CHAPITRE VI
I. Naples dans la politique impériale. — II. Le roi : sa demi-indépendance; ses idées. — III. L’entourage.
La conquête de Naples est la première manifestation du système du Grand Empire (1), que Napoléon lui-même a décrit : autour de la France, une fédération d'Etats, gouvernés par « une famille de rois » et constituant à proprement parler l'Empire. L’orgueil, le mirage impérial ne sauraient expliquer seuls cette conception, à une époque où l’empereur apparaît, plus peut-être que jamais, lucide, maître de lui-même, conscient de la situation et de ses forces.
Sa conduite à l’égard des Bourbons de Naples semble l’éclat final d’une défiance justifiée et longtemps patiente : le même sentiment, sincère, croyons-nous, se trahit très souvent dans sa politique. Qu'il lassât les puissances en exigeant trop d’elles ou qu’il exigeât tout parce qu'il ne se fiait point et qu’il voulait les compromettre, les lier à lui, le résultat était le même : il a passé son règne à chercher des alliés, tels qu’il les souhaitait, et n’en a point trouvé : Prusse, Deux-Siciles, Sardaigne, Russie, Autriche, même Espagne, le Pape comme le Sultan, aucun n’a voulu vraiment s’associer à lui, tous l’ont desservi et finalement ont fait défec-
(1) Après l'offre de l'Italie à Joseph, bien entendu, et, à l’occasion du mariage du vice-roi, il avait été parlé officiellement des « Etats fédératifs de l'Empire français ». Privément, il en aurait été question. dès le camp de Boulogne. Cf. A. SORRL, l’Europe et la Révolution, t. VII ; F. MASSON, Napoléon et sa famille,
t. IV; rappelons SaINT-MARC GIRARDIN, De la fédération napoléonienne, dans Essais de littérature et de morale (Paris, 1863, t. II).
tion (1). Il n’est pas vraisemblable qu’il les ait systématiquement poussés à bout; souvent ses efforts pour être d'accord avec eux paraissent sincères et souvent on constate chez eux une hostilité, tout au moins une mauvaise volonté, qui autorisait les soupçons. Nul doute que son caractère violent, despotique, défiant, n’ait été une raison capitale de cette mésintelligence; mais combien de nos anciens rois, sans parler des gouvernements révolutionnaires, nes’étaient-ils pas heurtés à cette quasi-impossibilité d’avoir des alliés sincères ? La France elle-même n’est-elle pas en cause, avec sa sibuation politique, économique, géographique même ?
La même tendance d’esprit mettait Napoléon en garde contre les hommes qu’il employait : « Je vis, disait-il à Miot, dans une défiance continuelle », et, sans qu’on puisse non plus affirmer toujours d’où vint la faute, combien s’écartèrent et le trahirent ? Dans ces conditions, il devait concevoir naturellement l’idée de placer à des postes particulièrement importants des proches, dont il se croyait plus sûr que de personne, — sans l’être beaucoup, — puis de substituer à des alliances instables avec des rois étrangers une solide fédération familiale. Ces frères, dont, à ses côtés, l’ambition pouvait être dangereuse, devenaient, au dehors, par la solidarité d'intérêts, des auxiliaires précieux. Lucien même parut plusieurs fois sur le point d'accepter un rôle, auquel l’apparente indépendance ôtait tout caractère humiliant,
En donnant à Joseph la meilleure couronne dont il pût disposer alors, Napoléon rendait peut-être un hommage à son aîné, il lui donnait aussi une grande preuve de confiance. Naples tenait alors une place capitale dans la pensée de l’empereur, Outre qu’en Italie, sa terre de prédilection, l'influence française n’était pas assurée tant que l'Italie du Midi, déjà couverte par l'Etat romain incertain, ne serait pas étroitement associée (2), Naples devait être la base de grands projets, qui fermentaient dans le cerveau de Bonaparte depuis l'Egypte, depuis même la campagne de 1796. C’étaient la suprématie sur la Méditerranée, les moyens
(1) « Je ne puis avoir d’alliance réelle avec aucune des grandes puissances de l’Europe.» (A Talleyrand, 3 septembre 1806.)
(2) Joseph à Naples, au contraire, Napoléon proclamait aussitôt : « La prese
qu’ile d’Italie tout entière fait partie du Grand Empire. » (Discours du ministre de l'Intérieur à l’ouverture du Corps législatif, 2 mars 1806.)
d’agir en Egypte, en Perse, aux Indes, le partage, plus probablement le protectorat de l'empire ottoman.
1 paraît vraisemblable que l’idée méditerranéenne, chez ce Corse aux aspirations romaines, ait pesé plus que les colonies, plus que la Hollande, plus qu’Anvers, dans sa politique à l’égard de l'Angleterre, pour qui le prix de la grande guerre devait être justement la domination de la Méditerranée. Hanté par cette idée, Napoléon avait attaché un prix immense à l’évacuation de Malte par les Anglais, qui prenaient pied par là dans cette mer; à son défaut, il se souvenait de l'importance dont avait été pour Nelson l’appui des Deux-Siciles : le double royaume, allongé entre les deux bassins méditerranéens, à la rencontre de l'Afrique, à quelques heures de la Grèce, rapprochaït les terres : ainsi les Romains accrochaient des ponts aux galères carthaginoises pour rétablir leur avantage. Dans la Méditerranée, et là seulement, la France pouvait, après Trafalgar, se rendre supérieure à l’Angleterre.
Pour assurer la suprématie de la France sur une mer qu’elle devait, disait-il dès 1797, — et le Comité de Salut public l'avait pensé avant lui, — regarder comme sienne, Napoléon avait songé certainement à une entente avec l'Espagne et Naples. C’est dans cette intention qu’il avait cherché à resserrer entre les deux royaumes les liens presque rompus depuis la chute de Tanucci, encouragé en 1802 le double mariage du prince des Asturies avec une fille de Ferdinand et du prince héritier de Naples avec linfante (1). La haine qui divisait les deux reines, la politique toute anglaise d’Acton, la duplicité de Godoy, annihilèrent cette sorte d’alliance latine à l’idée de laquelle Napoléon semble s'être assez longtemps attaché (2). Il songea alors à ce nouveau « pacte de famille », qui devait aboutir à mettre des princes de sa maison dans toute l'Italie non annexée et en Espagne, tandis que la
(4) Talleyrand, d’ailleurs partisan de l'alliance franco-espagnole pour la suprématie dans la Méditerranée (Mémoires, t. Ier, p. 72), était hostile au rapprochement des deux branches de Bourbons (rapportau Premier Consul, brumaire an X. A. N., AF 1v, 1685). Alquier le jugeait utile à nos intérêts, mais n’y comptait guère (lettre du & juillet 1802. Aurioz, t. Ier, p. 56). L’avantage de l’alliance France-Espagne-Naples est exposé nettement par un éminent diplomate italien, Martinengo, au Directoire de la République cisalpine, 9 avril 1799 (CANTU, Corrispond. di diplomatici… d'Italia, p. 13).
(2) DrrAULT, Napoléon en Italie p. 129.
machine, une fois mise en mouvement, entraînait dans son engrenage d’autres pays, dont l’utilité (bastions protecteurs, auxiliaires du blocus, ou simples apanages) était beaucoup moindre que le danger. Sans doute, Napoléon ne suivait pas si loin les conséquences du système, quand il faisait part à Joseph de ses intentions : « Je veux que mon sang règne à Naples aussi longtemps qu’en France. Le royaume de Naples m'est nécessaire (1). »
Outre que l'Espagne semblait alors en parfait accord avec lui (2), il était de nouveau attiré vers l'Orient. L’empire ture paraissait en décomposition : guerres intérieures de tous côtés, janissaires contre réguliers du Nizam, sectes armées, pachas rebelles, Passwan-Oglou en Bulgarie, Ali de Tebélen en Albanie (3). C’est en juillet 1806 que Napoléon fit partir, comme ambassadeur à tout: faire, le général Sébastiani. Sans que ses idées fussent sans doute bien arrêtées, il est certain que le royaume de Naples lui paraissait une base indispensable, ce qu’un des confidents de Joseph exprimait à celui-ci avec force : « Vos Etats, par leur position, deviennent d’une ‘importance suprême dans le nouveau système qui va gouverner l’Europe. La France a besoin de la Méditerranée. La Russie est un colosse qui, étendant ses bras puissants par la Baltique d’un côté et la mer Noire de l’autre, vers l’Angleterre, tend à nous étoufler entre deux... Il faut empêcher ces communications. » Et, s’il est un jour question de l’Inde, « vos Etats seront un point de départ pour ce nouveau voyage d'Alexandre. Vous voilà au centre des plus grands mouvements du monde (4) ».
Pour ce rôle brillant, le nouveau gouvernement devait retrouver à Naples de glorieuses traditions. Les Deux-Siciles, à plusieurs reprises, avaient failli conquérir la suprématie sur la Méditerranée. Sous les Normands, — et ce sont eux que Joseph allait surtout revendiquer comme précurseurs (5), — on avait vu les îles Ioniennes soumises, des ports conquis en Grèce, en Tunisie, à Tripoli, Tunis
(1) 31 janvier 1806, Corr., t. XI, n° 9724.
(2) Noter cependant, comme symptôme curieux, l'esprit nettement hostile du corps espagnol envoyé en Toscane pour couvrir l’armée de Naples (P. Mar- MOTTAN, Documents sur le royaume d'Etrurie).
(3) Sur cette question, E. DRIAULT, la Politique orientale de Napoléon, 1806-
1808, première partie.
(4) Rœderer à Joseph, Paris, 4er février 14806. Œuvres de RŒDERER, t. IV, p. 7.
(5) À Gallo, 20 septembre 1807. A. N., AF 1v, 1714 B.
et Bône tributaires, Byzance menacée. Les Angevins, beaucoup moins populaires, avaient été l’un des piliers de cette sorte d’empire capétien, constitué avec l’alliance de la papauté sur l’Europe occidentale ; ils avaient, eux aussi, rêvé de l'Orient, possédé Malte, Corfou, l’Achaïe, et lancé les galères napolitaines à l'attaque de l'Afrique. Les guerres d’Italie furent en partie une tentative pour faire à nouveau de Naples une étape vers l'Orient; un Napolitain, adulateur érudit, rappelant à Joseph les droits de la France sur Naples, l’exhortait à ne pas oublier ceux que sa couronne lui donnait sur Jérusalem et sur Constantinople (1)! Surtout la terreur des Barbaresques donnait aux projets maritimes et orientaux une vraie popularité.
Mais il fallait qu’à Naples s’ajoutât la Sicile (2), que l’empereur pressait tant son frère d'enlever et qu’il paraît avoir un moment attendu d’un traité. Après Tilsit, sa sollicitude se reporta sur les iles Ioniennes, dont il avait naguère déclaré l'importance supérieure à celle de l'Italie entière (3) : Malte, Sicile, Corfou, c’est toujours la même idée d’un centre de ravitaillement et d’un point d'appui commandant le passage. Mais une fois Corfou bien munie, il est certain que Naples perdait de son prix aux yeux de l’empereur : c’est peut-être cette considération qui le décida à y laisser aller Murat, déjà en suspicion, cependant que Joseph, auquel il se fiait davantage, portait sur un théâtre plus vaste la politique du pacte de famille et de l’alliance méditerranéenne.
Le désir d’accroître les ressources de l’empire, dont la crise redoutable, qui précéda Austerlitz, avait montré l’insuffisance, ne peut avoir été qu’un facteur tout à fait secondaire. Par contre, l'empereur ne se doutait pas de la déception qui l’attendait, de ce
(1) SATRIANI, Considerazioni. Il est intéressant de voir le souvenir des Normands rappelé dans des rapports administratifs, dans des poésies de circonstance : un poème de Gargiulli montre Bizerte et Alger tremblant, car, si Guiscard a conquis Corcyre et Epidaure (?), Joseph achèvera l’entreprise sur des mers devenues formidabili all Anglo e all Africano.
(2) Un agent très autorisé, Alex. Romieu, montrait au ministre des Relations extérieures, 18 vendémiaire an XIII (A. N., AF 1v, 1685) la nécessité de s’assurer de la Sicile, pour faire tête aux Russes de Corfou et aux Anglais de Malte : < Son Excellence voudra bien réfléchir que si le gouvernement français adoptait en même temps les projets d’occuper la Sicile et de former des liaisons avec le pacha d’Albanie, il est démontré que les armées de terre et de mer de l’Angleterre et de la Russie ne pourraient plus conserver leurs positions actuelles dans
le Levant par la difficulté qu’elles éprouveraient à se procurer des subsistances. » (3) Bonaparte au Directoire, 27 fructidor an V (Corr., t. III, n° 2195).
côté. Comme il semblait ne voir dans Naples qu’un moyen, qu’il déclarait les peuples du royaume « tombés en notre pouvoir par le droit de conquête », il estimait que ceux-ci devaient subvenir aux dépenses d'occupation : « Il serait par trop ridicule que la conquête de Naples ne valût pas du bien-être et de l’aisance à mon armée (1). » Apprenant qu’on aurait réduit un impôt : « Avec ces ménagements vous perdrez votre royaume; avec ces ménagements, vous ne prenez ni la Sicile ni Gaëte et vous manquez des choses les plus nécessaires (2). » Quand il faudra approvisionner Corfou, ce sera encore aux Napolitains de fournir les denrées au prix qu’on voudra bien leur donner et d’effectuer le périlleux transport.
