ENTRETIEN DE L’ARMEE
d’autres, aussi pressantes, n’ont même pas eu cette satisfaction.
La misère aggravait un état sanitaire déplorable : les fatigues de la guerre de montagne, la garde de côtes et de vallées insalubres, les écarts du climat, faisaient beaucoup plus de victimes que Pennemi. Au commencement de juin 1806, avant l'insurrection et au début des chaleurs, il y avait dans les hôpitaux de Naples 1480 militaires malades, dans ceux de province 2 171 (1). Deux mois après, il y aurait eu 9000 malades, dont la moitié des généraux (2). L'été 1807, malgré l’adaptation présumable des troupes et aussi des procédés médicaux, voyait à la fois près de 7000 hommes aux hôpitaux (3). Certains postes étaient de véritables cimetières ; la cavalerie, affectée aux régions basses et fatiguée par les services d’escorte, était particulièrement éprouvée : ainsi quatre régiments de dragons, qui durent être renvoyés en France après un séjour sur la côte de Salerne : « Des détachements entiers sont morts dans trois jours par le mauvais air (4). » Cet état sanitaire s’améliorait sensiblement l'hiver (où d’ailleurs le brigandage chô-
habits, linge, équipage de chevaux, pour lesquels on ne paye que l'équivalent d’une gratification de campagne, montait réellement à plus de 200 louis. Si vous daignez, mon général, prendre part à ma situation et appuyer ma réclamation près de Sa Majesté, vous ferez un acte de justice st je scaserverai un souvenir
éternel de votre bonté. Salut et respect.
a COURIER. »
Un commandant du 102%, Siere, qui arrive d’un état-major de la Grande Armée, n’a pas de traitement depuis sept mois, aucune indemnité de voyage ni de séjour et ne peut continuer pour rejoindre son corps (Naples, 15 décembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046) : on l'invite à se rendre sans tarder en Calabre, où l’on vient d'envoyer des fonds. Le général Lucotte réclame sans se lasser une gratification de campagne. « Je suis una seccatura, direz-vous : mais si je demande sans cesse la même chose, c’est 1° parce que vous m’avez promis, 2° parce que j'obtiens rarement. » (A Berthier, 21 mars 1806. Zbid., 1045.)
(1) A. Naples, Guerra, 1045. Un autre rapport (au roi, 25 décembre 1806. A. G., Naples, 1807) donne, malgré la saison, 3 975 malades aux hôpitaux militaires : 2 253 fiévreux, 767 blessés, 714 vénériens, 241 galeux.
(2) Joseph à Napoléon, 18 juillet (n° 2) et 4 août 1806. Mémoires, t. II. À la fin du siège de Gaëte, Dulauloy (29 juillet. A. Naples. Guerra, 1046) n’avait plus sur pied que 55 canonniers sur 145 qui lui restaient, 1 officier sur 11. V. le siège de Cotrone, la campagne de Masséna.
(3) Situation du royaume de Naples et de l’armée française au 25 août 1807. A. G. Naples.
(4) Joseph à Napoléon, 23 octobre 1806 (n° 1). Mémoires, t. III. De même,en Calabre, le 72 dragons qui, depuis plus de sept ans, n’avait pas revu la France; il était obligé de demander des fantassins pour le service des chevaux (septembre 1806); en Capitanate, le 28° dragons, qui, au 1 septembre 1807, avait 150 malades à lPhôpital et 200 à la chambre (sur 500 hommes environ).
mait) pour retomber aux premières chaleurs (1). Et la mortalité dans les hôpitaux était très grande, à en juger par ces chiffres officiels : en 1806, 3 806 morts; en 1807, 4277 (plus 231 dans PEtat romain), l'immense majorité par la fièvre (2). Au dénûment de ces établissements, le plus souvent improvisés (3), et dont la fourniture était aussi donnée à l’entreprise, il fut remédié sensiblement avec la dépouille des couvents : literie, lingerie, pharmacie et locaux (4).
C’est encore dans les couvents qu’on se procura à bon compte des casernes et même des logements d’officiers. À Naples, en effet, pour mettre un terme aux plaintes de la municipalité, aux conflits entre l’habitant qui, disait un rapport, « n’a aucune volonté de nous loger » et ces hôtes incommodes, hommes et femmes, il fut décidé qu'aucun des officiers, non généraux, de la garnison, n’aurait droit au logement chez des particuliers : une indemnité leur fut payée et, pour remédier à la rareté et à la cherté des loyers, des couvents supprimés furent affectés aux officiers et à leur famille. (Par contre, une taxe additionnelle fut établie sur les loyers.) (5).
(1) En 1808 encore, un rapport de Lamarque (A. N., AF 1v, 1106) accuse 2 014 malades à Naples ; en Calabre, 2 400 aux hôpitaux et 700 à 800 aux ambulances ; Duret de Tavel (lettre du 29 juillet 4808) dit que son bataillon perdit en quinze jours 60 hommes et dut laisser 200 malades à Monteleone. +
(2) Rapport général sur l’administration militaire, 25 janvier 1808 (A. N., AF 1v, 1714 ) : pour les deux ans, 7 006 fiévreux, 708 blessés.
(3) A Naples, aux deux hôpitaux militaires et aux hôpitaux civils,envahis, on dut en ajouter un (couvent de la Trinité). Les troupes des Calabres et des Abruzzes furent souvent réduites à leurs ambulances, des plus rudimentaires. De Chieti, Montbrun, chef d’état-major du 22 corps, écrivait dans les premiers temps (20 juin 1806. A. Naples, Guerra, 1045) : « Point de draps, ni chemises de rechange : il est même des malades qui sont couchés sur la paille. Aussi quels que soient les soins que l’on,se donne, les blessés et les fiévreux sont pour la plupart attaqués de la gale lorsqu'ils sortent de l’hôpital. » A Cosenza, désespérant de désinfecter un des couvents utilisés, on ke brûla avec les corps qui y étaient.
(4) Le rapport d’Arcambal à Dejean, 25 novembre 1808 (A. G., Naples), déclare l’état des hôpitaux militaires « toujours très satisfaisant », sauf insuffisance de fournitures. Règlement du 26 juillet 1807 sur les hôpitaux militaires (86 pages). Organisation d’un dépôt général de médicaments et d’un conseil de * santé. Aménagement de l’établissement thermal d’Ischia pour les convalescents. Toutefois, ce n’est que tout à la fin que l'Etat se chargea de nommer et payer les employés de ce service.
(5) Les lettres de la « députation .des logements » (A. municipales, Naples) sont remplies de ces plaintes : les officiers, même logés aux meilleurs hôtels, prétendent à de « plus grandioses et magnifiques habitations »; la famille du général de Frégeville, composée de quatorze personnes, coûte 6 ducats par jour; la générale Lucotte (cette belle dame qui fit impression au jeune V. Hugo), qui
Les transports étaient encore une des grandes difficultés qui furent tranchées par les réquisitions. Trop souvent voitures ou bêtes ne revenaient point. La remonte dut se faire finalement aux dépôts d'Italie. On a vu enfin, malgré l’activité ingénieuse de Dulauloy notamment, l’insuffisance continuelle des munitions, du plomb, de la poudre (1), qu’il faut prendre chez des particuliers, mendier dans les pays voisins.
