandait la ville aux « bontés paternelles » du roi. Vingtcinq Français laissés aux hôpitaux.y avaient été sauvegardés.

œuvre par l’assiégeant, la place secondaire que tient l’affaire dans les rapports de létat-major, portent à croire que les Calabrais exagèrent en voyant dans la petite cité une autre Saragosse. Du moins lénergique défense, embellie de traits de courage et de générosité, est-elle réellement un des plus beaux fleurons de leur couronne de gloire, d'autant plus que parmi les vainqueurs se trouvèrent aussi des compatriotes. Au lieu que la défense de Gaëüte fut due surtout à la ténacité d’un étranger et au concours des Anglais, celle d’Amantea fut exclusivement nationale (1).

La situation de la ville lui donnait une importance stratégique : réduit de la chaîne côtière, qui sépare de la mer la route de Calabre, bien posée, avec ses maisons noires et ses ruelles grimpantes, au flanc d’un cône rocheux que surmonte un vieux castel et que des ravins profonds isolent du côté de la terre, Amantea fait face à la mer, par laquelle elle fut aisément ravitaillée ; sur ce front, plus accessible à cause de la plaine cultivée qui s’étend entre la place et le rivage sur une largeur de quelques centaines de mètres, une solide muraille flanquée de deux bastions. La place était munie de sept pièces de canon, plus que n’en posséda jamais Passaillant. Les assiégés étaient pour une bonne part des partisans réfugiés, qui, se sachant les plus compromis, devaient pousser à la résistance et aux violences, à la rébellion même, quand le vaillant chef de la défense, Mirabelli, se résoudra à écouter les propositions de l’ennemi (1).

Amantea, que Fra Diavolo avait prise pour base de ses opérations en Calabre, se montra résolue à repousser les Français et, grâce à elle, postes avancés de cette citadelle, Longobardi, Fiumefreddo, Belvedere, Belmonte, Maratea surtout, restèrent en armes,

(1) Aux travaux généraux ajouter GRECO, Annali, t. Ir, p. 144-145 (premier siège), p. 173-179 (deuxième), p. 203-223 (troisième) et l’Assedio di Amantea; D'AYALA, Memorie; DE COLOMBE, le 42€, p. 93 et suiv.; GRIOIS, Mémoires, t. Ier, p. 344-348, a assisté au troisième siège comme chef de l'artillerie (pas jusqu’à la fin), et le Napolitain Macdonald, chef du génie, a rédigé un Journal istorique des opérations du siège de l’Amantea derigé par ordre superieur et par le lieutenant-colonel du génie Macdonald (sic), Fiumefreddo, 10 février 1807 (Arch. Reynier). Les rapports de Lamarque, où il'est question de l'affaire, sont ceux du 45-25 janvier et 20-30 février 1807 (A. G., Naples); Verdier à C. Berthier, 9 et 27 décembre 1806 (A. Naples, Guerra, 1046); à Masséna, 8 août (Kocx, t. V, p. 427); SAVELLI, Souvenirs, p. 87-90; Registre de lettres de Reynier (A. G.). Le patriotisme régional a inspiré un poème contemporain et le roman historique

de N. Misagr, l’Assedio di Amantea, deux volumes, auxquels on peut joindre son article du Giornale d'Italia du 3 octobre 1909 (même titre).

et les chefs Necco, De Michele (preside pour Ferdinand), un moment Panedigrano, battirent les environs : par là les émissaires ennemis pénétraient sans difficulté et les brigands trouvaient des quartiers d'hiver assurés (1). Reynier répétait ce conseil excellent que, la résistance d’Amantea ayant surtout un effet moral, il ne fallait pas avoir l’air de s’en préoccuper, à moins qu’on ne fût en mesure de la vaincre à coup sûr (2). Malheureusement, comme à l'ordinaire, on compta sur l’audace et l’intimidation.

Le « premier siège » ne fut en réalité qu’une reconnaissance : le général Verdier, venu de Cosenza le 27 septembre 1806, risqua une attaque de vive force, ce qui réussissait souvent ; elle prouva seulement la fermeté des habitants et entraîna le meurtre ou le pillage des « suspects ». Le 3 décembre, Verdier reparut avec 1 400 hommes et seulement quatre pièces, dont les boulets ne se trouvèrent pas de calibre! L’escalade, tentée une première fois, par une sorte de faubourg qu’on avait enlevé et avec des échelles trop courtes, une seconde fois la nuit et ébruitée, coûta, tués ou blessés (beaucoup à coups de pierre), une centaine d'hommes d'élite (3); les quatre-vingts obus lancés sur la ville n’y détruisirent que quelques maisons, et par manque de munitions, même de vivres, il fallut rentrer piteusement à Cosenza avec un long convoi de blessés : « La place d’Amantea, concluait Verdier, ne peut être prise qu’en ouvrant la tranchée et une brèche. » Cependant la ville était de nouveau ravitaillée (4) et de nouveau la classe aisée subissait des représailles.

La troisième fois, Verdier, rejoint au début et vers la fin par Reynier en personne, ramena le {+ janvier 1807 3 250 hommes, auxquels se joignirent des gardes civiques du pays sous le major Falcone, tout un état-major du génie napolitain, colonel Costanzo, lieutenant-colonel Macdonald et Montemajor, six pièces amenées

(1) Il y avait à la fin du siège, suivant Joseph, 1 200 défenseurs (à Napoléon, 15 février 1807, Mémoires, t. III).

(2) C’est la raison notamment qu’il donnait à Masséna pour n’avoir pas poussé usque Fiumefreddo, comme il en avait l’ordre : il aurait dû contourner Amantea et paru léviter (à Masséna, 25 août 1806, A. G., Reg.).

(3) Six à 8 tués et 60 à 70 blessés (dont le colonel Droit et le commandant napolitain Montemajor), suivant Verdier lui-même. Dumas dit 130 tués, Greco 80. L'énergie des Français attestée par Verdier et Greco.

(4) Naselli, secrétaire d'Etat, à E. Lettieri, major général de la marine, 23 décembre 1806, Pizzofalcone, Marina, 1806 (il est même question de troupes).

au prix de peines énormes (1); le général Peyri surveillait les abords. Les chefs, Verdier en tête, qui eut son chapeau percé d’une balle, et les soldats se prodiguèrent. En même temps que les abords étaient dégagés (prise de Longobardi le 21 (2)), on entreprit des travaux d’approche réguliers vers l’un des bastions, profitant du faubourg et de quelques maisons isolées, taillant dans un sable dur comme du roc. L’artillerie ayant réussi à faire brèche et n’ayant plus de munitions, on tenta encore de brusquer les choses : mais les maisons étaient barricadées en arrière de la brèche, les compagnies d'élite des 1* et 52° régiments y furent repoussées avec perte (3), échec qui acheva « de dégoûter les troupes et de les démoraliser » (4) et valut à Verdier son rappel. Le général Pevyri dut continuer la sape jusqu’au pied du bastion, tandis que les assiégés les plus compromis tentaient de s’échapper et qu’une flottille sicilienne cherchait à communiquer avec la place, et, malgré la menace, qui fut apportée par un enfant, de massacrer les familles patriotes, on fit jouer la mine. L’assiégeant eut encore l’énergie de repousser, le 6 février et dans la nuit suivante, trois attaques du 52e. Mais le lendemain, les pourparlers, engagés le 31 janvier avec Mirabelli par lintermédiaire de son compatriote Amato, et qui n'avaient été interrompus que par les menaces des massistes, aboutirent alors : au point du jour, on aperçut le drapeau blanc, la ville s’en remit à «la générosité française », non sans une convention, par laquelle, avec empressement, Reynier accorda l’amnistie à tous les habitants, sauf ceux € qui

(1) Grrors, Mémoires, t. IT, p. 34 : précipices où plusieurs hommes tom bèrent, rafales de neige, les pièces sur des traîneaux tirés par des buffles ou par des paysans, munitions sur des mulets ou même à dos d'homme. Le 4 février seulement on put bombarder, avec deux pièces de 12 : le lendemain on n’avait plus de munitions!

(2) Deux cents insurgés tués, dont le fils de De Michele et le neveu de Panedigrano (Reynier au roi, 23 janvier 1807. A. G., Reg.).

(3) Le 15 janvier. Suivant Macdonald, 8 tués, une trentaine de blessés, dont le colonel du 522. L'attaque du 6 février coûta 6 tués, 2 officiers et 25 soldats blessés. Ces chiffres sont donnés par Macdonald, dont le Journal est le document de beaucoup le plus précis : ils sont loin des 800 tués ou blessés dont parle encore Jonnsron (t. Ier, p.144) et qui, vu la saison, ne peuvent représenter non plus des malades : c’est l’écho des fanfaronnades de Sicile, où l’on disait que, dans les attaques de décembre, Verdier avait eu 300 blessés, dont lui-même, et perdu trois drapeaux (Bulletin sicilien, transmis par Castelcicala à lord Howick, 12 février 1807. F. O., Sicily, 31). La capitulation jointe au rapport Lamarque, 20-30 février. A. G., Naples.

(4) Reynier au roi, 22 janvier 1807. À. G., R'g.

seraient désignés pour avoir empêché l’exécution des conditions plus favorables proposées le 31 janvier, ainsi que l’auteur de la lettre insolente ». Quant aux massistes, le général promettait d’avoir « des égards pour ceux qui seront recommandés par les otages ». Mirabelli, dont ses adversaires louaient la loyauté et la courtoisie, fut admis ainsi que le lieutenant-colonel Stocchi à se retirer en Sicile. Ce troisième siège, le seul à vrai dire qui comptât, avait duré trente-huit jours (1)!

Maratea. — Quelques autres villes manifestèrent lintention d’imiter Amantea. Un millier d’insurgés s’étaient jetés (2) dans Maratea, ville de Basilicate, qui devenait ainsi un poste détaché du camp retranché, dont Amantea était le centre : ce « petit fort à demi ruiné (3) » obligea le général Lamarque à une manière de siège. Comme on ne pouvait creuser de tranchées dans le roc, on dut avancer en élevant des murs de pierres sèches ; les assiégés firent une sortie « très audacieuse », vigoureusement ramenée par les Italiens et les nègres ; quand ils virent la batterie prête, 1ls capitulèrent (10 décembre 1806) (4), sous la promesse de pouvoir se retirer en Sicile ou dans leurs foyers, après avoir prêté, dans église, sur les reliques, serment de ne plus combattre. Plusieurs. chefs demandèrent du service, mais le vice-preside Mandarini, auquel on fit des offres flatteuses, voulut retourner en Sicile. Lamarque attesta qu’il avait sauvé une centaine de Français (5). Un éloge analogue fut fait des chefs Stoduti, Guariglia, Tommasini (6).

Cotrone. — Cotrone, le principal, quoique fort médiocre port calabrais de la mer Ionienne, et par où se faisait un grand com-

(1) Aussitôt tombèrent les postes avancés de la défense : Belvedere, dont Necco: occupait le château; Belmonte le 41 et Fiumefreddo le 12 durent se rendre à discrétion (De Michele fusillé ainsi que le syndic et le curé).

(2) Lamarque à C. Berthier, 9 décembre 1806 (A. Naples, Guerra, 1046), parle de quelques officiers réguliers : il n’en est pas question dans la capitulation; Naselli à Lettieri, 29 novembre 1806 (Pizzofalcone, Marina, Palermo), parle seulement de munitions et d'argent à envoyer à Mandarini, avec l’ordre à celui-ci d’expédier à Pantellaria tous les prisonniers politiques, même ceux qu’il avait relâchés (autre témoignage de sa générosité et de la vilenie du gouvernement sicilien).

(3) Joseph à Napoléon, 13 décembre 1806. Mémoires, t. III.

(4) Lamarque à C. Berthier, 11 décembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046.

(6) Monitore, 19 décembre 1806. Texte de la capitulation dans RaAcIoPrtr, la Basilicata, t. Il, p. 496; détails, p. 459.

merce de grains (qu’il importait de ne pas laisser aux Anglais), avait été évacué d’assez bonne heure par les Siciliens. Quand se présenta le colonel Billard avec un simple détachement du 2% de ligne (le 8 janvier 1807), il ne restait qu'une soixantaine de soldats, que la ville avait pris à sa solde pour le maintien de ordre. Les habitants reçurent les Français «avec acclamation », le lieutenant qui commandait resta adjudant de place et ses hommes furent admis au service ou licenciés (1). Mais, au commencement de mai, pour appuyer lexpédition du prince de Hesse, une flottille amena devant Cotrone les masses de Santoro et Garguglio, et, comme à la suite des mouvements hâtifs des Français pour se concentrer (2), la ville se trouvait momentanément privée de sa petite garnison française, aussitôt, le petit peuple aidant, elle fut occupée (27 mai). Comme partout où régnait Re Coremme, on rançonna, on emprisonna les notables, on commit des « horreurs ». Le détachement français, renvoyé immédiatement, trouva portes closes (2 juin). Le chef de bataillon Droit, venu pour le renforcer, dut commencer un ‘vrai siège. La ville était munie d’une enceinte, appuyée à un assez bon château de Charles- Quint (3) et véritablement soudée au rocher : « Ni boulets n1 obus, dit un des assiégeants, Rüsselet, ne font d’effet sur ce roc, et les murs ont un ciment si pétrifié qu’ils sont aussi durs que le roc. » Bien que resserrés par loccupation du faubourg au nord et d’un mamelon au sud, les assiégeants, soutenus bientôt par des réguliers dont le premier soin fut d’expédier Santoro à Messine, pourvus de grosses pièces et de munitions abondantes, firent plusieurs sorties et fortifièrent leurs défenses (4). Le 29 juin, le prince de Hesse vint en personne. Il fallut augmenter successivement le

(1) Reynier au roi, 13 janvier 1807. A. G., Reg.

(2) Il y aurait eu retard dans la relève de la garnison. En tout cas, on se doutait de ce qui allait arriver puisqu’un certain nombre d'habitants suivirent les Français. Les gardes civiques s’enfuirent.

(3) Sur ce siège Du CASSE, Mémoires du roi Joseph, t. II, p. 379-382; Journal du siège de Cotrone (A. G., Naples, 1807); extrait du Journal historique du siège de Cotrone, fait pendant l’été de 1807 par le corps d’armée de Calabre, rédigé par le colonel Costanzo et le capitaine Sebe, du génie (Arch. Reynier); rapport de Lamarque, 25 janvier-5 février 1807 (A. G., Naples); RôSSELET, Mémoires, p. 100-101. °

(4) Sorties le 5 et le 6 juin, diversion vers Cariati le 7. La nuit du 9 au 10 arrivent le lieutenant-colonel Éettieri et 300 « chasseurs de Philippsthal ». Sorties le 11 et, à l’arrivée de Hesse, le 29.

corps du siège, amener de lartillerie, jusqu’à treize pièces, dont cinq de 24, vieilles pièces de marine, transportées par mer au Pizzo et de là, par Catanzaro, sur des « traîneaux tirés par vingt paires de bœufs ». Un général fut envoyé, Camus, puis Cavaignac, et Reynier, après deux reconnaissances, vint s'établir au siège (3 juillet). Une redoute fut construite sur le mamelon, avec des canons battant l’entrée du port, et, du côté opposé, un cheminement en règle fut entrepris avec parallèles, chemins couverts, batterie de brèche.