Les Italiens du Nord n’ont pas conquis sans peine les égards de Napoléon et furent longtemps considérés en peuple bon à exploiter; c’est à la longue que les preuves multiples de leur intelligence et de leur aptitude au travail, de leurs qualités militaires surtout, forcèrent son estime et qu’il voulut bien les considérer comme des auxiliaires sérieux. Mais les Napolitains ! il proclame que les Italiens leur sont « infiniment supérieurs (3) »; il ne veut pas croire à la valeur des soldats, ni à la possibilité de gagner l’opinion. Avec ce sens incisif et cette énergie si remarquable d’expression, il jette sur les enthousiasmes de son frère des douches glacées. Donc, pour un temps au moins, les Napolitains doivent seulement payer et obéir. « Vous êtes trop bon », répète l’empereur à son frère : « Dans un pays conquis, la bonté n’est pas de l’humanité (4). » Presque par condescendance on admet un contingent de troupes uapolitaines; encore est-ce pour lenvoyer en Espagne, non à la Grande Armée. On réclame une coopération active dans les armements navals qui devaient, sur un signal, de tous les ports français ou alliés, sillonner la Méditerranée. L'empereur ne semble pas faire une part plus large à l’idée de régénération nationale.
Il faut toutefois faire la part des exagérations de langage, qui sont coutumières à Napoléon, surtout quand il s’agit de triompher d’une opinion contraire : or, il jugeait son frère trop épris du désir de régénérer. Mais lui-même concevait bien pour l'avenir un
(1) À Joseph, 8 mars 1806. Corr., t. XII, n° 9936.
(2) À Joseph, 22 juin 1805. Corr., t. XII, n° 10400.
(3) Napoléon à Joseph, 31 mars 1806. Corr., t. XII, n° 10043.
(4) Ibid.; au Napolitain Ricciardi : « Vous avez un mauvais peuple et le roi est trop bon. » Diario napol., t. I, p. 385.
royaume de Naples réorganisé et fort, quand il engageait son frère à profiter de l'émotion du début pour décréter les réformes essentielles, afin de rapprocher le système de celui de France, quand il yenvoyaitson code eivil, quand il déclarait qu'une dynastie établie dans ce royaume devait avoir pour principe « de m'en jamais dépasser les frontières et d'y périr, sil le faut, en le défendant ». Il semble injuste de lui attribuer cet exelusivisme féroce, qui ne lui aurait fait regarder les autres nations que comme des instruments; nous ne le croyons ni pour les Italiens, ni pour les Polonais, dont le sang fut si prodigué, et le dévouement qu'il inspira à tant d'hommes distingués de ces deux nations s’accorderait difficilement avee une duperie si prolongée et si atroce. Naples aussi devait avoir son temps.
« Etat fédératif », avait dit l’empereur : « vassal » paraît plus juste. Le décret du 30 mars 1806 (1), en créant Joseph roi des Deux-Sieiles, lui garantissait ses droits à la succession impériale et son titre de Grand Electeur de France (le manteau semé d’abeilles figurera dans les armoiries de Naples, ainsi que l'aigle de la Légion d'honneur); il instituait dans le royaume six fiefs d’empire avec rang de duché et réservait à l’empereur un million de rentes, à distribuer à des officiers. L'armée n'obéissait au roi qu’en tant que général français et les commissions militaires jugeaient au nom de l'empereur. Les sujets de Fempire devaient avoir liberté de s’étable dans le royaume et d'y être propriétaires ; enfin la politique générale devait se confondre avee celle de la France (2). Par contre, l'autonomie de Naples fut assurée par la disposition s'opposant à la réunion de la couronne à celle de France, par la part prépondérante faite dans les administrations à l'élément napolitain, par la réduction progressive des effectifs français, plus tard par la déeision déclarant Napolitain tout Français qui aurait prêté serment au roi (3). La question d’un drapeau national, timidement posée par Joseph (4) (il le proposait tricolore, le noir rem-
(1) Moniteur, 4% avril 1806; Martens, Suppl. t. IV; DRtAULr, Napoléon en Tialie, p. 404. I fut fait exception pour Joseph et Louis au prineipe que les princes de la famille perdraient leur apanage en devenant souverains.
(2) « Vous touchez au midi de la Méditerranée, je touche à la Baltique ; mais par l'accord de nos mesures, nous tendrons au même but, »
(3) Napoléon à Champagny, 12 mars 1808. Corr., t. XVI, n° 13644.
(4) Des pavillons avaient été autorisés pour la marine de guerre et de commerce
plaçant le bleu, et modification appropriée, l'aigle étant mis au repos), ne sera tranchée que sous Murat.
Napoléon escomptait-il déjà la fusion du royaume dans une Italie une et autonome? Négligeons les rêveries de Sainte-Hélène (1), même ses pourparlers à l'ile d'Elbe avec les patriotes italiens, alors que la partie était perdue pour lui sur ce terrain. Il est incontestable qu’il éprouvait vivement la séduction de lItalie et qu'il en a entrepris la régénération avec sincérité et sympathie. Mais tout en J’aimant il s’en défiait et voulait qu’elle sentit combien son appui lui était indispensable. Dans le sens de la fusion, on pourrait interpréter le caractère provisoire qui semble présider à ses créations italiennes : noms, groupements, souverains ; il fait passer d’une région à l’autre soldats et fonctionnaires. Est-ce pour sonder le terrain, habituer les Italiens les uns aux autres, en même temps que les empêcher de se cristalliser dans les nouvelles formes, déjà moins rigides que les anciennes ? Mais cela peut n'être aussi que l'effet de la variabilité de ses conceptions qui, assurément, ne se. sont, dans aucun ordre d'idées, formées tout d’un coup ni toujours maintenues rigidement, ou le désir d'empêcher les nouveaux souverains de s’enraciner trop fortement. On doit se demander encore si Napoléon a pu songer à une annexion pure et simple, dont les départements créés en Piémont, en Ligurie, puis dans le territoire romain, auraient été les jalons ;on a relevédesefforts pour généraliser l’enseignement du français, on entendit, à Naples même, au départ de Joseph, de vagues bruits de réunion. Il nous paraît invraisemblable que Napoléon ait visé à autre chose qu’à renforcer l’influence française, étant trop défiant, et peut-être trop avisé, pour ne pas redouter une Italie unifiée, fût-ce dans intérieur de Pempire. L’unité dépassait d’ailleurs le rêve de la presque totalité des patriotes italiens eux-mêmes. La fédération, cimentée et contenue par desenclaves françaises, devait représenter, au moins avant une paix générale et durable, l’idée de Napoléon. Au simple point de vue Stratégique, il disait voir un très grand avantage à ce que Naples fût «indépendante des événements de la haute Italie (2) ».
(Decrès en demande au consul Blanc les modèles, 13 juillet 1807. A. M., BB?, 110; f° 280) : on ne woit pas qu’ils aient été exécutés.
(4) Notamment Mémoires de Napoléon, t. 11, p 243-244.
(2) A Joseph, 2 septembre 1806. Corr., t. XIII, n° 10724.
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Le roi est loin d’être aussi complètement subordonné qu’on la dit. Sans doute il obéit avec une docilité édifiante à l’ordre (convenu d'avance) de partir pour Naples, il affirme sa soumission avec une déférence proche de l’humilité (1), il reçoit des injonctions impérieuses et les blâmes les plus blessants, même, en sa qualité de chef de l’armée française, des ordres directs et, paraîtil, assez secs, des ministres de l’empire. Rien ne vaut, comme semonce, celle qu'il s’attira pour avoir fait rebrousser chemin aux cardinaux renvoyés de Rome : « Si vous avez voulu montrer à l'Europe votre indépendance, vous avez choisi là une sotte occasion. Vous pouvez bien être roi de Naples, mais j’ai droit de commander un peu où j'ai 40 000 hommes. Attendez que vous n'ayez plus de troupes françaises dans votre royaume pour donner des ordres contradictoires aux miens, et je ne vous conseille pas de le faire souvent (2). »
A voir Joseph traité de cette façon, on est tenté de rééditer le mot de Mme de Rémusat qu’il n’eut droit de régner « qu’à la façon d’un lieutenant de Napoléon (3) ». Rien ne serait plus inexact en ce qui touche son règne à Naples. Tout d’abord, il faut lire, à côté des critiques, les encouragements comme dans cette aimable lettre : « Je vous prie de bien croire que toutes les fois que je critique ce que vous faites, je n’en apprécie pas moins tout ce que vous avez déjà fait. Je vois avec un grand plaisir la confiance que vous avez inspirée à toute la saine partie de la nation (4). » Lui-même prend soin d’avertir qu’il gronde souvent par principe, Mais surtout, on a montré nettement combien, par une douce obstination dans l’insistance ou dans l’inertie, usant, abusant de
(4) « Je dis dix fois par jour : l'empereur avait bien raison... » (A Napoléon, 8 mai 1806, Mémoires, t. IT).
(2) 25 mars 1808. La lettre n’est ni à la Corr., ni aux Mémoires de Joseph, mais dans des Rois frères, p. 25.
(3) Mémoires, t. Ier, p. 131. « Joseph était roi, il n'était pas souverain », dit HeLrErTr, Aônigin Karolina, p. 258.
(4) 24 juin 1806. Corr., t. XII, n° 40409.
la bienveillance de l’empereur, Joseph élude, tourne ou fait retirer maint ordre (1).
Le placement des troupes est l’objet d'instructions que l’empereur dicte avec la netteté d’un cours d’art militaire : finalement, elles sont employées au gré de Joseph et de son conseil, que Napoléon accuse de n’avoir « pas une idée militaire ». Pour se faire rendre compte, même pour être fixé sur des objets élémentaires, effectifs ou solde, l’empereur a souvent grand’peine, Général en chef et lieutenant de l’empereur, Joseph est réellement maitre de Parmée de Naples; il envisage même comme une chose simple la perspective de se porter, le cas échéant, sur PAdige et d’y « commander, dit-il à son frère, votre armée dans votre absence, dirigé par vos conseils (2) ».
Dès le début, il a été bien entendu que le royaume ne coûterait rien et défraierait complètement l’armée : un an ne s’est pas écoulé que Napoléon, après avoir acquitté à titre exceptionnel toute une série de traites, se résigne à employer un dermni-million chaque mois pour la solde qui n’est pas payée; à maintes reprises, ce sont des biscuits, des souliers, des vêtements; il faut compléter l’équipement des régiments napolitains envoyés dans le Nord : « Naples m’affaiblit d’une armée et me coûte beaucoup d'argent (3).»
Dans le choix de ses ministres, on voit Joseph prendre en somme ceux qu’il veut. Pas un qui lui ait été imposé par l’empereur. Il a la haute main sur le personnel. Avancements, récompenses, même au titre impérial, dépendent de lui. Sur les réformes Napoléon n’a, pour ainsi dire, qu'une action indirecte et tolère le maintien d'institutions qu’il ne supporte dans aucun autre Etat fédératif : persistance des ordres mendiants, inapplication du système décimal, suspension d’articles du Code (4). II engage son frère à attendre la paix générale pour instituer un ordre honorifique : Joseph n’a pas cette patience. Les exemples analogues sont si nombreux qu’on peut parler tout au moins d’une demi-indépendance. Le nouveau roi prend à la lettre le précepte de son
(1) F. M4ssow, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 80 etsuiv.
(2) 23 juillet 1806. Mémoires, t. I],
(3) Napoléon à Joseph, 25 septembre 1807. Corr., t. XVI, n° 13183. (4) F. MASsON, ouvr. cité, t. IV, p. 91.
frère : « Je ne vous demande qu’une chose : soyez bien le maître (1). »
Les idées dont Joseph s’inspire dans son gouvernement diffèrent parfois beaucoup de celles de l’empereur (2). Quand elles ne trahissent pas seulement la vanité ou l'illusion d’être populaire, elles sont fréquemment honorables et justes, sinon toujours de circonstance. Joseph croit que l’acceptation du trône lui crée des devoirs envers son peuple, que celui-ci, dit-il assez fièrement, « doit voir justifier par les faits la préférence qu’il semble nous accorder sur la maison qui régnait sur lui (3) ». Et cette belle maxime, qui n’était pas dans sa pensée une vaine parole : « Pour élever une nation avilie, il faut la supposer aujourd’hui ce qu’elle sera demain (4). » Philosophe à ce qu’il croit, philosophe des plus épicuriens, mais en somme assez philanthrope (5), il s’imagine, de bonne foi, être appelé à faire le bonheur de ses sujets. Ceux-ci s’insurgent et nous avons vu que, malgré l’opinion courante, Joseph n’avait pas reculé devant les rigueurs; mais cela n’est pas pour troubler sa conviction : les Napolitains qui n’osent se rallier ont seulement peur de la reine Caroline, ceux qui s’insurgent sont séduits par elle.