Pour arriver à ces résultats médiocres, on avait dépensé, en 1806, pour les services des deux armées réunies 40 403 832 francs, dont on n’avait pu payer que 30 374 780, bien qu'ayant fait des coupes dans la cavalerie et les états-majors (2); en 1807, 44976 570 francs, sur lesquels, malgré les six millions envoyés par l’empereur, il restait un déficit de 7 376 570 (3); Parriéré total atteignait encore, au {+ juillet, 5 983 477 francs (4). Ces chiffres sont loin, malheureusement, d'exprimer la charge supportée par le pays, que la pénurie militaire exposait d’autant plus aux réquisitions irrégulières et aux exactions, dont l’étude des rapports de l’armée et des habitants n’offre que trop d'exemples.
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Sur ce thème ont pu facilement broder les adversaires de l’hégémonie française. À s’en tenir à Naples, ils ont beaucoup exagéré. À côté des horreurs de Calabre, qu’il faut bien mettre à part et qui souvent étaient des représailles, on voit très souvent les troupes vivre en bons termes avec l’habitant et tout un groupe de
n’a aucun droit à être logée, refuse de céder la place au général Cavaignac et fait encore dire des impertinences à la députation, etc. Ces exigences, d’autre part la multitude d’exemptions de logements qui en faisait retomber la majeure partie sur les commerçants, aggravaient la difficulté.
(1) Détresse constatée encore le 13 janvier 1808, par Dedon (à Lamarque. A. Naples, Guerra, 1049): « Les approvisionnements sont trop faibles partout et en tout. C’est un mal, mais que nous devons dissimuler et. que nous seuls devons savoir. »
(2) Situation du département de la Guerre au 197 janvier 1807. A. G., Naples.
(3) Note jointe à la lettre de Joseph à Napoléon, 21 novembre 1807. A. N., AF 1v, 1714 D. ,
(4) Service du payeur de l’armée de Naples, Poydevant, 30 juin 1808. Arch. Rœderer, vol. 23, fo 479. Cet arriéré était inférieur d’un million et demi à celui du 1er janvier 1807.
chefs mériter son estime : à cause de ces exemples, particulièrement méritoires dans un pays qui ne fut pour personne le pays de Cocagne espéré, on devra apprécier l’armée de Naples avec plus d'équité qu’il n’est habituel de le faire.
On ne saurait dissimuler la multiplicité des abus, des violences. En les relevant dans les rapports officiels, dans les enquêtes des communes, on n’oubliera pas l’état de ces troupes, mal vêtues, mal nourries, souvent rongées de vermine ou tremblantes de fièvre, ni les limites étroites que la défiance et l’incompatibilité d'humeur apportaient à l’hospitalité des Napolitains (1). Ceux-ci ont la plainte facile quand ils peuvent se faire écouter (2), et l’on sait que le roi les écoutait de son mieux # militaires et civils savaient lui plaire en lui dénonçant les abus, et sa bonne volonté pour les faire cesser ne fut pas stérile (3).
La principale source d’oppression est sans doute le système désastreux des réquisitions. Légalement exécutées, elles étaient déjà ruineuses pour les habitants, puisque, dans la détresse générale, presque tout, vivres, fournitures, transports, retombait sur
(1) Le général Dulauloy, un honnête homme, couvre les officiers commandant l'équipage du pont, qui ont frappé à coups de plat de sabre le syndic de Roccasecca, et assure que c'était la mauvaise volonté de ce magistrat qui arrêtait la marche du convoi (tout un dossier à A. Naples, Guerra, 1045).
(2) Bien entendu, il est souvent impossible de prendre parti : ainsi le curé de Castrovillari a porté toutes sortes de plaintes contre le chef de bataillon Foullon, commandant la place. L'enquête déclare les plaintes faites « dans un esprit de haine et de vengeance particulière » (février-mars 1808. A. Naples, Guerra, 1049). Il paraît que des communes réclamaient le remboursement de fournitures qu’elles n’avaient pas faites.
(3) Exemples nombreux dans sa correspondance. On en réunirait aisément d’autres : ainsi, ordre secret », transmis par C. Berthier à l’adjudant commandant Dufresne (Reggio, 19 avril 1806. A. Naples, Guerra, 1045), de savoir dans quelle administration de l’armée sont quatre personnes à transférer immédiatement dans les prisons de Mantoue. Des commissaires des guerres, coupables de dilapidations à Cosenza et Civitella, sont renvoyés en France (juin). Le garde: magasin de Lagonegro, qui avait vendu des bœufs de réquisition et donné des bons de fournitures supposés, est traduit devant une commission militaire. Les généraux Rusca (déjà accusé à l’île d’Elbe), Franceschi (déjà compromis indirectement dans l’affaire de Vénétie), Lechi (sur un rapport de gendarmerie, auquel Napoléon croit peu), Frégeville (griefs peu prouvés, peut-être, puisque Joseph le recommandait à l’empereur et que l’Esquisse dit seulement qu’il « toléait » des exactions) sont renvoyés. Le colonel Zenardi (Sicilien) a eu une discussion avec le syndic de Foggia : Frégeville, invité à sévir, donne quinze jours d’arrêts forcés, ne s’agissant que d’une « légèreté de conduite » : Joseph ordonne que le colonel vienne rendre compte à Naples (mars 1807). Changement, suivi d'enquête, du commandant de la place de Bonati (Salerne), accusé d’exactions, mauvais traitements sur le syndic, arrestations arbitraires (décembre 1807), etc.
eux, sans parler des corvées pour les chemins et du service de guide ou de courrier, qui les exposait à être mutilés par les brigands ou bâtonnés, à titre de stimulant, par les Français. « On sait, écrivait un inspecteur français des finances, comment sont faites les réquisitions militaires. » Mais en outre, combien étaient irrégulières ? Des généraux prenaient sur eux d’imposer des taxes ou des emprunts forcés (1). Le logement, les frais de table, bien qu’interdits rigoureusement dès le début (2), sont encore matière à abus. Puis les insurgés aussi « réquisitionnent » et, par un singulier abus, les troupes prétendent de bonne prise le butin repris aux brigands! Enfin, il y a les excès purs, les violences, que facilitent encore des pouvoirs excessifs de police et de justice. En colonne mobile ou investi d’un commandement un peu isolé, le chef est maitre (3).