Plus que du feu, pourtant prodigué, de la place et de la flottille, les troupes souffrirent de la saison : au 1* juillet, « les fièvres avaient réduit nos troupes presque à la moitié », Camus, très malade, dut être remplacé et Costanzo céda le commandement du génie au capitaine Sebe (1) : tous les officiers et soldats de l’arme étaient atteints; on dut cesser les travaux de jour. Enfin, le 9, les batteries purent ouvrir le feu, forcer la flottille à gagner la haute mer, où la surprit un orage; le 12, le bastion vis-à-vis des Augustins était en partie détruit et Reynier venait de reconnaître le point propre à y mettre la mine, quand, dans la nuit, la garnison et les habitants les plus compromis s’évadèrent en bateaux. Au matin, leurs premiers coups de canon restant sans réponse, les assiégeants pénétrèrent dans la place, que les habitants débarrassaient eux-mêmes des barricades : « Le général en chef fit réunir sur une place toute la population de Cotrone sans distinction, afin de reconnaitre ceux qui avaient participé à la révolte; près de deux cents individus des deux sexes furent arrêtés ; quelques-uns furent mis ensuite en liberté, un plus grand nombre fut envoyé à la commission militaire. Les jeunes gens inquiets furent envoyés à Naples pour être déportés ou incorporés dans les troupes (2). »

Ce siège, conséquence d’une imprudence d’un instant, avait exigé plus d’un mois de travaux pénibles, en plein été, dans un pays malsain, et coûté, presque uniquement par la maladie, peut-être cinq cents hommes (3) : « Si l'ennemi avait tenu huit jours, dit

(1) Outre ces officiers et partie de leurs sapeurs, on trouve, comme Napolitains, le colonel Arcovito et son corps franc de cent Calabrais.

(2) Journal historique. Le rapport de Lamarque dit qu’il était resté, dans le château, un détachement régulier (avec le lieutenant Senescalco) qui passa au service du roi.

(3) C’est le chiffre donné par Rôsselet. Lamarque, annonçant le départ des

Rôüsselet, nous étions tous atteints de fièvre contagieuse, car, du général Reynier jusqu’au dernier charretier, tous tombèrent malades par suite du mauvais air.» Dans de moindres proportions que Gaëte, Cotrone avait montré une fois de plus la pénurie française aux prises avec un ennemi abondamment approvisionné et rendu confiant par la mer libre.

Points d'appui secondaires. — Le plus souvent, malgré des préparatifs bruyants, la résistance s’effondrait devant une attaque résolue. Le duc de Poderia avait annoncé que Camerotta, plantée sur un rocher escarpé, bordée sur les deux tiers par un précipice, défendue de Pautre côté par des murs crénelés et armés de canons, serait un « petit Gaëte » : Lamarque l’enleva brusquement, sous une pluie torrentielle et malgré une vive fusillade (1). Ailleurs ce fut parfois plus rude, mais presque toujours aussi bref :-ainsi à Laurino et Roccagloriosa, également dans le Cilento (2); à Sora, où Pennemi, « très insolent parce qu’il était derrière ses retranchements garnis de plusieurs pièces d’artillerie », fit un feu très violent tant que les colonnes d’attaque ne furent pas sur lui (3). Cette dernière affaire aurait pu être grave (4). C’est Fra Diavolo qui avait fait de Sora son quartier général, lors de sa troisième expédition, la plus audacieuse. Un grand effort fut fait : trois colonnes françaises, le général de division Espagne par San Germano, le colonel Cavaignac par Sulmona et Castel di Sangro, le chef d’escadron Forestier par Arpino, convergèrent sur Sora et, le 24 septembre 1806, les deux premiers attaquèrent, tandis que le troisième tournait la place par le val de Roveto pour couper la contingents dus à la Garde impériale, dit que le 52€, à cause des pertes subies devant Cotrone, n’a pu fournir le sien : la 22 compagnie de grenadiers n’a plus que 3 hommes et tous les officiers sont morts ; les autres compagnies ne valent guère mieux (6 octobre 1807. A. G., Naples). ;

(1) Rapport de Lamarque, 2 septembre 1806, A. G., Naples, reproduit dans Mémoires de Joseph, t. IE, p. 184.

(2) Rapport du général Mermet, 6 août 1806. Mémoires de Joseph, t. TIT, p. 116. SAVELII (Souvenirs, p. 70) raconte évidemment l'affaire de Laurino, au lieu d> celle de Roccagloriosa.

(3) Deux rapports du général Espagne, Sora, 24 septembre 1806, et d’autres documents à A. Naples, Guerra, 1046, et, du même, lettre au roi, 29 septembre. A. G., Naples; C. Berthier au ministre de la Guerre de France, tous les rapports de septembre. Zbid. Comme imprimés, outre la correspondance de Joseph, cf. MaruULIU. Ragguagli, t. II, p. 385; AMANTE, Fra Diavolo, p. 391-398 (reproduit notamment les relations du Corriere et du Monitore); Carlino BRANCA,

Memorie della eittà di Sora (Naples, 1847), p. 138. (4) V. ci-dessus, p. 137.

retraite vers les Abruzzes : les Français durent franchir la rivière qui n’était guéable «qu’à la hauteur des épaules »; le commandant Thomas, du 10° de ligne, enleva la batterie à la baïonnette. Forestier, retardé par le pays € coupé de bois, de fossés, sans aucun chemin pratiqué » et par des partis ennemis, ne put ramasser qu'une portion de fuyards ; de même le général Tisson n’atteignit pas à temps Venafro. Sora fut mise à sac : on trouva des papiers de Fra Diavolo, mais lui-même s'était échappé et, dit-on, de bonne heure.

Reggio et Seilla. Mileto. — Les points d'appui les plus solides et les plus redoutables, par leur proximité de la Sicile, étaient Reggio et Scilla. Non seulement des troupes régulières y tenaient garnison, sous les brigadiers Cancelliere, puis Tschudy, mais toute une administration bourbonienne s'était installée, avec les conseillers Di Fiore et De Giorgio (celui-e1 qualifié de « commissaire politique des Calabres »), remplacés (janvier 1807) par un € commissaire eivil des Calabres », Michele De Curtis, assisté d’un administrateur général résidant à Scilla (Castrone) et de presidi et vice-presidi (1) : avec Capri et Ponza, sans parler d’Amantea et autres lieux plus où moins longtemps oceupés, c'était tout un petit royaume @ttra Pharum qui se reconstituait.

Cette administration était peu propre à regagner l'opinion, car elle s’occupait surtout à exploiter le pays, en prévision d’un retour des Français, et à rechercher (ceux qui avaient opéré directement contre la couronne ». La présence des «masses » était déjà suffisamment pénible (2). L'impression d’instabilité aidant, le pays d’alentour supportait encore plus impatiemment une autorité qui ne se faisait connaître que par les réquisitions; on en venait à regretter l'étranger : « Les habitants de Palmi ont appelé secrètement les Français de Monteleone (3). » A la fin de 1806, il avait suffi d’une démonstration de Reynier pour que tout ce gouvernement s’éclipsât : en un instant, le commissaire civil, les fonetionnaires et jusqu'au brigadier Cancelliere avee une bonne partie de

(4) Carbone, De Filippis, Mandarini, Mirabelli, De Michele; Lamarque en signale un autre dans « l'île de Sainte-Nicole », véritable repaire où les chefs avaient leur famille et leur butin. Un patricien de Reggio était consul de mer et de terre.

(2) Diario napoletano, t. I, p. 894 Sur cette curieuse administration bourbonienne, cf. A. Naples, Guerra, 2113, 2189, 2195; A. Palerme, 4865.

L (3) De Giorgio au ministre, Messine, 12 octobre 1806. A. Palerme, Segr. 1329.

ses masses « organisées » furent de l’autre côté du détroit et, Sans la bonne contenance du colonel Nunziante et du régiment Sannili (Samnites), Reggio était enlevé (23 décembre) (1).

Mais Joseph, alléguant la difficulté plus grande à garder solidement ces postes qu’à les reconquérir, le danger d’être coupé si Von «s’enfournait trop au fond de la botte », le parti plus sage de se concentrer et d’agir par le centre sur un ennemi qui menaçait toute la circonférence, avait défendu à Reynier de ne plus « avancer d’un pas »; il résistait même aux exhortations de l’empereur.

Donc, par ces portes ouvertes entraient librement les agents de Palerme et la contrebande anglaise. Ces officines d'espionnage et de fausses nouvelles, ces entrepôts qui bravaient le blocus, ces marchés d’objets volés (2), étaient en outre l’obstacle préalable à toute entreprise sur la Sicile. Et c’est par là que put s’effectuer, au printemps de 1807, l'expédition du prince de Hesse qui, avec une opinion moins défiante sur les chances de succès et sans la décision du ministre de la Police, aurait pu provoquer une nouvelle crise. Elle n’était que la première partie d’un grand programme, qui comportait deux autres attaques, par Burckhardt et Canosa, et un soulèvement à Naples même. Cette expédition et le combat qui l’arrêta nous paraissent vraiment typiques : mieux que la campagne de Rome en 1798, où le chef était incapable et impopulaire et qu’annihilait d'avance la trahison, mieux que Campotenese, effet inévitable de l’affolement général, ils montrent les défauts essentiels de l’armée napolitaine d’alors : manque

(1) Nous ne connaissons les détails de cette attaque que par les rapports de Nunziante (24 et 25 décembre 1806. A. Naples, 2189), qui naturellement en parle avec complaisance, assurant que l’ennemi fut reçu « avec une fermeté et un courage incroyables » et que les chasseurs à cheval furent contraints par une charge de ses grenadiers à une « fuite précipitée ». Comme il ne parle toutefois ni de morts ni de prisonniers, on ne doit voir dans cette affaire qu’une simple reconnaissance : même un coup de main eût été en opposition avec le système alors suivi. V. aussi rapports du brigadier Tschudy au ministre, 29 décembre 1806, et au roi, 4% janvier 1807; félicitations du roi à Nunziante, 6 janvier {ibid.). Ce qui nous met particulièrement en défiance, c’est la précision de Reynier à dire qu’il n’a eu garde de faire sur Reggio une tentative qui, non poussée à fond, donnerait l'impression d’un recul : il s’est borné à disperser les « brigands » baraqués à Solano, Melia, S. Stefano et s’est arrêté à Pentimele pour observer. (Au roi, 25 décembre 1806. A. G., Reg.).

(2) Tschudy informe ainsi qu'entre les lignes françaises et siciliennes se fait un commerce de vaches volées, que l’on embarque pour Messine.

d'instruction et d’expérience chez les officiers, de cohésion dans les mouvements, d’unité dans le commandement ; troupe nerveuse et inconsistante, bien plutôt que lâche, échappant très vite à toute direction. Le service d'état-major paraît avoir été piteux, celui des subsistances se serait réduit, suivant le général anglais Fox, au pillage des malheureux Calabrais (1).

Pourtant depuis plusieurs mois, en dépit de l’abstention opiniâtre des Anglais, on préparait un effort sérieux : 5000 hommes environ (2), dont beaucoup en violation de la capitulation de Gaëte, à commencer par le lieutenant-colonel Bardet, qui Pavait signée ; un état-major disparate, où, sous un chef allemand, on trouvait deux émigrés français, Chastellux et Saint-Clair (tout exprès promu colonel). Le colonel Nunziante, commandant en second, et le quartier-maitre général, major Martucci, étaient Napolitains. Toute une séquelle de capimassa, Panedigrano, Necco, Francatrippa, sous la direction supérieure, toute nominale, du brigadier Cancelliere. devait organiser les corps francs.

Embarquée à Palerme, en présence du prince héritier, qui se garda de l’accompagner, expédition arriva le 9 mai à Reggio, où les premiers soins furent de faire chanter un Te Deum anticipé et de répandre à profusion des proclamations annonçant aux habitants des remises d'impôts ou des indemnités, invitant les « déserteurs » à passer au camp sicilien ou à se tourner contre les Français, allant jusqu’à promettre à ceux qui livreraient leurs chefs le

(1) Le combat de Mileto a été exposé par Dumas, Précis (t. XIX, p. 210 et suiv.}), Victoires et Conquêtes (t. IX, p. 144), Mgr TACCONE-GALLUCCI, Mileto e La sua diocesi; par deux témoins, P£EPE, Mémoires, t. I®,p. 305 et suiv, et SAVELII, Souvenirs, p. 123 etsuiv., l’un et l’autre d’ailleurs peu exacts ; quelques détails dans mss. Costanzo. La relation principale est celle du Monitore du 12 juin 1807 (Suppl.) : Notizie degli ultimi avvenimenti della Calabria; V. aussi Corriere des 6, 8 et 15 juin. Tous ces récits sont très succincts : nous les avons complétés et corrigés avec le rapport de Iamarque, 9-31 mai 1807 (A. N., AF 1v, 1106), celui du prince de Hesse (original aux A. Naples, Guerra, 2016, daté de Messine, 30 mai}, qui cherche à sauver la face par d'énormes vantardises, d’autres rapports du même, 21 mai et 15 juin, sbid., 2154, un Giornale mss. détaillé des opérations depuis le départ de Palerme jusqu'au rembarquement à Reggio (tbid., 2154) : ce journal anonyme n’émane pas de Hesse, qui y est fort maltraité, mais probablement de Nunziante, à l’honneur de qui ilest écrit et qui commandait en

second. Autres documents à A. Naples, Guerra, 1049 et 2015, dans les archives privées du marquis Nunziante, à W. O., 1, 305.

(2) Deux bataillons du régiment Sonate deux compagnies de Ten du régiment Valdimazzara, un bataillon de chasseurs apuliens, deux de chasseurs

Philippsthal, Valdimazzara cavalerie, une compagnie de pionniers, sept canons. Nombreux documents à A. Naples, Guerra, 2172.

grade de ceux-ci (1)! Par contre, au lieu de tâcher de surprendre l'ennemi par une marche rapide, on perdit onze jours à Reggio. Il faut rendre cette justice au gouvernement de Joseph que la nouvelle du débarquement le troubla fort peu; le roi reprocha même au général Reynier d’être cette fois trop prudent : « Comment pouvez-vous reculer devant cette canaille (2)? »

Reynier ne reculait pas, mais, pour laisser l’ennemi s’engager dans l’intérieur, il avait ordonné à ses avant-postes de Palmi et Seminara de se replier sans combattre, cependant qu’il rassemblait à Montelcone environ 5 000 hommes (3). Le pays resta calme et, signe certain, les Français furent toujours bien renseignés : les capimassa ne recrutaient guère et les gardes civiques offraient leurs services.