Il vit très bien sur quelles classes il pouvait s’appuyer et travailla habilement à se les attacher. Il sut ne s’inféoder à aucun parti et, suivant la juste remarque de Miot, « c’était peut-être l’écueil le plus difficile à éviter dans les premiers moments du règne (6) ». Roi de Naples et se disant officiellement « devenu Napolitain (7) », il résista beaucoup mieux que Murat à l’enveloppement entrepris aussitôt par ses sujets. Bien que montrant à tous la plus grande aïffabilité et toute la générosité possible, il
(1) Napoléon à Joseph, 7 février 1806. Corr., t. XI, n° 9773.
(2) Elles s’éloignent résolument de celles qu’exprimait Talleyrand dans une conversation avec Miot, le 30 janvier 1806 : « Il pense que le prince doit monter simplement sur le trône de Naples, ne faire aucune Constitution, laisser la no. blesse, les institutions qui existent, ne mettre que des Français en place. » (Mior, Mémoires, t. II, p. 222; résumé dans Du CASsE, Mémoires de Joseph, t. IL, p. 132.)
(3) Joseph à Napoléon, 12 mars 1806. Mémoires, t. II.
(4) À Napoléon, 10 août 1807. Zbid., t. III.
(5) On savait qu’il y prétendait tout au moins : un de ses intendants exprime le plaisir de servir sous un « roi philosophe ».
(6) Journal.
(7) Réponse aux délégués du Sénat, et Rapport général (1808).
restait sur ses gardes, se confiait à fort peu et rarement ; il aurait été jusqu’à taire au ministre de la Marine ses projets sur la Sicile (1).
À lui fut dû pour beaucoup le succès de réformes capitales, que l’empereur jugeait tout à fait intempestives : « Il est bien question de ces babioles! s’écriait-il en apprenant l’établissement d’une caisse d'amortissement, il est question de payer l’armée (2). » Sur bien des points, on pourra penser avec l’empereur qu’il n’y avait pas urgence, ou que les circonstances étaient défavorables, estimer même que l'intérêt français, seule raison d’être de J oseph là-bas, devait le préoccuper davantage, mais en soi l’œuvre tentée était bonne et le nouveau roi fut, comme tel, estimable de soutenir contre les attaques et les blâmes les ministres réformateurs.
Ainsi les idées de Joseph, encore qu’insuffisamment mûries par l’expérience, ne furent pas de vaines spéculations et le roi « philosophe » ne fut pas un roi fainéant. On le représente volontiers comme étranger au gouvernement, oubliant les abus de pouvoirs et les querelles de ses ministres, même l’insurrection de ses peuples, au milieu des délices de Naples ou de ses palais royaux, parmi les poètes, les flatteurs et les femmes, ne trouvant d’énergie que pour faire une excursion archéologique ou parader, parfois voyager par curiosité, mais point où il y avait du danger.
Or, nous voyons ses ministres lui en référer pour tout et se plier à ses décisions. La mésintelligence qui existe entre certains d’entre eux lui permet d'autant mieux de tenir la balance et il s’en tire habilement. Saliceti, le moins malléable de tous et qu’on représente d'ordinaire comme le vrai chef du gouvernement, une sorte de mentor chargé par l’empereur de remédier à la faiblesse et à l'incapacité du roi, a été demandé par Joseph et, malgré des divergences graves d'opinions, garde en somme sa confiance. Le prince était jaloux de son pouvoir. Rœderer, son confident, dont il a fait son collaborateur presque en dépit de l’empereur, disait plus tard à celui-ci : « Tous ses ministres le craignaient, et moi le premier;
(1) La Feuillade dit en avoir eu la preuve certaine (A. E., Naples, 133. 5 fé-
vrier 4809).
(2) A Joseph, 4 mars 1807. Corr., t. XIV, n° 11911.
j'étais dans la conviction qu’au besoin j'obtiendrais peut-être moins d’indulgence du roi que je n’en ai éprouvé de Votre Majesté (1). »
Au Conseil d'Etat qu’il préside souvent, servi par sa connaissance parfaite de l'italien, au conseil des ministres, dont il y a trois ou quatre séances par semaine, ou en travail particulier, Joseph prend une part active aux discussions, ne craint pas de se renseigner. Dans son rapport général, Miot insiste sur le rôle du roi dans les réformes. En matière de finances spécialement, son intervention a été considérable : le ministre a tenu à ce qu’il suivit la réorganisation, se tint au courant de l’état du Trésor par des comptes rendus mensuels, dont il a toujours l’un sur son bureau (2). C’est de lui-même, après la lecture d’un manuscrit de Filangieri, « avant d’en avoir même conféré avec ses ministres », qu’il décida la loi du Tavoliere (3). La loi abolissant la féodalité aboutit grâce à son intervention directe (4). Mais où son action propre apparaît le plus constamment, c’est dans le zèle vraiment énergique à réparer les abus ; nul doute qu’il n’ait été insuffisant, mais il n’a pas été vain. Autour de lui, Joseph s’enquiert, réprimande, sévit, quelles que soient la situation ou les protections du coupable (5).
Il fait plus et ses voyages en province sont des tournées d’inspection, semées de sanctions. L’état des chemins et la nécessité de se hâter, la chaleur qui fit périr plusieurs soldats d’escorte, les circonstances périlleuses, ne peuvent laisser passer pour voyage d'agrément celui qui fut fait en Calabre et Pouille, un mois et demi après l’arrivée à Naples (3 avril-10 mai 1806). Le soulèvement de Soveria venait à peine d’être réprimé et le général Reynier comme le colonel Lebrun, un officier de confiance, déconseil-
(1) Conversation avec l’empereur, 11 février 1809. Œuvres de RŒDERER,
t. IT, p. 541. C. Berthier, son chef d’état-major, frère du maréchal, est destitué de son emploi pour des « propos inconsidérés ».
(2) Miot note que Joseph prononça le 16 octobre 1806, au Conseil d'Etat, un très bon discours sur la loi financière ; Rœderer, dans une circulaire aux intendants (20 juin 1807) insiste sur la part personnelle du roi dans la loi établissant la contribution foncière : « Sire, écrivait-il à Joseph déjà à Bayonne, à Madrid comme à Naples, c’est à Votre Majesté, à elle personnellement, à elle seule qu’il appartient de jeter les bases des finances. » (7 juillet 1808. Œuvres de RŒDERER, t. IV, p. 22.)
(3) Rœderer à Murat, 20 janvier 1810 (Arch. Rœderer, vol. 16).
(4) Esquisse sur le royaume de Naples.
(5) Dans les Mémoires et dans les lettres que nous publions, on en voit de multiples exemples. Nu
laient nettement le voyage : « Il n’y a point de troupes pour éclairer le pays, et rien, dans la route, ne pourrait garantir (le prince) d’un coup de fusil (1). » Joseph partit cependant avec Miot, à l’instant promu ministre de l'Intérieur, Dumas, ministre de la Guerre, une escorte d’un millier d’hommes commandée par le général Partouneaux, sans oublier Méot, son maître d’hôtel : « Jamais, s’exclamait Rœderer, ce pays n’a vu un tel talent (2)! » À partir de Lagonegro, il fallait aller à cheval, et si d’ordinaire les gens accouraient sur la route avec des branches d’olivier, quelques scènes impressionnantes rappelèrent que le danger n’était pas loin : dans la région qui s'était révoltée des villages avaient été brûlés et, « au milieu de leurs ruines, une foule de malheureux, couronnés d’épines et tout ensanglantés, se prosternaient aux pieds du prince, se frappaient la poitrine et imploraient leur pardon (3) »; des troupes d'hommes armés qui, sans la prompte répression, se fussent sans doute joints à la révolte, déchargeaient leurs fusils pour faire honneur; sur le détroit, des frégates anglaises venaient échanger des, coups de canon avec la côte. Ferdinand, durant son long règne, n’avait point paru dans ces provinces ; la venue du prince provoqua un enthousiasme auquel toutes les classes, clergé en tête, paraissaient s’associer sincèrement (4).
Dans ces villes, les unes atteintes par la guerre, les autres rui-
(1) Lebrun à Joseph, Cosenza, 5 avril 14806. Mémoires de Joseph, t. II, p. 172.
(2) Le roi ne mangeait, paraît-il, que ce qu’apprêtait son cuisinier. Ségur, Girardin, Lamarque et Clermont-Tonnerre étaient du voyage. Cf. M10T, Mémoires, t. I; Séaur, Hist. et Mém., t. Il; GIRARDIN, Mém., t. Ier; Mathieu Dumas, Précis, t. XV; ANDREOTTI, Storia dei Cosentini, t. III; HENCKENS, Mém.; surtout le Monitore et les Mémoires de Joseph.
(3) Dumas, t. XV, p. 121, et Séaur, t. II, p. 511 ; le Monitore, 2 mai, raconte une scène analogue, mais pour un autre village, Mammola (près Catanzaro), qui voulait apitoyer le prince sur sa misère, due principalement aux ravages des Barbaresques.
(4) Le Monitore représente la population de Palmi, de Gerace qui « pleure », qui « danse de joie ». Itinéraire suivi : Salerne, Persano, Lagonegro, Cosenza, Scigliano, Nicastro, Palmi, Reggio, le 17 avril, jour où il reçut le décret l’élevant au trône, Gerace, Catanzaro, Cotrone, Cariati, Rossano, Cassano, Tarente, Matera, Gravina, Minervino, Foggia, Caserte, d’où il fit le 10 mai son entrée triomphale à Naples. A Lagonegro, un garde-magasin français livré à une commission militaire pour extorsions diverses et les officiers municipaux invités à adresser leurs plaintes à l’ordonnateur en chef; à Cosenza, un administrateur du pays destitué. Courier se plaint, avec sa verve coutumière, que ce beau zèle contre les abus lui ait fait interdire de réquisitionner hommes et bœufs pour ses travaux de Tarente.
nées par les tremblements de terre, le chef de l'Etat apparaissait eomme une providence. Feux d’artifices, illuminations, bals, arcs de triomphe à l’antique avec inscriptions, harangues et pièces de vers, étaient l’accompagnement obligé et le moins significatif de ces tournées. Partout les autorités venaient au loin à la rencontre du souverain et sa première visite était pour l’église; partout il donnait audience et le leccazampa, dont se moquait Courier, était pour lui le moyen d’apprendre bien des choses. Il pressait le remboursement des fournitures, faisait des exemples nécessaires. Des mesures qui s’imposaient depuis des siècles, routes, ponts, aménagements des ports, furent résolues sur place, en même temps que la formation spontanée de gardes d'honneur préparait les gardes provinciales, dès lors projetées. Enfin, par eux-mêmes, Joseph et son ministre de la Guerre se rendirent compte des exigences de la défense côtière et de l’expédition de Sicile.
Dans les troubles qui suivirent ce premier voyage, Joseph ne se tint pas si loin du feu qu’on puisse le lui reprocher : deux fois au siège de Gaëte, où il donna le signal du bombardement final et visita les tranchées, puis à Eboli, à la tête du corps de réserve (pouvait-il aller plus avant, alors que l'opinion à Naples s’affolait du moindre bruit?) (1). On a vu que dans ces circonstances, si critiques qu’il dût envisager l'hypothèse d’un départ, il fit bonne contenance.
L’année suivante, nouvelles tournées en province : en février, Eboli et Campagna, pour étudier l'emplacement d’un camp. En juin, juillet, août, à plusieurs reprises, il explore la presqu’ile de Castellamare pour le projet de place forte (2). Surtout, il visite les Pouilles (21 mars-12 avril) et les Abruzzes (14-26 mai), le Molise (septembre) (3). « Nous partons à trois heures du matin,
(1) Gallo à Talleyrand, 4 août 1806. A. E., Naples, 131, fo 135.
(2) Le roi, dit Campredon dans son rapport, «s’est donné beaucoup de peine et a fait beaucoup de courses pénibles ».