Le soldat, si négligé, ne peut de son côté manquer de marauder, s’il n’a prétexte à piller ouvertement. Thiébault, un cynique, écrira qu’ «il ne faut pas avoir conduit la moindre troupe pour croire qu’un chef puisse obtenir autre chose que de limiter de tels faits à l’apparence du droit (4) ». Cela est exprimé assez plaisamment par un capitaine italien, à qui « Xénophon, Turpin, Folard, Polybe et Montecuccoli enseignent qu’à la troupe non payée (et la sienne ne l’était pas depuis huit mois) on doit passer quelques désordres, de peur de tomber dans les plus grands (5) ».
(1) Le chef d’état-major du 2€ corps informe qu’on a dû imposer un emprunt aux propriétaires de la province de Chieti (juin 1806). Miot et Dumas transmettent à l’état-major des plaintes « journalières » d’abus de ce genre et d’autres; à Nocera, presque aux portes de Naples, les autorités, lassées, ont quitté leur poste ; cette seule commune a avancé pour 7 000 ducats de subsistances et en a dépensé 1 800 pour logements (février 1807. A. Naples, Guerra, 1048). Le commandant de Camerotta, pour pourvoir à des travaux de la place, lève de sa propre autorité l’argent (décembre 1806. Zbid., 1046). Un détachement de 12 chasseurs a l’audace de lever, à Contursi, une taxe de 100 ducats.
(2) Indemnité allouée aux officiers supérieurs ; les autres nourris en commun par les municipalités.
(3) Dans le val de Sulmona, « beaucoup, mais beaucoup de saloperies ont été commises », écrit Partouneaux (à Lamarque, 23 février 1807. A. Naples, Guerra, 1048). Il demande la punition du colonel du 8€ italien. Un peu après, il destitue un Durand, adjudant de la place de Pescara, et fait arrêter un Ricci, commandant la vallée de Sulmona (tous deux Napolitains). Les colonnes mobiles prêtent tout particulièrement aux plaintes : colonnes des colonels Goriz et Franceschi, en Pouille, juillet 1807 (eux-mêmes s’accusent mutuellement).
(4) Mémorres, t. II, p. 478.
(5) Gasolini, commandant le fort de Civitella, mars 1807. A. Naples, Guerra,
La marche sur Naples avait donné lieu à peu de plaintes (1) et, dans son ordre du jour après l’entrée dans la capitale, Joseph félicitait les troupes de leur conduite; un arrêté suivit, punissant de mort les crimes de « pillage, incendie, viol, assassinat ». A Naples l’ordre, proclamé « admirable » dans les premiers Jours par un bourgeois de la ville, avait été ensuite troublé par des rixes entre gens du peuple et soldats, ceux-ci paraissant coupables moins de brutalité que de légèreté : on nous dit qu’ils « circulent avec beaucoup de confiance, seuls et désarmés, au milieu d’un peuple hostile (2) ».
Une police sévère rétablit l’ordre et la tenue des troupes valait bien, semble-t-il, celle de la garnison de Paris (3). En province, sans parler des districts insurgés, les troupes morcelées en détachements, dont on ne savait pas toujours au juste l'emplacement, échappaient parfois à tout contrôle. D’une façon générale, les procédés des militaires troublaient gravement la vie économique du pays : ainsi les réquisitions de voitures, chevaux, bœufs ; des véhicules employés à l’approvisionnement de Naples sont arrêtés; ceux qui vont aux foires craignent de l’être ; des maîtres de postes se voient enlever leurs fourrages et leurs chevaux ; les passeurs du Volturne, battus, s’en vont avec leurs bateaux; la douane, le tribunal de santé, les caisses publiques, auxquelles des généraux prennent parfois directement des fonds, sont entravés dans leur service (4).
(1) Notons-en une dans le manuscrit du Mont-Cassin (9 février 1806, pilleries à Piedimonte).
(2) Diario, t. IT, p. 217 : « On ne croirait pas que notre ville ait depuis trois jours reçu une armée conquérante » (p. 213). C’est le 19 que commencent les plaintes de l’auteur et que, de même,-le rapport de la place signale des « fautes graves ». Dans la nuit, des troupes de cavaliers avaient, dans le haut quartier de Toledo, « insulté des femmes, enfoncé des portes et troublé le repos public ». Le lendemain soir, au Mercato, tapage dans les cabarets.
(3) Les commandants de place sont choisis pour leur intégrité autant que pour leur activité : Lucotte, Cavaignac, Montserrat. A la tête de la garnison, Partouneaux, puis Jourdan. A Paris, voir ce que dit L. LANZAG DE LABORIE, Paris sous Napoléon, t. II, p. 269. Tout au début, l'absolu dénûment des casernements empêchait d’y tenir les soldats, même après la retraite; mais, dès le 23 février 1806, un ordre du jour de Partouneaux punissait de prison les soldats non rentrés après la retraite, ordonnait plusieurs appels par jour, interdisait aux cabaretiers de recevoir des soldats, une fois la nuit tombée.
(4) Ainsi ministre des Finances (septembre 1806) et ministre de la Police (octobre 1806). A. Naples, Guerra, 1046; Joseph à C. Berthier, 4 mai 1806. A. N., AF40, 88314.
Dans ses efforts vigoureux pour punir ou prévenir ces abus, le “gouvernement trouve le concours d’un nombre très respectable de chefs. Peut-être l’armée de Naples a-t-elle été favorisée sous ce rapport : on savait les recommandations réitérées de l’empereur de ne point laisser voler et le bruit qu’il fit pour l'affaire de Vénétie ; la présence de modérés du genre Mathieu Dumas, d'anciens généraux du Rhin, était encore une garantie; surtout la probité était une condition nécessaire pour gagner la bienveillance du roi qui déclarait : « Ici un homme honnête vaut mieux pour moi qu’un homme habile. Lorsque ces deux qualités se trouvent réunies, ces hommes me valent mieux qu’un régiment (1). » Si l’on rapproche ceux que les Napolitains veulent bien mettre parmi « le petit nombre de bons (2) » et d’autres dont ils ne parlent point, on en vient à trouver que ce nombre n’est pas si petit.
Parmi les hauts chefs, Masséna se conduit, assure le roi, « avec le plus grand désintéressement (3) ». Jourdan, s’il est sensible aux gros traitements, est réputé pour sa probité; Gouvion-Saint-Cyr, puis Partouneaux, dans les Abruzzes, sont unanimement loués pour leur honnêteté et leur zèle à maintenir la discipline (4). Au second, après sa tournée dans le pays, le roi adresse une lettre, qui est un brevet d'honneur (5). Au poste le plus difficile, Reynier mérite le même renom jusque chez l’ennemi (6); il s’attache aux
(1) A Napoléon, 26 mars 1807. Mémoures, t. III.
(2) G. Perez, Mémorres, t. Ier, p. 257.
(3) Joseph à Napoléon, 26 février, 7 et 18 mars 1806, etc. Mémoires, t. II.