Cependant Hesse s’était mis en marche le 20 : il avait été choisi à cause du prestige que lui donnait la défense de Gaëte plus que pour ses talents : son obstination devenait un défaut en rase campagne ; 1l n’aimait pas les conseils et semblait peu d’accord avec son second, Nunziante: Bien plus, le prince lui-même, d’ailleurs trompé sur les dispositions du pays, n’aurait pas eu confiance dans l’entreprise (4). Des diversions d’irréguliers, appuyés de quelques soldats, furent multipliées sur la côte jusque dans le golfe de Santa Eufemia; tout un plan fut combiné pour attaquer le Piano della Corona, où il n’y avait personne et qu’on négligea d’occuper. On entra sur les pas des Français, et, sans pouvoir y empêcher les excès, dans Seminara, abandonnée par ses habitants, dans Palmi, Rosarno : déjà une forte reconnaissance, mi-réguliers, mi-massistes, commandée par le capitaine Parisi et Francatrippa, venait, en croyant surprendre les avant-postes français, de se

(1) Ainsi proclamation de Ferdinand aux déserteurs, 25 novembre 1806 (A. N., AF 1v, 1714 c), à ses « aimés et fidèles peuples des Calabres » (BrTANGO, la Sicilia, document n°2), de Hesse à tous les habitants du royaume (BraNco,

document n° 3), de Di Fiore, dont on trouva des manifestes jusque sur les murs de Naples (Diario, t. II, p. 318).

(2) A Reynier, 29 mai 1807. Mémoires de Joseph, t. III. Même sécurité chez Gallo (à Talleyrand, 23 mai 1807. A. E., Naples, 131, fo 217).

(3) 23€ léger, 290 et 52€ de ligne, escadron du 9 chasseurs ; généraux Abbé, Camus (en réserve), adjudant commandant Sénécal (chef d'état-major). C’est pure hâblerie’ de Hesse de prétendre que la force ennemie était presque triple de la sienne, comme d’ajouter que celle-ci ne recula qu’ « avec le sacrifice de presque tous les officiers, morts sur le champ de bataille, blessés et prisonniers ».

(4) Moone, t. Il, p. 143; Fox à Drummond, 18 mai 1807 (B. M., mss. 37050,

fo 156).

178 ns LA RÉPRESSION

faire tailler en pièces par deux compagnies de voltigeurs et quatre-vingts chasseurs (1). Enfin, ayant passé en grand désordre la rivière de Rosarno, Hesse plaça ses troupes en arrière, mais à portée de fusil, de Mileto, sur une double ligne, la gauche sur des collines, la droite, avec l’artillerie, en travers de la route qui menait à la ville : celle-ci, où il établit pourtant son quartier général, n’étant couverte que par les avant-postes et les masses. En cas de retraite vers la rivière, il n’y avait qu’un chemin montant et très étroit. Du plateau de Monteleone, les Français embrassaient du regard ces singulières dispositions.

Martucci, envoyé en personne pour inviter les ennemis à évacuer Monteleone, reçut pour réponse qu’ils s’apprêtaient à marcher jusqu’à Reggio et qu’ils jugeaient honteux pour le prince de commander des « brigands ». Les renseignements recueillis par lui et ceux du grand vicaire de Mileto commençaient à troubler les Sicillens ; Nunziante fut d’avis de décamper pendant la nuit et de gagner Catanzaro, plus au nord, mais plus facile à défendre (et aussi à évacuer par mer) : le prince dit qu’on verrait et, à une seconde démarche du colonel, sur les quatre heures du matin, répondit : « Dormons. » A l’aube (28 mai), les avant-postes étaient refoulés, le quartier général quittait précipitamment la ville d’où les Français commençaient, à l’abri des maisons, une vive fusillade, tandis qu’une colonne débouchait hardiment sur la route, malgré l'artillerie : les chasseurs Philippsthal, qui étaient en première ligne, se replièrent sous le feu de la ville, et, sans pouvoir se reformer, passèrent derrière la deuxième ligne, formée des meilleures troupes; la cavalerie, qui tenta assez vigoureusement de rejeter la colonne sortie de la ville, fut ramenée en désordre par un feu de file et poursuivie par la cavalerie; presque aussitôt, sans qu’on sache par quel ordre, la deuxième ligne chargea à la baïonnette un ennemi non encore déployé, dut revenir à ses positions, et ce recul détermina la fuite des chasseurs. En vain le prince de Hesse et ses officiers s’efforcèrent d’arrêter la panique en frappant sur les fuyards, et l’aile gauche, ayant aperçu une colonne

(1) L? 25 mai; rapport Sénécal, 26 mai 4807. A. Naples, Guerra, 1949; Gallo à Talleyrand, 4 juin 1807. A. E., Naples, 131, f° 219. Parisi, le même sans doute

qui s’était distingué dans les sorties de Gaëte, fut dégradé, pour s’êfre battu sans ordre!

française qui commençait un mouvement tournant, se débanda à son tour, sauf les Sanniti de Nunziante, qui perdirent beaucoup de monde et furent pris en majeure partie (1). En moins d’une heure, la dispersion fut totale : « Les uns prirent la direction de lAspromonte, les autres fuirent vers Gioia, Rosarno, Scilla ou Bagnara, n’y ayant plus un seul officier, supérieur ou subalterne, qui conduisit un homme, tout étant dispersé comme de petits papiers que l’on jette d’un balcon (2). » La route de Rosarno était couverte d’armes et de bagages. Pour comble, les masses, « qui à aucun prix n'avaient voulu garder les positions les plus avantageuses et qui disparurent au premier coup de fusil, s’embusquèrent et firent feu — c’est Hesse qui parle — sur ma colonne en retraite, pillant les équipages (3) »! Impuissant devant cette débandade, Hesse se serait écrié : « Mes ennemis vont rire à Palerme ! » et il prit la fuite, échappant à grand’peine à la poursuite des chasseurs français : il atteignit Reggio dans la nuit, avec seulement trente cavaliers. Le colonel Nunziante, retiré dans le château de cette ville, eut une attitude assez ferme pour que les Français, accourus jusque-là, mais dépourvus d’artillerie, se retirassent après de vaines sommations (4).

La cour eut le bon goût de ne pas s’en prendre aux chefs, mais cette équipée était l'effondrement des bruyants projets qu’elle opposait à l’inaction des Anglais, plus indispensables à présent que jamais ; en même temps l'indifférence des populations était la condamnation du système insurrectionnel.

La reprise de Reggio et Scilla s’imposait; Reynier était disposé

(1) Lamarque, Hesse, un certificat publié par Liberatore ({1 ten. gen. V. Nunziante) S’accordent à reconnaître cette fermeté.

(2) Journal d2?s opérations.

(3) Rapport du 21 mai : de même, les habitants de Palmi, Gioia, Seminara.

(4) Rapportées par Liberatore et Palermo, les biographes de Nunziante. Pertes siciliennes, d’après les Français : 400 tués, 500 à 600 blessés (transportés à Naples), 2 000 à 3 000 prisonniers. L'état des pertes du régiment Sanniti, le plus éprouvé, porte 666 hommes, dont 51 officiers ou cadets, l'effectif restant étant réduit à 579, dont 49 à l’hôpital (3 juin. A. Naples, Guerra, 2154); un état des chasseurs Philippsthal porte 52 gradés prisonniers, dont le colonel /de Sandier (ibid., 2016) : une note de Saliceti indique 200 soldats de ce corps envoyés à Alexandrie aux travaux publics (on les traitait selon leur condition première). Vingt officiers, qui, ayant capitulé à Gaëte, n’auraient pas dû servir avant un an, furent expédiés dans un fort du Piémont. Les autres officiers devaient être échangés, s’ils étaient Siciliens, sinon envoyés en Italie, libres sur parole (Saliceti à Lamarque, 29 juin 1807. A. Naples, Guerra, 1048). J

à l’entreprendre, Napoléon l’ordonnait : à leurs raisons Joseph opposait le manque de ressources, les difficultés du pays et tantôt les pluies, tantôt les chaleurs. A la fin de l’année 1807, les exhortations de l’empereur deviennent virulentes et les deux bicoques calabraises valent à son frère quelques-unes des semonces les plus cinglantes qu’il ait reçues à Naples : « Mais parbleu ! Ne souffrez pas la honte d’avoir les Anglais à Reggio et à Scilla : c’est une ignominie sans égale. » Les « polissons », qui entourent Joseph, « mentendent rien à la guerre ». « J’enverrai un général pour commander mon armée ou je retirerai mon armée du royaume de Naples. » Il aimerait mieux savoir la moitié de ses soldats morts et le royaume perdu que l’ennemi dans ces deux places (1), dans Scilla surtout, «le point le plus important du monde»;«ce maudit rocher de Scilla me contrarie dans toutes mes conceptions (2) ».

Le projet sur lequel il insiste alors, c’est la conquête de la Sicile, à laquelle devait prêter son concours l’escadre destinée à ravitailler Corfou. Il semble toutefois que, depuis occupation des îles Ioniennes, la Sicile, en tant que base, soit au second plan dans la pensée de l’empereur. Les nécessités du blocus le préoccupent probablement davantage. Peut-être s’agit-il surtout de l'argument que la possession de ces places continentales semble fournir aux Anglais dans les négociations : tant qu’ils y sont, on ne peut les représenter comme exclus totalement du continent ligué contre eux. Ferdinand lui-même, maître d’une portion quelconque de la terre ferme, cessait d’être une quantité négligeable.

A dire vrai, opinion Gu roi que Scilla et Reggio seraient plus faciles à prendre qu’à garder était juste et il avait raison de vouloir d’abord assurer des communications intérieures (3). La tentative de Hesse le décida : c’est le 7 juin 1807 que Reynier fut autorisé à risquer lentreprise, quand il aurait reçu l'artillerie nécessaire (4). C'était là, d’ailleurs, la grosse difficulté et pour

(1) Jamais Napoléon n’a varié sur la nécessité de reprendre les places, mais c’est à partir de la lettre du ? septembre 1807 que le ton s’enflamme : 16 et 18 octobre, Corr., t. XVI, n° 13262 et 13271, et surtout 12 novembre, Du CASSE, les Rois frères.

(2) 7 février 1808. Corr., t. XVI, n° 13537.

(3) Apprenant la perte de Reggio, Napoléon avait écrit : « Je ne’conçois pas qu’on ait pu laisser des troupes dans un poste si peu défendu... » (A Joseph, 22 août 1806.)

(4) Toutefois, dans un rapport au roi, du 1 octobre 1807 (A. G., Naples), La-

ATTAQUE DES POINTS D’APPUI DE L’INSURRECTION i81

effectuer ce transport, n’étant pas maître de la mer, on dut faire des efforts remarquables. Le matériel fut amené surtout de Naples au Pizzo ou de Tarente à Catanzaro par mer, et de là, par terre, jusqu’au plateau de Melia où la route de Reggio redevenait carrossable, il y avait quelque 150 kilomètres. Le chemin, en majeure partie impraticable aux charroïs, avait été en plusieurs endroits coupé ou obstrué d’abatis ; on préféra créer entièrement une voie à travers l’Aspromonte, malgré l'altitude et le rude climat. Au delà de Seminara, dit le Journal du siège, « vingt à vingt-quatre chevaux ou le même nombre de paires de bœufs, - avec une quantité d'hommes munis de cordages et de leviers, avaient une peine infinie à faire monter une voiture dans ce terrain nouvellement remué et détrempé par les pluies qui tombaient continuellement (1) ». Les forges de la Mongiana, les scieries de l’As- 2. prenaient une activité sans précédent. La concentration

à la Melia dura deux mois : 5183 hommes (tous Français, sauf quelques officiers et des sapeurs) (2), outre les échelons d’arrière ; quinze bouches à feu. Encore est-ce à un heureux hasard, la désertion de quatre canonnières sicihiennes (qui eut pour conséquence la capture d’un brick anglais) que l’on dut d’avoir les premières pièces d’un calibre suffisant (3).

Le lendemain de ce succès, 31 janvier 1808, Reggio, simple- - ment barricadée, et où ne commandait plus le brigadier Nunziante, mais le colonel Sandier, fut aisément forcée sur deux points à la fois; le château, canonné des hauteurs de l’est, capitula dès le 2 février avec 700 hommes et 67 officiers, qui restèrent prisonmarque insistait avec détails sur les moyens nécessaires et qu’on était loin d’avoir : on rappelait la vaillante défense de Michel.

(1) On avait cependant fait fondre exprèsi des} pièces de 24 courtes.

(2) Costanzo loue plusieurs de ces officiers et« les sapeurs napolitains se sont assez bien conduits ». Montemajor fut à Scilla.

(3) Bungury, p. 331, affirme la trahison. De même Sherbrooke, Life and letters of... Sherbrooke, t. IE, p. 549. Sur ces sièges, remarquables surtout par ls difficultés vaincues pour les préparer, Du Casse (Mémoires de Joseph, t. IV, p. 90-91, plus 12 texte de la capitulation de Reggio et un extrait du rapport de Montemajor sur le siège de Scilla); Dumas (Précis, t. XIX, p. 213-214); Victoires ét Conquêtes (t. IX, p. 174-178). La relation fut publiée par le Monitore, mais il y a plus de détails dans : Journal historique des opérations qui ont été exécutées dans les sièges de Reggio et S$cilla, particulièrement pour ce qui concerne le service de l'artillerie. (Arch. Reynier.JäLe”mss. Costanzo reproduit en partie le rapport du colonel à Reynier. SAVELLI, Souvenirs (pour Scilla).

Augoyar (Spectateur militaire, t. VI, p. 745)’donne quelques détails empruntés à un journal du siège de Scilla, par un lieutenant du génie, Quillard.

niers de guerre : la rapidité de l’attaque, menée par le général Cavaignac, et de la mise en batterie avaient déconcerté l’ennemi (1).