(3) Outre les lettres de Joseph et les journaux, nous avons vu sur le voyage de Pouille une lettre de Le Blanc de Pommard à Rœderer, 14 avril (Arch. Rœderer, vol. 19) : « En huit jours, Sa Majesté a changé la face de trois provinces. » Sur celui des Abruzzes, des lettres de Lamarque à sa sœur (papiers Lamarque) et PALMA, Storia.…, t. III, p. 274; sur celui de Molise, GIRARDIN, Mémoires, t. II (en était ainsi que Mathieu Dumas). Le passage à Barletta (27-29 mars) . nous est particulièrement connu par le mss. Elefante (t. Il, p. 336), utilisé par F. DE LEONE (descendant sans doute du sous-intendant nommé sur place par le roi), 1? re Giuseppe a Barletta; le mss. note l’amorevole e patetica allo-
écrit Lamarque, et nous allons toujours trottant ou galopant jusqu’à six ou sept heures du soir; aussi faisons-nous 25, 30 lieues par jour à cheval. Le roi est, comme l’empereur, infatigable et je suis obligé de le devenir aussi (1). » Même soin à se renseigner et à pourvoir aux besoins du pays (exportation des denrées, armement des côtes, travaux publics), invitation à signaler les abus, réparation d’injustices et vigoureux exemples contre les fonctionnaires, remplacés par des hommes que désignait leur réputation : dans les Pouilles, les trois imtendants de Lecce, Bari et loggia, le sous-intendant de Barletta, divers gouverneurs et syndics (2) furent changés, de même que le général commandant la division militaire.
Ainsi il n’y avait plus une province où le nouveau roi n’eût paru, alors que l’ancien n’avait guère connu que la région la plus proche de Naples, celle où il avait des chasses. Partout, les façons bienveillantes du roi, ses protestations de chercher la justice et le bien du pays, le soin qu’il prenait d'interroger, souvent en particulier, les notables et même les gens du peuple qu’il rencontrait sur la route, faisaient bonne impression. « Souvent seul, à pied, il pénétrait dans la foule assemblée sur son passage et linterrogeait avec une affabilité qui inspirait la confiance. Toute plainte fondée était accueillie. A Naples même, peu de jours après son entrée, il avait osé s’aventurer à pied dans le quartier le plus populaire, fut reconnu et escorté avec acclamations jusqu’au
cuzione du roi, qui accueillit tout le monde avec bienveillance, délivra des détenus : « Le roi a voulu tout payer et pour le contenter on lui a présenté une note de 180 ducats, qui fut immédiatement soldée. » Itinéraire du premier voyage : Foggia, Manfredonia, Foggia, Barletta, Mola, Brindisi, Lecce, Otrante, Gallipoli, Tarente, Altamura, Venosa, le camp de Campagna; du second : $S. Germano et Mont-Cassin, Sora, Aquila, Teramo, Chieti, Pescara, Sulmona; en Molise : S. Leucio, Boiïano, Morcone, Campobasso.
(1) A sa sœur Désirée, Chieti, 5 mai 1807 (papiers Lamarque).
(2) Ainsi le gouverneur et le syndic de Carpignano, dont le petit peuple, sur qui ceux-ci faisaient tomber le plus lourd des charges, accueillit le roi aux cris de « Justice ! »; le gouverneur de Manfredonia, qui détenait en prison soixante pères de famille comme réfractaires à la levée ordonnée par l’ancien gouvernement, et la foule de crier : « Voilà un roi véritablement père du peuple! » (Monitore, souvent reproduit par le Moniteur.) Dans les Abruzzes, le roi fut plus satisfait. En Molise, il livra à la justice les gouverneurs de Supino et Cervinara, en suspendit ou en remplaça cinq ou six autres. Pour apprécier le bon effet produit par ces voyages, que l’on compare celui de Ferdinand I, pourtant bien intentionné en le faisant, en Calabre (DE CESARE, La fine di un regno, t. Ier, p. 19 et suiv.).
palais (1). » On louait la justesse de ses propos, des mots heureux ; il avait félicité des villes qui lui présentaient, au lieu d’une décoration de fête, des travaux exécutés sur les routes ou un groupe de volontaires complètement équipés. Des grâces de prisonniers, des dons aux nécessiteux, des nominations inspirées par la voix populaire, parfois un peu soudaines, comme celle de cet archiprêtre agronome qui devint d’un coup conseiller d'Etat, font penser à la justice distributive des kalifes légendaires. Nul doute, en tout cas, que ces voyages n’aient été très instructifs pour le roi et, en faisant paraître son autorité plus proche, réellement bienfaisants. Improvisé chef d'Etat, Joseph avait encore, ajoutons-le, sur son prédécesseur, l’avantage d’avoir mis la main à nombre d’affaires administratives, politiques ou diplomatiques, ce qu’un flatteur appelait « avoir été homme avant d’être roi ».
Comme général en chef, son stage au 4° de ligne était sans doute une préparation insuffisante. 11 n’en prend pas moins son titre très au sérieux, porte le plus souvent l’uniforme bleu des grenadiers, passe des revues presque chaque semaine, dicte et rédige une foule d'ordres. Assurément, son intervention ne valait pas celle qu’aurait exercée Masséna, plus libre, mais ce n’était pas seulement l’orgueil qui devait le dissuader de laisser au maréchal la prépondérance. D’autre part, les conseils de Napoléon se heurtaient très souvent à des difficultés matérielles plus qu’à l’obstination du roi, qui, au contraire, semble empressé à transmettre, presque comme venant de lui, les ordres de l’empereur. Le morcellement des troupes, dont Napoléon surtout s’irrite, était à peu près inévitable.
Dans ses rapports avec les généraux, Joseph est connu pour n’avoir pas été heureux. Cependant, lui qui en Espagne sera ouvertement méprisé par eux, à Naples, il les fait marcher droit, se défait de tous ceux qui lui manquent. L'autorité exceptionnelle dont l’empereur l’a revêtu (2) et qu’il ne lui a pas contestée ensuite, comme il le fera en Espagne, lui permet de se montrer exigeant sous le rapport de la discipline (3), de la probité, des égards
(1) Esquisse sur le royaume (la scène est racontée par le roi lui-même dans le Fragment en tête de ses Mémoires).
(2) Sur l’Almanach impérial, il figure le premier de toute l’armée : lieutenant de l’empereur.
(3) « Contre mon habitude et mon caractère, je m'aperçois qu’il faut prendre
envers lui, et, de son côté, il n’est que juste de reconnaître une disposition générale à se montrer bienveillant pour les militaires, à se faire avec bonne grâce et équité leur avocat pour les récompenses à obtenir; il accorde aux généraux un traitement que Napoléon juge excessif et leur donne volontiers (1). L’ardeur à vouloir le quitter tient bien plutôt au genre de guerre et au pays qu’à ses procédés. Sa conduite avec Masséna sent peut-être l’ingratitude, il se brouille avec Reynier pour une question de protocole (2), mais d’autres, dont il demande le rappel, s’étaient visiblement mis dans leur tort; bon nombre d’officiers souhaitaient de s’attacher à lui.
Pour les soldats, encore que nulle armée napoléonienne ne leur ait procuré beaucoup de confort et que leur entretien fût particulièrement difficile dans un pareil pays, on pouvait certes faire davantage et cela s’imposait d'autant plus qu’on en exigeait plus de discipline : bien des dépenses assurément auraient pu passer après l’entretien de l’armée. Du moins Joseph s’efforce-t-il d’assurer les fournitures, entre dans les détails, passe la revue des détachements qui partent, pour s’assurer qu’ils ont le nécessaire, accorde des gratifications en vêtements, des rations supplémentaires, visite les hôpitaux, invite même la ville à distribuer de Pargent en de grandes occasions. En cette matière encore, on doit reconnaître que les circonstances sont les grandes coupables.
Malgré les fautes et les négligences, nous avons donc l’impression que Joseph a fait preuve d’une réelle bonne volonté, qu’il a vraiment voulu agir « non seulement en roi.…., mais avec la conscience d’un homme de bien (3) ». Des jugements contemporains et autorisés lui sont nettement favorables.
Que Rœderer écrive à sa femme que « le roi travaille à un point qu’on ne peut passe figurer», c’estsans doute pour qu’elle le répète à la reine, à qui Joseph s’efforce, de son côté, de faire croire qu’il
sur moi de rappeler à leur devoir beaucoup d'officiers qui abusent de ma bon homie. » Joseph à Napoléon, 138 juin 1806. Mémoires, t. II.
(1) Des attentions délicates : monuments à la mémoire du général Vallongue, tué devant Gaëte, et du colonel Bruyère, assassiné par les brigands; pensions à Mmes Grigny, Lamy, à des officiers mutilés.
(2) Capitulation de Reggio. Il est à remarquer que sur ce point Napoléon partage absolument son mécontentement et, pour un motif semblable (capitulation d’Ischia), Murat refusera d'échanger le général Colonna.
(3) Esquisse sur le royaume de Naples.
lui reste à peine lé dimanche pour respirer; la reine répond avec scepticisme qu'on « n'était pas malade à Naples pour trop travailler (1) ». Les traces de son labeur personnel sont assez nombreuses toutefois pour qu'on ne puisse le contester. Quand Joseph est déjà parti pour l'Espagne, Rœderer, qui ne sera plus à son service, déclare que les résultats du gouvernement du roi « seront très honorables pour lui, Il à eu de la fermeté dans toutes les grandes choses, de la constance dans toutes les entreprises utiles (2) ». Que Dumas, son ami avant d’être son ministre de la Guerre, vante «les lumières, la vigueur et Pinfatigable activité de notre roi » et se félicite, dans une tâche si rude, d’être « soutenu par sa ferme volonté », cela paraîtra pure complaisance (3); mais il n'était plus obligé de flatter, lorsque, dans son Précis, il vante chez Joseph une conduite « très habile », « la ferme volonté de réformer les abus », « un zèle ardent pour la justice et le bien publie ». « L'âme des résolutions les plus importantes, ajoute-t-il, fut le prince lui-même (4). » Quand, en 1829, Lamarque, dans une lettre dithyrambique à son ancien « général », disait tenir à honneur d'avoir servi sous ses ordres et proclamait : « Vous avez été le philosophe sur le trône », on pouvait y voir son dévouement à la cause commune du bonapartisme; mais à Naples déjà Lamarque, dans ses lettres privées, vantait l’activité physique et intellectuelle du roi.
Les Napolitains, comme de juste les plus sévères, surtout quand ils eurent trouvé en Murat un roi plus à eux et qu’ils ne songèrent plus à célébrer « le gouvernement bon et paternel du meilleur des souverains (5) », lui reconnaissent généralement des qualités d'intelligence, et tous s'accordent à louer cette affabilité bienveillante, cette instruction distinguée, italienne et française, qui contrastait avec l'ignorance de son prédécesseur, tout comme ses
(1) L'humour de Rœderer à cette réponse plaiderait peut-être en sa faveur : « Tout le monde ici s'est étonné que le roi ne soit pas tombé malade en été, tenant trois ou quatre fois par semaine des conseils de cinq et six heures, et travaillant en outre avec les ministres, » (A sa femme, 17 janvier 480$. Œuvres, t. IV, p. 89.)
(2) Rœderer à sa femme, 49 juin 180$. Œuvres, t. IV, p. 90.
(8) Mathiou Dumas au ministre de la Guerre de France, 26 juin 1806 (confdent, et autogr.). A. G., Naples.
(4) Précis, t AV, p. 138-139 et 180, et t. XIX, p. 369. Dans ses Souvenirs, de même (t. HI, p. 297) : lumière et précision dans la discussion, fermeté et suite
dans l'exécution.
(è) Marquis de Gallo À Talleyrand, 4 août 1806. A. E., Naples, 131, À 435.
manières, son accueil, sa conversation (1). Il faut mettre encore à son actif, car elle devait le porter à vouloir régner en bon roi, cette sympathie singulière qu’il éprouva, comme la plupart des Bonaparte, pour lTtalie, leur patrie d’origine et plus tard leur résidence préférée (2). À côté des sévérités et des calomnies émanées des Bourboniens ou des patriotes ingrats, on trouvera plus équitable Pappréciation de Sclopis, l’un des historiens italiens les plus pondérés : « Les bonnes qualités du nouveau roi de Naples se produisirent sous un jour favorable et il ne faillit jamais à la sollicitude qu'il avait vouée aux soins du pays qui lui était confié (3). »
Napoléon avait jugé qu’il donnait à son frère « une bonne occasion de se montrer (4) »: Josephl’a compris et déploya une activité, contraire, si l’on veut, à sa nature, mais d’autant plus méritoire. Il n’est pas surprenant que, comme plusieurs de ses collaborateurs, se sentant mis à l'épreuve, il se soit efforcé d’en sortir honorablement.
Les Etats du Grand Empire, malgré lassimilation, plus ou moins profonde, des institutions, conservent nécessairement une originalité marquée et la société y prend, du mélange déléments français, une physionomie nouvelle qui offre un vif intérêt. En ce qui concerne le personnel administratif ou militaire, on remarque que ces Etats semblent attirer de préférence des hommes médiocrement dévoués à l’empereur, ralliés récents ou conditionnels,
(4) Comme il est difficile de contenter tout le monde, notons cette remarque de l’auteur du Diario (t. II, p. 210 et 219), qui s’est vu lui-même saluer le premier, que cette affabilité est voisine de l'humilité. Ce serait là défaillance de début, comme peut-être l’hésitation (notée par Griois) à prendre la première place à un dîner offert par Reynier en Calabre.
(2) Joseph et ses deux filles viendront y mourir, l’ancien roi à Florence, où il sera enseveli à Santa Croce, avant d’être transféré aux Invalides.