(4) Joseph à Napoléon, 29 mars 1807, Barletta. Mémoires, t. III : « Croiriezvous que j'entends d’ici, à cent milles des Abruzzes, les éloges du général Partouneaux ? » Même succès en Calabre, où notamment la noblesse de Tropea -demanda à l’empereur l’honneur d’introduire dans son sein le général Partouneaux, à qui « des manières franches et loyales, l’art inimitable de tenir ses troupes dans la plus sévère discipline par le moyen de la douceur et de l’affabilité, une conduite sans reproche et toutes les vertus militaires réunies à une modestie exemplaire, ont gagné les cœurs des habitants des deux Calabres ». (Original à A. G., Naples, 1808.) GREco, Annali, t. Ier, p. 294 et 298, en fait également grand éloge (Cosenza adressa des remerciements au roi). Regrets vivement exprimés, après son départ des Abruzzes, dans une lettre anonyme (un riche propriétaire de Montefusco) : « Ce brave et honnête général Partouneaux qui était adoré par tout le monde. »
(5) 23 mai 1807. Mémoires de Joseph, t. X, p. 402. Lettre confirmée par une autre à Saliceti, Lettres inédites, p. 150.
(6) Les témoignages sont multiples (Joseph, notamment, ne varie point) et unanimes. On voit encore Girardon intervenir en faveur des communes de Sessa, de Fondi, contre les commandants, et d’Espagne est cité élogieusement par le Monitore, 23 septembre 1806 (traits honorables déjà à Sambre-et-Meuse).
Calabres, malgré tant de mécomptes éprouvés et, comme le précédent, c’est un de ces chefs organisateurs, on pourrait dire colonisateurs, fréquents dès lors dans l’armée française. Salligny et Maurice Mathieu, les neveux du roi par alliance, partagent ses sentiments (1). C’est pour leur « extrême probité » notamment que Joseph demande, pour commander l'artillerie et le génie, Dedon et Campredon. Pour lui plaire, C. Berthier, par lui-même peut-être peu correct, marque son arrivée à la division de Pouille par des mesures édifiantes (2).
Au même titre sont distingués, parmi les brigadiers, Donzelot, remarquable administrateur (3), Digonnet, dont Hugo, son prédécesseur dans le district d’Avellino, loue le gouvernement bon et sage (4), Goulus, en faveur duquel Partouneaux transmet des témoignages de magistrats de l’Aquila, Dufour, colonel du 6: de ligne en Calabre, promu pour son activité et sa bonne conduite (5), Cavaignac, qui trouve grâce même devant Pepe (6).
Cela fait, en somme, pour les hauts grades, une belle proportion d’honnêtes gens. Dans les autres, avec la multiplicité et l’isolement fréquent des commandements, on ne peut que noter au hasard. Citons les adjudants commandants Chavardès (7) et Thomas, tous deux dans les Abruzzes surtout, le second, brave Lorrain, sorti du 10° de ligne où il avait servi seize ans, signalé au siège de Gaëte, à la prise de Sora, plus tard à l’assaut de Capri (8) ; le colo-
(1) Joseph à Napoléon, 7 mars 1806. Mémorres, t. II.
(2) Il renvoie au syndic de Barletta le linge et l’argenterie fournis en sus du mobilier, prend à son compte le domestique, interdit par une circulaire à qui que ce soit de réquisitionner, sévit contre plusieurs officiers. (Cahier de lettres, A. N.. F%, 88310, confirmé sur le premier point par le manuscrit Elefante, t. II, 47 mai 1807.) Parmi les chefs du premier rang, Verdier est accusé par un Napolitain (lettre copiée. A. N., AF 1v, 1685) d’avoir trafiqué du désarmement. Cependant. Greco, qui en parle beaucoup dans ses Annali, et en connaissance de cause, ne lui reproche que d’épouser trop vivement (et dans la mauvaise fortune, très généreusement) les intérêts et les passions des patriotes. Du reste, très élogieux (ainsi t. Ier, p. 56, 76). Verdier était marié à une Italienne de noble caractère.
(3) Joseph à Napoléon, 26 mars 1807. Mémoires, t. III.
(4) HuGo, Mémoires, t. Ir, p. 175.
(5) Joseph à Napoléon, 27 avril 1807. Mémorres, t. III.
(6) Mémoires, t. I®r, p. 257. De même DEDEM, Mémoires, p. 134.
(7) PALMA, Storia ecclesiastica.…, t. IT, p. 276, et Partouneaux (à Lamarque, & avril 1807. A. Naples, Guerra, 1048) : « L’adjudant commandant Chavardès est celui qui a le mieux su attirer l’affection de tous. »
(8) « Ses chefs ne tarissent point sur son compte.» (Joseph à Napoléon, Gaëte, 29 juin 1806. Mémoires, t.Il.) Sur ce brave, Jean Thomas, né à Cheminot (Moselle), en 1770, lieutenant au 3° bataillon de la Moselle, au 10 de ligne sans discon-
nel Destrès, du 28° dragons, qui, à Lucera et à Foggia, « est aimé et fait aimer le gouvernement par sa bonne conduite et son désintéressement » et le colonel italien Cappi (1); les commandants Lamarre, chef d’état-major de Partouneaux (2), Montigny, celui-ci pourtant impitoyable dans la répression (3), Desvernois (4).
Nous voyons bien souvent aussi des relations non seulement paisibles, mais sympathiques, s'établir entre Français et Napolitains, non pas seulement à Naples, mais dans les Abruzzes, où les efforts de bons chefs avaient « fait aimer les habitants par les troupes françaises et les troupes françaises par les habitants, au point que ni les uns ni les autres ne veulent plus se séparer (5) ». Aux troupes de Pouille, dont le général de Frégeville louait, malgré leur dénûment, la « discipline exemplaire (6) », des témoignages analogues sont accordés : la ville de Venosa demande qu’on lui laisse la garnison temporaire qu'y commandait le capitaine Forgues (7) et le journal d’un habitant de Barletta donne l'impression d’une garnison de France (8). La commune de Caserte couvre d’éloges le 4° chasseurs, qui y a tenu garnison et fait régner «la plus parfaite tranquillité », et demande son retour (9).
Dans la province de Salerne, à la fin de 1808, «les troupes sont parfaitement bien avec les habitants (10) ». En cas de sinistre, inon-
tinuer depuis 1791, plusieurs blessures et actions d'éclat, il existe déjà plusieurs notices détaillées : capitaine Sicard, notice sur le général baron Thomas dans Nécrologie contemporaine, sans date ; chef d’escadron Virlet, Notice sur le général baron Jean Thomas, dans Mém. Acad. Metz, t. XXXV (1854); colonel Thomas, le Général baron Jean Thomas. Spectateur militaire, 1906. Nous avons vu aussi les A. G. admin.
(1) Joseph à Napoléon, 19 et 26 mars 1807. Mémoires, t. III.
(2) Joseph à Napoléon, 29 mars 1807. Zbid.
(3) Matera, qu’il embellit, lui décernera le droit de cité et élèvera en son honneur un obélisque sur la route qu’il construisit. GATTINI, p. 204.
(4) S2s souvenirs des bons rapports entretenus avec les notables sont confirmés par les descendants du syndic de Mileto, Nicola Taccone.
