ENTRETIEN DE L'ARMÉE
de généraux (1), elle constituait une charge hors de proportion avec les ressources du pays, quand même les conditions économiques eussent été satisfaisantes.
Joseph est tiraillé entre la nécessité d’avoir une armée considérable, pour garder une si grande étendue de côtes, maintenir l’ordre à l’intérieur, entreprendre l’expédition de Sicile, et le désir d’alléger le poids de loccupation. Chez l’empereur, le point de vue varie. Dans les premiers mois, en paix avec le continent et comptant peut-être sincèrement l’être avec Angleterre, il cherche visiblement à se décharger sur Naples du plus possible de soldats et de généraux. La guerre avec la Prusse, puis avec la Russie, lui fait rappeler beaucoup de monde, presque toute la cavalerie, les Polonais, et dès lors 1l se plaint constamment qu’on gaspille ses troupes.
L’armée était arrivée avec un arriéré de solde de quatre à six mois, l'équipement achevant de se ruiner par les pluies et les mauvais chemins, le matériel en piteux état : « Tout, absolument tout, est à faire (2) .» Dès le lendemain de l'entrée dans le royaume, le général Partouneaux demandait cinq cents paires de souliers à la commune de San Germano et ne savait où trouver du pain (3). Or, non seulement il fallait suffire à tout, solde et entretien (4), mais l’empereur prétendait que larriéré fût payé : il dut bientôt rabattre de ces prétentions, envoyer un premier appoint pour la solde (5), puis, d'avril à octobre 1807, 500 000 francs par mois (250 000 ensuite jusqu’à juin), fournir des biscuits, du matériel, de la poudre, ramassée à grand’peine, toutes les masses de linge et de chaussures.
Les vices de l’administration militaire expliquent en majeure partie la conduite des troupes napoléoniennes. À Naples, Joseph, on l’a vu (6), prit très au sérieux ses fonctions de général en chef,
(4) Dans les premiers mois, deux maréchaux, qui coûtaient au Trésor chacun 100 000 francs par an, une douzaine de divisionnaires, une vingtaine de brigadiers, cinq ou six adjudants-commandants, outre le haut personnel administratif et médical : « Ce qui m’épuise ici, écrivait Joseph, ce sont les états-majors et les généraux et officiers sans troupe qui pleuvent de tous les côtés. »
(2) Joseph à Napoléon, 28 janvier 1806. Mémoires, t. II.
(3) Partouneaux à Masséna, 9 février 1806. Arch. Essling, R. 44, fos 57 et 63.
(4) Seules les troupes italiennes continuaient à être soldées par l’Italie.
(5) Décret impérial, 12 mars 1806, Revue historique, t. XXXI, p. 339. De ce
chef, on reçut de France 5 601 540 francs.
(6) Ci-dessus, p. 224 et Lettres inédites. Arcambal, qui ne passait pas pour
Nul doute qu’il ne regardât point les états de situation comme «les livres de littérature les plus agréables de sa bibliothèque (1) » et qu’il ne lui arrivât de retarder les mesures les plus urgentes. Mais sa bonne volonté n’est pas contestable.
On a parlé déjà des deux ministres qui se succédèrent à la Guerre (après le court passage de Miot) : le premier, Mathieu Dumas, à peu près limité au rôle d'administrateur, où il excellait : c’est lui, bien que son ministère corresponde à la période des plus grandes opérations, qui mettra sur pied le gros des forces napolitaines, donnera l’impulsion aux gardes provinciales ; il cherchera à faire vivre l’armée régulièrement, tentera de substituer aux entreprises la régie. Le second, Saliceti, fut mis à cette place (is mai 1807), pendant l’absence du précédent, pour activer la répression des troubles et déjouer la conjuration prévue : au point de vue administratif, il semblerait, à en juger par la recrudescence de l’arriéré, qu’il y ait eu recul et tout de suite on vit, peut-être par suite de leur antipathie personnelle, les rapports se tendre avec le ministre des Finances, qui se plaint notamment de l’obstination de son collègue à ne point se plier aux règles de comptabilité.
Quant à l'état-major, il gagna évidemment à passer de la direction de César Berthier à celle de Maximilien Lamarque. Le premier, dépensier, léger et fat, trop souvent occupé de ses galanteries et de ses dettes, dut son grade de divisionnaire et le choix qui fut fait de lui (2) au seul mérite d’être le frère d'Alexandre Berthier; l’empereur se plaignait de son irrégularité, le roi de ses
un phraseur, écrit à Dejean et à Berthier : « Il est impossible d’avoir pour les troupes françaises une sollicitude plus paternelle que celle de Sa Majesté pour tout ce qui peut contribuer à leur bien-être ; et je m’estime bien heureux de voir seconder aussi puissamment mes efforts par les ministres du roi, dans toutes les circonstances où je dois réclamer leur assistance. » (23 juin 1806. A. G., Naples.)
{1) Napoléon à Joseph, 9 février 1806. Corr., t. XII, n° 9789.
(2) Joseph n’y était pour rien; plusieurs fois, il s’en montra peu satisfait. Une lettre que lui écrivit C. Berthier (25 juin 1806. A. N., F4, 88310) est assez expressive au sujet de leurs rapports : le chef d'état-major se plaint de ne connaître ce qui se passe dans les différents corps et services qu’indirectement ou pas du tout, effet de « la liberté que Votre Majesté a accordée aux généraux, aux colonels et aux administrateurs, de s’adresser directement à elle sans s’être adressés au chef de l’état-major général », le réduisant à n’être qu’ « un chef de bureau ». V. les lettres de Joseph à Napoléon (15 avril 1807. Mémoires, t. III), à C. Berthier et A. Berthier (Lettres inédites, p. 133 et suiv.), bien significatives de l'aisance du roi à se défaire de ceux'qui ne lui plaisaient pas.