(3) Scroris, Législation, t. II, p.474. L’historien anglais ‘Abbott dit dans sa préface : « On ns peut nier que Joseph Bonaparte cherchât sérieusement le bien du peuple. » (A Sketch…., p. VI.) L’Américain Johnston, son plus récent histcrien, le juge en somme favorablement, mais.exagère beaucoup: sa dépendance (t. Ier, p. 102-103). s
(4) Conversation avec Miot (Du CAss®, es Rois frères, p.12).
demi-opposants presque, monarchistes ou libéraux, émigrés ou jacobins. Ou peut-être ceux-ci se persuadent-ils qu'ils restent fidèles à leurs convictions en servant non l’usurpateur, mais ses frères, et hors de France. De son côté, il est visible que l’empereur trouve là un moyen d'utiliser, sans inconvénient pour lui, les talents de gens dont il fait cas, mais qu’il sait ne l’aimer guère. Joseph Bonaparte avait, depuis le Consulat, exercé une grande attraction sur les éléments de cette nature et il restait l’ami de personnes que son frère tenait en suspicion ou même exilait.
Ce n’est, en tout cas, pas le hasard qui réunit à Naples tant d'hommes à l’égard desquels Napoléon, pour une raison ou pour une autre, éprouvait de la défiance ou du mécontentement : Saliceti et un autre conventionnel, J.-B. Cavaignac (1); Roœderer dont il incriminaïit le manque de tact et l'esprit métaphysique, après s’être beaucoup servi de lui dans Pélaboration de l'empire; Mathieu Dumas, Girardin, Jaucourt, restés en somme les monarchistes constitutionnels qu’ils étaient à la Législative (2). Comme militaires, pour ne nommer que les principaux, Masséna qui, le plus illustre des généraux républicains, plusieurs fois proposé pour le Directoire, ne pouvait s’habituer aisément à se voir supplanté par un jeune rival et sur lequel celui-ci exprimait des jugements, sévères au point de vue de la moralité, singuliers au point de vue des talents; Jourdan, lun de ceux qui s’opposèrent au coup d'Etat et, lors du Consulat à vie, médisaient du « sultan »; Gouvion-Saint-Cyr et Reynier, tous deux de l’armée du Rhin et assezrétifs. Pour la même raison, autant que poursa connaissance du pays, Macdonald, encore en disponibilité, fut invité à prendre du service à Naples. Dans l'administration, dans l’armée, on voit trop d’exemples analogues pour qu’il n’y ait pas là une intention de faire du royaume un lieu d’épreuve et de purification, pour les républicains comme pour les royalistes (3).
(1) Le fameux Barère échoua aussi, nous ne savons au juste quand, dans l'administration napolitaine. Les patriotes prononcèrent son nom lorsqu'il fallut remplacer Saliceti.
(2) De la même nuance eussent été Louis, le futur ministre des Finances de la Restauration, et de Fréville, que Joseph sonda pour de hauts emplois financiers, le général Férino, ex-divisionnaire des armées du Rhin et de Rhin-et-Moselle, qui vint à Naples comme délégué du Sénat.
(3) Ainsi Briot, inscrit momentanément sur la liste de proscription après Brumaire ; peut-être Lafton-Ladébat et P.-L. Lacretelle, les anciens législateurs
Ces origines diverses, de l’aigreur, de la jalousie, mettent dans le ministère de Naples de la mésintelligence. Il y a, bien entendu, divergence entre Français et Napolitains; mais entre Français même il existe des inimitiés graves : question de personnes, et aussi de principes. Les deux principaux ministres, Saliceti et Rœderer, outre qu’ils éprouvent une antipathie mutuelle, représentent deux systèmes opposés, ct presque forcément les autres conseillers du roi prennent plus ou moins parti : avec Rœderer, les amis personnels du roi, Miot, Girardin, Dumas, les modérés, ceux qui veulent réformer et désirent la paix. Avec Saliceti, les partisans des mesures vigoureuses et radicales : Masséna (1), Cavaignac, C. Berthier, On pourrait, suivant la formule, opposer les hommes de 1789 à ceux de 1793, car, si l’on constate autour de Napoléon l’apaisement, l'oubli des haïnes de la Révolution, il n’en est pas ainsi, au moins au même degré, à Naples : Rœderer rappelle avec complaisance les souvenirs de la Constituante et reproche, comme Miot, à Saliceti de ne connaître que les formes révolutionnaires (2). Quant à Saliceti, on peut dire que nul collègue ne trouve grâce devant son exclusivisme bien corse et c’est en bloc que, le roi parti, il condamne son entourage (3).
(v. p. 316), tous deux mal en cour. Parmi les militaires, Du Luc de Vintimille, ancien émigré, chef d'état-major de Mack à l’armée napolitaine ; les comtes de Clermont-Tonnerre, de Bouillé, retour d’émigration; Fournier-Sarlovèze, qui coraplota sous le Consulat; Hugo, ancien adjoint de Moreau, resté l’ami, le recéleur même du malheureux La Horie ; de Sainte-Croix, qui a tué en duel un cousin de l’impératrice; Bigarré, qui a eu la malchance de perdre un drapeau à Austerlitz, etc. Napoléon reproche à Dumas d’employer dans l'administration des jeunes gens « d’un esprit réacteur », mais lui-même émet l’intention d’expédier d'anciens gardes du corps, de quoi former deux compagnies (Joseph les refusa {nergiquement,).
(1) Lettre très affectueuse de Masséna à Saliceti, 2 janvier 1806 : lui annonce sa nomination à l’armée de Naples : « Faites tout ce que vous pourrez pour venir me joindre. » (Arch. Bssling, famille, R. IL, f. 79); et Saliceti, de son côté, l'informe confidentiellement des causes de mécontentement de l’empereur à son égard (29 novembre 1805. Zbid., R. Ier, f. 70).
(2) Mior, Mémoires, t. II, p. 300. Rœderer rappelle avec plaisir la commune participation au comité des contributions de cette assemblée avec Mollien, avec Dauchy, devenus hauts fonctionnaires impériaux, et ce dernier sait lui plaire en lui écrivant : « Tant d’autres ont à tort et à travers mal parlé des changements opérés alors qu’il doit nous être permis entre nous d’en dire un peu de bien et surtout d’en penser. » (19 octobre 1807. Arch. Rœderer, vol. 16.) Au roi luimême Rœderer rappelait que le système douanier était dû à la Constituante, « entre autres réformes dont on recueille aujourd’hui les fruits en en calomniant la source ». Lbid., vol. 26.
(3) « Son entourage était vraiment mauvais (je n’en excepte pas M. Ferri),
Joseph, qui ne peut empêcher ce désaccord, qui peut-être en profite, semble avoir naturellement des préférences pour le parti où sont ses amis, mais il sait le prix de l’autre. Napoléon, après avoir conseillé de surveiller Saliceti, avait pris l'habitude de lopposer aux « idéologues », aux fervents du « bel esprit » : peutêtre avait-il au fond moins de confiance en lui que Joseph (1).
Christophe Saliceti, dont la carrière révolutionnaire vient finir dans le royaume de Naples, était fait pour les premiers rôles (2). Cette figure sombre, long corps et long visage, teint bilieux, lèvres minces, yeux perçants, fut toujours environnée de mystère : Jusque dans la mort, jusque dans la tombe (3).
Quelles causes publiques ou privées auraient séparé brusquement deux hommes que leur naissance, des intérêts analogues en Corse, avaient de bonne heure rapprochés, ce qui avait mis le conventionnel à même d’aider efficacement la famille Bonaparte et de favoriser la fortune naissante de Napoléon? Il est possible qu’elles aient été uniquement politiques. Commissaire du Directoire en Italie, Saliceti montra plusieurs fois de la complaisance pour Bonaparte, mais, aux Cinq-Cents, il fut des opposants au coup d'Etat, fut porté un moment sur la liste de proscription, soupçonné ensuite comme ami de Ceracchi et Arena. Cependant le républicain, qui prêta serment de haine à la royauté et fut deux fois proscrit comme terroriste, était naturellement un peu calmé depuis qu’on l’avait employé à liquider la république ligurienne et que,en même temps qu’il s’enrichissait,ses façons se formaient : « Le faste d’un roi n’égale pas celui de cet homme », écrit un diplomate espagnol, qui le vit à Milan en 1796, et il observe aussi
sans talents,sans prévoyance et tous incapables de lui donner un bon conseil. » (A André Arrighi, Naples, 6 août 1808.) Déjà (au même, 7 septembre 1807} « L’esprit de société n’est pas l’esprit des affaires. » (Communications de M. Laurent Lanzi.)
(1) Napoléon exprimait brutalement sa défiance persistante et la distinction qu’il faisait entre Saliceti et ses collègues dans la lettre citée plus hant (à propos de l’affaire des cardinaux).
(2) Sur cet homme remarquable, point de biographie spéciale (une des” plus développées est celle de Beauchamp, dans Michaud), et les éléments en seraient assez rares; son dernier descendant, le peine Giuseppe de Torella, ne possédait guère que quelques souvenirs. |
(3). La silhouette la plus expressive, sinon la plus vraie, est assurément celte qu’a tracée Mme d’Abrantès, à qui. dit-elle, il faisait peur : « Il m’est toujours apparu avec une sorte de prestige effrayant, qui me le rendait répulsif, » Mémoires, t. Ier, p. 231, 247, 248 (éd. Lacroix, Paris, sans date).
qu’il en a été reçu « avec beaucoup de courtoisie et de bonnes manières. (1) ». Et Miot, vers la même époque : « M’étant attendu; d’après la réputation qu’il s’était faite à la Convention et qui l'avait précédé en Italie, à un accueil repoussant et farouche, je ne fus pas peu surpris de trouver une personne remplie de politesse et d’urbanité qui me reçut avec les égards des plus recherchés (2). »
Mais en présence de la guerre et de l’insurrection, il redevient le représentant en mission; il est l’homme des résolutions énergiques, des moyens violents, arbitraires. Au point de vue admi: nistratif, nul ne conteste sa haute intelligence (3); mais il a gardé quelque chose des habitudes de désordre d’antan, et, tout au moins, n’est pas assez sévère dans le choix de ses auxiliaires, qu’il protège sans les surveiller, et qu’il laisse trafiquer du pouvoir formidable de la police. Malgré ces souillures, le « Fouché corse », comme on l’a appelé, est un autre caractère que son triste émule et ancien persécuteur. |
On.a vu qu’il n’était nullement le dépositaire de la volonté impériale dans un gouvernement jugé débile et docile. C’est Joseph qui, resté lié avec celui dont il fut un moment le secrétaire (4), a demandé à l’emmener et dès l’abord s’en félicite. Après avoir créé pour lui un ministère de la Police, il lui remettra en outre et spontanément, à la veille du grand effort sicilien, celui de la Guerre. Que Saliceti ait cherché à devenir une sorte de premier ministre et pris au conseil dès le début un ton tranchant, impatient des observations (5), qu’il ait par instants irrité humeur très ombrageuse du roi, cela est certain (6), mais nous ne croyons nullement que celui-ci ait jamais songé sérieusement à écarter un ministre dont il savait l’activité et l’énergie : avant d’être roi philosophe, il fallait être. Bien au contraire, les vrais amis de Joseph
(1) Azara au cardinal secrétaire d'Etat, 31 mai 1796. Dü Terr, Rome, Naples, et le Directoire. Chez le comte Greppi, où il logeait à Milan, il donnait chaque jour un repas de vingt à trente couverts.
(2) Mior, Mémoires, t. Ier, p. 82.
(3) « Homme de beaucoup d'esprit » (Mx0T, Mémoires, t. Ier, p. 82); SAVELLI (Souvenirs, p. 21); DESVERNOIS (Mémoures, p. 282); COLLETTA (Storia, livre VII, $ 32), etc. L
(4) La lettre, citée plus haut, de Saliceti à Masséna, s’inspire d’une confidence de Joseph et nous ne doutons pas que « notre bon protecteur », que Salicet engage Masséna à faire agir, ne soit Joseph.
.. (5) M10T, Journal, 24 février 1806.
| (6): Napoléon à Joseph, 26 février 1808. Corr., t. XVI, n° 13610... 4.
l’accusent de trop céder à l’influence de Saliceti, qui « l'entoure de terreurs (1) ». Cavaignac témoigne avec conviction du dévouement envers le roi du ministre « qui le sert le mieux et qui est le plus homme d’Etat...; le roi n’a pas de meilleur ami et de plus zélé serviteur (2) ». Lui-même proteste hautement de son zèle : « Je vous assure que le roi Joseph n’a jamais eu le moindre reproche à me faire. Je puis en appeler à sa justice sans crainte d’être démenti (3) », et, de son propre aveu, il avait demandé à le suivre en Espagne.