Hommes et matériel furent aussitôt expédiés sur Scilla, où Reynier vint diriger le siège. Les masses s’étaient efforcées de garder les abords, derrière des murs de pierres sèches et des abatis et même, à plusieurs reprises, avaient surpris des postes français. Deux cents Anglais, sous les ordres du lieutenant-colonel Robertson, occupaient le château, dont l’étroit front de terre, seul exposé, avait été fortement armé; dans la ville, complètement abandonnée par la population, les rues étaient coupées, barricadées, les maisons principales et les églises crénelées. Les Français ne pouvaient attaquer que de front, par le coteau qui descendait de la Melia et dont on avait rasé les plantations pour découvrir les approches : le 9 février, la ville fut enlevée, les barricades tournées en perçant les maisons ; les irréguliers s’enfuirent par mer, les Anglais s’enfermèrent dans le fort. Deux batteries de brèches, établies dans la ville même, une galerie de mine poussée vers le rempart, la démolition de tous les parapets, enfin une brèche praticable, déterminèrent, le 17, l'évacuation des défenseurs, qui gagnèrent, en plein jour, par un escalier taillé dans le roc, une flottille arrivée la veille (2). Les Français furent aussitôt dans la place d’où ils purent inquiéter les fugitifs ; ils y trouvèrent des approvisionnements et 21 bouches à feu, bien que l’ennemi eût commencé à les jeter à la mer.

Capri et Ponza. — Ces brillants succès, qui furent gâtés à ses yeux par un manque d’égard des généraux vainqueurs (3), ren-

(1) Les Anglais prétendirent que, si la garnison avait tenu quelque peu, ils arrivaient (BUNBURY, p. 336). La place venait pourtant d’être ravitaillée (A. Pizzofalcone, Marina, Palermo. Une lettre du secrétaire d'Etat, 12 janvier 1808, annonce à Lettieri l’envoi de 400 fusils, 20 000 cartouches, des vivres, ete.). On voit que la résistance de Sandier n’eut rien d’héroïque (mot qu’emploie HELFERT (Xônigin Karolina, p. 346). Helfert raconte inexactement aussi que le brick anglais se fit sauter; il fut brûlé parce qu’on ne pouvait l'emmener; le capitaine avait été tué.

(2) Rapport du lieutenant-colonel Georges Duncan Robertson, du 35°, 18 février 1808. W. O., 1, 306. Sherbrooke à Castlereagh, 23 février (Life and letters of... Sherbrooke, t. IT, p. 552). Robertson l’avait avisé le 15 par télégraphe de la situation désespérée ; le colonel accuse 13 tués et 31 blessés durant le siège, une barque coulée lors de l’évacuation (donc notablement plus que ne dit Sherbrooke).

(3) Reynier ne nomma point le-roi dans la capitulation. Réprimandé vertement, non seulement par le roi mais par Clarke, il expliqua que les difficultés

daient Joseph, pour la première fois, maître de toute la partie continentale de son royaume. Il lui manqua toujours Ponza où le prince de Canosa, agité, fanfaron, sans scrupule, préludait à son futur rôle de ministre de la police bourbonienne en lançant les plus fausses nouvelles, en trempant dans les complots les moins avouables, et Capri que gardait avec vigilance le lieutenant-colonel Hudson Lowe. Ponza, mieux protégée par l’éloignement, était aussi moins dangereuse que le rocher dressé, à la vue de Naples, en travers de son golfe, port d’attache de croisières et de corsaires, refuge des matelots fuyant la réquisition, des suspects poursuivis par la police et des mécontents (1), agence de désertion, surtout centre de tout un réseau d’espionnage où Lowe lui-même s’empêtrait.

La prise de Capri, en octobre 1808, inaugurera brillamment le règne de Murat. On y verra une éclatante lecon donnée à son prédécesseur (2). Or, outre que la chance eut une part très large dans le succès, il n’est pas vrai que Joseph ait souffert patiemment la honte de voir de son palais le drapeau anglais. Saliceti avait gagné ou fourni le principal espion de Lowe, Sussarelli (3) : en donnant à l’Anglais une part d’indications exactes, en se chargeant de ses achats à Naples, en s’intéressant à une certaine Graziella qui avait de Lowe un fils, en lui demandant à tout propos et sans pudeur de Pargent, ce Corse donnait l’illusion de s’employer activement. Empressé à rassurer le gouverneur sur le danger d’une attaque et s’engageant à l’avertir à quelque prix que ce fût, il laissait passer les deux tentatives de surprise. En février 1807, en effet, il semble y avoir eu, alors que le vent avait éloigné la frégate en station, tout au moins une reconnaissance (4). Le qu’eût présentées un siège en règle, à proximité des Anglais, l’avaient décidé à faire au plus vite et que, dans sa hâte, il avait commis un oubli. Il est bien plus probable que le commandant sicilien mit pour condition qu’il ne serait point question de l’usurpateur.

(1) Pezza et autres chefs lui amènent leurs prisonniers (fin juillet il en expédie plus de 300 à Messine); il y a alors 400 réfugiés.

(2) Ainsi Borra, Histoire d'Italie, t. V, p. 109.

(3) 11 disait qu’il avait été capitaine au régiment de Dillon, qu'un de ses fils était adjudant-major au régiment corse, un autre sergent (et Sussarelli prétendait travailler à provoquer la désertion dans ce corps). Il est à remarquer qu’outre l'argent et les cadeaux, il demandait presque autant de nouvelles qu’il en donnait. La correspondance de ce personnage tient une grande place dans les Zowe

papers, B. M., mss. 20107, 20119, 20163. :

(4) Howe au général Fox, 12 février 1807 (B. M., mss. 20107, f° 246).

3 mars, une véritable expédition, barques et matelots de réquisition, escortés par 36 canonnières et 3 bâtiments plus forts, sous le capitaine de frégate Bausan et portant 1500 Français ou Suisses commandés par le général Merlin, tenta de profiter du mauvais temps, mais elle-même ne put en triompher (1).

De fait, si Lowe se montrait crédule avec ses espions, il veillait : «Il aime beaucoup son île», assurait-on. Des redoutes étaient construites aux points accessibles ; « tout est entouré de murs, aucun passage libre nulle part ». Outre les stationnaires, toute une flottille, des corsaires comme Gallo, « le sourd de Prajano », qui s’appuyait à la fois sur Capri et Ponza et s’entendait à merveille à enlever les courriers à terre ou assassiner des policiers aux portes de Naples (2). A l’occasion on pressait les pêcheurs, la bande de Gallo « prêtant la force et donnant des grands coups à tout le monde ». Les rapports avec le continent ne cessaient pas ; le ravitaillement, la correspondance, se faisaient au besoin en pleine mer. Les partisans des Français (asseznombreux pour inquiéter) étaient dûment surveillés : on ne pouvait descendre d’Anacapri à Capri sans un permis (3). Lowe se croyait sûr de son « petit Gibraltar ». D'ailleurs, de même qu’en Sicile, l'Anglais se tenait sur la défensive, et refusait de s’associer aux projets de Canosa (4).

Sicile. — Tant que la Sicile n’était pas conquise, le royaume de Naples restait « comme en état de siège (5) », l'opinion demeurait hostile ou htsi ante, l’insurrection latente, le blocus commercial largement fissuré. D’ailleurs, chaque fois que la France avait été

(1) Une barque périt avec 19 marins et un sous-lieutenant français. C’est le 4 que Sussarelli avertit Lowe. B. M., 1bid., 253 et 260. L2s 8 et 11 seulement, ordre de désarmer (lettres du ministre de la Marine à Lostanges. A. Pizzofalcone, Marina, Napoli, 1807).

(2) Lowe à Sherbrooke, 4er juin 1808. B. M., mss. 20107, fo 445.

(3) Comme contrepartie des rapports de Lowe, ceux du colonel Ruffini, sur la côte de Salerne (août-décembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046), auxquels nous empruntons ces citations. Sur les travaux de défense de l’île, rapport du capitaine Pasley et appréciation du commandant du génie Lefébure (août-septembre 1806. B. M., mss. 20107, f° 179); lettres de Church, capitaine aux Corsican Rangers et commandant d’Anacapri (CHURCH, Brigantaggio, p. 8-10). Voir la description de l’île en 1808, dans l’étude documentée de J. SALETTE, le Général Lamarque et l'expédition de Capri. Revue de Gascogne, nouvelle série, t. VII (1907).

(4) Lettres d’ailleurs amicales de Canosa à Lowe, à B. M., mss. 20109, fo 156.

(5) Expression de La Feuillade, 12 mai 1809. A. E., Naples, 133 : « L’expédition de Sicile, sans laquelle rien n’est fait. » (MIT, Jouraal, 21 février 1806.)

en conflit avec Naples, elle avait songé à la Sicile (1). Cependant Joseph dut se contenter de plaquer la Trinacria sur le blason napolitan et sur insigne du nouvel Ordre. La conquête, presque constamment à l’ordre du jour, fut par deux fois sérieusement préparée, jamais tentée.

Jusqu'au soulèvement des Calabres, Napoléon poussait vivement à l’entreprise qu’il croyait très aisée et qui, de fait, aurait été risquée tout de suite (2) par Reynier, si les Anglais n'avaient soigneusement dépouillé la côte de toutes les embarcations utilisables et occupé Messine. Le général, dont Joseph était autorisé à stimuler le zèle par l’appât d’un fief dans l’ile conquise, et qu’encourageaient les patriotes (3), mit toute l’activité possible à rassembler le matériel nécessaire (4); c’est essentiellement pour anéantir ces nouveaux apprêts que fut faite l'expédition de Stuart. L’insurrection, la crainte de « s’enfourner » vers le détroit, retardèrent la reprise des préparatifs (5).

Or, après s’être leurré de l'espoir d’une cession pacifique, Napoléon fut par Tilsit ramené vers là base d'opérations que, dès longtemps, il avait jugée la meilleure : Corfou. La domination de la Méditerranée, « but principal et constant de ma politique », pouvait s'étendre, par les îles Ioniennes, vers la Grèce, vers l'Égypte,

(1) Dès 1794 : B. CROCE, Relazioni dei patrioti napoletant col Direttorio (Naples, 1902), p. 11 et suiv.; Cacault conseillait vivement la conquête au Directoire et celui-ci, dans les négociations de 1796, essaya de se faire céder Trapani. En 1799, Championnet songea très sérieusement à une expédition en Sicile.

(2) Saliceti, le 13 mars 1806, écrit à Sébastiani : « On prépare une expédition en Sicile, je voudrais vous voir arriver avant qu’elle nesoit finie.» (Vente Charavay, 7 mars 1887.)

(3) Ainsi P£PE, note autog., intitulée : Projet de la cour d> Sicile. Reggio, 140 mai 1806 (A. G., Naples); un peu plus tard,le capitaine Amira, attaché à l'état-major, Observations sur l’armée anglaise, 9 septembre 1806, 1bid.

(4) Reynier à Joseph, 3 et 19 juin 1806 (plaintes sur les retards de lartillerie, de la marine, de l’entreprise des subsistances), 21 juin (raconte l’arrivée de Courier, qui a laissé prendre six pièces). A. G., Reg. A la veille de Maida, il comptait, de Torre del Greco à Belvedere, sur 470 embarcations pouvant porter 18 000 hommes. — Joseph, dès le début, déclarait l’entreprise très difficile. Précédemment Cacault avait déjà dit qu’elle ne pouvait être tentée sans une flotte de guerre.

(5) A la fin d’avril 4807 seulement Joseph envoie le général Maurice Mathieu à l’empereur pour l’entretenir du projet de passage : c'était l’époque où le sultan venait de déclarer la guerre à la Russie et de repousser, sous l’impulsion de Sébastiani, une escadre anglaise, et les Anglais, occupés en outre en Egypte, avaient dû dégarnir la Sicile. Ajoutons qu’il était bruit d’une prochaine invasion sicilienne et que Joseph tenait peut-être à la prévenir. Il demandait de l'argent, des munitions, des vaisseaux.

et si la Sicile restait désirable, d’abord pour assurer davantage Corfou, ensuite pour contenter et fortifier Joseph, il est évident que dès lors elle n'était plus aux yeux de l’empereur que secondaire.

Lorsqu'en février 1808, la flotte de Toulon, très habilement ralliée par celle de Rochefort, eut ordre d'aller ravitailler Corfou en détresse, Napoléon pressa son frère de se mettre en état de profiter de sa présence pour faire passer des troupes dans cette Sicile, dont la possession :changerait « la face de la Méditerranée (1) ». Mais il laissait à Joseph la responsabilité : « Votre Majesté décidera de l'attaque de Ia Sicile (2). » En n’osant pas employer à une telle entreprise la division du contre-amiral Cosmao qui, séparé de l'amiral Ganteaume par la tempête, demandait de Tarente les ordres de Joseph, et en l'envoyant de préférence à Corfou (comme ce fut aussi l’ordre de l'amiral), le roi ne fit que se conformer aux intentions essentielles de l'empereur.

Nul doute que lescadre réunie, dix vaisseaux, deux frégates, deux corvettes, outre les transports, survenant plus tôt et embarquant les troupes réunies à Naples et sur le détroit, n’eût pu tenter l'expédition avec des chances sérieusts (3), mais tandis que Cosmao, déconcerté par une séparation imprévue, mavait rallié le 24 février que quatre vaisseaux et une corvelte, les Anglais concentraient dès le 20 à Palerme quatorze vaisseaux de ligne, d'autres escadres courant la mer. Le corps rassemblé pour le passage ne comptait que 4500 hommes (4), (Salligny, en arrière avec 3000 hommes, ayant la mission, fort indispensable, de garder la Calabre), et en somme n’était pas prêt (5) : insuffisance de munitions, de vivres, d'artillerie, d’embareations, et de l’autre côté, sans parler des troupes siciliennes et des volontaires calabrais, quelque huit mille Anglais (6), depuis longtemps appuyés de travaux de

(1) Ce qu'exposait aussi Decrès à Ganteaume, 11 février 1808 (A. G., Naples). Le capitaine de frégate Roquebert était envoyé à Naples pour connaître les intentions du roi.

(2) Decrès à Joseph, 11 février 1808 (ibid.).

(3) Dans ses lettres de février, Joseph déclarait le succès « infaillible ».

(4) Reynier à Clarke, en réponse à sa lettre du 2$ février 1808 (A. G., Naples).

(5) À preuve les réclamations réitérées de Maurice Mathieu, successeur de Reynier (17, 23, 25 et 29 mars). Beaucoup de soldats étaient des conscrits.

(6) Joseph croyait le 25 février que les Anglais n'étaient plus que 6 000, mais

les renseignements s'accordaient à estimer leur nombre plus élevé : 8 000, suivant une note du 1 mars, datée de Scilla, et suivant La Feuillade (4 mars); une

défense et rendus confiants par le souvenir de Maïda, faisaient bonne garde.