(5) Lettre citée de Joseph à Partouneaux, 23 mai 1807; il nomme le 10€ de ligne et le 32 italien, le 62 chasseurs (sur ce corps, éloge de Partouneaux à Lamarque, Chieti, 21 avril 1807. A. Naples, Guerra, 1048).
(6) À Lamarque, Barletta, 10 mars 1807. A. Naples, Guerra, 1048. Eloge du 44e léger (Joseph à Napoléon, 16 septembre 1807. Mémoires, t. TIT).
{7) C. Berthier à la municipalité, 27 juin 1807. F40, 88310.
(8) Manuscrit Elefante, passim.
(9) Mémoire joint à la lettre de Dumas à Berthier, 17 juillet 1806. A. Naples, Guerra, 1046.
(10) Général Manhès à Murat, Salerne, 19 septembre 1808. A. G., Naples. Et l'ambassadeur, le 20 juin 1808 : « Il paraît, que les troupes;vivent dans de très
‘dation, tremblement de terre, les soldats prêtent assistance de: bonne grâce. Quand ils ne sont pas traités en ennemis, quand ils s’établissent, les Français paraissent, en somme, à leur ordinaire, s’accommoder avec les habitants. Les officiers surtout nouent de bons rapports avec leurs hôtes, non seulement de condition aisée (1), mais hommes du peuple, comme ces bons pêcheurs d’Otrante qui recommandaient au sous-lieutenant Paris, partant en expédition, de se tenir en arrière (2). Plusieurs se marient dans. le pays. Dans les villes importantes, même en Calabre, les généraux s'efforcent de gagner la société par des réceptions, le peuple par une bonne discipline.
Le niveau de l'instruction, de l’éducation des officiers a certainement monté sous l’empire. On en voit ici beaucoup qui savent ou apprennent l'italien, qui s’intéressent aux vestiges de la Grande Grèce. Si le brave Gardanne, apprenant que Gaëte porte le nom de la nourrice d’Enée, traduit par Caillette et la trouve bien nommée,. d’autres que Courier recherchent les ruines antiques, citent à propos Horace ou Virgile et veulent bien reconnaître dans ces. peuples farouches les descendants des Grecs ou des Samnites (3). Ce sont de bonnes dispositions pour leur témoigner plus d’égards et elles réfutent les prédications bourboniennes contre l'invasion des barbares.
Un des caractères de cette armée est l’excès d'officiers généraux : Masséna n’avait en Calabre que dix mille hommes, des
bons rapports avec le peuple dans tout le royaume... Les soldats sont fort sages. » (A. E. Naples, 132, f° 128.)
(1) Courier et le marquis Taccone:; d’Hauteroche à Agropoli; Desvernois à Amalfi, etc.
(2) Souvenirs du 142 léger.
(3) Ainsi s’exprimera Reynier, ministre de la Guerre. On constate cette culture classique chez Duret de Tavel, Ant. de Rivarol, Ségur, Lamarque, Hugo, chez d’Hauteroche, de qui A. Sorel rapproche, à ce point de vue, le docteur Lamare, tous deux partis pour Naples à dix-huit ans (le premier comme souslieutenant, le second comme sous-aide-major) et sincèrement épris de l’antiquité (Nouveaux essais d'histoire et de critique. Paris, 1898). Cet enthousiasme classique est assez heureusement rendu dans un récent roman de G. et G. Tou- DOUZE, la Sorcière du Vésuve (1808).
divisionnaires n’en eurent parfois pas mille. Quand la guerre reprend en Europe, Napoléon rappelle beaucoup de généraux, tandis que dans les grades inférieurs nous voyons commencer déjà la disette : des sous-lieutenants arrivent sans avoir fini leur temps d'école et, comme la guerre en fait naturellement une plus grande consommation que des grands chefs, les corps ont toujours des vides, sans que l’avancement en soit accéléré : le temps n’est plus des carrières révolutionnaires ; malgré de linstruction et du zèle, on peut végéter sous-lieutenant des années. Qui plus est, cette guerre « dans le plus beau pays du monde » est traitée dédaigneusement par l’empereur et, malgré les sollicitations, équitables et souvent efficaces, du roi, les officiers ont l’impression d’être oubliés, égarés dans une impasse (1).
Ce sentiment, dont la cause est là bien plutôt que dans les procédés de Joseph, développe un mécontentement presque général. C’est avec une satisfaction touchante que les militaires reçoivent ordre de partir pour la Grande Armée : «Tout le monde voudrait s’y rendre (2)! » Rappelons que, pour beaucoup, l’armée de Naples faisait certainement office de purgatoire, où se purifier d'opinions non orthodoxes et mériter la faveur de servir plus directement l'empereur.
Avec ce mécontentement, nous relevons divers traits remarqués ailleurs : chez plusieurs généraux, une tendance à se rendre indépendants, par suite à ne pas s’entr’aider (3); de même entre les diverses armes (4).
(1) Joseph plaide chaudement la cause des officiers de Naples, négligés dans les récompenses et l'avancement. On alla jusqu’à ne pas compter comme campagne l’année 1807. Particulièrement expressifs les regrets du comte de Bouillé (Mémoires, t. II, p. 539), dont le chagrin « altéra la santé ».
(2) Joseph à Napoléon, 22 décembre 1806. Mémoires, t. III. Le mécontentement général le décide alors à envoyer son chef d’état-major à l’empereur.
(3) Un trait de ce genre, au début, est reproché à Duhesme ou à son chef Saint-Cyr; Masséna blâme Reynier d’un acte d'indépendance (peut-être imposé par les circonstances). Verdier, blessé « du peu qu’on lui laisse faire », s’en prend à la mauvaise humeur de Masséna, et se plaint d’une guerre qui ne lui a «produit qu'une balle dans les épaules et beaucoup de fatigues ».
(4) « Un canonnier, fût-il à Reggio, est, suivant M. le général en chef de l’artillerie, indépendant du général qui commande en Calabre. » Et, à Capoue, où est le grand parc, l'artillerie tient des conseils de guerre, sans même prévenir le commandant de place : les officiers d’artillerie « ne croient plus devoir que des égards aux généraux » (général Girardon, 7 juin 1806. A. Naples, Guerra, 1045). La « tutelle de l’artillerie » pèse au roi lui-même (à Napoléon, 14 mai 1806. Mémoires, t II). Le génie imite ces allures (le chef de bataillon Henri, commandant
Par contre, nous constatons la solidarité entre les officiers d’un même corps, la patience, la belle humeur dans le dénûment (1), l’ardeur à s’exposer pour entrainer les hommes (2) et, avec la persuasion d'accomplir une mission civilisatrice, le sentiment très haut de l'honneur français. Ils s’imposent par un mélange de fermeté et de familiarité ; au respect qu’on leur rend se mêle parfois la sollicitude presque paternelle de vieux soldats envers de jeunes chefs (3).