Le « poids immense de son nom en Italie (4) » n’était pas seulement l’effet de son talent, mais d’une véritable popularité. C’est un fait, surprenant, que ce ministre vigoureux est plus sympathique aux Napolitains que les ministres réformateurs, comme Rœderer, que l’empereur accusait de vouloir « se faire bien venir du pays en le soulageant de toutes les manières (5) ». L'auteur du Diario, bourgeois fort tiède, à la nouvelle de l’attentat contre lui, le déclare même « le seul ministre dont nous puissions nous louer (6) ». C’est que Saliceti, tout en le menant d’une main de fer, cherche à se mettre à l’unisson du pays, vers lequel l’attire son éducation italienne, montre de l’inclination au moins pour le parti avancé; il marie sa fille à un noble libéral, il accueille et écoute les « patriotes », dont on l’accuse même d’avoir servi les rancunes et encouragé les revendications, comme lorsqu'il autori-
(1) L'expression est de Miot (à propos de la mise des Calabres en état de siège).
(2) À Mme Cavaignac, 13 mars 1808 (Arch. Cavaignac).
(3) A André Arrighi, 6 août 1808; de même, 28 août (communications de M. Laurent Lanzi). Nous ne croyons nullement que Joseph ait songé en mai 1807 (en pleine crise) à renvoyer Saliceti pour des abus commis par le commissaire Monglas, sa créature (M10T, Mémoires, t. II, p. 321), ni qu’il ait offert à Girardin de remplacer Saliceti à la police, pour « nettoyer les écuries d’Augias v (GIRARDIN, Mémoires, &. IT, p. 54 : remarquer qu’à l’époque indiquée Joseph n’était plus à Naples).
(4) Mme CAVAIGNAC, Mémoires, p. 258.
(5) À Joseph, 1 mars 4807. Corr., t. XIV, n° 11911.
(6) T. II, p.392. L’ambassadeur de France, àsonarrivée,recueillecette impression que son esprit prime-sautier exagère : «Il paraît en tout que M. Rœderer n’est nullement aimé ici : ni Français, ni Napolitains, il n’a aucun partisan. M. Saliceti, au contraire, est adoré de tous, malgré les fonctions difficiles dont il est chargé. » (Au ministre, 30 janvier 1808. A. E., Naples, 132, fo 17.) Les appréciations de La Feuillade sont très sujettes à caution, car, se plaignant précisément de n’être invité que par Saliceti, ses propos sont trop souvent l’écho fidèle de ce ministre : ainsi sont fort mal arrangés Rœderer, « exécré de la nature entière » (lettre du 17 mai 1808. A. E., Naples, 132, f° 84), et Miot, qu’il accuse (ibid.) de faire des chemins ruineux, uniquement pour qu’on s'occupe de lui.
sait la publication des Mémoires pour les Napolitains français contre les Napolitains bourbons par un ami de la Vérité : ce dont le roi aurait été fort mécontent.
Jusqu'où s'est-il avancé dans ce sens? L'auteur de l’Esquisse sur le royaume de Naples lui prêtait formellement le projet d’avoir voulu « se lier au parti napolitain, dont le but était d’éloigner les ministres français ». Obéissait-il à des intentions secrètes, à des influences occultes en faisant venir, dès le début du règne de Murat, son ancien collaborateur, le Génois Antonio Maghella, patriote exalté, déjà peut-être affilié aux sociétés secrètes et en qui l’on a soupçonné le vrai précurseur de Mazzini ?
Est-il permis de soupçonner dans l’ancien ami de Ceracchi, dans le protecteur de Colletta et du parti « patriote », dans l’adversaire déclaré de Rome, un partisan de l'Italie unifiée? Cela n’est nullement probable : pendant l’interrègne, période très critique, où il acquit, suivant l’expression d’un ministre étranger, « la juste réputation d’un grand homme d’Etat (1) », il résista à la pression des partis, et, à en juger par les réflexions de l’ambassadeur (qui ne voyait alors que par lui), se défiait fort des indigènes. Sous Murat, il exhorta Napoléon à ne pas diminuer, par des mesures alarmantes, l’élément français employé dans le royaume. La France, autant que Murat, perdit peut-être beaucoup à sa mort, qui aurait arraché à empereur cette sentence : « L’Europe vient de perdre une de ses têtes les plus fortes (2). »
Le grand rival de Saliceti, Pierre-Louis Rœderer (3), n’est arrivé au ministère des Finances (23 novembre 1806) qu'après une patiente insistance de Joseph, qui a lassé l'opposition de Pempereur, au moment où son confident découragé allait regagner Paris ;
{ (4) DeneM DE GELDER, Mémoires, p. 128.
(2) Fastes de la Légion d'honneur, t. I, p. 428-430, article par Amic. O'MraBa (Rencontre, p. 41) et Mme CAvaIGNac, Mémoires, p. 260, rapportent, sous une forme un peu différente, la même appréciation. Orloff le juge sévèrement : « Homme aussi souple qu’ambitieux. » (Mémoires, t. II, p. 237.)
(3) Outre les notices de dictionnaires, SAINTE-Beuve, Causeries du Lundi (t. VIIL, trois articles, 1853), à l’occasion de la publication de ses Œuvres. Dans celles-ci, une Motice de ma vie et une Motice pour ma biographie (au t. TITI): à cela se réduisent les Mémoires, qu’on supposa souvent qu’il avait écrits et ce qu’on cite sous ce nom. Eug. DE MoNG£AvE, dans Fastes de la Légion d'honneur, t. II, p. 423-426; E.-A. BEGIN, dans Biographie de la Moselle (Metz, 1831); LORÉDAN- Larcxey, dans Mémoires du dix-neuvième siècle (Paris, 1871); VIrRAC, notice en tête du Journal du comte P.-L. Rœderer (Paris, 1908).
mais, depuis que le Sénat l’avait envoyé saluer le nouveau roï, son ancien collègue et son ami, il était resté l’hôte du palais, et s’ins: truisait avec ardeur. Les quelques « mois de métaphysique » que l’empereur lui avaient concédés se prolongent et, à la fin, il assiste à tous les conseils, où son influence ne pouvait qu'être opposée à celle du ministre de la Police. C’est un vrai type de l'Est, énergique, laborieux, patriote, d’abord rugueux et de parole âpre, irritable, susceptible, une silhouette robuste et anguleuse. Fils d'homme de loi, conseiller pendant neuf ans au Parlement de Metz, il garde quelque chose des magistrats de la vieille tradition : sérieux, appliqué, sévère aux autres et à lui-même, d’une incrédulité philosophique et, avec une probité exacte, très soucieux, pour lui et les siens, des honneurs et des emplois. Dans le magistral portrait que Sainte-Beuve en a tracé apparaissent surtout en lumière l’esprit pratique, bien que d’une logique trop rigoureuse, toujours en travail d'idées nouvelles et de projets ingénieux, une fougue de tempérament qui se traduit par des brusqueries, des réparties vives et des actes parfois hâtifs, la confiance en soi : «II ne faut pas croire, lui disait à Metz M. le Premier, que vous seul ayez tout l’esprit du monde. (1) » Sa nature ardente l’avait poussé, au début de la Révolution, vers le parti le plus avancé (2); après l’avoir vu faire de l'agitation dans les rues de Metz (3), on lentendit à l'Assemblée flétrir non seulement les privilèges, les moines, la religion, mais les capitalistes, « ces êtres parasites qui ne vivent qu'aux dépens de l’existence publique (4) ». Mais après la Législative, où déjà, au 10 août, son attitude à l’égard de la famille royale parut suspecte, l’ancien parlementaire, le riche bourgeois trouva qu’on allait trop loin; sous la Convention, il dut se terrer; sous le Directoire, il fut à grand’peine rayé de la liste des journalistes à déporter après Fructidor; aussi conçut-il une horreur profonde du terrorisme, de | « ochlocratie », des jacobins (5), et se fit-il un des artisans les plus résolus de Brumaire,
(4) = par SAINTE-BEUVE, t. VIII, p 338.
(2) F:-A. AULARD, Histoire politique de la Révolution, p. 69, 119-121.
(3) L’accusation du moins est portée par le comte De Bourzré, dont le père était alors gouverneur de Metz. Mémoures, t. Ier, p. 113.
(4) Séance de la Constituante, 7 décembre 1789.
(5) Il faut relire le véritable’ réquisitoire aw’il adresse à Joseph après à machine infernale, contre Fouché et les jacobins (Œuvres, t. III, p- 367-372).
« jour de triomphe pour le dix-huitième siècle », puis de l'Empire. Resté cependant fidèle au souvenir de la Constituante, ennemi de l'aristocratie, des privilèges, il revint pour le reste aisément en arrière, l’ancien tribun contre la démocratie, le journaliste contre la liberté de la presse : ministre réformateur du genre philosophe et économiste, sous un roi absolu, c’est la conclusion logique de son évolution.
. Avec ces sentiments, ce caractère, ces dehors bourrus, et placé à la tête des finances, Rœderer devait être nécessairement « l’ennemi de tout le monde », comme l’appellera Beugnot, qui, à la seule nouvelle d’avoir à travailler sous sa direction, s’enfuira aux eaux en implorant son changement (1). Hostile à Saliceti, auquel, dans un mouvement d'humeur, il déclarera ne reconnaitre «que le talent d’un spoliateur (2) », méprisant les Napolitains de toutes classes, qu’il juge paresseux, malhonnêtes, futiles, ne pouvant se plier à leurs mœurs, souffrant du climat, regrettant visiblement, en face des huîtres de Santa Lucia, la « saourkrout » de Strasbourg, il cherchera le bien général dans ses réformes, autant que la guerre et l'occupation le lui permettront, par principe plus que par sympathie et sans souci de devenir, comme le constate Joseph à titre d’éloge, « la bête noire de tous (3) ».
Malgré ces défauts, et en dépit des reproches, assez vagues, de l'empereur, mûri qu'il est par l’expérience, c’est une des fortes têtes du gouvernement et nous verrons que son œuvre, peut-être moins appropriée aux temps que celle de Saliceti, fut plus durable et plus bienfaisante.
Les deux autres ministres français sont quelque peu effacés par ces personnalités envahissantes : ce sont pourtant eux aussi des hommes distingués : François Miot, le futur comte de Melito, à l'Intérieur, le général Mathieu Dumas à la Guerre. Le premier (4), { (4) BEuGnOT, Mémoires, t. Ier, p. 413.
(2) Rœderer à Joseph, 3 avril 1807. Œuvres, t. IV, p. 11 (au sujet de la préfé-
nce marquée par l’empereur pour son rival). Leur inimitié a d’ailieurs été exagérée, sans parler de la rumeur napolitaine qui faisait de Rœderer l’instigateur de l’explosion du palais Maresca (Diario, t. II, p. 392). Nous voyons Saliceti s’associer avec Rœderer, pour la continuation de fouilles antiques, et, durant l'interrègne, Rœderer se louer de ses procédés et Saliceti prendre sa défense.
(3) Joseph à Napoléon, 3 octobre 1807. Mémoures, t. IV. « J’ai voulu, écrit Ræœderer, avant d’accepter le ministère, que (le roi) sût que je déteste ce pays-ci.:«
(A sa femme, 7 octobre 1806. Œuvres, t. IV, p. 75.) (4) V. ses Mémoires; Kocx, Mémoires de Masséna, t. V, p. 149; L. MADELN,
après avoir d'abord mis en train le ministère de la Guerre, jouit de loisirs assez grands à celui de l'Intérieur : ce n’est guère que dans la seconde moitié de 1807 qu’il put s'occuper de réformer, et l'administration provinciale était primée par la militaire. Très instruit, ayant l'expérience des affaires, préparé spécialement par ses missions en Corse sous le Directoire et le Consulat, c’est un esprit très fin, modéré, actif, sinon hardi, ennemi déclaré du jacobinisme, confident très écouté; avant Rœderer, il avait eu l'oreille de Bonaparte et mieux que lui avait évité les froissements. — A entendre Napoléon déclarer que Mathieu Dumas n’est pas « un grand guerrier », à voir, au bout d’un an, substituer Saliceti à celui-ci, on pourrait oublier ses grands talents d'administrateur que l’empereur reconnaissait, avait utilisé et utilisera. Libéral de la première heure (il fit la guerre d'Amérique), il garda sa nuance modérée dans les assemblées dont il fit partie; proscrit sous la Convention et après Fructidor, il n'avait, lui non plus, nulle sympathie pour les jacobins et le caractère de ses fonctions comme de ses opinions lui permettra de continuer ses services sous tous les régimes successifs. Chef d'état-major de l’armée des Grisons, il se distingua par son souci du bien-être des soldats ; chargé de la prise de possession des provinces illyriennes, il vint de là à Naples, précédé d’une réputation immense : son œuvre ministérielle n’en fut pas indigne (1).
Les fonctions de ministre secrétaire d'Etat furent le plus longtemps remplies par le secrétaire du cabinet Ferri-Pisani (2), un Corse, qui jouit de la confiance du roi : conseiller d'Etat et surintendant des postes (au départ, comte de Sant’Anastasio), gendre de Jourdan.
