NAPLES MILITAIRE
la détresse financière, la surveillance méfiante des Français, en limitèrent ensuite étroitement la reconstitution : d’ailleurs la vogue était aux « masses », les militaires étaient méprisés ou suspects (1). On a vu l'effondrement de 1806.
Ces tristes résultats d’efforts et de dépenses considérables révélaient de graves vices, auxquels le nouveau gouvernement devait chercher remède : le nombre excessif des officiers (2), leur instruction insuffisante, leur aisance à sacrifier à leurs intérêts ou à leurs opinions le devoir et l’honneur militaires (3), leur défiance envers des chefs fréquemment étrangers ; — le mauvais recrutement des soldats (beaucoup de condamnés, dont, par un échange dit truglio, on commuait la peine en années de service; les levées par tirage au sort étaient exceptionnelles et souverainement impopulaires), par suite la discipline dure et le dressage mévanique, le dégoût des soldats, privés d’ailleurs de l’espoir de passer officiers, l'extraordinaire désertion, que l’on essayait de pallier par des amnisties réitérées (4) ; — surtout la faiblesse singulière de l’esprit militaire dans la nation. Il manquait également au peuple; dont Rœderer déclarait : « Un peuple fainéant ne fournit point de soldats (5) », à la bourgeoisie, qu’attirait surtout la carrière juridique, à la noblesse, que l’on voit dès les Angevins s’exempter à prix d’argent : c’étaient des cadets de famille et des nobles pauvres, ou bien des étrangers, qui fournissaient les cadres. Le courage personnel du Napolitain est trop souvent mis en cause : on saurait difficilement le lui refuser, à voir son goût des aventures, sa promptitude à risquer sa vie pour se venger d’une offense. Mais précisément la difficulté est de faire
(1) Un très grand nombre d’officiers avaient fui, beaucoup furent destitués, 300 admis par grâce à servir comme simples soldats au blocus de Malte. En 1804, d’après un tableau manuscrit (Arch. Rœderer, vol. 17, f° 207), 31 959 hommes pour les deux royaumes, y compris les invalides, et en fait il manquait 9 704 hommes. En 1806, suivant une autre note (Bibl. nat., Mss. it., 1126), 21 190 hommes, officiers non compris.
(2) En 1804, pour le chiffre indiqué, 3 182 officiers, dont 71 officiers généraux et non compris ceux des milices et des masses. Chaque corps traîne toute une suite de cadets, d’officiers hors cadre (agrégés); à Mileto, le régiment « Samnites » a 122 officiers et bas-officiers de cette sorte.
(3) Une des causes de la déroute de 1798 fut la trahison : nombre d'officiers patriotes manquèrent à leur serment (Manthone, futur ministre républicain d2 la Guerre, Rodinô, qui jeta le drapeau de son régiment, s’en vantèrent).
(4) Un édit spécial aux militaires suit toujours ces actes et leur laisse le choix
d’un nouveau régiment.
‘(5) Papiers Rœderer, vol. 25, f° 433; Œuvres, t. IV, p. 105.
prendre pour siennes à cet individualiste des offenses qui ne lPatteignent pas personnellement. Cette époque troublée abonde en traits de courage, tant de patriotes que d’insurgés, mais, en dehors d’exploits dus au désespoir, il s’agit généralement d'hommes marquants, dont l’amour-propre au moins était en cause : le courage modeste, désintéressé, anonyme, du soldat était beaucoup plus rare :
«C’est parmi les hommes du Midi..., s’écrie fièrement Guglielmo Pepe, que l’on pourrait trouver des Spartiates et des Romains; mais pour parvenir à les former, il faut des lois, du bonheur et beaucoup d’art (1). » Les Français tentèrent cette œuvre. Joseph y vit une des conditions primordiales de la « régénération ». C’est avec un intérêt sincère qu’il recommande ses nouvelles troupes aux généraux français, les assurant d’avance qu’ils en seront contents. Aux chefs il prodigue les encouragements. On sait lui plaire en leur montrant de la bienveillance. Les soldats mêmes ne trouvent pas que du mépris et, quand le grave Reynier évoque le souvenir des Bruttiens et des Samnites, on aurait tort de sourire, car, à l'appui de ces mots sonores, il y eut des efforts énergiques et des sympathies réelles pour la nouvelle armée. L’ambassadeur de France, pourtant peu enthousiaste, estimait qu'avec de la suite dans son système
Acton eût pu rendre Naples capable de conquérir un jour l’Italie (2)!
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Un des titres d'honneur de Napoléon est d’avoir rapproché sous le même drapeau les officiers formés par la Révolution et l’ancienne caste militaire. Une fusion semblable s’opéra à Naples (3), avec
(1) Ztalia militare. Sur la répugnance de la nation au service militaire les traits abondent : Rodind décrit le chœur de lamentations au moment du départ pour Rome. La prise de Capri n’inspire que des plaintes à l’auteur du Diario.
(2) Notices sur le royaume d2 Naples. A. E., Naples, 132.
(3) Au début, il y avait eu quelque hésitation : l’ordre ayant été donné aux officiers restés à Napl2s de prendre du service ou de quitter l’uniforme et de se retirer chez eux, la plupart auraient choisi ce dernier parti et le corps de l’artillerie aurait même rédigé une protestation (Diario, t. II, 20 février 1806). Bien vite l’affluence fut presque générale, il en revenait de Sicile. Une liste ne porte pas moins d’un lieutenant général, dix maréchaux de camp, seize brigadiers de l’ancienne armée pos et du service.