Les soldats français sont le nerf de cette armée : tous les commandants de province demandent au moins une petite réserve française. Pour son frère, l’empereur avait bien fait les choses : « Des troupes comme celles que je vous laisse ne sont pas remplaçables par des troupes étrangères (4).» Nombre de ces soldats et sous-officiers appartenaient encore aux levées de la République ; ils conservaient quelque chose de l'enthousiasme républicain : une patience dans Ja misère, que leurs chefs qualifient plusieurs fois d’admirable, une liberté d’allure et de parler qui eût choqué notamment l’ancienne armée napolitaine, dressée à l’autrichienne, un entraînement militaire admirable. « Un caporal envoyé en reconnaissance disposait ses hommes avec autant d'intelligence et d’aplomb qu’un général aurait fait avec sa division (5). » Malheureusement la guerre napolitaine avait raison de ces vieilles troupes. Maida peut être considérée comme l’acte de décès du vrai 1* léger et du 42° de ligne, deux des plus beaux régiments; le 14° léger est pris en majeure partie au passage de Corfou; mais combien fut plus grande l’usure par l’insurrection et la fièvre. Les prélè- Barletta,se plaint que le colonel du génie soit venu visiter,sans l’en aviser, ni les magistrats, ni l’évêque, des couvents de la ville). La présence d’un gouverneur de Naples est une autre source de conflits (Dulauloy se plaint qu’on ne puisse mouvoir une voiture sans un ordre écrit).
(1) D’Hauteroche, p. 234; Duret de Tavel, qui montre le repas commun, maigrement fourni par la municipalité, « toujours assaisonné de bon vin et d’un fonds de gaieté inépuisable » (p. 75). On pourrait y joindre les facéties du goût de celles que rapporte Grandjean de Fouchy.
(2) Proportion très grande des pertes.
(3) Grandjean de Fouchy, p. 139.
(4) À Joseph, 18 octobre 1807. Corr., t. XVI, n° 13271.
(5) Souvenirs du 142 léger. De nombreux traits de belle ardeur militaire pourraient être recueillis : à Gaëte, où les soldats durent faire tous les métiers sous une pluie de bombes ; à Amantea, où des grenadiers blessés dans une attaque de nuit se retinrent de pousser aucun cri; à l’attaque de Reggio, où des soldats du
1er de ligne, le sabre aux dents, allèrent à la nage prendre possession de canonnières ennemies. - Ea
vements pour la Garde royale augmentèrent la désorganisation.
L’année 1806 doit être regardée comme la date initiale du déclin des armées napoléoniennes. On voit, en ce qui concerne celle de Naples, l'empereur revenir, dès la guerre de Prusse, sur la confiance avec laquelle il aventurait des troupes si loin (1). Les vieux régiments qu’il y laisse et dont plusieurs n’avaient pas revu la France depuis des années, sont bientôt envahis de recrues, qu’on achemine sans transition vers les dépôts d’Italie et de là, très vite, à peine dégrossies, par des chemins dangereux, passant les torrents dans Peau glacée, semant du monde dans tous les hôpitaux (2), pour leur destination périlleuse. Une partie aussi ne sont plus des Français de France, mais des Italiens des départements piémontais et liguriens. ;
En même temps, l'élément étranger était renforcé. Dans l’armée d’invasion, il y avait sept régiments italiens, deux régiments polonais, un bataillon suisse. Successivement arrivent la légion hanovrienne, d’autres Suisses, des nègres, deux régiments «étrangers », formés de gens de toute nation, et il fut question d’envoyer jusqu’à des Prussiens (3). C’est une bigarrure pittoresque, mais déconcertante, une véritable « arche de Noé (4) ». On est tenté de compter parmi les troupes étrangères la légion corse, et il est piquant de voir Napoléon la traiter à peu près comme telle : pour les opérations de police, qui usent tant de monde, que l’on ne prenne point de Français, mais seulement des Italiens, des Corses. Ceux-ci d’ailleurs «s’arrangent mieux avec les Napolitains qu'avec les Français (5) »; c’est dire qu’ils ne s’arrangent avec personne :
(1) Cette année-là, la conscription est levée plus tôt que d'habitude et, pour la première fois, celle de l’année suivante est appelée en décembre par anticipation. Cette même année commencent les promotions supplémentaires d’officiers. Cf. Morvan, le Soldat impérial, t. Ier, p. 43 et suiv.
(2) Voir le récit (antérieur), très lamentable, du futur capitaine Desbœufs {corps d’occupation des Pouilles), Souvenirs; le comte LORT DE SÉRIGNAN, la Vie aux armées sous la Révolution et le Premier Empire. Revue Questions hist., 4er avril 1908. D’après les lettres de l’empereur, on aurait adressé à Naples, en 1806, 6 000 hommes environ des dépôts ; en 1807, 17 000.
(3) Bien que tous ces corps soient déjà obligés d’admettre des étrangers {c’est ainsi que les Hanovriens peuvent arrêter des recrues et des malades appartenant à La Tour d'Auvergne), ils ont encore un caractère national, qui ira vite s’effaçant.
(4) Mot de l’adjudant commandant Thomas à propos du corps d'expédition de Capri, dans VIRLET, Notice sur le général baron Thomas, p. 22.
(5) Napoléon à Joseph, 9 août 1806. Corr., t. XIII, n° 10629.
braves, ardents. mais renfermés, susceptibles, très difficiles à faire marcher avec d’autres troupes (1), exclusifs au point de se presque mutiner quand on leur impose un colonel non insulaire, Hugo, qui avait déjà dû, dans sa poursuite contre Fra Diavolo, tenir tête à leur caractère indocile, liés entre eux de soldat à chef par des liens. de famille ou de clocher, se tenant comme un clan (2), ils sont cependant très enclins à la désertion, d’autant qu'il y a, du côté anglais, un corps de compatriotes, les fameux Corsican rangers de Hudson Lowe, payés beaucoup plus exactement, moins surmenés, et qui ont des agents recruteurs sur le continent (3). Mais conduits avec vigueur en même temps qu'avec une large tolérance, ces Corses. excellent dans la guerre de brigands, les surprises, les chasses dans le maquis ; l’analogie de mœurs et de langue avec les indigènes leurdonne une supériorité qu’utilisent largement le Corse qui préside à la police générale, et ceux qui sont hauts fonctionnaires ou commandants de gendarmerie; pour la même raison, bon nombre entrent dans la Garde à titre d’instructeurs dans l’armée napolitaine. Joseph les recommande à la faveur impériale comme le corps ayant le plus souffert et le plus activement servi (4). Avec une aisance qui étonne, l’empereur fait passer la légion, sous lenom de Royal-Corse, au service de Naples (5).
L'armée royale d'Italie avait conquis le droit d’être traitée en égale par l’armée impériale : le même aigle couronnait ses drapeaux tricolores, sous lesquels nombre de Napolitains avaient trouvé asile.
(1) Notamment avec les Polonais.