Des ministres napolitains, l'un, le prince de Bisignano, mis à la tête des Finances presque malgré lui, n'apparait bientôt que comme un intérimaire, gardant la place pour Rœderer : c’est un
Fouché (Paris, 1901), p. 478. Il sortait du ministère de la Police, dont il avait dirigé l’un des arrondissements, étant conseiller d'Etat.
(1) V. ses Souvenirs; LORT DE SÉRIGNAN (la Première invasion de la Belgique, p. 317, note), à propos de ses observations sévères sur la conduite de Dumouriez, le définit « constitutionnel convaincu, homme grave, sérieux et sensé... » Nous ne voyons, pour le juger mal, parmi ses contemporains, que le médisant Creuzé- Latouche, qui, sans méconnaître sa valeur, le juge prétentieux et intrigant (fragment de lettre, Mouvelle reoue rétrospective, 1903, p. 348).
(2) Paul-Félix, né à Ajaccio en 1774.
grand seigneur et, au jugement du roi, « homme excellent, fort respecté (1) ». Grands seigneurs aussi, le duc de Campochiaro, Ottavio Mormile, ministre de la Maison du roi, qui avait négocié avec tant de complaisance la reddition des places, les princes de Cassano-Serra, aux Affaires ecclésiastiques, et de Pignatelli-Cerchiara, à la Marine : les deux premiers reçurent au bout d’un an des charges de cour, le troisième paraît avoir été médiocre, même suspect, tant au point de vue administratif que politique (2). On avait voulu, par ces choix, s’assurer les suffrages de l'aristocratie, particulièrement de celle qui avait souffert en 1799 : les deux princes étaient encore en disgrâce.
Au contraire, le ministre de la Justice, Michelangelo Cianciulli, chef de rote au Sacré Conseil (tribunal supérieur), était un haut magistrat : il avait été l’un des membres de la Régence, avait alors noblement refusé la charge de président, pour ne paraître point abuser de son influence; tout d’abord il se démit de ses fonctions, sans doute pour ne pas se compromettre, mais se laissa aisément reprendre (3) : jurisconsulte réputé, mais d’âge avancé et peu favorable aux changements (4).
L'avocat Francesco Ricciardi aurait été dès le début désigné par l’opinion : ce fut un homme de mérite et de cœur. I ne s’était pas rallié à la république, et écrivit même contre quelques-unes de ses mesures. En 1806, il paraît avoir accepté de bonne grâce un siège de conseiller d'Etat, en attendant d’être nommé secrétaire d'Etat. Son rôle principal est sous Murat, à qui il tenait tête au besoin, mais Joseph, qui le consultait volontiers, notamment sur le choix des fonctionnaires, eut pour lui beaucoup d’estime et d'amitié et Rœderer, c’est tout dire, lui écrivait : « Vous êtes le seul homme éclairé que j'aie eu le bonheur de connaître à Naples (5). » Lumineuse figure de docte jurisconsulte et de magis-
(41) Joseph à Napoléon, 31 juillet 1806. Mémoires, t. II.
(2) Hostile aux officiers français, qu’il fit écarter, et soupçonné d’être acquis à Ferdinand, il est accusé par La Feuillade (alléguant un témoignage de Blanc
de Volx au roi) de trop s’occuper de faire ses affaires (24 février 1809. A. E., Naples, 133).
(3) Diario, t. IT, p. 230. Joseph (Mémoires, t. Ier, p. 6) dit son adhésion spontanée.
(4) La Feuillade à Champagny, 5 juin 1808. A. E., Naples, 132, fo 103. (5) Rœderer à Ricciardi, 20 juillet 1808. Œuvres, t. IV, p. 102. Cf Seriti.… di Fr. Ricciardi. Né à Foggia en 1758. C’est le seul ministre que Joseph emmena
à Venise.
trat intègre, il reprendra à la Restauration sa toge d'avocat (1). Joseph, parlant de ces deux juristes, écrit : « Les deux premiers Napolitains que j'ai connus sont aussi ceux que j'ai le plus estimés pendant mon règne (2). »
Un personnage en vue, et dont l’adhésion était plus singulière, le marquis de Gallo, reçut les Affaires étrangères. IT arrivait de Paris, où il représentait le roi de Naples depuis 1801. A le voir passer si aisément à l'ennemi, on peut se demander comment il le représentait. Lui-même s'est justifié : il avait reçu des instructions en vue d'un traité de neutralité, puis, n'ayant plus aucun avis depuis longtemps, il avait cru pouvoir conclure avee Napoléon ce traité, que sa cour ratifia, mais qui la mit dans le plus mauvais cas, puisqu'elle venait d’en signer un avec la Russie.
Il ne saurait être question de trahison : Gallo avait été demandé comme ambassadeur par Napoléon, qui Pavait connu à Campo- Formio, où il négociait pour l'Autriche, et reçu avee bienveillance à Mombello ; dès lors, sans s'illusionner beaucoup sur sa valeur (3), il l'avait attiré à Paris, l'y traitait avec bienveillance, un peu en homme sans conséquence (4), faisait arranger ses démêlés avee son propriétaire (9). Gallo sait très bien qu'il est 1à malgré sa cour, que la reine le méprise et le haït; toute sa fortune repose sur l’amitié de l’empereur : il est officiellement l'homme de la France (6). Acton n'est-il pas celui de l'Angleterre, d’autres ceux de la Russie ? A Naples, cela était admis. Aussi croyons-nous que, s’il a été correct dans l'affaire du traité, sans doute impossible à éluder, il n’était en tout cas pas assez naïf pour croire que du silence de la cour résultait la persistance d'intentions qu'elle avait précédemment exprimées, et pour ignorer qu'il faisait le jeu de la France.
(1) AMELIINO, 1 principi del diritto.., p. 216.
(2) Fragment historique (Mémoires de Joseph, t. KT, p. 7). On peut dire que les éloges sont unanimes.
(3) MioT, Mémoires, t. Ir, p. 152,
(4) Rœderer, son futur collègue, le montre invité à un diner diplomatique au moment où l’on se mettait à table : il arrive au dessert, « tout resplendissant de diamants », ayant déjà dîné, mais recommence « à se crever » : « Cela s'appelle, dit Talleyrand, faire son devoir, » (R@DERER, Œuvres, t. LIT, p. 870.)
(5) Cette affaire tient une grande place aux archives des Affaires étrangères : a l'odieuse chicane » du sieur Bonnefoyÿ ne fut arrangée que par l'intervention du Grand Juge.
: (6) « I peut être considéré simplement comme une conquête de Bonaparte », écrivait le ministre d'Angleterre, 26 juillet 1808. Autor, t. Ier, p. 369.
Aussi n’a-t-il nulle envie d’aller se justifier et tout de suite multiplieses excuses au gouvernement français, protestant « d’un dévouement sans bornes (1) ». Toute sa concession au loyalisme fut, assurait-on, de voyager assez lentement pour que, arrivant à Naples, il trouvât le royaume conquis, le fait accompli (2). Sous le règne de Joseph, Gallo n’eut pas grand’chose à faire : à en juger par son rôle sous Murat, ce ne fut pas un grand mal. La principale occupation de ce cadet de famille paraît avoir alors été de fonder sa fortune, par les dons du prince et les biens nationaux, tout en accueillant avec bienveillance les suppliques de couvents menacés (3). Déjà aussi, en dépit des flatteries à « notre immortel empereur », àson « bien-aimé souverain », il semble qu’il faille voir en lui un des adversaires secrets les plus décidés de l'influence française : étiquette de cour, juridiction consulaire, sont déjà des motifs à conteste. L’ambassadeur de France, dont il ne faut assurément pas accepter sans réserve les appréciations, aussi variables que virulentes, ne varie pas sur ce point et dès l’arrivée dénonce son hostilité contre « tout ce qui est français (4) », ses efforts, en
(4) Napoléon à Joseph, 2 mars 1806. Corr., t. XII, n° 9911.
(2) Rœderer à sa femme, 22 et 28 avril 1806. Œuvres, t. IV, p. 67. La marquise aurait même attendu à Turin une lettre du roi.
(3) Talleyrand, l’annonçant à Joseph (11 avril 1806. A. E., Naples, 130), dit qu’il arrive « avec beaucoup de réclamations à faire., des arrérages considérables d’appointements à réclamer, ainsi que le payement d’une foule de commissions qui lui étaient données par la reine de Naples et qui, n’ayant jamais été payées, l'ont forcé de prendre sur sa parole des engagements fort chers, et de mettre en gage les effets précieux appartenant à lui ou à sa femme.» (Il est piquant de voir la. reine, de son côté, prétendre qu’il prélève des commissions sur l'argent qu’elle lui envoie.) Au moment du départ pour Bayonne, il demande encore. En 1809, en 1810, il rappelle que l’empereur serait débiteur à son égard d’une terre de 10000 ducats de revenu, promise dans le royaume, et « qui formerait solidement le bonheur de mon existence ». Pour ce genre de correspondance, il ne ménage plus ses autographes.
(4) Talleyrand, dans la lettre précitée, lui donne ce certificat qu’il « s’est toujours acquitté de ses fonctions avec autant de noblesse que de franchise et de probité ». Du côté napolitain, on en était moins persuadé. La reine, dont les jugements d’ailleurs sont toujours égarés par la passion, n’en a peut-être pas prononcé de plus cinglant que sur le pauvre Gallo : « C’est l’homme le plus léger, le plus frivole, le plus incapable que je connaisse. Il cache, sous les grands airs qu’il affecte, les petites intrigues, les misérables ruses dont il a l'habitude. Un homme d’honneur serait tombé mort sous la table. de ce que j’ai entendu le roi lui dire vingt fois au Conseil... » (Conversation rapportée par Alquier, 10 avrit 1804. AURIOL, ouvr. cité, t. Ier, p. 585.) On ne peut s’arrêter sur l’accusation du pampbhlétaire Lewis GoLDsmiTH (Histoire secrète du cabinet de Napoléon Buonaparte, Londres, 1814, p. 246), que Gallo était pensionné par Bonaparte pour lui servir d’espion dans les milieux diplomatiques. .
particulier, pour l'empêcher de prendresa place à la cour (1). Cette attitude ne serait assurément pas pour honorer un homme qui avait reçu tant de bienfaits de Bonaparte, et dont l’évolution en 1806 n’est excusable que si l’on pense qu’il vit dans l'alliance française le moyen de fortifier et régénérer son pays, et non pas seulement l’occasion de renverser un rival pour prendre sa place. Politique à part, le « petit-maître (2) », grandi par l’attention dont, en vue de projets ultérieurs, l’honora Napoléon, paraît médiocre (3).
Deux maréchaux de France, dont l'importance dépassait celle de bien des ministres, ont été mis à la disposition du roi: Naples ne fut pas insensible à l'honneur de posséder le héros de Fleurus et surtout, parce qu’elle en avait grand’peur, celui de Gênes. On a accusé Jourdan d’avoir pris sur Joseph, par la flatterie et l'intrigue, une influence que la médiocrité de son talent militaire aurait rendue funeste en Espagne. Il faut du moins remarquer que c’est Napoléon qui l’envoie à Naples et qu’il fait d’un homme, dont l’opposition avait été tenace, le plus bel éloge : « Il a de lexpérience, de la modération, de l’activité et du dévouement. Je ne connais personne plus dans le cas d’être gouverneur de Naples, car il vous en faut un de toute confiance (4). » Plus tard, il le jugera propre à commander lexpédition éventuelle de Sicile. Puis, si Jourdan apprécie fort les beaux traitements, il est foncièrement honnête, comme il l’a prouvé dans son administration du Piémont ; conciliant, bienveillant, il se fait aimer ; autre mérite, comme Saliceti, il a déjà pratiqué les Italiens, n’a point de prévention, et comme lui s’alliera à une famille du pays.
Masséna arrivait avec des motifs sérieux de mécontentement. Nommé général en chef de armée de Naples, il se vit supplanter par Joseph, autant dire un civil, et reléguer à un commandement
(1) La Feuillade à Champagny, 13 septembre 1808 (A. E., Naples, 132, fo 233), 19, 26 septembre et presque dans chaque lettre.
(2) Le mot est de Nelson, qui le disait préoccupé seulement de ses souliers fins, de sa tabatière et de ses bagues (Despaiches, t. III, p. 112, 137, cités par Gieuionx, Napoli in 1799, chapitre v).
(3) C’est évidemment l’opinion du ministère français, pour que La Feuillade s’exprime comme il le fait : « Ses talents et son esprit sont connus à Paris et
appréciés par Votre Excellence. » (A Champagny, 5 juin 1808. A. E., Naples, 132, fo 103; et 3 mars 1809, zbid., 133.)