Pouvait-on espérer un appui quelconque des Siciliens ? On a vu qu’il y avait de forts symptômes de mécontentement, mais parmi la bourgeoisie libérale et commerçante; l’aristocratie, dans son opposition au gouvernement, comptait sur les Anglais ; le peuple, s’il sympathisait assez peu avec eux, profitait de leur présence et si les insulaires, comme assurait Napoléon, sont en général amis du changement, chez ceux-ci le souvenir des « vêpres siciliennes » était une des plus solides traditions (1).

Dans ces conditions on ne peut guère blâmer Joseph (2) de n'avoir pas osé requérir pour le passage la division de Cosmao qui, tout en « suppliant humblement » le roi de lui dicter sa conduite, regardait «le passage du détroit et surtout la station et Pembossage nécessaire pour protéger et procurer le débarquement comme à peu près impossibles dans cette saison (3) ». On se demande même si, avec Collingwood et Stacham dans le voisinage, l’escadre complète aurait pu encore réussir l’opération et s’il fallait seulement accuser « le mauvais génie qui plane sur notre infortunée marine (4) » ou, comme s’exprimait plus carrément

autre note du 10 mars (de Clermont-Tonnerre, semble-t-il) annonçait l’arrivée de 2 000 hommes de Malte. Enfin un témoignage capital, celui de Bunbury, chef de l’état-major anglais (Varratives, p. 328) dit qu’à la fin de septembre 1807 (après le départ de Moore et le retour de Fraser et, depuis, il n’y avait pas eu de mouvement notable), il y avait 6 670 Anglais et 2100 étrangers à leur service.

(1) Massacre à Augusta de Français de l’armée d'Egypte; même des émigrés furent inquiétés; un voyageur, Foresta (Lettres sur la Sicile, 1805), dit qu’il faillit être tué à Taormina par des soldats qui le reconnurent pour Français : ce n’est évidemment pas au peuple que pense le vice-consul Marsson en disant : « On a même lieu de croire qu’ils (les Siciliens) demanderaient eux-mêmes leur réunion s’ils se sentaient appuyés. » (12 mars 1806. A. G., Naples.)

(2) Il est à remarquer que les plus vifs reproches de l’empereur portent sur ce qu’il croyait Corfou non ravitaillé (à Joseph, 16 mars 1808).

(3) Note envoyée de Tarente le 6 mars 1808. A. G., Naples (évidemment de Clermont-Tonnerre).

(4) Rapport de Ganteaume. Aux lettres de Napoléon, Joseph, Cosmao et Ganteaume, qui ont été publiées (Corr., t. XVI; Du Casse, Supplément; Mémoires de Joseph, t. IV) et que E. Driault a très clairement analysées (Napoléon en Italie, p. 488-490), les archives de la Marine et de la Guerre nous ont permis d'ajouter quelques pièces : notamment le rapport de Ganteaume à l’empereur, Toulon, 4 février 1808 (B B#, 271, f06) : « Comme le principal objet de notre expédition est de débloquer cette place (Corfou) et de favoriser le passage des troupes qu’elle attend de lItalie… » Le même au même, Corfou, 23 février et 14 mars (cbid., f°s 10 et 13), énumère « les funestes contretemps » subis : le soir même du départ de Toulon, par un beau temps, « un coup de vent affreux,

l’empereur, la « bêtise » de ses marins. Cette tentative avortée nous paraît donner une explication simple de celle de 1810, dont l'échec fut tant reproché à Napoléon par les muratistes : lempereur n'avait plus un besoin a bsolu de la Sicile etn’en aurait done risqué la conquête qu’à coup sûr. Pour Joseph, auquel il s'était si nettement engagé à la donner, il eût encore joué assez gros jeu; pour Murat, il ne s’en soucia point.

Une autre remarque s’impose: l’effet extraordinaire que, malgré la ruine de la belle marine de Louis XVI, continuait à produire la flotte française. C’est l’apparition de l’escadre de Latouche qui avait suscité le parti républicain à Naples, et c’est l’espoir de voir poindre à l’horizon la flotte combinée de France et d'Espagne, la Gallo-Hispana, qui soutenait encore les patriotes prisonniers sous le canon de Nelson. Ni leur déception sanglante, ni Aboukir, ni Trafalgar, n’avaient anéanti ce prestige, et les Anglais mêmes, en dépit de la destruction des escadres de Villeneuve et de Gravina, continuaient à craindre les entreprises des flottes alliées au point qu’on peut se demander si, en Espagne comme à Naples, l'empereur ne voulut pas surtout prévenir la mainmise de l'Angleterre inquiète sur des pays dont les ressources navales pouvaient être redoutables. Cependant des vaisseaux aux noms de victoires sortaient des chantiers de Gênes et de Venise. C’était dans tous les ports de France, d’Espagne, d'Italie, le branle-bas annoncé. La Méditerranée tout entière frémissait. Comme en 1798, les Anglais n’avaient pu rencontrer l’escadre française, inférieure en nombre et médiocrement montée (1), et, malgré leur force, s’alarmaient (2). tel que les marins des deux escadres en ont rarement essuyé », le Commerce de Paris, vaisseau-amiral, balayé de l'avant à l’arrière, démâté des deux mâts de hune et de ses basses vergues ; en vue de Corfou, la foudre à bord et le mauvais temps persistant empêchèrent Ganteaume de gagner lecap Sainte-Marie, lieu du rendez-vous, et de poursuivre aucune des voiles ennemies qu'il aperçut. Le mauvais temps l’écarta encore de Naples, où il avait voulu se montrer.et le suivit

jusqu’à Toulon (Cosmao à Decrès. Tarente, 3 mars 1808. B B4, 272, fe 43). Autres malchances : Saliceti retenu chez lui des suites. de l’explosion de son palais, Reynier remplacé.

(1) Ganteaume avait dû compléter ses équipages avec des ouvriers des arsenaux; Cosmao se plaignait non seulement de l’inexpérience, mais de la mauvaise volonté du sien.

(2) Après Trafalgar, Collingwood s’attendait à ce que la flotte vaineue fit voile vers la Sicile (Memoirs, p. 179-181); pendant toute l’année 1806 il crai- . gnait pour Ceuta, pour la Sicile, pour l'Egypte! En février 1807 il se portait de sa personne à Syracuse. Le 6 mars 1808, au moment le plus critique, il exprimait à W.-H. Poole ses craintes : l’escadre de Toulon à l’île d'Elbe, une autre

L'analyse des éléments de l'insurrection nous a montré, en somme, un nombre restreint de partisans convaincus, beaucoup , LA # A LA 4 d'hommes dévoyés prêts à tout, une foule de gens mécontents ou simplement entraînés. La répression n'aurait dû frapper que les meneurs, et la masse aurait dû bénéficier de lindulgence méritée par sa situation précaire. C’est ce qu’exprimait avec beaucoup de cœur un brave officier du corps Masséna, le général Franceschi- Delonne : commele maréchal, dit-il, comme tous les honnêtes gens, il est d’avis qu’on réussira «en pardonnant aux faibles ignorants et en punissant les grands coupables... ; sans doute que s’il fallait tuer tous ceux qui ont pris les armes, il ne resterait personne en Calabre. Je suis ennemi du feu et du sac. L'un exaspère les esprits et augmente le nombre des mécontents, l’autre perd nos soldats ; un pillard ne se bat jamais bien (1) ».

Mais la difficulté, pour atteindre les chefs, était justement de rompre les innombrables liens qu’ils avaient noués entre eux et le pays, de faire cesser la complicité latente du peuple des campagnes, à occasion coopération active, le reste du temps entente mystérieuse, par suite de laquelle les bandes trouvaient à vivre et étaient exactement renseignées, tandis que les soldats jouaient le rôle de dupes. Pour détruire cet accord, Pexpérience à prouvé malheureusement que la terreur seule est efficace. À Pextirpation presque complète du brigandage des Calabres, des Abruzzes, du signalée vers Pantellaria ; le roi de Sardaigne affolé. « Il n’y a pas de doute que c’est la Sicile qui est visée par ces préparatifs et que l’attaque viendra de divers côtés. Les bâtiments des Sept-Iles sont excessivement nombreux et amèneront une grande armée et toute la côte d’Italie leur fournira des transports. »,(Admiralty, 414.) Lo 12 mars, au large de Capri, il écrivait avoir perdu toute trace et savoir qu’une grosse escadre franco-espagnole était à Cadix; Sidney Smith (9 mars, de Gibraltar) croyait que vaisseaux français, espagnols et russes devaient faire jonction à Tunis. En fait, Decrès annonçait à Ganteaume que lescadre de Brest avait ordre de se rendre dans la Méditerranée et que les vaisseaux russes étaient mis à la disposition de la France (A. Marine, B B?, 116, ff" 86-91). Celle de Lorient faillit aussi être de l’expédition, ainsi que l’escadre espagnole de Carthagène.

(1) Franceschi-Delonne à Franceschi, chef d'état-major de Masséna. Scigliano, 24 août 1806. Arch. Essling, R. 45, [0 138.

Cilento, un nom français se rattache, resté fameux dans le pays, celui du général Manhès. Chargé par Murat d’en finir avec les désordres, armé de pleins pouvoirs, Manhès fut féroce : ainsi, pour isoler radicalement les brigands, les affamer dans la campagne, on le vit interdire aux paysans sous peine de mort d’emporter à manger en se rendant à leur travail. Mais il est un fait qui nous paraît singulièrement expressif : ce justicier impitoyable, mais probe et incorruptible, a inspiré aux Napolitains, en même temps que l’efroi, un sentiment d’admiration. Des écrivains bourboniens atténuent leur appréciation de ses actes par cette réflexion qu'il a, du moins, « rendu la tranquillité aux gens de bien (1) ».

Vers la fin de sa carrière il viendra à Naples, pays de sa femme, et y sera reçu de façon flatteuse à la cour : curieux contraste avec le sort du cardinal Ruffo qui, neuf ans après la croisade sanfédiste, n’osait rentrer dans cette ville ! C’est à Bénévent que le général sera enseveli, tandis que l’église de Vasto conservera une plaque commémorative de la « pacification des Calabres ». Regardons ailleurs : avant Manhès, la république idéaliste et sentimentale de 1799 avait dû serésoudre aux coups de violence et cependant on lui reproche d’avoir ététrop faible (2) ; la contre-révolution, en écartant tout scrupule, obtint du moins ce résultat que, sous les Français, son seul souvenir faisait trembler. Plus tard les généraux piémontais ne feront que reprendre la méthode de Manhès pour étoufter le « brigandage bourbonien ». Ferdinand lui-même avait dû rééditer de ses ordonnances! Ces remarques porteront à apprécier plus froidement les moyens de répression employés sous Joseph.

Ceux-ci pourtant font frémir. C’est bien à « la manière forte » que recourut le gouvernement de ce roi philanthrope. On lui à reproché, s’y étant décidé, de ne pas en avoir usé avec assez de suite, S'imaginant que sa popularité grandirait d'elle-même et que tout le monde se rallierait peu à peu, Joseph était porté à l’indulgence et croyait que quelques coups de violence suffiraient pour effrayer les mal pensants. De là une alternance de rigueurs et d’'amnisties qu'on à jugé inconséquente et propre à donner l’impression de faiblesse. Le principe de l’amnistie cependant était

(1) Ainsi Cacciatore, qui défend Manhès contre Colletta, Esame, t.IT, p.26etsuiv. (2) Ainsi RODINd, Racconti storici, p.295.

Juste, vu la tiédeur des convictions politiques dans la masse insurgée, et les occasions (avènement, Tilsit, voyage du roi en Molise) paraissaient s’imposer (1).

Plus dangereux était le système, légué par les Bourbons, d’offrir des grades et de l'argent à des chefs qu’on avait auparavant voués à l’exécration publique et celui d’enrôler des insurgés qui la veille tenaient la campagne : c’était un péril pour l’État, un outrage pour les habitants qu’ils avaient persécutés et qui les voyaient triompher dans leur impunité, une prime pour les bandits qui se rendaient redoutables. L’essai de corps francs, sans avoir tout à fait échoué, causa des inquiétudes; les amnistiés bien davantage : pour beaucoup d’insurgés, peu soucieux de passer l'hiver dans la montagne, l’amnistie fut un moyen d’attendre confortablement la belle saison. Certains amnistiés sous ce court règne l’étaient pour la deuxième ou troisième fois (2) et l’on pouvait douter que la dernière fût plus sincère. Cette mauvaise foi si fréquente explique, sans l’excuser, la perfidie à laquelle certains chefs s’abaissèrent pour y couper court. En janvier 1807 on se résolut à arrêter en bloc les amnistiés de la province de l’Aquila (3) et à les livrer à une commission mixte (le général et l’intendant à la tête), qui sur 500 en relâcha 309 et expédia le reste pour Alexandrie, En octobre, dans la Basilicate, «les chefs de brigands amnistiés, ayant formé un complot, ont été attirés dans un château où ils ont reçu la peine de leurs crimes (4) ». La conduite des autres n’en sera pas plus rassurante et, sous Murat, les commandants de province réclamaient des mesures radicales (5).

A côté d’une facilité excessive à accueillir les soumissions, on usait d’une rigueur très grande et qu’il n’est pas permis de rejeter sur quelques subalternes, car il est manifeste que les ordres de sévérité venaient très souvent d’en haut. L'influence de deux

(1) C. Berthier, commandant de la Pouille, prenait sur lui de s’obliger, au cas où le gouvernement refuserait de reconnaître l’amnistie qu’il aurait accordée à des hommes trop compromis, à les faire s’embarquer pour la Sicile.

(2) Rapport Lamarque, 16-30 septembre 1807 (A. G., Naples) ; SAVELII,

; (3) Au nombre de 300 environ. Rapport Lamarque, 25 janvier-5 février 1807. A. G., Naples.

(4) Lamarque, rapport sur la situation du royaume, 11-20 octobre 1807. " A: N., AF 1v 1106.

(5) Ministre de la Guerre au roi, 18 décembre 1809. A. G., Reg. 92 5.

492 LA RÈPRESSION

hommes à poigne, Saliceti (1) et Masséna, n'était que peu où point tempérée par celle du roi lui-même. On à montré la responsabilité de Joseph dans l'inique proeës de Rodio. A Masséna, partant pour les Calabres, il écrit : « Les commissions militaires doivent faire justice des chefs et des assassins... Mon désir est qu'on n'y épargne personne, pour rendre pour longtemps la tranquillité à ces provinces (2). » Quelques jours après : « Mettez en exéoution mon décret à la rigueur, faites pendre les chefs au lieu de les faire fusiller, ee qui ne sert pas d'exemple aux autres brigands (3). »

A Saliceti, lors de la conspiration de 1807, il donne des instruetions d'une sévérité très préeise (4). C'est l'empereur qui réitère, avee un calme effrayant, les ordres les plus rigoureux (5); mais on constate que Joseph n'y oppose point la mansuétude qu'on lui prête : c'était bien un Bonaparte, .