(2) On dut faire partir un officier de gardes provinciales, parce que, ayant blessé en duel un officier corse, les soldats de celui-ci voulaient lui faire un mau-
vais parti (le colonel de la légion de Calabre citér. à Dumas, 17 décembre 1806. A. Naples, Guerra, 1163).
(3) Aussi Napoléon et son frère se montrent-ils étrangement sévères, eux s bienveillants aux émigrés, pour les Paolistes passés au service anglais et dont certains avaient offert leurs services.
(4) Ainsi Lamarque écrit d’eux : « Les brigands enhardis ne craignent qu'eux. » (A C. Berthier, 30 septembre 1806. A. Naples, Guerra, 1046.) SAVELII, Souvenirsde la légion corse, cite de nombreux traits de vaillance et d’audace, avec une complaisance que ne démentent pas les autres témoignages.
(5) Décret, 7 novembre 1806. Elle avait alors 1 800 hommes, mais, avec l’usage multiple qui en fut fait, elle s’usait, et en janvier 1807, quand on la réunit à. Gaëte, était en fort mauvais état. A la fin d'avril, la situation portait 209 hommes détachés ou restés en route, « dont on ignore absolument où ils se trouvent ». Son recrutement devint difficile : ilfallut, dès Joseph, y admettre des Napolitains. Nous ne connaissons pas son uniforme sous ce règne (Napoléon avait, en septembre 1805, ordonné de l’habiller en huit jours, n’importe comment. MoRvAN owvr. cité, t. Ier, p. 136); il est probable qu’elle n’en avait guère. Effectif premier : 3 000 hommes...
et qui verront Vunité nationale. Italiens et Polonais resteront. fidèles à Napoléon, jusqu’à l’île d’Elbe. L'Italie avait pu fournir à l’armée de Naples tout un corps d'armée, 10 200 hommes (y compris Les 3 000 Polonais), 3000 chevaux, 16 canons, qui forma l’aile gauche, puis occupa, de nouveau, les Abruzzes, sous les généraux de division Giuseppe Lechiet Dombrowski, les brigadiers Ottavi, Severoli, Peyri. Moins disciplinés, semble-t-il, que les troupes fran-. çaises (1), les Italiens avaient, comme les Corses, l’avantage d’être moins dépaysés. Leur habit vert était déjà connu dans le royaume, auquel ils donnaient l’exemple d’une armée nationale italienne, mais à quiils n'étaient pas moins à charge que les Français (2). Les Polonais, qui failirent pour comble être cédés au nouvel Etat (3), firent pour une large part, comme c’était souvent leur lot, les frais de cette guerre. On aurait pourtant difficilement trouvé des. troupes moins propres à cette guerre de montagne, chez un peuple plus prompt à s’irriter de leurs façons tapageuses, licencieuses et pillardes. C’est d’eux d’abord que se plaignent à la fois Reynier dans sa marche vers le Sud et les habitants de Naples. Bonnes gens. pourtant, quand ils font séjour et sont bien reçus (4). Leur moral impressionnable fait que, excellents s’ils sont bien menés (5), ils. sont sujets à d’étranges défaillances. Pourtant ils ont rendu trop de services et ont versé trop de sang, dans une guerre qui leur déplai-sait foncièrement (6), pour qu’on prenne à la lettre l’épithète de «mauvaises troupes », dont l’empereur, sous le coup de la nouvelle de Maïda, gratifia leur infanterie (7). Le royaume d’Italie en faisait
(1) En 1805, lors de l'évacuation, Rodio obtenait de Saint-Cyr que la division italienne partit la première, afin de traverser des lieux encore occupés par les Français, « comme la moins disciplinée et la plus irrégulière ».
(2) ZANOLI, Sulla milizia cisalpino-italiana, t. IT, chapitre 1x (composition des troupes et faits d’armes). D'ailleurs, dès mai 1806, un régiment de ligne et un de cavalerie sont rappelés,en août et décembre tout le reste. On devrait join-dre à ces Italiens les Génois du 32€ léger.
(3) Ils le furent effectivement par décret impérial, 4 août 1806, mais la cam-pagne de Pologne les fit tous rappeler. -
(4) Ainsi à Cosenza (GRECO, Annali, t. Ier, p. 150).
(5) A l’armée de Championnet, ils avaient été admirables. Verdier fit presque uniquement avec des Polonais sa retraite de Cosenza à Cassano. Le sous-lieutenant Malsrit avec 20 hommes repoussa au cap Tumulo un débarquement an-
lais.
F (6) « Les Polonais désirent beaucoup me quitter. » (Joseph à Napoléon, 21 décembre 1806. Mémoires, t. III.)
(7) Elle ne valait point d’ailleurs la cavalerie, car on avait le tort d’y verser
des déserteurs étrangers, de même que le colonel du régiment d’infanterie,
grand cas et Joseph leur rendait hommage en souhaitant d’en avoir à son service (1).
Le service étranger est tombé en Suisse sous les protestations les plus indignées. C’est pourtant sur la gloire acquise au dehors que s’est fondée la réputation militaire de ce pays, un de ses titres les plus solides au respect. Nul corps n’en méritait plus que ce 1* régiment suisse, dont les quatre bataillons et la compagnie d’artillerie, alors dispersés en Corse, à l’île d’Elbe, à Cherbourg, furent successivement envoyés dans le royaume : reste vénérable des trois demibrigades du Directoire, elles-mêmes débris de trente-trois bataillons passés au crible des campagnes de terre et de mer. Des traditions, des liens d’origine, des alliances de famille, lui donnaient une forte cohésion; le sang-froid des Suisses, leur discipline les rendaient particulièrement chers à leur compatriote, le général Reynier. Bien qu’il fût déplorable d’en voir dans les deux camps, on ne saurait reprocher leur caractère de mercenaires à des soldats si irrégulièrement payés, si dépenaillés dans l’habit rouge qui les faisait prendre pour des Anglais (2), et dont beaucoup, certainement, au service de France, avaient entendu être les soldats de la Révolution, tandis que le service anglais avait attiré surtout les émigrés, les réacteurs (3). Joseph aurait désiré avoir ce régiment (4).
Les pionniers noirs, qui, sous le nom de Royal-Africain (5), vinrent s’échouer à Naples, étaient des épaves de la guerre des
Grabinski, ne valait pas celui des uhlans, Rozniecki, dont Joseph, qui se l’était attaché comme écuyer, faisait le plus brillant éloge (à Napoléon, 9 février 1807. Mémoires, t. III).
(1) Caffarelli, ministre de la Guerre d'Italie, à Dumas, 11 juin 14806 (A. Naples, Guerra, 1045); Joseph à Napoléon, 9 février 1807. Mémoures, t. III.
(2) Des officiers suisses, à Naples, en juin 1808, n'avaient pas de souliers ou étaient si délabrés qu’ils n’osaient sortir (La Feuillade. A. E., Naples, 132, fo 128).