(4) Napoléon à Joseph, 3 juin 1806. Corr., t. XII, n° 10311. Eloges adressés par Joseph (à Napoléon, 17 mai 1806. Mémoires, t. II, et 8 février 1808, ibid., t. IV).
de corps. Tout aussitôt, il fut relancé, menacé, humilié pour une affaire dans les provinces vénitiennes, où il se serait fait offrir de grosses sommes : Bonaparte, devenu sévère pour ces abus, fit rechercher ses complices présumés, jusqu’à Naples, jusque devant Gaëte, déclarant, suprême ironie, que l’arriéré de solde de l’armée et les lettres de change de Joseph seraient payés avec l’argent qu’on retrouverait ; le roi, resté lié avec Masséna aux jours de suspicion (1), fit du moins ce qu’il put pour obtenir sa tranquillité à ce sujet (2). Pourrait-on ne pas rappeler le récit pittoresque de Lamarque, chargé, comme ami, d’informer le maréchal de la situation : celui-ci, réveillé, paraît en bonnet de nuit et en robe de tafletas vert : « Tous les guerriers, depuis Romulus, ont fait leur fortune en versant leur sang pour le pays! » N'est-ce pas l’empereur qui impose le luxe? Et, sur le conseil de lire Plutarque : « Je le lirai, réplique-t-il majestueusement, mais je lirai aussi Tacite, entends-tu, Tacite (3)! » L’inquiétude et l’aigreur où le mit cette affaire aurait eu pour effet de lui laisser négliger la mise en défense de la capitale (4). Ce n’est pas tout : Alexandre Berthier, qui ne l’aime pas, a un agent (un officier supérieur d’artillerie) qui adresse des « notes particulières » sur le maréchal ; non seulement il continuerait à extorquer de l’argent, mais il intriguerait avec le parti de l'indépendance italienne et serait « un ennemi déclaré du gouvernement impérial (5) ». N’a-t-il pas été déjà question de lui dans Paffaire Arena (6)?
(1) Aux archives Essling (privées, I), deux lettres très cordiales de Joseph, 5 et 10 frimaire an XIV : il l’invite amicalement à surveiller l’administration de son armée : « Je sais qu’on s’en plaint »; l’assure qu’un sien cousin sera employé : « Je suis convaincu que l’empereur vous rend justice et qu’il vous est attaché... Comptez sur toute mon amitié. »
(2) Ainsi Joseph à Napoléon, 29 mars et 24 juillet 1806. Mémoires, t. II.
(3) Souvenirs, t. Ier, p. 322. Des biographes du maréchal, KocH, Mémoires de Masséna, et Amrc, Histoire de Masséna (préparée par la notice des Fastes de la Légion d'honneur, sous un pseudonyme) sont les seuls qui donnent des détails intéressants pour Naples, ouire l'Histoire de Masséna, poursuivie par E. Gacxor. Le portrait le plus vivant est sans doute celui qu'a tracé THIÉBAULT, Mémoires, t. Il, p. 29.
(4) MioT, Journal.
(5) Mars 1806. A. G., Naples. Le mécontentement attribué dans cette note à Joseph est en opposition avec les affirmations formelles de celui-ci à son frère (et d’ordinaire il est sévère pour les généraux); les propos sur les exactions du maréchal se ressentent sans doute de leur origine : « On en parle jusque dans
les cafés: »
(6) G. HUE, Un complot de police sous le Consulat (Paris, 1909), p. 41, 126.
De tout cela résulte chez le maréchal un mécontentement assez naturel, qu’augmente le caractère presque dérisoire des commandements qu’il exerce et la rémunération, insuffisante à son gré, de ses services. Cependant, l'humeur à part, il est constant que Joseph se loue de lui «sous tous les rapports (1) » et que, tout en secondant son désir d’être appelé à la Grande Armée, il le recommande avec chaleur, combattant notamment les soupçons relatifs à sa fidélité (2). Mais lui-même n’a-t-il pas payé d’ingratitude homme qui avait sauvé son trône pris entre Gaëte et la Calabre? Sans nul doute il l’a tenu dans des limites ridiculement étroites, ne l’a pas récompensé suffisamment (3) : pas même la décoration de son ordre, au risque de Le voir surnommer « l’ordre de l’ingratitude »! Le premier trait indique surtout de la défiance administrative, le deuxième peut n'être qu’un scrupule inspiré par la réputation qu'avait Masséna en Italie : il sut rester en bons termes avec lui. Bien qu’organisateur médiocre, le maréchal convenait à merveille chez ce peuple impressionnable : son nom était un «épouvantail »; son aspect seul, la pose provocante de la tête, le regard d’aigle, des yeux cruels (/ruci), la parole brusque, en imposaient aux Napolitains et, comme le reconnaissait du moins l’empereur (lorsqu’il Penvoyait en Portugal), il était « l’homme des circonstances difficiles, des cas désespérés ». En deux occasions de ce genre, il put secouer l’inaction qu’il déplorait, et malgré la mesquinerie relative du théâtre, ajouter à son histoire deux pages glorieuses. Notons qu’il n’a pas encouru de nouvelles accusations, fondées, sous le rapport pécuniaire, que, dans la répression, s’il est partisan des grands coups, 1l n’est pas d’avis de les prodiguer et, tandis qu'ici la pénurie du soldat ne peut lui être imputée, il
" (1 Même le désintéressement; ainsi Joseph à Napoléon, 26 février, 7 et 18 mars 1806. Mémoures, t. II. Voir sa lettre après la prise de Gaëte, Lettres inédites, p. 93.
(2) Joseph à Napoléon, 10 janvier 1807. Mémoires, t. II. AMIC, Histoire de Masséna, p. 269, dit que l’empereur accueillit Masséna par ces mots flatteurs : « Joseph dit que vous avez fait merveille et que, grâce à vous, ilest bien assis sur le trône de Naples. »
(3) I est visible que Joseph croit avoir fait beaucoup en lui évitant en partie ia « restitution » réclamée. Il lui a d’ailleurs servi un beau traitement, donné une plaque de la Légion d'honneur ornée de brillants, et l’a logé à la Favorite. Il avait songé à lui pour l'Ordre (cf. Lettres inédites, p. 208). C’est probablement à la même réserve envers Popinion italienne qu’il faut attribuer le démenti,.
envoyé aux journaux, du bruit d’un cadeau offert par la ville de Naples à ’ Masséna partant.
montre avec ses subordonnés l’énergie bienveillante d’un vrai chef.
Un autre général remarquable, Gouvion-Saint-Cyr, ne put guère avoir d'influence sur le gouvernement central, puisque, durant les huit mois de son séjour, il résida dans les Abruzzes. Il avait laissé de bons souvenirs dans ce pays et, cette fois encore, y maintint la discipline et l’ordre : après la prise de Civitella, sa division fut l’une des plus calmes. Mais il était las du pays, son mécontentement s’était accru de s’être vu priver du commandement de l’armée, et, fort mal reçu à Paris, où il s'était rendu par coup de tête, il conclut, non sans raison, à une défiance persistante (1). Il se dit malade et demanda son rappel : cet empressement, le peu de cas qu’il fit, en Espagne, des instructions de Joseph, prouveraient que celui-ci s’illusionnait en croyant pouvoir se l’attacher, comme chef d’état-major ou même grandmaréchal du palais,
L'homme de guerre préféré par le roi, avant l'incident de Reggio, était le général Reynier; mais lui aussi était toujours absent de Naples : son domicile était la Calabre.
Trois hauts fonctionnaires civils doivent être distingués. En premier lieu, J.-B. Cavaignac. L’ancien représentant du peuple aux armées, qui avait su se distinguer par son activité et sa violence, après avoir rempli des emplois modestes sous le Consulat, arrivait, en qualité de commissaire général des relations commerciales, de Mascate, où il n’avait pu rester à cause des croisières anglaises. Invité par Joseph à se rendre à Naples, il aurait eu la promesse d’un ministère : il dut se contenter de la direction générale des Domaines. Cette déception n’était pas pour adoucir l’aigreur que lui avaient causée les « calomnies » de ses «ennemis » de Paris. Marié (avec Mlle de Corancez), assez mal dans ses affaires, préoccupé de l’éducation de ses fils, de l’avenir des siens, il paraît soucieux ; la cour lui est suspecte, le pays lui plaît peu. D’honnêteté réputée, laborieux, il semble avoir gardé quelque chose des formes de l'administration révolutionnaire : une incompatibilité d'humeur, des motifs personnels et le fait de se lêtre vu préférer, font qu’il déteste cordialement son ministre, Rœderer (2).
(1) Qui, de fait, semblait s’étendre même à sa probité (Napoléon à Joseph, 42 mars 1806. Corr., t. XII, n° 9960).
(2) La Biographie Michaud (par MicHaAuD jeune) est hostile, la Biographie
Louis Reynier, frère du général, naturaliste distingué, archéologue, qui semble avoir été l’un des premiers à étudier spécialement l’histoire économique des peuples de lantiquité, avait débuté dans l'administration en Egypte et, entraîné ensuite dans la disgrâce fraternelle, il reprit du service à Naples, fut employé dans la régie des subsistances militaires, puis commissaire du roi en Calabre : sa bienveillance d’honnête homme et d’historien pour la Grande Grèce déchue fut efficace, malgré les circonstances (1). Jacques-Philippe d’Arcambal, déjà connu à Naples, conseiller d'Etat, beau-frère de Miot, chargé des intérims à la Guerre, était un administrateur de mérite et d'expérience (2).
Des amis, sans titre officiel ou avec une simple charge de cour, eurent durant tout leur séjour voix aux conseils : Girardin et Jaucourt, les seuls compagnons de Joseph au départ de Paris. Le marquis François de Jaucourt, premier chambellan et autorisé à ressortir en cette occasion son grade de l’ancien régime,se montra assez actif durant son court séjour (3), mais ce gentilhomme protestant, intime de Talleyrand, n’était sans doute pas le conseiller le plus désirable pour le pays. Le comte Stanislas de Girardin, filleul du bon roi Stanislas et fils du protecteur de Rousseau, sceptique, gourmet, spirituel causeur de salon beaucoup plus qu'homme d’action, mais gardant sous tous les régimes son franeparler lorrain et ses opinions, resta avec Joseph le voisin de campagne qu’il était à Ermenonville : l’ex-officier de dragons, réintégré dans l’armée pour suivre son ami au 4° de ligne, exerça vaguement à Naples ses fonctions de premier écuyer et quelque des Contemporains favorable. Mme CAVAIGNAC, auteur des Mémoires d'une inconnue, ne vint que sous le règne suivant. Sur le passage de Cavaignac à Mascate, À. AUzZOUX, la France et Mascate. Revue d'Histoire diplomatique, t. X XIV (1910), p. 245 et suiv.
(1) Notice nécrologique lue à la Société cantonale des Sciences naturelles de Lausanne, par le général La Harpe, 1825, et article détaillé de la Biographie des Contemporains.
(2) Déjà commissaire ordonnateur et secrétaire général du ministère de la Guerre en 1792; lors de la Révolution napolitaine, il était à Naples comme ordonnateur en chef de l’armée et fut choisi comme ministre de la Guerre, mais il se démit.
(3) « M. de Jaucourt est plus roi que moi », aurait dit amicalement Joseph en parlant de l’influence qu’il avait acquise parmi les Napolitains (Correspondance du comte de Jaucourt avec le prince de Talleyrand pendant le Congrès de Vienne, publiée par son petit-fils, Paris, 1905, p. x11). Rœderer lui reproche sa hauteur,
même avec les autres amis du roi : il ne condescendait qu'avec l'aristocratie (Rœ:derer, 7 octobre 1806. Œuvres, t. IV, p. 74).
temps le commandement de la Garde, mais, vivant au Palais, pilier des soirées intimes, il exerça nécessairement une influence, que la médiocrité de ses Souvenirs empêche de déterminer : d’ailleurs, il s’ennuyait beaucoup et, après sa mission en Hollande, se lamentait de devoir retourner à Naples (1).
Une mention honorable doit être faite du secrétaire particulier, Deslandes : « C’était bien la meilleure créature du monde », dit Girardin, et Miot le juge aussi favorablement : « Placé dans un poste très délicat, il n’a jamais usé de son influence que pour le bien des personnes qui ont eu recours à lui (2). » Il devait être assassiné par les guerillas.
En regrettant que l’entourage du roi ne fût pas plus homogène, on ne pourra nier qu’il ne fût composé d'hommes très remarquables dans des genres divers, même, on peut le dire pour plusieurs, de premier ordre : c’est assurément un des groupes les plus remarquables du personnel napoléonien, peut-être d’ailleurs Pun des moins napoléoniens.
(1) Il exercera avec succès en France dès fonctions administratives : préfet de la Seine-Inférieure, 1812, et, sous Louis XVIII, de la Côte-d'Or, où il était surtout question d’agir sur l'opinion par la conciliation (H. BAUMoxrT, St. de Girardin, préfet de la Côte-d'Or. Révolution française, 14 septembre 1908). Décret le nommant général de brigade, 9 juin 1807.
(2) GIRARDIN, Souvenirs, t. Il, p. 92; Mror, Mémoires, t. TT, p. 259.