On voit Lamarque, dans le Gilento, s'excuser presque de sR modération relative : « Je me suis bien mal expliqué si vous avez lu dans ma correspondance que les brigands pris les armes à la main en sont quittes pour quelques coups de bâton... Gomme je crois que Sa Majesté veut pacifer et non pas détruire, comme je crois qu'elle ne paye pas des Français pour qu'ils fassent un désert de ses provinces, je n'ai voulu brûler ni Cotona, mi Rodio, ni mème Pisciotta, quartier général des brigands. Pai fait revenir les habitants qui avaient tous fui dans les montagnes (6).» Sans ces ménagements, dit-il, on ne verrait plus personne et l’on ne trouverait pas de vivres. Mais Lamarque, à son tourchef d'étatmajor, roçoit du commandant de la provinee de Chieti, pourtant

(4) Salioeti au due de Gansane, 3 octobre 4807, se plaint de l'indulgence du : tribunal de Trani et ordonne qu'il ne mette en liberté que les aeeusés prouvès innocents (CARABELLESR, Terre di Bert, au mot Triggiano} Lo mème Serivait au ministre de là Marine, le 21 novembre 450$ (dans une lettre de celui-ci à Lostanges, 25 novembre. Pizzofalcone, Marina Napoli) : « Les @ésordrs qui dans le cours de cette année, ont troublé la paix de la majeure partie des provinces, m'avaient déterminé à prier Votre Exvsllence de ne ps-mettre en liberté ces condamnées aux travaux forcés qui avaient terminé leur peine. »

(2) 29 juillet 1806. Letires inédites.

(S) Mémoires de Messêne, & V, p 426.

(&) 19 mai 1807. Lettres inédites.

($) Notamment lettre du 30 juillet 1506, eù il développe longuement son Système de terreur (Cerr., t XII n° 10573} L'ancien ambassadeur à Naples, Alquier, confirme Ia nécessité des rigueurs. « On perdra le royaume Par un EXCÈS de clémence. » (A l'empereur; DRAULR Nepoléon en Fralie, p. &S)

(8) Lamarque à C. Berthier, Pisoiatta, 23 août 1808 A. Naples, Guerre, 1048.

de forte trempe, le frère de Merlin de Thionville, cette lettre qui se termine sur une vision de noyade à la Carrier :

« Je m'attendais bien, mon cher général, que vous me diriez de prendre un parti rigoureux au sujet des brigands que je tiens sous clefs. Cependant je vous avoue que celui que vous m’indiquez m'embarrasse un peu. Dans le moment où je vous en parlais, je n’en avais qu'une cinquantaine, dans celui où vous recevrez celleci j'en aurai plus de cent. Enfin on en prend à chaque instant... Je ne puis pourtant pas faire exécuter plus de cent hommes sans effrayer le pays. J’en ferai bien pendre 30 ou 40 dans différents villages, ce seront les chefs et les plus scélérats. Mais je voudrais pouvoir embarquerles autres pour Corfou, ilme faudrait pour cela un officier de marine, qu’il fût Français, et qu’il ait l’ordre d’équiper deux mauvais bateaux à Pescara. Les tempêtes dans cette saison sont fréquentes dans l’Adriatique, il sera jeté dans un des ports de la Pouille par un coup de vent, après avoir dû naufrager le bâtiment chargé. D’ailleurs, mon cher général, je suivrai pour cent comme pour dix les ordres que je recevrai, je ne suis embarrassé que des moyens à prendre pour que cela ne paraisse pas trop (1).»

Après ce document, inutile d’attendre Manhès pour qu’il enseigne les grands moyens ! On voit que le gouvernement, dont on oppose souvent l’indécision et la timidité à l'énergie militaire de celui qui lui succéda, ne reculait pas devant les mesures extrêmes. Une courte revue de ses procédés montrera un système cohérent et appliqué avec vigueur (2).

Des mesures préventives : tout d’abord lPinstitution d’un ministre de la Police autorisé à faire arrêter et détenir en prison, par mesure de haute police, les personnes accusées de délits d'Etat; — suppression de tous les ports d’armes, qui devront être accordés à nouveau, moyennant des formalités multiples (arrêté du 23 mars 1806); — désarmement, qui mécontenta fort et

(1) Général Merlin à Lamarque. Chieti, 3 novembre 1807 (autog.). A. Naples, Guerra, 1048. Nous n’avons nulle indication d’ailleurs sur l’accueil fait à cette proposition, dont l’exécution aurait difficilement passé inaperçue.

(2) Pour apprécier les nécessités du temps, il faut voir (GIuSrINIANI, Coll. Pragm, t. X, De off. mag. pol.) la série de règlements mis en vigueur à Naples, de 1802 à 1804, par la police réorganisée : port d’armes prohibées puni du fouet ou du bâton, les mendiants enfermés à l Albergo ou expulsés du royaume.

fut très mal exécuté : à Naples même on signalait la difficulté résultant du nombre de réduits souterrains ; on voit le 26 août 1806 deux lois renouveler l’obligation d’un permis pour posséder des armes à feu et pour chasser; — interdiction même des stylets et armes analogues (1); — nécessité, à partir du 6 juillet, de se munir d’une autorisation pour séjourner à Naples plus de trois jours. Dans la crise qui termina le règne, une loi générale institua des «cartes de reconnaissance », que, pour passer de sa province dans une autre, pour plus de trois jours, on devait en outre faire viser, et ces cartes n'étaient valables que soixante jours! Les étrangers, même membres du corps diplomatique, étaient soumis à cette obligation, sans préjudice, bien entendu, du passeport (2). Toute correspondance avec les pays occupés par l’ennemi fut déclarée criminelle si elle n’était signalée aussitôt (3). Les réunions publiques non autorisées par les lois et usages seraient tenues pour séditieuses. Les mesures les plus draconiennes furent prises à l’égard des malheureux pêcheurs : interdiction de pêcher de nuit ou à plus d’un mille (4). A plusieurs reprises l'inquiétude d’un mouvement populaire mit Naples presque en état de siège : troupes consignées, postes et patrouilles. On parla, un jour d’octobre de 1807, d'élever des potences dans chaque quartier et l’auteur du Düario remarquait que l’idée n’eût pas été heureuse, car les républicains l'avaient eue et ce fut eux qu’on pendit aux potences (5).

Tout de suite était apparue la justice d’exception : trois « commissions militaires » (Naples, Lucera, Salerne), composées d’officiers français et napolitains (armée ou légions), chargées de juger, sans appel et avec exécution dans les vingt-quatre heures, «les individus arrêtés les armes à la main sur les grands chemins, prévenus de brigandage ou d’assassinat, les espions, les embaucheurs, tous ceux qui seront convaincus d'intelligence avec l’ennemi dans

(1) Arrêté, 3 mars 1806; de même en Molise Hugo, en Principato l’intendant Briot. La vente même des armes à feu et stylets fut interdite jusqu’à nouvel ordre à Naples, par l’arrêté du 8 avril 1806. Puis les simples couteaux durent être émoussés.

(2) Décret, 28 mars 1808 : il ne paraît qu’au Monitore du 3 maiet La Feuile lade en signale l’inexécution (4 novembre 1808. A. E., Naples, 132).

(3) Décret, 12 mars 1808.

(&) Trois hommes de Maiori condamnés à cinq ans de fers, par la commission militaire de Salerne, pour avoir navigué de nuit, 21 juillet 1806. A. Naples,

Guerra, 1046.

(5) Diario, t. II, p. 377.

SYSLEMES DE RÉPRESSION 196

le dessein de troubler la tranquillité publique ou d’attenter à la sûreté de l’armée (1) ». On alléguait le grand nombre d’assassins qui interceptaient les routes « au point de compromettre les approvisionnements de la capitale ». En même temps la première colonne mobile était mise en mouvement pour désarmer les localités au sud de Naples; des commissaires civils napolitains y étaient attachés et l’on profitait de l’occasion pour presser la rentrée des impôts (2).

Le 21 mai, le roi, en l’honneur de son avènement, erut pouvoir supprimer les commissions militaires, mais, quand les Calabres se furent révoltées, la loi du 31 juillet 1806 les mit en état de siège. Masséna, chargé de son exécution, était autorisé à y établir des commissions militaires. Les biens des condamnés seraient vendus pour payer les fournitures faites par les communes fidèles ; les autres communes supporteraient les frais de occupation à moins qu’elles ne livrassent les fauteurs de révolte; les couvents, qui ne désigneraient pas ceux de leurs membres qui auraient trempé dans l'insurrection, seraient fermés ; défense sous peine de mort à qui ne serait pas garde civique de conserver des armes prohibées ; les biens des propriétaires enfuis hors du royaume, et qui n’auraient pas profité de l'invitation à y rentrer, seraient confisqués (3), En d’autres provinces encore les commissions militaires durent subsister plus ou moins, avant leur rétablissement officiel (30 mai 1807) dans les quatre divisions militaires (4). Dans Pintervalle (8 août 1806) avaient surgi les « tribunaux extraordinaires », dont trois juges sur sept étaient militaires. Leur compétence était

(1) Décret, 6 mars 1806.

(2) Monitore napolitano, 11 mars ; Saliceti à Masséna, 2 mars. Arch. Essling, R. 44, fo 425. Cette première colonne fut confiée au major Sachs, du 4° chasseurs, qui dut, dès lors, comme il dit, «recourir à des moyens vigoureux » et suscita de graves plaintes.

(3) « Puisque la Calabre s’est révoltée, disait l’empereur, pourquoi ne prendriez-vous pas la moitié des propriétés du pays pour distribuer à lParmée? » 30 juillet 14806. Corr., t. XIII, n° 10573. Un premier projet (A. N., AF 1v, 1714 B) ajoutait qu’un gibet serait dressé à l’entrée des communes où il y aurait eu des meurtres et que les cadavres des suppliciés y resteraient jusqu’à l’achèvement de la pacification. On avait proposé de faire décider de la culpabilité des suspects par un jury de douze notables. — Ferdinand répondit par l’édit du 12 août, menaçant de représailles sur les prisonniers et confisquant les biens des Napolitains qui ne se rendraient pas en territoire soumis aux troupes siciliennes ; ceux qu’on prendrait les armes à la main seraient traités en rebelles.

(4) Celle de Naples fut rétablie le 14 juillet 1806. Joseph, sur place, supprima celle de Bari (29 mars 1807), transférant les causes au tribunal extraordinaire.

analogue à celle des commissions militaires ; quand il fallut établir une délimitation, on leur attribua les « causes incertaines » (c’està-dire demandant enquête); leurs jugements étaient également exécutoires dans les vingt-quatre heures (1). Cependant des colonnes mobiles sillonnaient le pays presque sans relâche et maintes fois prirent l’ampleur de véritables expéditions.

Commissions et colonnes ont laissé de terribles souvenirs. Toutefois les dernières étaient pour bien des habitants l’unique protection et trouvèrent auprès d’eux un concours de plus en plus actif, et les commissions, plus indépendantes que les tribunaux locaux puisqu'elles jugeaient au nom de l’empereur, étaient probablement moins vénales et moins partiales : au milieu des dénonciations et des calomnies dont elles étaient harcelées, même pour des faits remontant à 1799, des cris de vengeance poussés par les patriotes, elles gardaient un sang-froid relatif, fruit de leur indifférence, et qui pouvait les incliner à l’indulgence (2). C’étaient, comme toujours, les compatriotes qui se montraient les plus acharnés : ainsi, dit-on, Colletta et le procureur Agresti; le tribunal qui jugea l'affaire Viscardi était entièrement napolitain.

Les condamnés des commissions militaires étaient, dans les premiers temps, fusillés; plus tard on les pendit et parfois l’office de bourreau était confié à des prisonniers, dont la maladresse provoquait parfois des scènes odieuses (3). On croyait que ce dernier supplice faisait plus d'impression sur le peuple et, pour la même raison, des usages répugnants de l’ancien régime furent conservés : les corps exposés ou écartelés, les têtes fichées sur des pieux le long de la route, comme celles qui effrayaient Victor Hugo enfant, ou mises dans une cage à l’entrée des villages ou devant la maison

(1) Signalons le décret du 12 mai 1808, condamnant à mort tous les galériens que débarquerait l’ennemi.

(2) Cette remarque, judicieusement présentée par DURET pe TAVEL (Lettres du 18 décembre 1807 et 26 janvier 1808), est confirmée par GRECO, Annali, t. Ier, p. #1. Les tribunaux extraordinaires respectent du moins les formes : enquêtes, interrogatoires, publicité des séances, avocats civils. Les commissions militaires, de même, à en juger par les procès-verbaux de celle de Cosenza, aux archives de cette ville : lecture des pièces, introduction des accusés « libres et sans fers », avec un avocat de profession, choisi (Rodio en eut deux très estimés et lui-même parla) ou désigné, les membres invités à faire leurs observations et à voter, en commençant par le grade inférieur. Sur l’odieux de ces sentences irrémissibles, RADOWSKI (Casi, p. 101) et Duario, t. II, p. 377. Sur les tentatives fré-

quentes de corruption, GRANDJEAN DE FOUcHY (p. 167). (3) Griors, t. Ier, p. 70. HENCKENS, p. 47.

de ville. Cette guerre atroce émoussait le sentiment chez les meilleurs. Le père de Hugo s’est emparé d’un lieutenant de Fra Diavolo : « Voilà, s’écrie le héros au sourire si doux, voilà l’homme qui manquait à la police, et qu’il faut faire servir soit par les tortures, soit par les récompenses (1)! » Et Partouneaux, « le plus doux, le plus humain des guerriers français », fera, au témoignage de celui qui lui décerne cet éloge, lapider un chef de bande sur la place de Monteleone (2). A Lagonegro, un autre prisonnier aurait été empalé (3).

Les prisons ne sont pas toujours un adoucissement de peine, outre que, malgré l'intervention de la justice régulière et les recommandations du roi de n’arrêter personne sans enquête, elles contiennent surtout des prévenus, des suspects et que le nombre des « incarcérations hasardées, précipitées, arbitraires » est « immense (4) ». Quand les troupes manquaient de tout, on peut croire que les prisonniers, dans les prisons encombrées, étaient négligés. A Gaëte, réduits au pain et à l’eau, ils se trouvèrent si affaiblis que beaucoup furent mis à l’hôpital (5). Quelques détails pénibles nous sont parvenus sur l’encombrement des prisons (6), les épidémies qui en résultaient, la brutalité des geôliers, plusieurs cas sont connus de prisonniers morts en prison, et parmi eux des gens paisibles, victimes d’un abus de pouvoir.