(3) Ainsi, du côté français, nous voyons le commandant Clavel de Brenles, fils d’une philosophe appréciée de Voltaire, et mêlé dans le camp libéral aux luttes civiles de Vaud, et, du côté anglais, son adversaire politique, le conservateur F. de Rovéréa et les débris de sa « fidèle légion », fondus dans le régiment de Watteville avec les débris du régiment suisse Durand, de l’armée des Princes.
(4) Les conditions proposées par la Suisse parurent trop onéreuses et il devenait déjà très difficile d’entretenir l'effectif; on y versa au début des Suisses et Allemands de l’armée bourbonienne; mais le 4€ bataillon revint de Calabre avec 200 hommes sur 700 et «en lambeaux », sans solde depuis un an (REITZEL, p. 355). Cf. RôSSELET, DE SCHALLER, FIEFFÉ; GUILLON, Napoléon et la Suisse (Paris, 1910).
(5) Décret impérial de cession, 14 août 1806; Royal-Africain, 10 novembre 1806. C’est Joseph qui les avait demandés.
Antilles, prisonniers rendus à la paix d'Amiens, peut-être en partie survivants des nègres recrutés par Bonaparte en Egypte. Affublés d’un uniforme d'infanterie légère, habit brun à revers rouges, pantalon et guêtres blanches, shako (en attendant que Murat coiffe leurs sapeurs d’un bonnet à poil blanc), ces demi-barbares provoquèrent quelques plaintes par leur facilité à perdre ou à vendre leur équipement, par leur « indécence » dans la capitale (1), mais les témoignages sont unanimes à louer leur vaillance et leur endurance : à Gaëte, où les Anglais les sollicitent en vain de déserter, et où, pour gagner la prime de trois carlins, ils sautent hors des tranchées et courent après les bombes, avant qu’elles n’aient éclaté, comme à la poursuite de Fra Diavolo; les Mori sont un objet d’effroi pour les insurgés : « Il serait malheureux, écrivait le chef d'état-major, de voir s’éteindre ce corps qui a rendu de grands services (2). »
La légion hanovrienne (un régiment d'infanterie et un de chasseurs à cheval) repartit dès 1806, à la satisfaction du pays (3). Les deux régiments étrangers, La Tour d'Auvergne et Isembourg (4), singulier amalgame de soldats de Hesse-Cassel, dont on voulait se débarrasser, de déserteurs ou de prisonniers de guerre des armées prussienne, autrichienne, russe (5), et désormais aussi anglaise et sicilienne, contenant tous les échantillons des races européennes, encadrés par des étrangers ou des émigrés français, très souvent sans expérience et d’esprit opposant (6), ne pouvaient donner de
(1) Dedon, 27 juillet 1807. A. Naples, Guerra, 1048; Cavaignac, 31 octobre 1806. Zbid., 1046.
(2) Lamarque, rapport, 16-30 septembre 1807. A. G., Naples. Eloges dans NoEz, p. 50; Du CASsE, Mémoires du roi Joseph, t. I, note; SAVELLI, p. 91-92 (belle résistance à la Scalea); C. Berthier, rapport, 21-25 septembre 1806. A. G., Naples (attaque de Sora, belle défense du capitaine Caron à l’Isola); Lamarque, rapport cité sur le siège de Maratea. Au 1° juin 1808, ils étaient encore 563. Le lieutenant-colonel CH. MANGIN leur a consacré plusieurs pages élogieuses dans a Force noire (Paris, 1910).
(3) Joseph à Napoléon, 10 juin 1806. Mémoires, t. II. Napoléon à Eugène, 12 juillet 1806. Corr., t. XII, n° 10486. A un endroit, ils avaient pris les cloches de l’église.— L'infanterie avait l’habit rouge à plastron et parements bleu foncé, le pantalon blanc collant, la cavalerie l’habit-veste vert, parements et pantalon jaune.
(4) Sur ces corps, Frerré, t. II, p. 183, 208 et suiv.; MARBOT, Mémoires, t.II, p. 231. Le sénateur Gross, Souvenirs inédits sur Napoléon (publiés par le capitaine Veling, sans date) note le séjour d’Isembourg à Leipzig et les regrets qu'il laissa surtout aux cuisinières.
(5) I1 y en avait 400 dans Isembourg, ce qui provoqua des réclamations du consul russe de Corfou (C. Berthier, 18 mars 1808. A. G., Naples).
(6) Le prince Godefroi de La Tour d'Auvergne commandait en personne
brillants résultats, dans une guerre qui leur était si complètement indifférente et les exposait si directement aux séductions anglaises. Les agréables couleurs de leur uniforme (La Tour d'Auvergne tout en vert, Isembourg tout en bleu clair, relevés, bien entendu, de collets, lisérés ou passepoils d’autre sorte), la superbe apparence de leurs grenadiers n’empêchaient pas que ces corps, tenus seulement par une discipline de fer et décimés par la désertion, peu respectés -des autres troupes, d’ailleurs utilisés sans ménagement et dispersés, ne fussent les moins bons de l’armée.
L'augmentation de ces éléments étrangers, dont nous avons tâché d'apprécier la valeur respective et que l’empereur jugeait très inférieurs aux Français, trahit surtout, dès 1806, l'insuffisance de notre recrutement, à un moment où la politique impériale, pourtant très consciente du fait et très lucide, pose de nouveaux et inquiétants problèmes.
-(suppléé ensuite par le colonel Drummond de Melfort); il avait du moins un excellent major, Charles d’Escorches de Sainte-Croix, d’abord employé par Tallyrand et qui passa dans l’armée avec le grade de chef de bataillon. Le prince allemand d’Isembourg fut représenté successivement par le colonel O’Meara, le major Cardaillac (plaintes de celui-ci sur la dispersion et la désorganisation du corps, 28 décembre 1808. A. G., Naples), puis le colonel Steiler, un brutal -qui bâtonnait ses hommes et décrivait ainsi son corps d’officiers : « Je suis entouré de fripons ou de gens ineptes, qui les uns et les autres ont ruiné le corps. Je ne puis confier 50 francs à un officier sans le voir embarrassé dans la justification de leur emploi... Il est démontré que tous ces officiers polonais, prussiens, émi- -grés et autres de cette classe, qui depuis vingt ans et plus n’ont point servi activement, ou qui ont servi seulement dans la cavalerie ou dans les états-majors, -qui sont mauvais sujets ou bons à rien, ne sont point gens à rétablir un corps perdu... » (Au ministre de la Guerre, 30 juin 1809. A. G., Naples.) Assez bon en Calabre (1809), où d’ailleurs le climat ruina un deses bataillons, ce corps fut piteux lors de la prise d’Ischia (BUNBURY, Varratives, p. 368). La Tour d'Auvergne semblait supérieur : éloge par l’ambassadeur de France, 1% juillet 1809. A. E., Naples, 133. « Les hommes sont superbes », observe encore le ministre de la ‘Guerre, et l'esprit « excellent ». (17 décembre 1808. A. G., Reg. G: 6.)