‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 10 sur 90 · LES ORDRES DE LA COMMISSION · texte numérisé non relu

LES ORDRES DE LA COMMISSION

« et qu'on lui fournisse tous les moyens qu'il récla- « mera pour le succès de sa mission. »

Le 5, Decrès, en transmettant ces ordres, autorise le préfet maritime à joindre aux frégates un aviso ou une mouche. C'est une porte de salut qu'il entr'ouvre. Est-il, sur ce point, en conformité de vues avec la Commission? On peut en douter: elle n'a point conclu que l'Empereur partît, mais qu'il fût embarqué. « L'Empereur ne devra partir que si la situation de la croisière ennemie permet de le faire sans compromettre les frégates » : donc, les ordres de combat donnés ci-devant par Decrès sont révoqués ; par les lettres de Bonnefoux et de Beker, la Commission sait que la croisière anglaise est en force et à portée : c'est donc l'interdiction de sortir. Nulle allusion aux corvettes du Verdon, au brick de la Rochelle ; les frégates seules, à bord desquelles Napoléon doit être conduit, même par force, — donc, la prison flottante. On lui interdit de communiquer avec la croisière anglaise. N'est-ce pas qu'on ne veut point qu'il se livre luimême, qu'on se réserve de le livrer — peut-être aux Bourbons?

Ces ordres ont été expédiés après la capitulation de Paris : signée le 3, elle est devenue officielle le 4- On devrait la connaître à Rochefort : assurément, tout le monde n'en est point aussi ignorant que Napoléon. Beker, lorsqu il se présente devant lui, le 8, y fait nettement allusion: « Le sort de la France étant malheureusement con-

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sommé, dit-il, il faut s'attendre à ce que le Gouvernement envoie des agents à votre poursuite. Dès lors, la scène change : mes pouvoirs, que je ne tiens que d'une Commission provisoire, cessent, et Votre Majesté court de nouveaux dangers dont il est difficile de prévoir la suite. »

Gela, sous l'apparence qu'y donna plus tard Beker^ n'est qu'une mise en demeure de monter sur les frégates : en quoi servira-t-il à l'Empereur d'y être, puisqu'il leur est interdit de sortir ? Les ordres des « ministres du roi Louis XVIIl » n'atteindront-ils pas aussi bien en rade que sur terre ceux qui sont disposés à y obéir? qu'y gagnera Beker pour l'Empereur? L'Empereur y sera pris comme le lièvre au gîte, et, pour s'excuser de l'avoir livré, les membres de la Commission provisoire déclareront qu'ils lui ont donné tous les moyens de s'échapper, que, le 29, la mer était libre, — ce qu'ils allèguent pour la première fois, — qu'ils ont poussé les précautions jusqu'à le contraindre à s'embarquer, mais que lui, par ses retards, a tout perdu, et que seul il est responsable.

Pour la Commission, il n'est question que des frégates, — toute autre combinaison étant, soit ignorée d'elle, soit volontairement passée sous silence ; or, les frégates ne sont ni assez puissantes pour combattre, ni assez légères pour s'échapper. Donc l'intention ne semble point douteuse, mais comment résister à des ordres que Beker et Bonnefoux doivent exécuter, même par la force? L'Em-

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pereur consent à se rendre à l'île d'Aix, près de laquelle les frégates sont mouillées. Il part à quatre heures, mais, en route, il change de but ; il ira directement à la Saale. Il y arrive à huit heures. Peut-être a-t-il cru que, comme il vente grand irais, la frégate pourra appareiller dans la nuit; mais le 9, le vent est tombé. Avant le lever du soleil, TEmpereur est sur le pont; il examine les mâtures des deux navires de la croisière anglaise, le Bellerophon et le Myrmidon : il ne se renseigne ni n'interroge.

Brusquement, il se décide à visiter l'île d'Aix. Citoyens et soldats Ty accueillent par leurs vivais, comme à Niort, comme à Rochefort (i). Tous voudraient combattre, et ils espèrent contre l'espérance.

Cependant Beker. qui n'a pas été prévenu de ce départ matinal, a fait armer un canot et est arrivé en grande inquiétude. L'Empereur se détermine à réintégrer la Saale. A ce moment, arrive le préfet maritime, porteur de nouvelles dépêches du Gouvernement, en date du 6, contradictoires, au moins en apparence, à celles reçues lavant-veille. Soit que la Commission, ayant appris quel sort les' Bourbons réservaient à l'Empereur, eut renoncé à le livrer; soit, qu'elle n'eut pas eu besoin, pour

I . On a prétendu que le cri le plus Tivement exprimé aurait été •. « A l'Armée de la Loire ! a II ny a pourtant eu une armée de la Loire que lorsque, après l'évacuation de Paris, l'armée fut arrivée sur la Loire : or, elle ny fut point avant le lo juillet.