Outre la répression individuelle, trop souvent des communes entières sont frappées : réquisitions, pillage par ordre : « Cela fera des exemples et rendra aux soldats de la gaieté et le désir d’agir (7). » Parfois incendie! A cette extrémité du moins Joseph est-il opposé : après l’horrible holocauste de Lauria, qu’il n'avait pas ordonné, il prescrit formellement à Masséna, qui obéit, d’empêcher qu’on ne brûle les villages (8). Reynier fait arrêter, pour

(1) A C. Berthier, Monteforte, 24 octobre 1806. A. Naples, Guerra, 1046.

(2) SAVELLI, p. 68.

(3) C’est Colletta qui l’affirme, et le fait que Joseph, écrivant à Napoléon, soit obligé de le nier, est inquiétant.

(4) Le ministre Cianciulli au président du $. R. C., 13 août 1806. Bibl. Nat. Naples, fi voli 18.

(5) Colonel de Gambs, qui les demande pour son régiment, 29 janvier 1807. A. Naples, Guerra, 1048. Maigres fonds alloués pour les malades (ainsi 19 novembre 1806. A. Naples, Finanze, Reg. 105).

(6) RÔÜSSELET, p. 140.

(7) Napoléon à Joseph, 30 juillet 1806. Corr., t. XIIT, n° 10572.

(8) Joseph à Masséna, 11 août 1806 (A. N., AF 1v, 1714 b). Masséna à Joseph, 19 août 1806 (Mémoires de Joseph, t. IL, p. 154).

être détenue jusqu’à nouvel ordre dans un couvent de Catanzaro, toute la population de Gemigliano, « hommes, femmes et enfants (1) ». Une autre fois c’est celle de Gli Parenti, qui a participé à un grave guet-apens : on l’emmèné à Cosenza, jusqu’à ce qu’elle ait payé une rançon ou qué les coupables aient été punis (2). Toutes ces mesures ont pour effet de frapper surtout des gens inoffensifs, la classe aisée, d’ordimaire favorable ou du moins paisible. Mais beaucoup plus que de communes rebelles, il ÿ en à de coupables de complicité. Bienveillance ou crainte, les msurgés trouvent une aide qui les rend insaisissables. Des communes s’engagent, moyennant qu’elles seront épargnées, à ne pas les inquiéter et à leur fournir des vivres (3). Il suffit parfois à des partisans de se mettre à travailler dans les champs, lorsque arrivent les soldats (4).

Afin de briser cette entente, on recourt à des primes pour qui arrêtera ou tuera des brigands signalés et il arrive que l'offre séduise des hommes de la bande; on prend comme otages les parents des rebelles, mesure classique que l’on voit le général de Frégeville, dans la province de Teramo, étendre à « tous les chefs des familles dont quelque membre ne serait pas rentré dans ses foyers (5)». On déclare complices et fauteurs tous ceux qui four: niront vivre ou couvert aux brigands, s’ils n’en informent aussitôt, et les autorités municipales qui donneront des certificats immé: rités (6). Bien plus, on s’en prend aux localités, rendues responsables des méfaits commis sur leur territoire : « toute commune convaincue de n’avoir pas employé contre les brigands tous les moyens de défense qui étaient en son pouvoir (7) » devra réparer

(1) Reynier au chef de bataillon Paolini, 19 juin 1807. A. G., Naples

(2) Ordre de Reynier, 22 octobre 1807. A. G., Reg.

(3) Notizie di Sicilia (mss: anon:), 27 janvier 1809. A. G., Naples.

(4) Général Lanchantin à Saliceti, 25 mai 1807. A. Naples, Guerra, 1048:

(5) Frégeville, proclamation, 27 avril 1806 (impr.). Bibl. Nat. Naples. Fi voli mili. Le colonel Goris, du 14€ léger, fait arrêter jusqu'aux enfants au-dessus de 10 ans et, comme il arrête les femmes et les parents des rebelles, on se demande ce que deviennent les autres (instructions aux autorités municipales, 9 juillet 1807). A. N., F4, 88310.

(6) Proclamation de Reynier, 14 décembre 1806. GREGO, Annali, t. Ier, p. 187.

(7) Déjà la loi mettant les Calabres en état de siège et une proclamation de Partouneaux, Chieti, 4 décembre 1806 (impr. A. Naples, Guerra, 1046). Décret général du 27 août 1807, Lamarque à GC. Berthier, Lagonegro, 9 octobre 4806 (A: Näples, Guerra, 1046): « J’ai pris un arrêté qui condamne à 1000 ducats d'amende toute commune où on tirera un coup de fusil sur nos troupes. »

les dommages ou sera frappée d’amendes qui, comme le remar: quait un général, retombent « toujours sur les propriétaires, qui se trouvent ordinairement entre deux feux, et jamais sur la canaille (1) ». Comme stimulant, on promet à ceux qui se défendront les biens des habitants qui auraient provoqué ou secondé une tentative des insurgés (2). Puis les garnisaires, comme en Vendée (3). Beaucoup plus singulier fut de désigner, pour les brigands amnistiés, une caution parmi les principaux propriétaires, répondant d’eux sur ses biens (4), et de s’en prendre au curé qui, s’il «n’a pas employé toute son influence personnelle pour encourager le peuple à la résistance ou persuader aux brigands de renoncer à leur entreprise, sera arrêté et suspendu de ses fonctions (5) ».

Parmi les autres moyens de répression, où s’exerce l’initiative des commandants, nous trouvons une grande variété, à laquelle Manhès ajouta peu. Plusieurs ont de faux brigands (peut-être pas si faux), qui les renseignent et au besoin opèrent un coup de main (6). Le colonel Hugo, dans la province d’Avellino, invita les autorités à célébrer une fête de réconciliation où, au moment de la bénédiction religieuse, chacun dut briser son stylet. Desvernois, Lamarque, usent déjà du procédé original de mettre une commune en interdit. L’énergie et l’ingéniosité ne manquaient point aux officiers de Joseph. Elles devaient, pour être efficaces, s’appuyer; comme chez Manhès, sur l’équité dans la rigueur et sur la probité : on verra qu’à côté de défaillances multiples, nombre de chefs se sont honorés par ces qualités, particulièrement méritoires dans de semblables circonstances.

Le chiffre des victimes de la répression dut être énorme. Pour

(1) Partouneaux à Lamarque, Monteleone, 30 mai 1808 (A. Naples, Guerra, 1049): il vient d’imposer à 2 000 ducats la commune de $. Lorenzo del Vallo, où deux Suisses ont été assassinés. Plus tard ce chef probe et juste proposera, pour quelques communes complices, « de mettre en détention les principaux du pays, jusqu’à ce qu’ils aient fait tuer ou prendre les brigands ». (Partouneaux à Pérignon; 13 décembre 1809. A. G., Naples.)

(2) Décret, 27 août 1807. j

(3) C. Berthier, commandant la Pouille; 2 juin 1897. A. Naples, Guerra, 1048,

(4) Colonel Franceschi-Losio: à C. Berthier, Potenza, 10 juillet 1807. A. N., F1, 88310:

(5) Décret cité du 27 août 1807.

(6) Huao, Souvenirs, t. Ier, p. 179 ; général Cavaignac à Murat, 11 février 1809. A. G., Naples.

les condamnations capitales on n’a que des indices, incomplets, sur l'œuvre de quelques tribunaux (1), et l’on ne peut évaluer les exécutionsisolées ou arbitraires ; encore moins les hommes tombés les armes à la main. De la foule de gens envoyés aux travaux forcés on a quelque idée par le chiffre de ceux que Joseph cherche à déporter, pour débarrasser les prisons qui regorgent. Dès son arrivée, on doit le noter pour être juste, il les a trouvées pleines : les 8000 galériens ou détenus qui, dit-il, «font trembler le public (2) », (on se rappelle la mutinerie du Reclusorio), ne sont pas de son fait (3). Il obtient de faire partir pour la France, dès avril 1806, en même temps que les prisonniers de guerre qui avaient refusé de prendre du service (4), un convoi de 800 « galériens » (5). En octobre suivant, 2 000. Mais déjà en France, en Italie, en Corse même, sur laquelle on s’était rejeté, on pousse les hauts cris : ces forçats ont«empoisonné »les hôpitaux, ils se sauvent,se révoltent, commettent toutes sortes de méfaits ; les pays en sont « empestés (6) ».

(1) Ainsi l’état général des causes du tribunal extraordinaire des provinces de Naples, Terre de Labour et Principautés, que possède la Société historique de Naples, donne, pour toute l’année 1806, la plus troublée, 3 121 inculpés, sur lesquels 1 530 contumaces, 517 mis en liberté, 1 078 encore en prison; il n’y aurait eu que 16 condamnations à mort, 63 aux travaux forcés, 10 à l’exil, 31 à la détention, 248 au service militaire. Les registres de la commission militaire de Cosenza (Arch. Cosenza) contiennent une centaine de condamnations capitales. L'ouvrage sérieux du comte Gattini sur Matera signale, d’après les registres paroissiaux de la ville, 52 exécutions jusque fin juin 1808. Il faudra attendre, là où ils sont encore possibles, des relevés analogues.

(2) Joseph à Napoléon, 7 mars 1806 et 18 février. Mémoires, t. II.

(3) De même, à la veille de la grande insurrection, Reynier expose qu’il y a dans les prisons de Cosenza 300 condamnés et qui, selon lui, doivent être bien mauvais, puisque le prince royal, qui en avait enrôlé 200, a laissé ceux-là (à Verdier, 5 avril 1806. A. G., Reg.).

(4) Ils furent employés (en Piémont ou en Languedoc) aux travaux publics ou aux travaux agricoles (le bourbonien Cacciatore constate qu’ils furent bien traités).

(5) Dans les lettres échangées entre Napoléon et Joseph, il n’est bien question que d’un millier.Cependant, une lettre de Napoléon à Dejean, 26 avril 1806 (DE BROTONNE, Nouvelles lettres inédites, n° 403), désigne des affectations pour 3 400 « galériens », recommandant de leur réserver les « travaux les plus malsains ». On est en droit de penser qu'il s’agit là de mesures de précaution, inspirées par les premiers cris d'alarme de Joseph et qui n’eurent pas à être appliquées avec cette ampleur.

(6) Nombreuses lettres de Napoléon à Joseph (par exemple, 5 juillet 1806, 18 octobre 1807), à Cretet (19° novembre 1807), à Fouché (6 juillet 1806, celle-ci dans Brotonne, n° 138). Dans la prison de Compiano, 15 détenus napolitains ont foncé sur la garde et l’ont désarmée, puis ont gagné la campagne (Dejean à Napoléon, 29 juin 1807. A. N., AF 1v, 1106); 268 qui travaillaient près du Tanaro, ont fait de même (Clarke à Napoléon, 26 octobre 1807. Zbid.).

Or Joseph dit qu’outre ces envois il a encore sur les bras 10 000 « galériens » dont il ne sait que faire et voudrait bien qu’une colonie fût désignée, à la paix, afin de les y expédier en masse (1). Pour en rester aux treize milliers qu’il a déclarés et dont une portion, il faut le dire, ne faisait que reprendre le chemin du bagne, ou s’y trouvait pour crimes de droit commun, cela fait, pour une population de cinq millions, une proportion inquiétante, peu honorable pour le nouveau régime (2).

Dans le royaume même, ces prisonniers sont un péril constant. Ils se mutinent en route, s’évadent, trament des complots (3). De là des expédients honteux : dans le transfert d’un endroit à un autre, au moindre semblant de rébellion, on fusille sur place (4).

Naples parut toujours être la terre promise des conspirateurs : police corruptible, goût naturel du mystère, ardeur violente s’alliant à la puissance de dissimulation, l’espionnage porté par l’ancienne cour à la hauteur d’une institution.

Alors, les circonstances étaient particulièrement favorables : deux rois rivaux, une opinion hésitante, des familles partagées. Palerme, Ponza, Capri, devinrent des foyers d’intrigues. La reine était dans son véritable élément, ainsi que Canosa, le protecteur futur des Calderari, ennemi acharné des libéraux, gens « impies, scélérats et perfides », et, à Capri, Hudson Lowe préludait à son rôle de geôlier par celui d’agent d’espionnage et de désertion. Mais ce trio trouva à qui parler : malgré la multitude d’affiliés de l’ancienne cour, malgré la mauvaise qualité de la police, qui obli-

(4) Dans une lettre il parle même de 20 000 à 30 000 « galériens » en perspective : c’est qu’il escompte la conquête de la Sicile. |

(2) En octobre 1807 c’est 3 000 à 4 000 galériens dont il est question. A titre de comparaison, rappelons que Perrone prétend que dans la contre-révolution de 1799 il y eut 30 000 prisonniers politiques.

(3) À Capoue : A. Naples, Guerra, 1045, et Arch. Essling, R. 44, f° 129. D’autres ont tenté, là encore, d’enclouer les canons. Joseph à GC. Berthier, 9 septembre 1806 (A. N., F40, 88314). A Gaëte, on dut changer les gardes napolitains et (détail curieux) turcs, qui les laissaient s’enfuir (Chavardès à

C. Berthier, 31 août 1806. A. Naples, Guerra, 1046). (4) CoLLETTA, Storia, livre VI, $ 30.

geait à se défier même du commissaire général, dans cette atmosphère de trahison, Saliceti tint tête. Bien mieux, par de faux espions ou des agents séduits (parfois en haut lieu) (1), entretenant des correspondances suivies, il réussit à surprendre le jeu de ses adversaires (2). Après Samte-Hélène, Lowe en ressentait encore du dépit. « Il n’était sorte de tours que ces maudits espions ne me jouassent (3)! »

On a dit que Parbitraire et la brutalité de la police furent la principale cause d’impopularité du régime et que, pour se rendre indispensable à Joseph, Saliceti, ou des « patriotes » de sa con: fiance avaient été jusqu’à inventer des complots. Que la police ait été tyrannique, maint fait le prouve. Que des innocents aient péri dans ce conflit de dénonciations et de haines, cela est probable, mais il n’était nul besoin de fabriquer des conspirations, alors qu’il y en avait une perpétuelle, entretenue par des agents hardis. En dépit de toutes les mesures (4), les lettres de Sicile circulent, les manifestes sont répandus et même affichés. En plein jour un émissaire débarque de Capri, prend une voiture et fait le tour dela ville en distribuant des plis à domicile (3). Des agents trop zélés sont assassinés : Monglas, commissaire de police de la côte de Sorrente, puis commandant de gendarmerie à Nola, est trouvé mort (6). Un officier de police à Chiaia, que des inconnus appellent de la rue, la nuit, est criblé de blessures : c’est le corsaire Gallo, débarqué de Capri, qui à fait le coup et s’en retourne tranquillement, laissant

(4) L’auteur bourbonien des Memorie segrete et Cipriani, ancien serviteur de confiance de Saliceti (cité par O’Meara),sont d’accord pour affirmer que le ministre pensionnait des personnages de la cour de Sicile (Cipriani cite une duchesse de C..., qui aurait touché 4 000 écus par mois).

(2) Rapporto de Saliceti sur la conjuration de 1807; rapport à Murat (copie jointe à lettre de Murat à Napoléon, 10 novembre 1808. A. G., Naples). Pignatelli-Strongoli confirme le fait.

(3) Mémorial de Lowe, p. 30. BuNBURY, Warratives, p. 330, 344, signale le double jeu des espions, notamment dans la correspondance par Ponza et Capri, qui probablement « servit beaucoup plus aux Français qu’à la reine ». O’MEARA (Rencontre, p.17) donne quelques indications sur Sussarelli, dont ila été question plus haut : Corse, il aurait été successivement avoué, puis officier au service anglais ; en même temps que l’espionnage il faisait la contrebande.

(4) En juillet 1806, le duc de Roccaromana, le marquis Guidomanziet d’autres sont exilés, parce qu’un émissaire avait déposé chez eux des écrits séditieux.

(5) Diario, t. II, p. 269 (11 juillet 1806).

(6) Octobre 1807. Ce Monglas avait failli êtré destitué pour des exactions (Esquisse sur le royaume de Naples); il avait rendu ‘peu après un service signalé en capturant Mosca. Sur ce policier,.créature de Saliceti, Diario, t. II, p. 379.

à terre des proclamations (1). Le commissaire d’Antignano, aux portes de Naples, n’a que le temps de s’enfermer dans sa maison avec la garde de police, pour résister à une bande (2).

La réalité de la conspiration du printemps de 1807 n’est pas contestable : expédition de Hesse n'avait de raison d’être que comme signal d’un soulèvement. Il devait éclater dans la capitale, à ce que l’on assura, au moment de la procession de la Fête-Dieu et nul ménagement n’aurait été gardé pour les Français et leurs partisans. Sur le programme réel d’une entreprise, que la défaite de Hesse arrêta net, on ne saurait se prononcer, mais on doit reconnaître l’adresse avec laquelle la police surprit et poursuivit durant six mois, à son profit, une correspondance des conjurés avec Salvatore Bruno, un capomassa de 1799, commandant la flottille de Capri. La nuit du 22 au 23 mai les arrestations eurent lieu : des nobles, dont plusieurs avaient marqué sous l’ancienne cour (Pignatelli, ancien vicaire général du royaume; Naselli et Canosa père, les ex-régents ; le général Micheroux), quelques magistrats. On donna la plus grande publicité aux faits et l’on ne voit pas ce que le gouvernement eût gagné à proclamer si haut son impopularité, s’il n’avait voulu, par là, convaincre, preuves en main, les opposants que tout était découvert (3).

Malgré ce coup de force, l’opinion resta anxieuse et le régime quasi terroriste dut être maintenu jusqu’à ce que la nouvelle de Tilsit permît de se montrer plus clément : un certain nombre de détenus furent exilés ou mis en surveillance ; uné douzaine furent

(1) 26 mai 1808. Miro, Journal. Lowe à Sherbrooke, 17 juin 1808. B. M. mss. 20107, fo 115.

(2) Nuit du 18 au 19 mai 1807. Diario, t. II, p. 333.

(3) Rapporto del Ministro della polizia generale sulla congiura ordita nel! anno 1807... L’auteur du Diario, qui reflète l’opinion de gens bien informés, ne doute nullement de la conspiration (t. Il, p. 358). Il n’y a guère que Pasquale Borrelli (RADOWSKkI, Casi memorabili) à nier formellement la conjuration qu’auraient imaginée non Salicéti, mais Tito Manzi et Colletta : il prétend que les lettres de la reine mises au procès furent fabriquées avec des originaux insignifiants; il l’affirma encore à Cantù (Della Indipendenza italiana cronistoria, p. 639, note), assurant avoir fait plus tard le procès du faussaire, certain Abussi. Le témoignage est grave, car Borrelli fut secrétaire général de la police peu de temps après ces faits ; cependant, à voir l’imprudence coutumière de la reine dans le choix de ses correspondants, on se demande encore s’il était bien besoin de frauder. Borrelli ne dit rien, d’ailleurs, des autres lettres produites et l’on peut voir dans le Diario la triste opinion qu’on avait à Naples de Bruno: La combinaison d’autres attaques militaires ne peut guère non plus être niée : Canosa en parla formellement à Lowe (18 février 1807. B. M., mss. 20109, fo 456).

exécutés : le marquis Palmieri, colonel de l’ancienne armée, désigné comme chef militaire, un autre ancien colonel, Colonna, le fils du duc de Frammarino, le président Versace. Tel était l’état des esprits que le jour de l’exécution de Palmieri, au Largo del Castello (2 juin), des cris, qu’on ne put préciser, provoquèrent un violent tumulte : les soldats énervés tombèrent sur la foule à l’arme blanche, tuant sept ou huit personnes, en blessant d’autres, maltraitant même la confrérie des Bianchi et jusqu'aux promeneurs de Toledo. Le marquis, qui s'était échappé à la faveur du désordre, fut repris aussitôt et pendu (1).

Malgré des destitutions dans la police et le remplacement du commandant de place, malgré de nouvelles mesures d'ordre allant jusqu’à déclarer « coupable de tumulte » quiconque serait pris à courir un jour d'exécution, il y eut encore des commencements de panique.

La police rattacha à ce complot avorté celui d’Agostino Mosca (2), qui fut surpris, armé et en uniforme sicilien, le 13 juin 1807, sur une hauteur proche de Castellamare, près de laquelle le roi devait passer : il déclara avoir reçu de Caroline la promesse d’être fait colonel, s’il réussissait à tuer Joseph; on prit sur lui une licence de course signée de Smith, un bracelet de cheveux, qu’il dit être de la reine, et des lettres, dont une de Marie- Caroline. Les bourboniens ont encore voulu voir là un coup de la police et la mise en scène paraît suspecte. Mais, outre que Mosca fut bel et bien pendu, en uniforme, la tête voilée d’un crêpe, une torche à la main, et son corps ensuite brûlé, nous avons ce témoignage de Hudson Lowe (3), qui signale au général Fox l’arrivée d’un certain Antonio Gummundella, « portant l’uniforme d’officier

(1) Diario, t. I], p. 337, 340-342; MIT, Journal. BIGARRÉ, Mémoires, prétend que le prêtre assistant fit un vrai sermon, terminé par l’assurance que Palmieri était un martyr, et que des soldats furent frappés les premiers : en 1794 on avait vu un trouble analogue lors de l’exécution de deux patriotes.

(2) Monitore, 3 juillet 1807; Diario, t. II, p. 349; DE POTTER, Les Rognures; SAVELLI, Souvenirs, p. 102.

(3) Lowe à Fox, Capri, 5 mai 14807. B. M., mss. 20107, f° 279. Cette lettre confirme l'assurance donnée par Lowe dans son Mémorial, p. 31, que Mosca était bien l’agent de la reine, et le fait qu’il ne se jugeait pas autorisé à laisser continuer ces deux personnages, qu’il disait avoir connus l’année précédente en fort humble situation, semble confirmer qu’il n’eut aucune part dans l’affaire. Mosca, pour se donner du cœur, se serait enivré (Sussarelli à Lowe, 20 juin 1807. B. M., mss. 20107, f° 300).

et se disant capitaine au service de Sa Majesté et ayant un passeport signé par le maréchal Guillichini et contresigné par Votre Excellence, Il dit qu’il est chargé par la reine d’entrer en communication avec la cité ennemie et d’exciter une insurrection à Positano, son pays natal. Il me dit qu’il va être bientôt suivi par une autre personne du nom de Mosca, son chef, qu’il appelle colonel, et qui doit être employé de la même manière dans les environs de Castellamare... »

Vers le même temps on pendit un négociant, Talamo, accusé d’un projet, bien vague, d’enlever le roi. Ce ne furent pas les seuls attentats contre Joseph : « On a fait encore, écrit Miot, quelques tentatives contre la vie du roi, on a arrêté et fusillé quatre hommes venus de Sicile avec des instructions de la cour de Palerme. Tout s’est passé très secrètement pour ne pas inquiéter la reine (1). »

Mais le triomphe des conspirateurs fut de faire sauter, à côté même du ministère de la Police, le propre palais du ministre (palais Maresca à Chiaia). La nuit du 30-31 janvier 1808, comme Saliceti, rentrant chez lui, venait de pénétrer dans sa chambre, une explosion terrible détruisit derrière lui la partie de l’appartement qu’il avait traversée et diverses autres pièces, dont celle où dormaient sa fille et son gendre, le duc de Lavello :la duchesse, alors enceinte, fut retirée à grand’peine des décombres, son mari s’était trouvé déposé dans la rue, un domestique était tué, trois autres personnes blessées, Saliceti très contusionné d’une chute dans les ruines et plus frappé encore moralement (2).

Cette fois on ne prétendit pas que c'était lui qui s’était fait sauter, mais quelques personnes, dont, paraît-il, son collègue Rœderer, essayèrent de faire croire à un accident (3). Aucun doute ne subsiste

(1) Mior, Journal, 5 avril 1808.

(2) Le Processo compilato nel Tribunale straordinario di Napoli fut publié (c'était la première fois) avec plan du palais et dessin de l’engin. Voir aussi le rapport de Saliceti lui-même au roi avant le procès (A. N., AF 1v, 1714 8, en italien) et les lettres de l’ambassadeur de France des 31 janvier, 4 février, 4er mars 1808. A. E., Naples, 132 fo 18, 25, 44. Queiques détails rétrospectifs dans Mémoires d’une contemporaine, t. IV, p. 227-245.

(3) Ainsi, d’abord, La Feuillade. L'hypothèse d’un accident parvenait jusqu’à Louis en Hollande (à la reine de Naples, 2 mars 1808. A. N., AF 1v, 1827). Mais le commissaire général de police, qui n’était pas l’homme de $Saliceti, avait écrit tout de suite au président du corps municipal : « Je suis quasi certain que

c'est un attentat, »

sur la réalité de l’attentat et Canosa en convient parfaitement ; tous les experts, civils et militaires, purent établir emploi d’un engin, placé contre le mur d’une boutique, qui occupait une portion: du rez-de-chaussée, sur le vico del Carminello. On s’en prit naturellement tout de suite au dernier locataire, congédié comme suspect et qui aurait conservé la clef, le pharmacien Onofrio Viscardi, bien que ce fût un vieillard, alors retiré à Melfi. Mais un de ses fils, Pasquale, avait émigré à Rome, semble-t-il, au moment des poursuites de 1807 et ne fut pas retrouvé. La police prétendit avoir découvert dans la boutique des lettres d’émigrés (en fait assez insignifiantes et anciennes); surtout le vieil Onofrio, auquel on promit la clémence royale, fit des « aveux » circonstaneiés. : il aurait reçu l’avant-veille du crime la visite inattendue de son fils, accompagné d'hommes en manteau gris sombre, comme il convenait, et armés de pistolets à crosse articulée; l’un avait un gros paquet de toile et de cordes contenant deux corps semblables à des melons; ils l’auraient contraint à lui remettre la elef de sa boutique de Naples et seraient revenus ensuite se cacher chez lui jusqu’au moment de l’explosion. Un des fils déclara avoir ignoré le projet de son frère, mais lui en aurait prêté un autre contre Gallo. Le procès devant le tribunal extraordinaire eut une ampleur inusitée : 138 témoins, 12 volumes de rapports, 17 aceusés présents ; la sentence fut rendue seulement le 10 juin.

Il est certain que la famille Viscardi était d'opinion hostile et probable que Pasquale était, comme tant d’émigrés, employé par l'ancienne cour, mais les aveux mélodramatiques obtenus par Colletta, chargé de l’instruction, sentent le besoin de sauver à tout prix la police du ridicule, En tout cas on n'avait pris aucun des vrais coupables et le seul chef d’accusation établi fut la correspondance avec des émigrés de Sicile, ce qui rend inique l’exécution de six accusés, dont l’un des fils de Viscardi; un autre fils et un compagnon étaient condamnés aux travaux forcés (1). Une

(1) Le Monitore, 14 juin 1808, donne in extenso la sentence. À l'audience, l’avocat du fils Viscardi montra la fragilité d’aveux ainsi obtenus ; Radowski (Borrelli) accuse formellement Colletta d’avoir ourdi toute l'affaire, trompant Saliceti malade et dit que peu après celui-ci sut le vrai coupable. Canosa assure que ce fut un certain Domenico qui put regagner la Sicile (7 Piffari, p. 60). La complicité de la reine n’est guère contestée, même par JEAFr- FRESON (The Queen Mary Caroline, t. Il, p. 163); l’auteur du Diario dit que le

complicité beaucoup plus probable est celle du gouvernement de la reine : présomption basée sur la rancune que celle-ci gardait de la façon outrageante dont le ministre lavait mêlée aux affaires de 1807, sur la connaissance où l’on aurait été en Sicile des vrais auteurs, surtout sur le fait que l’explosion fut comme le signal d’une reprise d’agitation. A vrai dire, il y avait un vaste complot, dont on n’atteignit que des comparses.

La cruauté déployée s’expliquait, en effet, par la situation, devenue très critique depuis le départ du roi (24 mai). Avant même l’ouverture du procès et malgré le redoublement de précautions, de nouveaux attentats avaient été commis avec une impudence extrême (1). À la même époque, une escadre ennemie attaquait Ischia et infligeait un échec à la flottille de canonnières, et à Naples, par un de ces mots d'ordre insaisissables qui couraient par moments, des rumeurs d’invasion, de massacre, se méêlaient à Pannonce du retour imminent des Bourbons; des manifestes siciliens étaient affichés, des croix marquées sur les maisons par des mains invisibles; le propre jardinier de Saliceti avait fait de son casino un centre de correspondance séditieuse, On assurait que Canosa lui-même était en ville. Dans toute cette agitation on devinait déjà des organisations secrètes. Le ministre de la Police, dont la bile avait dû être fort agitée, multipliait les arrestations et découvrait une nouvelle trame d’insurrection générale, dont il suivait les fils jusque dans l’Etat romain. C’est au milieu du trouble et de l’anxiété que se termina un règne qui avait réussi, sinon à pacifier entièrement le pays, du moins à réduire au simple brigandage l’un des plus redoutables soulèvements de l’histoire italienne.

brick qui croisait dans le golfe fit des signaux; des lettres anonymes auraient averti que les ministres logeant à Chiaia étaient menacés. (4) Diario, t. II, p. 404; SAVELUI, Souvenirs, p. 138; MioT, Journal,.

Page 1