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s'arranger, de subir cette condition, elle marquait un léger recul quanta la prison flottante, et, annulantl'interdiction de communiquer avec la croisière, poussait l'Empereur à se livrer aux Anglais. Il y avait d'abord un arrêté en six articles : presser l'embarquement et le départ immédiat sur les frégates ; si les chances sont plus grandes sur un aviso, donner un aviso, « sous condition que ledit aviso partira dans les vingt-quatre heures » ; a mais si, par les contrariétés que ce transport peut éprouver sur un aviso, Napoléon préférait être conduit, soit à bord d'une croisière anglaise, soit en Angleterre, le préfet maritime du cinquième arrondissement lui en donnera les moyens, sur sa demande écrite, et, dans ce cas, il sera mis sur-lechamp à sa disposition un parlementaire ». Et on ajoute: « Dans tous les cas, le commandant du bâtiment destiné à porter Napoléon ne pourra, sous peine de haute trahison, le débarquer sur aucun point du territoire français. »

Les dépèches de Decrès paraphrasent cet arrêté en insistant sur ce point, que, dans le cas où l'Empereur partirait sur un aviso, comme dans le cas où il se ferait conduire par un aviso à la croisière anglaise, il devrait en former la demande écrite. Decrès ajoutait : « Les moindres retards peuvent avoir les conséquences les plus fâcheuses, car qui peut répondre que ces dispositions, prises dans l'intérêt de sa sûreté personnelle, n'éprouveraient pas sous peu des difficultés insurmontables.^ »

DIVERS PARTIS QU'ON PROPOSE 3i

Cette nouvelle attitude n'avait-elle pas été inspirée à la Commission provisoire par la réception des dépêches, en date du 3o juin, par lesquelles le ministère britannique refusait les passeports ? Arrivées le 2 juillet à Boulogne, peut-être ces dépêches n'étaient-elles point encore à Paris le 4, lorsque Fouché avait fait expédier les ordres par Decrès ; le 6, elles étaient certainement aux mains de Fouché. La Commission pouvait dès lors se montrer libérale ; elle concédait l'aviso, dont Napoléon ne pouvait se servir et qui ne pouvait être prêt sur l'heure pour un tel voyage ; quelque solution qu'il adoptât, elle lui en laissait la responsabilité.

Dans l'état des choses, essayer de partir pour les Etats-Unis eût paru insensé et n'eût guère été faisable : l'Empereur était embarqué sur la Saale dont le commandant « ne pouvait, sous peine de haute trahison, le débarquer sur un point du territoire français ». Aucun moyen donc de gagner, par terre, comme fit Joseph, la rivière de Bordeaux et de s'y embarquer incognito sur un aventurier. Sortir de la rade sur les frégates passait pour impraticable. Restait d'aborder franchement les Anglais, de savoir d'eux-mêmes ce qu'ils comptaient faire de lui, de leur demander, soit le libre passage pour les Etats-Unis, soit un asile dans quelque campagne d'Angleterre ou d Ecosse.

Napoléon fit donc écrire en son nom par le Grand maréchal au préfet maritime, la demande

qu'un parlementaire fût envoyé à la croisière anglaise. Le lo, Savary et Las Cases montèrent sur une mouche et se rendirent à bord du Bellerophoii que commandait le capitaine Maitland. Ils étaient porteurs d'une lettre par laquelle le général Bertrand informait le chef de la station anglaise que l'empereur Napoléon, ayant abdiqué le pouvoir et choisi les Etats-Unis d'Amérique pour s'y réfugier, était embarqué sur les deux frégates qui étaient dans la rade pour se rendre à sa destination et lui demandait « s'il avait connaissance du saufconduit du gouvernement anglais qu'on avait annoncé à l'Empereur ou s'il pensait qu'il fût dans l'intention du gouvernement anglais de mettre de l'empêchement au voyage aux Etats-Unis ».

Si la Commission de Gouvernement avait insinué que, le 29, le préfet 'maritime avait déclaré que la croisière s'était éloignée et qu'on eût pu passer, il faudrait croire que M. Bonnefoux eût eu là une révélation aussi subitement acquise que rapidement dissipée.

Le 27 juin, il avait annoncé que « la croisière anglaise s'était à ce point rapprochée des côtes que toute sortie des frégates était impossible ». Il ne s'était point contenté de l'affirmer dans ses dépèches au ministre; le i*"" juillet, il l'avait formellement déclaré à Beker par une lettre que M. de Kerangal avait apportée à Niort. A l'arrivée à Rochefort, le conseil d'officiers de la jnarine, en activité ou en retraite, convoqué à cet effet, avait

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